Tully : Les hauts et les bas de la maternité ordinaire selon Jason Reitman

Jason Reitman n’a pas son pareil pour nous raconter ces histoires de femmes et de mères qui trouvent difficilement leur place (Juno ou Mavis dans Young Adult, et maintenant Marlo dans son dernier film, Tully)…

Synopsis : Marlo, la petite quarantaine, vient d’avoir son troisième enfant. Entre son corps malmené par les grossesses qu’elle ne reconnaît plus, les nuits sans sommeil, les repas à préparer, les lessives incessantes et ses deux aînés qui ne lui laissent aucun répit, elle est au bout du rouleau.

Un soir, son frère lui propose de lui offrir, comme cadeau de naissance, une nounou de nuit. D’abord réticente, elle finit par accepter. Du jour au lendemain, sa vie va changer avec l’arrivée de Tully….

 Tout sur la mère

Le Canadien Jason Reitman est un cinéaste qui ne se préoccupe que d’une chose : l’être humain. Quand il collabore avec la scénariste Diablo Cody, comme c’était le cas avec Juno, Young Adult, et maintenant avec ce nouveau film : Tully, la thématique prend un tour encore plus dense, plus dramatique, sans toutefois jamais oublier d’être drôle.

tully-jason-reitman-film-critique-mackenzie-davisIci, il rempile également avec Charlize Theron qu’on avait laissée hagarde dans Young Adult, dans le rôle d’une jolie trentenaire dépressive qui ne trouve pas sa place dans un monde misant sur la sécurité et certainement pas sur la fantaisie. C’est comme si cette jeune femme s’était retrouvée de l’autre côté du miroir, celui de la vie de famille établie, car la voilà devenue Marlo, énormissime ventre en avant, à quelques jours du terme de sa troisième grossesse. La voilà, bouffie (cette capacité de transformation physique qu’elle engage dans ses rôles est étonnante), débordée entre une grande de 7 ans avide de connaissance et un plus jeune de 4 ans, adorable mais « singulier » comme ils disent, montrant tous les signes de l’autisme. Son mari Drew (Ron Livingston) est bien gentil, mais peu présent et peu coopératif.  Et lorsque son frère Craig (Mark Duplass), un bobo techo à millions vaguement imbuvable lui offre, pour son anniversaire, de lui payer une nounou de nuit pour la soulager dans ses tâches ménagères, Marlo craque, met un mouchoir par dessus ses principes d’éducation,  et finit par accepter. C’est ainsi que la sémillante Tully (Macckenzie Davis) entre en scène.

La mise en scène de Jason Reitman est simple et efficace. Pour montrer l’overdose de tâches ménagères et le manque de sommeil, par exemple, il va répéter inlassablement les mêmes scènes martelées d’une musique électronique entêtante, les tétées, les couches, les pleurs, dans un cycle sans fin. Quand on pense, grâce à de subtils changements de rythme, que c’est fini, que la démonstration est faite, il recommence à nouveau, inlassablement, jusqu’à ce que le spectateur empathique se mette à supplier en silence que Marlo accepte La fameuse offre de son frère.

tully-jason-reitman-film-critique-lia-frankland-asher-miles-fallicaTully est une belle jeune femme pétillante et mystérieuse, qui apparaît la nuit et disparaît au petit jour tel un vampire, un vampire très bienveillant. Elle s’occupe du bébé, mais aussi de Marlo, la féminité en friche et le moral en berne. Une jeune femme que Marlo regarde avec envie (« A 26 ans, tout vous est possible » lui lance-t-elle un jour de grande discussion), peut-être avec nostalgie, comme le personnage de Sandrine Kiberlain regardait celui d’Agathe Bonitzer dans La Belle et la Belle de Sophie Fillières. Quand le soir,  elle rejoint Drew son mari, après l’habituel échange galvanisateur qu’elle a avec Tully, c’est pour le retrouver avec la manette de sa console aux mains, le casque sur les oreilles, abruti de travail et inconscient de la charge physique et mentale que sa femme supporte, se réfugiant derrière l’aide récente que Tully apporte.

L’image peut être caricaturale, mais elle dit une réalité qui n’est en effet pas loin de sa propre caricature, tant le spectateur peut se reconnaître dans le quotidien dessiné par le cinéaste. En effet, même si le reste du casting abat un boulot très convenable, Charlize Theron, également productrice du film, est admirable d’intensité et de vérité dans Tully. N’hésitant pas une fois de plus à casser son image glamourissime, elle se forge un corps très convaincant pour un personnage marqué par trois grossesses assez rapprochées. Avec une prise de poids de plus de 20 kilos, encore plus que pour Monster de Patty Jenkins, elle témoigne d’un engagement spectaculaire dans le film, dont le cœur du sujet est la parentalité, et plus particulièrement la difficulté d’être mère dans nos sociétés modernes. La dépression qui entoure son personnage est plus vraie que nature…

tully-jason-reitman-film-critique-charlize-theron-mackenzie-davisCritiqué lors de sa sortie américaine par certaines personnes qui reprochent à Jason Reitman de ne pas nommer la dépression postpartum de Marlo comme une sorte de maladie qu’il convient de faire soigner, Tully est pourtant un très beau film sur la maternité comme très peu, voire rarement de films le font : loin du glamour qu’Hollywood s’obstine à peindre, surtout quand la mère est une jeune quadra, mais engluée plutôt entre les tire-laits et le désordre d’une maison et d’une vie qui la dépassent un peu. C’est un bel hommage aux mères qui besognent en silence, une œuvre piquante et émouvante.

Tully – Bande annonce

Tully – Fiche technique

Titre original : Tully
Réalisateur : Jason Reitman
Scénario : Diablo Cody
Interprétation : Mackenzie Davis (Tully), Charlize Theron (Marlo), Mark Duplass (Craig), Ron Livingston (Drew), Elaine Tan (Elyse), Lia Frankland (Sarah), Asher Miles Fallica (Jonah)
Photographie : Eric Steelberg
Montage : Nicolas le Du
Musique : Rob Simonsen
Producteurs : Charlize Theron, Aaron L. Gilbert, Jason Reitman, Diablo Cody, A.J. Dix, Helen Estabrook, Beth Kono, Mason Novick
Maisons de production : Bron Studios, Right of Way Films, Denver and Delilah
Productions, West Egg Studios
Distribution (France) : Mars Films
Durée : 95 min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 27 Juin 2018
USA – 2018

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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