L’Événement d’Audrey Diwan : un prix académique

L’Événement est un film où la réalisatrice Audrey Diwan s’empare du livre éponyme d’Annie Ernaux pour en faire un objet factuellement plutôt maîtrisé mais un peu éloigné de la fougue et des visées de l’écrivaine.

 

Synopsis de l’Événement:  France, 1963. Anne, étudiante prometteuse, tombe enceinte. Elle décide d’avorter, prête à tout pour disposer de son corps et de son avenir. Elle s’engage seule dans une course contre la montre, bravant la loi. Les examens approchent, son ventre s’arrondit.

 

Filmer, dit-elle 

3 mois à peine après Passion simple de Danielle Arbid, voici l’Événement d’Audrey Diwan, une nouvelle adaptation de la grande Annie Ernaux. Très peu convaincue par la première, l’autrice de ces lignes, admiratrice absolue de l’écrivaine, peine à encenser la seconde, malgré une réalisation maîtrisée.

Tiré de son écrit éponyme, une œuvre plus ou moins fragmentaire comme l’ensemble de ses écrits, L’Événement parle d’une réalité que la plume d’Annie Ernaux remet à sa juste valeur, du moins à l’aune de sa propre histoire : l’avortement, un traumatisme, mais surtout un acte fondateur de la femme qu’elle allait devenir, de l’écrivaine qu’elle est devenue.  Autant dire des états intérieurs d’être pas toujours faciles à transposer au cinéma.

Si on fait abstraction du livre , et que l’on s’en tient à la réalisation d’Audrey Diwan, on peut dire qu’elle domine son sujet dans sa propre interprétation. Anne, la protagoniste interprétée par Anamaria Vartolomei, est une jeune femme des années soixante, dessinée comme telle par de petites touches domestiques et sans fioritures : bonne élève, bonne fille, bonne camarade. Elle est la fierté de sa mère, une étudiante en lettres dans une famille ouvrière, et est l’objet de convoitise d’un jeune homme plutôt charmant. Un personnage bien ancré dans la société en somme. Pourtant, il se dégage assez clairement du film le caractère très solitaire de son chemin lors du fameux événement. Ce n’est pas un hasard si Diwan choisit le format carré : la caméra se concentre sur Anne qui est seule avec son fardeau, une grossesse non désirée. La cinéaste réussit également à bien mettre en exergue le côté clandestin, illégal et très dangereux du fait d’être complice ou partie prenante d’un fait d’avortement. On peut d’ailleurs lui reprocher de  réussir l’exercice un peu trop, car cela se fait au détriment d’un aspect plus intime et plus personnel des tenants et des aboutissants de sa décision. Ces questions personnelles, par essence silencieuses, secrètes, se perdent un peu dans le film. L’intention déclarée est une volonté d’immersion du spectateur, et il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec le livre d’Annie Ernaux qui parle d’une expérience, peut-être une catharsis, tout le contraire d’une immersion (elle conclut son livre en écrivant : « les choses m’arrivent pour que je puisse en rendre compte »).

In fine, le film reste assez lisse, assez détaché de son sujet. On peut cependant saluer la courte performance d’Anna Mouglalis qui, au-delà de sa voix si singulière qui donne littéralement du corps au film, impose un jeu et une présence physique qui sortent un peu LÉvénement de ce côté presque printanier que le traitement de l’époque et de la saison choisies confère au métrage. De même, le film s’anime avec la présence d’Hélène (Luàna Bajrami toujours très juste dans son travail), une de ses meilleures amies, et surtout d’Olivia ,sa meilleure ennemie qui jouera un rôle crucial pendant l’événement (le rôle est interprété par Louise Chevillotte, une valeur montante du cinéma français). Dans l’ensemble, Anamaria Vartolomei, quasiment de tous les plans,  bien qu’elle ne démérite pas, apparaît la plus timorée parmi la distribution. Son incarnation d’une Anne Duchesne, la mine boudeuse ou frondeuse selon les jours, est en décalage avec la gravité des enjeux auxquels le personnage fait face.

L’adaptation d’Annie Ernaux est toujours un exercice hasardeux. Audrey Diwan s’est emparée de ce qu’elle a pu dans le livre, s’est embarquée dans ce récit d’avortement clandestin sans trop d’accroc, mais sans une étincelle de folie non plus. Il semble que, sur le même sujet, Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hitman est plus intense en termes d’émotions, et que 4 mois, 3 semaines et Deux jours de Cristian Mungiu, à l’autre bout du spectre est plus puissamment horrifique. L’Événement se trouve de fait de manière incertaine au milieu du gué, mais il donne suffisamment à voir et à réfléchir par les temps qui courent pour décrocher le lion d’or à Venise…

 

L’Évènement – Bande annonce

 

 

 

L’Évènement – Fiche technique

Réalisatrice : Audrey Diwan
Scénario : Marcia Romano & Audrey Diwan, d’après le récit éponyme d’Annie Ernaux
Interprétation : Anamaria Vartolomei (Anne Duchesne), Kacey Mottet Klein (Jean), Luàna Bajrami (Hélène), Louise Chevillotte (Olivia), Pio Marmaï (Professeur Bornec), Sandrine Bonnaire (Gabrielle Duchesne), Leonor Oberson (Claire), Anna Mouglalis (Mme Rivière)
Photographie : Laurent Tangy
Montage : Géraldine Mangenot,
Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Producteurs: Alice Girard, Edouard Weil
Maisons de Production : Rectangle Productions, France 3 Cinéma, Wild Bunch, Srab Films
Distribution (France) : Wild Bunch Distribution
Récompenses :  Lion d’or au festival du film de Venise 2021
Durée : 100 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  24 Novembre 2021
France– 2021

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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