« Batman Mythology : Gotham City » : quand la ville est un personnage

La série Batman Mythology revient sur les principaux motifs de l’univers du Chevalier noir. Le présent volume, consacré à Gotham City, érige la ville en personnage à part entière, montre à quel point cette dernière apparaît en interaction constante avec Bruce Wayne/Batman et offre un point de vue sépulcral sur son versant criminel.

Dans « Le Démolisseur », récit en trois parties publié en 1992, Batman pourchasse un terroriste détruisant le nouveau Gotham pour en révéler l’architecture ancienne. La ville apparaît alors aussi duale que le Chevalier noir qu’elle a enfanté. Tandis que l’oisif milliardaire Bruce Wayne le dispute à l’incorruptible homme-chauve-souris, les édifices anciens dessinés par Pinkney cherchent un peu de lumière à l’ombre d’une modernité devenue écrasante. L’ambivalence des lieux se traduit même dans le dessin, puisque Chris Sprouse et Jim Aparo succèdent à Norm Breyfogle dans une veine bien plus noire et viscérale. La détresse claquemurée de Gotham City fait précisément écho aux souffrances intérieures de Batman. Dans « La Malédiction de l’allée du crime » (Dennis O’Neil et Don Newton, 1979), le Chevalier noir effectue une visite rituelle de Park Row, où ses parents ont tragiquement perdu la vie. Il y apprend que les porte-flingues de Toledo veulent déloger une cible dans un immeuble délabré. C’est l’occasion pour le lecteur de prendre le pouls de ces taudis construits à la hâte pour en remplacer d’autres et de découvrir l’existence morne de leurs locataires : des individus vulnérables qui n’ouvrent plus leur porte par crainte qu’on les cambriole, une femme battue qui vole au secours de son mari, des racketteurs vaquant à leurs viles occupations dans les couloirs… « Terminus » (1994), de Jamie Delano et Chris Bachalo, va encore plus loin dans l’exploration lugubre de la métropole : noir comme un gisement de charbon, il place une galerie de personnages maudits dans un hôtel désaffecté. Drogués, meurtriers, femmes adultères y trouvent refuge avant qu’on ne vienne les faucher.

Gotham City est un personnage à part entière. Lorsqu’elle est ainsi nommée en 1941, on l’a déjà affublée des traits caractéristiques des grandes villes américaines. Elle ne tardera pas à se voir nappée des représentations inquiétantes qu’on peut trouver, dans les années 1940-1950, dans les films de Fritz Lang ou de John Huston. Après une période moins grave, elle subit une double mutation : l’après-chocs pétroliers la renvoie dans une veine sombre et sinistre avant que le style poisseux et gothique de Tim Burton n’en affecte durablement l’image dans les années 1990. Cette pluralité de visages se retrouve évidemment en bonne place dans Batman Mythology : Gotham City. Pendant que « Quand la ville dort » (Bill Finger et Dick Sprang, 1945) rend hommage aux travailleurs nocturnes tout en dévoilant les coulisses du Gotham Hall Theater, « Gotham spirit » (Jeff Parker et Gabriel Hardman, 2013) fait étalage d’une violence inexpiable que Batman cherche à anesthésier jusqu’à son prochain éveil. Dans « Victoire pour le dynamique duo » (Bill Finger et Bob Kane, 1941), Batman et Robin rusent avec un peu de malice pour empêcher des malfrats de truquer un match de football. « Le super-spectacle de Gotham City » (1957), d’Ed Hamilton et Dick Sprang, s’inscrit dans une même veine, puisque Batman et Superman y feignent la maladresse lors d’un spectacle ayant pour objectif de renflouer le fonds de prévoyance de la police et ce, afin d’empêcher un homme d’affaires arriviste de faire fortune sur leur dos en vendant des vidéos de leurs exploits. « Des cris dans la nuit » (Chuck Dixon et Graham Nolan, 1996) n’a que peu à voir avec ces récits bon enfant. En plein black-out, Gotham City voit les criminels proliférer, les riches s’isoler dans leurs manoirs munis de groupes électrogènes et les policiers déserter les rues pour protéger leur famille. « Bien avant que le ciel s’obscurcisse, l’âme de cette ville était devenue aussi noire qu’une nuit sans lune. »

« Gotham noir » (Ed Brubaker et Sean Phillips, 2001) est probablement le récit le plus dense et édifiant de l’album. Il nous plonge en 1949, à une époque où James Gordon, alcoolique, a été évincé des forces de l’ordre. Batman n’est encore qu’une rumeur ; personne n’accorde le moindre crédit aux dires des criminels, qui se plaignent d’être pourchassés par une créature ressemblant vaguement à une chauve-souris. La réapparition de la maîtresse du juge Pitt – qui a disparu sans que cette affaire puisse être élucidée – provoque une série d’événements qui vont mettre au jour les agissements de la pègre et du maire Dehaven, qu’Harvey Dent cherche à traduire en justice. Le scénariste Ed Brubaker et le dessinateur Sean Phillips parviennent, en quelques dizaines de pages, à conter la naissance du Joker (Napier, un mouchard démasqué), à démontrer les faisceaux de corruption qui conditionnent Gotham City, à lier Gordon et Wayne dans un passé militaire commun, mais surtout à témoigner des liens inexorables entre Batman et sa ville. Ce dernier est en effet clair sur ses intentions : tout ce qui se passe à Gotham le concerne au plus haut point et il se réserve le droit d’y intervenir à sa guise. Gotham City n’est pas seulement le lieu où réside et agit Batman ; c’est un phare qui éclaire le passé, le présent et le futur du Chevalier noir. Cela valait bien un Batman Mythology.

Batman Mythology : Gotham City, collectif
Urban Comics, mars 2021, 296 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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