« Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons » : sur Cuba et les États-Unis

En mars 2019 paraissait aux éditions Glénat Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons, réunissant le scénariste Dobbs et le dessinateur Mr Fab. Cet album didactique revenait alors sur l’un des échecs les plus retentissants de la diplomatie et des services secrets américains : le débarquement de la baie des Cochons visant à destituer Fidel Castro.

L’histoire américano-cubaine est un chemin parsemé d’embûches. L’île a longtemps été une base arrière états-unienne, où la mafia, notamment, menait des activités clandestines hautement rémunératrices. L’album de Dobbs et Mr Fab ne raconte pas autre chose : « Cuba était à l’époque une « succursale » américaine et un paradis pour sa pègre. Mais les Américains avaient compris que la dictature de Batista allait s’écrouler face à la révolution et qu’il fallait miser sur un autre cheval. » L’ancienne colonie espagnole tombe alors entre les mains de Fidel Castro, que les Américains tiennent encore en estime. Il sera par exemple reçu par le vice-président Richard Nixon. Parce qu’il est issu de la bourgeoisie, Washington considère qu’il se tiendra à l’écart de Moscou et du communisme. Mais tout bascule, comme le narre très bien La Baie des Cochons, lorsque le régime castriste décide de nationaliser les entreprises cubaines et de réformer l’agriculture. C’est le début d’une inimitié durable.

La CIA est aussitôt chargée par le président Eisenhower de tout mettre en œuvre pour chasser Fidel Castro du pouvoir. Le 4 janvier 1960, un plan définitif est approuvé par la présidence : l’opération Pluton détermine plusieurs phases d’action afin de renverser le pouvoir castriste. Les Américains vont toutefois multiplier les erreurs, avec pour conséquence involontaire de pousser les Cubains dans les bras des Soviétiques. Un embargo est décrété contre l’île, des tentatives d’assassinat à l’explosif ou par empoisonnement échouent lamentablement. En Floride, le centre de renseignement américain approche des exilés cubains pour servir la cause anticastriste en constituant une force paramilitaire d’invasion. Un débarquement est programmé. Des forces américaines clandestines s’entraînent au Guatemala ou au Nicaragua. Mais c’est sans compter sur les espions de Fidel Castro, qui le mettent au parfum…

L’album dépeint avec force détails le contexte du débarquement de la baie des Cochons. Il revient aussi sur l’élection de Kennedy, qui a su exploiter en clerc l’animosité des Américains envers le régime castriste, mais aussi influer sur la chronologie des opérations secrètes via les relais mafieux de son père à la CIA. Il est aussi expliqué comment des monstres tels qu’Orlando Bosch ou des prisonniers comme le personnage fictif Ruben Destro furent utilisés par les États-Unis pour tenter de chasser Castro du pouvoir. Une force d’infanterie anticastriste composée de quelque mille hommes et une petite flotte aérienne d’appareils repeints aux couleurs cubaines sont mises en place pour le débarquement. Des bombardements au napalm et au phosphore sur les champs de canne à sucre ont au préalable été réalisés afin de miner l’économie cubaine et de provoquer un déclin de la popularité du régime. Dans un premier temps, avant l’invasion américaine, les aérodromes cubains sont bombardés. À l’ONU, Cuba accuse ouvertement les États-Unis, qui nient cependant toute implication. Castro demande également à ses milices de quadriller la moindre parcelle du territoire.

Vient enfin le temps du débarquement. Dobbs et Mr Fab vont mettre en vignettes un désastre qui ne cessera plus de se déployer. Les récifs, les marécages, les crocodiles, les soldats révolutionnaires : l’incurie américaine paraît totale et la situation des envahisseurs occidentaux est rapidement désespérée. Plusieurs navires échouent avec du matériel et des munitions devenus aussitôt inutilisables. La population locale et l’opinion internationale vilipendent l’opération américaine. Les forces d’infanterie sont accueillies par les tanks et les avions cubains. On dénombre des centaines de morts du côté des anticastristes et un bon millier de prisonniers que Fidel Castro parviendra à monnayer ou à échanger contre de la nourriture et des médicaments. Le fiasco est total. Les survivants de l’expédition, laissés à l’abandon, ont recours au cannibalisme pour se nourrir, les exilés cubains s’estiment lésés, les services de la CIA sont réorganisés, le directeur de l’agence Allen Dulles est mis à la retraite et Kennedy paiera bientôt – selon certaines théories – de sa vie son échec.

Documenté, didactique et passionnant, Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons contient en outre un dossier explicatif de quatre pages sur les relations entre Fidel Castro et les Américains. Dobbs et Mr Fab alternent avec habileté les séquences verbeuses et spectaculaires, faisant successivement état des spécificités politiques, géopolitiques et militaires du débarquement de la baie des Cochons. Au bout du compte, et c’est ce qui sous-tend tout l’album, les États-Unis apparaissent plus concernés par leur pré-carré économique que par les valeurs dont ils sont supposés être le phare. La paille, la poutre, une fois encore.

Aperçu : Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons (Glénat/Comix Buro)

Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons, Dobbs et Mr Fab
Glénat/Comix Buro, mars 2019, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet. 

« Mudlarks » : l’enfance de Dickens

En imaginant la rencontre du jeune Charles Dickens avec Oliver, enfant des rues et alouette de la Tamise, Philippe Charlot et Manu Cassier font de Mudlarks le récit d’une double initiation : celle d’un garçon brutalement confronté à la misère londonienne et celle d’un futur écrivain découvrant, au contact des oubliés, la matière humaine de son œuvre.