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Repenser « Le Cinéma de Sam Peckinpah »

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Spécialiste de Céline et des rapports entre le cinéma et la littérature, Alain Cresciucci publie aux éditions LettMotif un ouvrage consacré à Sam Peckinpah. Réalisateur sulfureux et polytoxicomane doublé d’un visionnaire génial et radical, ce dernier a longtemps fait figure de pestiféré à Hollywood, qui l’a dépossédé de plusieurs de ses longs métrages, mutilés en salle de montage.

La formule aurait probablement plu à Alfred Hitchcock : Sam Peckinpah est une fenêtre donnant sur la cour hollywoodienne. Son avènement au cinéma est concomitant à celle d’une génération de cinéastes ayant fait ses classes à la télévision, et parmi lesquels on peut citer Sidney Lumet, Stanley Kubrick, Arthur Penn ou Franklin J. Schaffner. Si Don Siegel lui a mis le pied à l’étrier, caractéristique qu’il partage avec Clint Eastwood, son parcours s’avère cependant plus proche de celui d’un Orson Welles ou d’un Michael Cimino. Il a en commun avec le premier les mutilations que ses films ont subies en salle de montage, avec le second une forme de paranoïa indexée à un jusqu’au-boutisme des plus obstinés. Au septième des arts, il a laissé en héritage plusieurs chefs-d’œuvre, de La Horde sauvage à Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, une redéfinition de la violence graphique et une inventivité au montage caractérisée par l’alternance des points de vues et la multiplication des ralentis. On se souviendra aussi de Sam Peckinpah pour ses déclarations au cyanure, son attitude erratique sur les plateaux et envers les studios, ses westerns crépusculaires et ses motifs ou thèmes récurrents – les enfants, la vengeance, les rapports homme/femme, la trahison…

Dans un ouvrage retraçant la carrière du cinéaste américain, Alain Cresciucci ne manque pas de mettre chacun de ces points en saillie. Le portrait qu’il brosse de Sam Peckinpah est celui d’un metteur en scène maudit, plus contraint que libre dans ses choix de scénarios, sorti de l’ornière par le producteur Daniel Melnick, de manière un peu inespérée, alors même que l’expérience douloureuse de Major Dundee et son éviction du Kid de Cincinnati – pour cause de mésentente avec les studios – l’avaient placé dans une situation des plus précaires. S’il se montre capable de succès populaires, comme le film Guet-Apens en atteste clairement, Peckinpah demeure l’homme des séquences (d’hyper-violence ou non) spectaculaires ou sépulcrales (les fusillades, une tête coupée cerclée de mouches, une arène de fourmis et de scorpions…). Sa filmographie a fait école non seulement à la faveur d’une brutalité esthétisée, mais aussi à travers une vision du Mexique expurgée de son exotisme lumineux et chargée d’un pessimisme méphistophélique. Le Cinéma de Sam Peckinpah effeuille un à un les projets du réalisateur américain et n’omet jamais d’en préciser le contexte de production ni d’en rapporter la réception. Pour ne citer que cet exemple, la controverse ayant entouré Les Chiens de paille, où Dustin Hoffman campe un jeune mathématicien aux airs de gendre parfait reconverti en vengeur furieux, fait l’objet d’une longue évocation. Alain Cresciucci rappelle notamment que la célèbre critique de cinéma Pauline Kael avait écrit en son temps qu’il s’agissait du « premier film américain qui soit une oeuvre d’art fasciste ».

Le cinéma de Sam Peckinpah a aussi partie liée avec son enfance et son histoire familiale. Il est conditionné à la santé physique et mentale d’un cinéaste aussi génial qu’incontrôlable. Et d’une carrière féconde achevée modestement, dans les clips vidéo, il reste une volonté d’affranchissement, des personnages partiellement autobiographiques, des fulgurances techniques et une représentation personnelle d’un monde légendaire (les westerns, surtout inscrits à la fin des grandes conquêtes) ou moderne et environnant (Les Chiens de paille, Guet-Apens). « Bloody Sam » et sa « Stock Company », comme on les a depuis surnommés, ont longtemps constitué la pointe avancée de ces artistes en rupture consommée avec les grandes structures régissant leur industrie. De tout cela, Alain Cresciucci rend parfaitement compte.

Le Cinéma de Sam Peckinpah, Alain Cresciucci
LettMotif, novembre 2022, 300 pages

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« La Buse » : le forban et son trésor

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Peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’Académie des Arts et Sciences de la Mer, le très prolifique Jean-Yves Delitte publie le premier tome de La Buse aux éditions Glénat. Pirates et trésors en forment la matrice.

Dès la fin du XVIIe siècle, les actes de piraterie connaissent une brusque recrudescence. Quelques corsaires désabusés profitent des accalmies sur le front militaire pour se lancer dans une vaste entreprise de flibusterie : ils jettent leur dévolu sur le commerce maritime, porteur de richesses ardemment convoitées. Scénariste et dessinateur, Jean-Yves Delitte prend le parti de revenir sur l’un d’entre eux, à travers l’histoire d’Olivier Levasseur, plus connu sous le pseudonyme de La Buse, que l’on retrouve condamné à mort en début d’album pour piraterie et forfaitures.

« Il puait le bouc et avait une vilaine balafre à la joue… » C’est de cette manière que La Buse est décrit par les tenants d’un comptoir mal protégé dont il vient de gréver les trésors. Des vaisseaux anglais, espagnols ou français tentent de faire bonne figure en écumant les mers, entretenant ainsi l’illusion d’une autorité maritime, mais cela ne trompe personne : La Buse et ses pairs ont désormais pignon sur rue. Une partie d’entre eux a d’ailleurs trouvé refuge à Libertalia, une colonie sise dans le nord de la grande île de Madagascar, et constituée d’hommes en rupture de ban et des femmes de petite vertu.

Ce premier tome de La Buse, intitulé « La Chasse au trésor », s’intéresse plus spécifiquement aux richesses du Nossa Senhora do Cabo. L’île de la Réunion est devenue, depuis l’arrivée des Français, un point de mouillage pour de nombreux navires. Ce vaisseau portugais y fait une escale forcée. Une fois immobilisé, privé de ses moyens de défense, il voit les pirates partir à l’assaut de son trésor, accumulé depuis une dizaine d’années par le vice-roi des Indes orientales. La dernière partie de l’album montre la sidération des Portugais devant l’audace de La Buse, qui s’empare d’une embarcation lui promettant un avenir radieux.

Expert dans les représentations maritimes, Jean-Yves Delitte ne manque pas non plus de se pencher sur ce qui anime ses protagonistes. La Mouche et le Breton expriment un appétit grandissant à l’égard des avoirs cachés de leur capitaine. Il n’en faut pas plus pour qu’une partie de l’équipage ne se mette à philosopher au sujet de partage. Le socialisme avant l’heure. Parmi les chasseurs de pirates, c’est l’éloignement du pays qui éreinte les volontés et plonge les esprits dans la mélancolie. Ne trouvant pas la place propice à de longs développements (48 pages), ces radiographies de la nature humaine contribuent toutefois à élever le propos de ce bel album.

La Buse : La Chasse au trésor, Jean-Yves Delitte
Glénat, novembre 2022, 48 pages

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3.5

« Le Labeur du Diable » : pouvoir et perdition

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Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland s’associent à l’occasion de l’album Le Labeur du Diable, qui paraît aux éditions Glénat. Pétrie de références, notamment cinématographiques, sondant le tréfonds de la nature humaine, cette bande dessinée narre un accès de folie au croisement du Christine de John Carpenter, du Joker de Todd Phillips et du Chute libre de Joel Schumacher. Vaste programme.

Webster Fehler est le genre de type qui, la quarantaine entamée, se réveille en sursaut au milieu de la nuit et se met du baume au cœur en se masturbant sur une vidéo pornographique lancée depuis son smartphone. Le matin, il déjeune seul, avant de quitter sa banlieue pavillonnaire pour se rendre au bureau, dans un cabinet juridique, où on ne répond pas à ses salutations mais ne manque jamais une occasion de l’admonester. Cette situation lui est d’autant plus pénible qu’il estime faire montre de professionnalisme et d’assiduité. Mais les efforts fournis ne sont récompensés que par des heures supplémentaires non payées et un mépris généralisé. Vulnérable, impuissant, il se réfugie dans les arts, éminemment programmatiques. Ainsi, sa collection personnelle va de Taxi Driver à L’Être et le néant en passant par Céline, Psychose et Salò ou les 120 Journées de Sodome.

En bon historien du cinéma, Fathi Beddiar charge son scénario de références assumées. On pourrait mentionner Irréversible, cité à plusieurs reprises, ou la convocation de tous ces perdants maudits du cinéma qui se réalisent en sombrant dans un abîme de violence. Ainsi, Webster Fehler est à la fois Travis Bickle, William Foster, Norman Bates et « Arnie » Cunningham. C’est un individu qui s’éveille à la violence débridée, en vertu d’une dualité à certains égards schizophrénique. Un passif-agressif qui se réfugie dans un journal intime. Et qui, un jour, libère le monstre tapi en lui, ce qui se manifeste de manière symbolique par un autodafé. Cette seconde nature luciférienne apparaît sous forme d’ombre menaçante, d’illusions auditives ou, dans une pleine page représentant Fehler en surplomb de la ville de Los Angeles, dans un ciel grondant. L’exploration psychologique du personnage donne tout son sel au Labeur du Diable. La violence y tient lieu de mécanisme de défense ; elle constitue une réponse disproportionnée aux traumatismes d’un enfer sartrien.

« L’autorité est un opium velouté. » Lorsqu’il met la main de manière fortuite sur un sac contenant une arme à feu et un badge de policier, notre employé modèle et pathétique entame sa mue. Il envoie valser son boulot, non sans tirer profit des photographies compromettantes dont il dispose, puis soigne sa silhouette en s’adonnant à la musculation et part sillonner le LA le plus sordide qui soit, notamment à Watts, où le désespoir ambiant est plus que palpable. Celui qui baissait les yeux devant un biker lui crachant au visage et qui admirait secrètement les gangs locaux pour leur solidarité et leur hédonisme n’envisage plus du tout le suicide – ou alors, celui des autres, qu’il est prêt à faciliter. Déjà très explicites, Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland s’en donnent à cœur joie : éjaculation faciale, passage à tabac, meurtres à bout portant. À la violence psychologique se juxtapose celle des actes, de plus en plus insoutenables. Le Labeur du Diable ne fait pas dans la demi-mesure : tout y est exacerbé, noir comme le charbon, incandescent comme le fer sorti du feu.

La perdition s’inscrit aussi dans l’espace, puisque la ville de Los Angeles se caractérise par ses mendiants, ses bandes organisées, ses « enfants sauvages » de South Central, ses putes en cloque taillant des pipes sous les ponts… Ses murs sont recouverts de peintures à l’effigie de figures sulfureuses telles que Juan Rodriguez Cabrillo. Le basculement de Webster Fehler est presque consubstantiel à la mal nommée Cité des Anges. À l’instar de Lou Bloom dans Night Call, le quadragénaire se nourrit de la détresse environnante. Là où le reporter de Dan Gilroy monnayait les images spectaculaires régurgitées par la métropole, Fehler les crée après avoir souffert des brutalités de la ville. Entre James Ellroy et The Shield, le nihilisme porté à son apogée, Le Labeur du Diable radiographie un mal existentiel aux excroissances létales. Son making-of, glissé en appendice, rembobine le fil des sources d’inspiration, de Michael Mann à Oliver Stone en passant par Akira, Edward Bunker, MC Ren et Johnny Cash. De quoi multiplier les niveaux de lecture d’une bande dessinée radicale et haletante.

Le Labeur du Diable, Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland
Glénat, novembre 2022, 144 pages

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4

Le Bébé des Buttes-Chaumont et son destin

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Avec ce dixième album, le dessinateur Jacques Tardi clôture sa série emblématique des aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec, un album qui malgré une longue gestation (n°9, Le Labyrinthe infernal date de 2007, le n°8, Le Mystère des profondeurs datant lui de 1998) risque de décevoir les fans de la première heure et d’en rebuter quelques autres.

Disons-le d’emblée, l’histoire qu’on était en droit d’attendre au vu du titre fait long feu. Outre le fait qu’il n’en est longtemps que très peu question, le sujet n’est traité qu’en quelques pages et donc de manière assez anecdotique, une remarque bien à l’image de l’album de manière générale. En effet, le principal reproche à noter est qu’il est complètement dépourvu d’un scénario digne de ce nom, comme si Jacques Tardi ne l’entreprenait qu’à contrecœur. Peut-être tout simplement parce qu’il l’avait annoncé, ce que son éditeur n’a probablement pas manqué de lui rappeler, peut-être même en avançant que le public l’attendait. Mais, cette habitude héritée des feuilletonistes (que Tardi affectionne) ne fonctionne que lorsque l’auteur a déjà la suite en tête. Cela ne veut pas dire que Tardi ne l’avait pas, car il est également possible qu’il ait été accaparé par d’autres projets et que le détail du présent album lui ait paru de moins en moins clairement. Toujours est-il qu’ici il fait intervenir l’essentiel des personnages des précédents albums de la série, avec des notes de bas de page pour rappeler où ils interviennent auparavant. Concrètement, cela devrait être une invitation à relire la totalité de la série pour se remettre en tête les détails permettant de profiter pleinement de ce Bébé des Buttes-Chaumont. Or, la lecture des premières planches laisse surtout la regrettable impression que Tardi retarde le moment de commencer son histoire pour de bon. Malheureusement, cette impression persiste quasiment tout au long de la lecture, la fin n’apportant pas de réelle satisfaction. On note également que le dessin est moins assuré ou franc, surtout pour les personnages. Il reste heureusement le plaisir de l’œil pour tous les décors parisiens qui sont très variés. Le meilleur à mon avis est à observer du côté du musée Grévin avec les passages sous verrières (une visite encore hautement recommandable dans le Paris d’aujourd’hui, pour celles et ceux qui voudraient découvrir des aspects de la ville sortant un peu des sentiers battus). On note aussi que l’album comporte 62 planches et malheureusement je ne vois pas selon quel critère cela pourrait se justifier, hormis le fait que Tardi a un peu de mal à admettre qu’il abandonne définitivement ses personnages, surtout qu’il annonce clairement à la fin (en forme de clin d’œil au début d’Adèle et la bête, le premier album de la série) qu’il s’oppose fermement à toute reprise ultérieure par quiconque.

Passons outre les défauts

L’album mérite quand même qu’on s’arrête sur certains détails, car la série me semble un reflet de l’évolution de la personnalité de son dessinateur. Clairement antimilitariste à la base, Tardi montre ici un état d’esprit quasiment anarchiste. À considérer ses personnages, on se dit qu’il ne s’en trouve aucun (aucune) pour rattraper les autres. Ainsi, il dote Adèle Blanc-Sec de clones qui amènent forcément à douter lorsque sa silhouette apparaît. On s’attend à ce qu’elle mène l’enquête à propos du bébé des Buttes-Chaumont, mais elle semble plus intéressée par ses discussions pseudo philosophiques avec sa momie (et ses copines) et elle fait partie des personnages qui se demandent ce qui lui arrivent avec les tentacules qui lui sortent par les oreilles et les pustules qui commencent à lui couvrir le visage. On remarque donc que Tardi imagine une épidémie qui pourra rappeler que son album sort après celle de Covid-19 et qu’il en fait une sorte de symbole de la bassesse humaine (un autre élément peut être rapproché de l’épidémie de la vache folle) et le principal ressort de l’album. Cela lui donne l’occasion de tirer à vue sur tout ce qui bouge. En gros, la seule qui échappe à ce jeu de massacre est la momie d’Adèle qui présente l’avantage de n’être que spectatrice de ce monde qui grouille sous ses yeux (elle est morte depuis longtemps). Et donc, on peut défendre cet album en avançant que Tardi nous présente un monde qui se détraque et où les uns et les autres agissent en dépit du bon sens, ce qui justifierait qu’il parte un peu dans tous les sens. Pour le rattacher à notre époque, Tardi le peuple de personnages en trottinette qui voltigent régulièrement à force de circuler sans précautions. Et puis, le dessinateur ne se gêne pas pour ironiser sur nos académiciens qui planchent sur le dictionnaire, les illustres Immortels considérés comme une sorte d’élite intellectuelle chargée de défendre la pureté de la langue française. Il les représente comme des personnages tellement ancrés sur des positions passéistes qu’on peut les considérer comme aussi vieux et morts que la momie d’Adèle.

Pour conclure

Bref, à part certains détails comme celui-ci et d’autres qui rappellent que Tardi est un bon connaisseur de l’histoire et notamment de celle de la ville de Paris, l’album ne laissera pas un souvenir impérissable.

Le Bébé des Buttes-Chaumont, Jacques Tardi
Casterman : sorti le 12 octobre 2022
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2.5

Quand la neige investit l’estampe japonaise

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Jocelyn Bouquillard publie aux éditions Hazan La Neige par les grands maîtres de l’estampe japonaise. Il y revient sur les origines et les représentations d’un motif artistique qui a inspiré de nombreux illustrateurs.

Le mouvement artistique japonais ukiyo-e renvoie à un « monde flottant » caractérisé par l’impermanence des choses. Il n’est guère étonnant d’y retrouver en abondance le motif de la neige, non seulement lié au cycle naturel des saisons, mais dont l’état, la texture et la perpétuation dépendent des phénomènes auxquels elle est soumise : les températures, l’action humaine, les surfaces sur lesquelles elle se pose.

De nombreux illustrateurs ont nappé leurs estampes d’un manteau blanc ; il a recouvert les montagnes, s’est étalé dans les plaines, a habillé les temples ou s’est posé, sous forme de flocons, sur des courtisanes chaudement vêtues. Comme le rappelle à dessein Jocelyn Bouquillard, l’absence de couleurs de la poudreuse constitue un défi pour l’estampe polychrome nippone. L’usage du blanc du papier laissé en réserve, l’ajout de touches de couleur permettant de rehausser certains détails ont constitué un mode opératoire participant à la sublimation de l’instant présent, des beautés de la nature et des plaisirs éphémères qu’elle renferme.

Parmi eux, les oiseaux se signalent tout particulièrement et demeurent symptomatiques d’une idée d’évanescence et de fugacité parfaitement soluble dans le mouvement ukiyo-e. Mais derrière la poésie de l’anodin, la neige cache aussi un caractère ludique exprimé dans les jeux d’enfants, ou à l’occasion de la création d’un lapin géant dans le jardin du Genji (chez Utagawa Hiroshige). Elle est également associée aux « vues célèbres » du meisho-e : certains lieux réputés apparaissent ainsi nappés d’un blanc immaculé. Au XXe siècle, le mouvement Shin-hanga va récupérer le motif et y accoler des jeux d’ombre et de lumière, ainsi qu’une vision plus personnelle, censée restituer des atmosphères.

Ce nouvel ouvrage consacré aux estampes japonaises nous fait passer de « Shotei », l’un des premiers artistes emblématiques, à qui l’on doit Clair de lune sur la neige ou Prunier dans la neige, à Kawase Hasui, lui aussi friand du motif, qu’il déclinera en clerc dans Neige à Itsukushima, représentation dans laquelle un rouge saillant vient trancher avec le blanc-bleu-gris général. Dans les estampes de Hasui, tout est déjà là : le blanc envahit l’espace, les pas sont imprimés dans la poudre, les temples et les arbres dénudés recouverts de flocons, les promeneurs cramponnés à leur parapluie…

La sélection d’estampes proposée dans ce volume apparaît d’ailleurs une nouvelle fois soignée. De Takahashi Hiroaki à Utagawa Hiroshige, l’invitation à la contemplation d’une nature reconfigurée par les éléments naturels est permanente. Des Vues célèbres d’Edo à Bac sur la Sumida par un soir de neige à Hashiba, on découvre ces « mondes flottants » empreints de poésie, aux points de vue parfois vertigineux et aux lignes sophistiquées. Les femmes, les animaux, les constructions humaines prennent part à ces panoramas hivernaux, restitués avec justesse dans la grande tradition des estampes japonaises. Le livret explicatif de Jocelyn Bouquillard y apporte comme attendu, avec concision, tous les éléments contextuels nécessaires.

La Neige par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard
Hazan, novembre 2022, 236 pages

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4.5

Un « Abécédaire irraisonné » du cinéma d’horreur aux éditions Ocrée

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Erwan Bargain publie aux éditions Ocrée l’Abécédaire irraisonné du cinéma d’horreur et d’épouvante contemporain, une sélection personnelle, et donc tout à fait subjective, d’entrées relatives aux films horrifiques et à leurs metteurs en scène. D’Alien à Scream, de John Carpenter à Stanley Kubrick, l’auteur, journaliste indépendant et contributeur régulier au magazine L’Écran fantastique, revient avec passion sur quelques morceaux de choix d’un genre riche en chefs-d’œuvre, motifs récurrents et séries B ou Z inventives.

Le cinéma d’horreur et d’épouvante a ses bonnes histoires, ses artisans chevronnés et ses fulgurances passées à la postérité. C’est le travail réalisé par H.R. Giger et Dan O’Bannon pour l’avorté Dune d’Alejandro Jodorowsky réemployé dans l’Alien de Ridley Scott. Un chef-d’œuvre caractérisé par son huis clos spatial, sa créature féroce biomécanique et son héroïne forte en gueule. Ce sont les effets visuels de Rick Baker, couronnés du premier Oscar décerné pour les maquillages, rendant si spectaculaires une transformation lycanthropique ou des zombis décharnés, dans un film mêlant l’horreur et l’humour, à savoir Le Loup-Garou de Londres. C’est une ouverture sacrificielle devenue mythique, celle de Scream, un slasher emblématique des années 90 et qu’un scénario méta-fictionnel signé par Kevin Williamson conduira à la renommée mondiale. Erwan Bargain ne s’y trompe pas en mettant en exergue ces films et personnalités dans un Abécédaire irraisonné plus passionné qu’exhaustif – on aurait ainsi aimé lire, par exemple, que l’alien dispose d’attributs féminins (et pas seulement virilistes comme énoncé) ou que la Drew Barrymore de Scream cite, au moins implicitement, la comédienne Janet Leigh, qui disparaît elle aussi de manière inattendue et précoce dans Psychose.

Alexandre Aja, Dario Argento, Julia Ducournau, Stuart Gordon et Rob Zombie figurent parmi les rares cinéastes faisant l’objet d’une entrée spécifique dans l’ouvrage. Là où d’aucuns s’attendaient probablement à retrouver Wes Craven, John Carpenter, Tobe Hooper, George A. Romero ou Mario Bava, Erwan Bargain fait le choix de se replier sur des figures moins prévisibles (au-delà de Dario Argento) et de mettre sous cloche, du moins pour partie, les morts-vivants, sur lesquels il était déjà amplement revenu à l’occasion de son essai Zombies : des visages, des figures. On se réjouira par ailleurs de la présence dans le corpus d’un long métrage tel que The Mist, qu’Erwan Bargain effeuille avec talent, en revenant tant sur les liens étroits entre l’œuvre de Stephen King et de Frank Darabont que sur ses références télévisuelles, du cadrage ou montage à la The Shield (dont il récupère certains techniciens) à l’atmosphère se réclamant ouvertement de La Quatrième Dimension. L’auteur n’oublie pas non plus qu’au-delà des monstres extérieurs, bien palpables, il est également question de monstres intérieurs, engendrés par la peur et la division. Aux évocations attendues des sagas Halloween, Chucky ou Freddy, ou des incontournables Jaws, L’Exorciste ou The Thing, cet Abécédaire irraisonné mêle des œuvres plus récentes et bien moins commentées.

Il en va ainsi de The Babadook, It Follows, The Purge ou Insidious. Le premier est analysé (notamment) à l’aune de la métaphore psychologique et filiale, le second en considérant la perte d’innocence et la transition difficile vers l’âge adulte, le troisième par le truchement de son sous-texte politique et dystopique, le dernier à la lumière du spiritisme et de ses environnements sonore et visuel. Erwan Bargain papillonne autour des films plus qu’il ne les épuise ; son essai ouvre des pistes de réflexion, porte un enthousiasme éminemment communicatif et livre, presque toujours, des éléments contextuels de production et de réalisation. Abécédaire de par sa forme, irraisonné en raison de sa partialité revendiquée et de la passion qui s’en dégage, cet ouvrage généreux (456 pages) ravira les amateurs de cinéma horrifique et apporte un crédit appréciable à un genre bien plus sophistiqué et pluriel qu’il n’y paraît de prime abord.

Abécédaire irraisonné du cinéma d’horreur et d’épouvante contemporain, Erwan Bargain
Ocrée, octobre 2022, 456 pages

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3.5

« Brel », les cycles de la passion

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L’historien et scénariste Salva Rubio s’associe à nouveau au dessinateur Sagar pour donner suite à la première partie du triptyque Brel : une vie à mille temps. Bien qu’au sommet de sa gloire, le chanteur belge apparaît en rupture avec la logique commerciale des studios et désireux de mettre sa carrière musicale entre parenthèses. Pour retrouver un second souffle.

Une nuée de journalistes se tourne vers Jojo, le secrétaire de Jacques Brel, ou vers Miche, sa femme. La même question est sur toutes les lèvres : comment expliquer le pas de côté effectué par la nouvelle star de la chanson française ? C’est ainsi que s’ouvre ce second tome de Brel : une vie à mille temps. Et la réponse aux interrogations ahuries de la presse nous est livrée, sans fard, en fin d’album : « Écrire une chanson est un travail d’homme, la chanter soir après soir est un travail d’animal. » C’est parce qu’il a perdu de sa passion, qu’il monte sur scène presque mécaniquement et quasiment tous les soirs, au point de chanter deux fois les mêmes strophes sans s’en rendre compte, que Brel prend la décision douloureuse de se retirer du circuit. « J’ai l’impression d’être de retour à l’usine familiale. Je me sens enfermé. »

Entretemps, son ascension aura été rythmée par les embûches. Si les grandes tournées en Europe, dans l’Union soviétique, au Moyen-Orient ou aux États-Unis ont témoigné d’une célébrité désormais internationale, et bien que des chansons telles que « Le Moribond », « Les Bourgeois », « Madeleine » ou « Les Biches » aient trouvé un public des plus enthousiastes, Jacques Brel a aussi dû faire face aux logiques marchandes pernicieuses et aux polémiques usantes. La maison de disques Philips, dont les cadres, interchangeables, sont ingénieusement représentés dans l’album en costume-cravate dépourvu de la moindre imagination, ne raisonne qu’en études de marché et feedbacks consommateurs. Elle claironne à qui veut l’entendre que l’heure est aux guitares électriques et aux compositions entraînantes, graphiques à l’appui. Pour Brel, qui espère (naïvement) produire une musique personnelle dotée de paroles sensées, cela ne peut appeler qu’une fin de non-recevoir.

L’artiste veut rejoindre le label Barclay, qui lui promet une latitude musicale absolue, mais est toutefois tenu par un contrat contraignant… Finalement, après que les tribunaux ont statué sans pour autant le libérer de ses obligations, un accord est trouvé entre les deux compagnies : Brel rejoint Barclay en provenance de Philips et Johnny Hallyday fait le chemin inverse. Cet épisode – trop peu connu – a été éprouvant pour le chanteur belge, qui n’est pourtant pas au bout de ses peines, puisque la chanson « Les Flamandes » lui vaut par ailleurs les foudres répétées des flamingants. De plus en plus enserré dans un conformisme qu’il rejette pourtant de toutes ses forces, Brel cherche ailleurs l’ivresse et l’intensité : dans les femmes, qu’il fréquente en nombre et ne parvient jamais vraiment à quitter, dans l’aviation ou la navigation, qu’il pratique volontiers, dans cette fameuse chandelle brûlée par les deux bouts, caractérisée par des nuits trop courtes, des représentations trop nombreuses et harassantes, des soirées souvent passées au bar… On comprend mieux cette sentence, exprimée dans les premières planches de l’album : « Je hais de toutes mes forces le confort et la sécurité. Je préfère de loin les rêves, ce sont eux qui mènent au bonheur. »

En dix ans, Brel est passé de l’avant-dernière place d’un concours de chant local à la médaille d’or de la Ville de Bruxelles, des premières parties de concert devant un public clairsemé à la tête d’affiche d’une salle de l’Olympia à guichets fermés. Avec beaucoup de tendresse et sans rien omettre des reliefs psychologiques de l’artiste, Salva Rubio et Sagar nous présentent pourtant un homme peinant à s’épanouir, dont l’éthique personnelle occasionne un divorce évident avec une industrie musicale par trop calculatrice. Les auteurs reviennent aussi, à plusieurs reprises, sur la dualité qui tourmentait l’artiste belge : l’aime-t-on pour l’enfant d’industriels catholiques qu’il est ou pour la star sur laquelle se projettent tous les fantasmes ? Comme son prédécesseur, ce nouvel épisode brille par sa densité et ses innombrables qualités, tant graphiques que narratives.

Brel : une vie à mille temps (T.02), Salva Rubio et Sagar
Glénat, novembre 2022, 64 pages

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4.5

« Mourir et revenir » : les coulisses du pouvoir

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Après une incursion au sein d’une secte de chrétiens fondamentalistes, Didier Convard et Denis Falque appuient cette fois leur récit sur les manœuvres conjointes de la Russie et de la Corée du Nord à l’encontre d’un triumvirat aussi clandestin qu’utile aux grandes puissances mondiales. Le rectificateur Jean Nomane y est traqué par des hommes de main dans les montagnes françaises…

Tandis qu’il remonte à moto les pentes sinueuses et désolées d’une région montagneuse française, Jean se remémore quelques souvenirs d’enfance. C’est ici, précisément, que son père s’est efforcé à lui enseigner le sens de l’effort, à l’image de ces forçats de la route qui grimpent énergiquement les cols dans les grandes courses cyclistes. Ce père, enterré il y a longtemps, n’est mort que symboliquement, puisqu’il l’accueille dans une vieille maison coupée du monde. Jean ne le sait que trop bien : c’est ainsi que se retirent les anciens Rectificateurs, par peur que leurs ennemis passés ne mettent inopportunément la main sur eux. Et c’est justement pour échapper à ceux qui pourraient le traquer que Jean a décidé, en se basant sur les informations contenues dans un vieux carnet de notes, de se retrancher quelques jours avec son père, perdu de vue depuis longtemps.

Didier Convard et Denis Falque exposent ce qui a présidé à cette situation. Des délégués à l’ONU, par ailleurs Directeurs d’un mystérieux triumvirat, ont été liquidés par des tueurs à gages missionnés par la Corée du Nord, avec l’appui logistique des Russes. Ces derniers ont en effet œuvré à la cyberattaque ayant permis aux Coréens d’identifier les agents de l’organisation honnie, coupable d’avoir empêché la mise en application d’une arme bactériologique de nature à décimer l’espèce humaine. Celle que l’on appelle « Madame », agent de liaison entre les États et les Rectificateurs, cherche alors à exercer son influence sur le président français pour infléchir le cours de l’histoire : il s’agit de contraindre les Russes en agitant le chiffon rouge d’un blocage humanitaire en Syrie.

Ce qui s’enclenche ressemble fort à une course contre la montre. Les commandos dépêchés sur place doivent retrouver au plus vite Jean, avant que les Russes n’exigent des Coréens et de leurs hommes de se retirer. La diplomatie mondiale se mêle ainsi aux assassinats clandestins, le tout sur fond de réunion filiale entre un fils et son père, deux agents du triumvirat, séparés puis réunis par son entremise. L’essentiel de « Mourir et revenir » a lieu dans les décors enneigés d’une France reculée, où deux hommes devancent, et cherchent à piéger, leurs assaillants, à la solde de puissances étrangères corrompues. À cet égard, ce second tome de Rectificando parvient à un équilibre délicat, entre chair humaine (les affects familiaux) et nerfs politiques (les jeux de pouvoirs en coulisses). Bien menée, cette bande dessinée emprunte certes des voies balisées, mais elle s’y comporte plutôt bien, en ne sacrifiant rien des différentes thématiques qui nourrissent son récit, entre action et émotion.

Rectificando : Mourir et revenir, Didier Convard et Denis Falque
Glénat, novembre 2022, 56 pages

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3.5

Les Œillades 2022 : Noémie dit oui de Geneviève Albert, la poupée qui fait non

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Premier long-métrage à la fois percutant et maîtrisé de la réalisatrice québécoise Geneviève Albert, Noémie dit oui ausculte l’enfer de la prostitution juvénile montréalaise à travers le regard meurtri d’une adolescente de quinze ans livrée à elle-même, qui sombre peu à peu dans une sexualité lugubre et fantasmatique. Un personnage remarquablement interprété par la jeune Kelly Depeault, révélée l’année dernière dans La Déesse des mouches à feu. 

Abandonnée par sa mère, Noémie (Kelly Depeault, bouleversante de fragilité) est une enfant placée en centre de jeunesse à Montréal. Désespérément en quête de nouveaux repères, elle fugue pour rejoindre son ancienne amie Léa (l’ambiguë Emi Chicoine) et tombe dans les griffes perverses de Zach (James-Edward Métayer), un bad boy proxénète qui devient son petit-ami. Inexpérimentée et vulnérable, la jeune fille au cœur punk accepte contre son gré de se prostituer le temps du Grand Prix de Formule 1 et entre alors dans une spirale infernale. 

Premier long-métrage de la cinéaste québécoise Geneviève Albert (Reviens-tu ce soir?, La traversée du salon) qui traite du consentement et de l’exploitation des prostituées mineures surnommées « les survivantes », Noémie dit oui surprend tant par la maîtrise de son sujet que par la pertinence de sa mise en scène.

Tournant sa caméra vers les prédateurs afin de ne jamais érotiser le corps de la proie ni glorifier le viol, la réalisatrice joue avec le hors-champ, instaure un contraste entre distance et proximité pour filmer le rapport sexuel comme une transaction répugnante, brutale, malsaine, dans l’espace hermétique et suffocant d’une chambre d’hôtel vide et glacée.

Ingénieux et subtil, le montage parallèle produit ici un violent oxymore entre le dehors – l’effervescence vrombissante de la course automobile –, et le dedans – la détresse sourde de la jeune fille qui enchaîne les passes à un rythme effréné pour pouvoir s’offrir une nouvelle vie –, tout en accentuant la rudesse du cercle vicieux qui étouffe les personnages. Pièce maîtresse de cet esthétisme de la répétition, un effrayant chapitrage permet notamment de matérialiser l’angoisse croissante de l’héroïne.

En effet, Noémie dit oui restitue avec retenue et profondeur toute la mécanique pernicieuse de l’escorting, la technique de manipulation, la rivalité qui peu à peu s’installe entre les filles sélectionnées sur catalogue numérique, ainsi que les pratiques, fantasmes et comportements humiliants de leurs clients on ne peut plus ordinaires. L’un des plus beaux plans du film montre la frêle silhouette de Noémie, enroulée dans un rideau, prise au piège du linceul opalescent de son existence éclatée qui bascule et s’assombrit comme un nuage. Un premier geste de cinéma choc et nécessaire pour sensibiliser les jeunes aux dangers d’une prostitution banalisée, porté par le cri de douleur de Kelly Depeault, à la fois sombre et lumineuse, fiévreuse et rebelle. Une réussite.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Noémie, une adolescente impétueuse de 15 ans, vit dans un centre jeunesse depuis trois ans. Lorsqu’elle perd tout espoir d’être reprise par sa mère, Noémie fugue du centre en quête de repères et de liberté. Elle va rejoindre son amie Léa, une ancienne du centre, qui l’introduit dans une bande de délinquants. Bientôt, elle tombe amoureuse du flamboyant Zach qui s’avère être un proxénète. Fin stratège aux sentiments amoureux ambigus, Zach incite Noémie à se prostituer. Récalcitrante au départ, Noémie dit oui. 

Noémie dit oui – Fiche technique

Réalisation : Geneviève Albert
Scénario : Geneviève Albert
Avec : Kelly Depeault, James-Edward Métayer, Emi Chicoine, Maxime Gibeault, Myriam Debonville, Joanie Martel…
Production : Patricia Bergeron
Photographie : Léna Mill-Reuillard
Montage : Amélie Labrèche
Costumes : Renée Sawtelle
Musique : Frannie Holder
Distributeur : Wayna Pitch
Durée : 1h56
Genre : Drame
Sortie : 26 avril 2023

Note des lecteurs2 Notes

3

Pearl de Ti West: au coeur d’Eros et de Thanatos

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Sorti en même temps que X, Pearl est son préquel et a été tourné dans la foulée, en Nouvelle-Zélande durant la COVID. Habillé des caractéristiques similaires, Pearl prend la torche et nous guide dans la tête trouble de son personnage éponyme. Retour sur un film qui offre une expérience différente, malgré les mêmes artifices.

Avec X, Ti West commençait la rentrée 2022 en beauté. Mia Goth, son interprète principale a fait des merveilles en Maxine et en Pearl. Mais justement, qui est Pearl?

Synopsis: 1918, Texas, Pearl vit avec ses deux parents d’origine allemande. Son mari, Howard, s’est engagé dans l’armée en Europe. Entre sa mère stricte comme un fouet qui claque et son père immobilisé, Pearl est malheureuse. Très malheureuse. Elle s’échappe parfois lors des courses qu’elle fait au village, mais cela devient de plus en plus difficile. Son rêve à elle est de briller. Et elle fera tout pour y arriver…

Le Vide Texan

Le casting a changé, mais Mia Goth reprend le rôle de Pearl, jeune. Parmi les acteurs, on retrouve David Corenswet (Hollywood), Tandi Wright, Emma Jenkins-Purro, Matthew Sunderland et Allistair Sewell. Il est le reflet du vide qui oppresse Pearl dans la toute petite bourgade texane où elle vit. En effet, l’image n’est pas bombardée de figurants. Ils se comptent sur les doigts de la main. Cela reflète beaucoup la solitude extrême à laquelle la mère de Pearl oblige sa fille.

C’est aussi un intéressant curseur pour Pearl elle-même qui, tout le long du film divertit un spectateur. Certaines séquences qui la montrent sur une scène en train de danser comme ses idoles, sont en fait un calque du divertissement qu’elle offre au spectateur. Cela se constate à travers les affiches du film et le générique de fin. Sinon pourquoi Pearl sourirait-elle en nous regardant? En cela, c’est impressionnant de voir le 4e mur brisé, sans échange de répliques.

Les similarités techniques avec X

Nous retrouvons les mêmes caractéristiques visuelles que pour X avec le plan qui s’élargit en début de film, le grain de l’image et sa coloration qui appuient sur le bleu, le vert et le rouge. Le jaune est très peu présent, mais les champs de blés ont un sous-ton verdâtre. C’est aussi le cas de la mare de Theda, l’alligator à qui Pearl donne ses victimes.

Il y a un constant jeu de mise en valeur de couleurs, reprenant ceux des premiers films en couleurs. Un petit rappel au Magicien d’Oz est glissé dans l’image. Les transitions et le fondu au noir final paraissent similaires aux dessins animés des Looney Toons. Ce sont à notre avis, des hommages au cinéma et à l’animation qui bourgeonnent les deux décennies suivantes. C’est aussi un jeu fait dans X avec des codes cinématographiques des années 70.

Les couleurs de Pearl

Pearl porte comme Maxine du bleu assez régulièrement, même si sa vraie couleur est le rouge. Si théoriquement, cela peut représenter un caractère, une personnalité, nous ne pourrons seulement comprendre le plein sens de cette couleur pour les deux héroïnes qu’en complétant la trilogie.

Mais en voyant Pearl ne porter cette couleur qu’avec sa famille et son amant et surtout, avant les meurtres qu’elle commet, cela peut indiquer la perception ou la place qu’on veut lui attribuer. La fille gentille, sans problèmes à donner à son entourage, celle qui est facile à vivre, à séduire, à jeter, à ramasser. Bien sûr, cette perception est erronée. Elle est une femme écarlate. Elle le devient après une énième punition de sa mère.

L’explosion de la violence: L’expression du Thanatos chez Pearl

Le film ne présente pas une Pearl innocente, ni le produit d’une éducation stricte et déséquilibrée. Pearl est ainsi faite, violente envers les animaux, puis les humains. Elle aurait pu être mieux traitée que cela n’aurait strictement rien changé. Il n’y a pas vraiment de réponse à pourquoi elle aime cette violence. La violence déchainée contre ses géniteurs n’est qu’un acte anodin si l’on se réfère à ses comportements déjà limite. Mais c’est à partir de son échec à l’audition de la paroisse qu’elle se met à être plus créative en terme de violences.

Sa haine explose contre le personnage blond de l’histoire et si nous soulignons sa couleur de cheveux, c’est parce qu’elle montre, même sénile,une vraie haine contre les blondes gentilles. Qu’elles soient paroissienne ou actrice porno (dans X), elle les perçoit comme des concurrentes et leur voue une haine tenace après l’échec de l’audition.

Et Eros?

Les pulsions d’Eros ne sont jamais loin du Thanatos… En plus d’avoir la pulsion de Mort en elle, Pearl est très passionnée et que ce soit pour son mari, pour son amant ou n’importe quel autre homme, elle est active dans la séduction. L’Amour, ou plutôt le Désir, le sexe, la séduction,  sont importants pour elle. Mais ils ont la même valeur que dans un  film de 90 minutes : quelque chose de beau et d’illusoire. Pearl ne sait malheureusement pas aimer.

Le lien entre X et Pearl

Le réalisateur ne cherche pas à expliquer pourquoi Pearl est ainsi. Il montre depuis quand sa folie meurtrière est présente. Quand elle regarde un petit film érotique avec le monteur, elle est loin de s’imaginer qu’elle est en train de regarder le futur du cinéma. Après tout, la pornographie et la danse ont en commun l’utilisation du corps. Elles ont en commun la physicalité : on a besoin du corps pour danser et pour faire l’amour. Le dialogue se transmet par des gestes corporels. Elles se caractérisent dans les deux cas par la brièveté: les carrières sont courtes, émergent des ténèbres, pour aussitôt s’y replonger. Encore une fois, il y a beaucoup d’Eros et de Thanatos dans les deux disciplines.

Conclusion

Le problème des préquels est l’anticipation du spectateur qui veut savoir comment se crée un tueur. Et si la réponse est qu’il n’y en a pas vraiment besoin. Pearl est un bon préquel, il anticipe cette question en décidant de surprendre le spectateur. Pearl n’a pas besoin d’une origine sombre. Elle est déjà sombre.

Elle est une tueuse qui aime tellement ça que c’est un acte qui fait partie de son quotidien. Jamais elle n’en a pris conscience. L’Eros et le Thanatos Freudiens sont ses carburants. Elle vit pour tuer et pour être désirée.

De plus, il y a une excellente idée de rattacher la Pearl âgée de X à Maxine. Cette dernière n’est que le futur auquel Maxine n’échappera pas: la Vieillesse, le déclin de la beauté, de la séduction. Qu’elle reste dans l’industrie ou pas, elle vieillira aussi.

https://www.youtube.com/watch?v=9fBMQoxBTaM

Fiche technique: Pearl

Réalisateur: Ti West
Scénariste: Ti West et Mia Goth
Producteur: Ti West, Kevin Turen, Jacob Jaffke, Harrisson Kreiss
Musique: Tiler Bates, Tim Williams
Longueur: 102 minutes
Langue: Anglais, Allemand

 

The walking dead, le chef d’œuvre zombifié

Ça y est, après plus de 11 années d’antenne, The Walking Dead a tiré sa révérence. Difficile d’être passé à côté du phénomène durant toutes ces années. Également adapté en un exceptionnel jeu vidéo, l’univers créé par la bande dessinée d’Images Comics aura su gagner le cœur des fans avec une rapidité fulgurante. Mais, à trop vouloir se rapprocher du soleil, The Walking Dead s’est brulé les ailes, et pas qu’un peu.

Bien que cette critique concerne la série dans son intégralité, elle ne contiendra aucun spoiler majeur sur les évènements. 

La marche vers le paradis

Difficile de l’imaginer si, pour vous, le genre zombifique ne dessert que le nanard qui ne compte pas ses litres de faux sang, mais à ses débuts, The Walking Dead, c’était exceptionnel. Brutale, bien écrite, parfaitement bien rythmée et interprétée, la première saison nous laissait voir le potentiel grandissant de la série, avec six épisodes seulement. L’écriture, pleine de grâce, dévoilait des personnages, peu nombreux, attachants ou profondément détestables mais tous parfaitement crédibles. Humains, avec leurs forces et faiblesses.  Bien sûr, la palme revient à Rick Grimes, personnage principal de la série, incarné par le superbe Andrew Lincoln et surement l’un des meilleurs personnages de la télévision.

Dès ses débuts, la série frappe fort par son univers cohérent, travaillé et sa dure réalité. Dehors, le monde se meurt mais n’en demeure pas moins menaçant. Toute cette noirceur se ponctue par des touches d’espoir, d’humanité et de douceur, qui feront le mordant de la série pendant un bon moment. On avance avec nos personnages. On a déjà nos préférés, ceux qui nous désespèrent et ceux qu’on espère voir mourir très vite. La saison 2, de qualité mais moins réussie, permettra malgré tout d’établir quelques points extrêmement importants : la folie n’est jamais loin, tout le monde peut mourir et surtout, le leadership de Rick se confirme. Mais disons-le, c’est véritablement avec sa 3ème saison que la série connait ses plus grandes heures de gloire.

La prison avant l’emprisonnement

L’arc de la prison, comme le disent les fans, est réellement extraordinaire. La série s’ouvre au monde et démontre, dans une explosion de talent, toute la noirceur de son univers. Pour la première fois, l’histoire tient un véritable antagoniste en la personne du Gouverneur, véritable taré à la tête d’une autre communauté. Les personnages ne sont plus seuls et les humains deviennent des ennemis encore plus redoutables que les rodeurs. Les intrigues s’entremêlent parfaitement, au fur et à mesure que nos protagonistes sombrent aussi plus facilement dans la violence.

La saison 4, tout aussi fabuleuse, suit ce schéma et le pousse encore plus loin. Les décès s’enchainent, mais jamais gratuitement. Chaque perte sert à l’intrigue et ce, pour de nombreuses saisons à venir. Les nouveaux venus sont tous intéressants et attachants (ou détestables, encore une fois). A cette époque, The Walking Dead peut prétendre au titre de chef d’œuvre, tant chaque épisode met une claque dans la tronche. Si on n’égale pas la qualité d’écriture d’un The Last of Us Part II à ce niveau, la série propose une absence de manichéisme bienvenue, dans ce monde ou ses survivants veulent survivre, à tout prix.

Puis, Mi saison 5, quelque chose se produit. Les survivants atteignent un endroit et, je vais faire quelque chose d’exceptionnel, je vais vous conseiller de vous arrêter là. La plupart des intrigues sont résolues, les personnages restants sont en sécurité. Dites-vous que c’est fini, que l’intrigue ne redémarre pas et que la série s’achève au terme de cinq saisons de très, très haute tenue.

La descente vers l’enfer

Le conseil est un petit crève-cœur, car la saison 6, bien que moins incroyable, reste de très haute tenue. Elle s’achève sur un terrible cliffhanger, qui enchaine sur le premier épisode la saison 7 : l’un des meilleurs épisodes de la série. Mais ensuite, AMC propose un naufrage absolu et grotesque. Longue, absolument incohérente, mal écrite et rythmée, The Walking Dead ne perdure que par le duel Negan/Rick, porté par le jeu d’acteurs totalement hallucinant de Jeffrey Dean Morgan et Andrew Lincoln. Je pourrais donc vous dire de vous arrêter début saison 7, mais ce serait impossible pour vous.

Malgré quelques excellents moments, The Walking Dead n’est plus que l’ombre d’elle-même avec ses saisons 7 et 8. Les personnages, désormais beaucoup trop nombreux, sont moins bien écrits (voire pas du tout, ne se contentant que de stéréotypes vus et revus), les décès, autrefois si intelligemment amenés et constructifs deviennent gratuits et souvent inutiles (et débiles, de surcroit) . Sur les 32 épisodes qui composent les deux saisons, à peine la moitié sert réellement l’intrigue. Le reste ne se contentant que faire du sur place, les personnages marmonnant quelques répliques pendant 40 minutes. Les héros semblent même totalement hermétiques face au décès de leurs proches. Nous pouvons par exemple citer la réaction totalement absurde (et inexistante) de Carole, qui apprend la mort d’un personnage pourtant présent depuis le début de la série dont elle était très proche. Ou, plus tard encore, Daryl restera presque de marbre face à la mort imminente d’un de ses plus proches amis, lui aussi présent depuis très longtemps.

Errer comme un zombie

L’écriture fane, la série fait du sur place et s’enferme dans un cycle jusqu’à la fin de sa 11ème saison. Entre temps, deux spins off sont nés et cela se ressent énormément sur la qualité. The Walking Dead n’est plus seule et les scénaristes semblent même bien décidés à offrir plus de travail à Fear The Walking Dead, plus constant dans sa qualité. Une fois l’Arc Negan terminé (façon de parler), de nouveaux ennemis prennent le relais et ainsi de suite, jusqu’à l’épuisement. Dommage, car les méchants sont réussis, dans l’ensemble. L’arc des chuchoteurs propose quelques moments très réussis, mais trop peu et pour trop de ratages.

A force, on en est usé. Les réactions n’ont plus de sens, les moments géniaux des premières saisons n’existent plus et les meilleurs protagonistes sont tous décédés ou presque, ne laissant qu’une équipe B bien moins impactante. On n’est plus attaché à personne, à part un ou deux survivants de longue date. Le pire, sans doute, c’est que la série ne termine même pas, pas réellement. Trois autres spins off sont prévus pour faire office de conclusions à différents personnages. Oui, trois séries. 3 DLC. On peut comprendre l’idée, mais quand même…

The Walking Dead – Bande-annonce saison 11 partie 2

 

Note des lecteurs6 Notes

Les cinq premières saisons
Rick Grimes, personnage extraordinaire
Des antagonistes très réussis
Un acting impeccable, un doublage VF de qualité (au début)
Une écriture de départ particulièrement brillante
Une baisse de qualité phénoménale à partir de la saison 7
Passe du chef d'œuvre à la catastrophe
Une série beaucoup trop longue...
... et qui ne se termine pas, puisque 3 séries qui feront office de conclusion arrivent. Oui, 3 séries.

2.6

« Choujin X » déjà de retour chez Glénat

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Initié par le créateur de la série Tokyo Ghoul, le manga Choujin X adopte le point de vue d’adolescents confrontés à l’apparition de pouvoirs surnaturels. Ce second tome creuse plus avant leur personnalité et revêt une dimension sociale évidente.

On retrouve au début de ce nouvel épisode de Choujin X Ely, la jeune cultivatrice de tomeïto, et Tokio, l’adolescent effacé marchant dans l’ombre de son ami Azuma. Les deux personnages se voient cependant redimensionnés à l’aune de super-pouvoirs inattendus. Ils affrontent ensemble un choujin maléfique ayant pris la forme d’un serpent géant particulièrement iconique. Pour Tokio, c’est l’heure des premières leçons : il se blesse au bras en raison de son incapacité à évaluer correctement la puissance qu’il délivre, ce qui se produit apparemment souvent chez les zoomorphes encore balbutiants. Ces reliefs initiatiques se doublent rapidement de la découverte d’un institut privé formateur, ayant pour objectif de réprimer les surhommes faisant mauvais usage de leurs pouvoirs. C’est là-bas, à Yamatomori, que Tokio et Ely vont chercher à acquérir leur certificat d’enregistrement et s’élever (au moins) au rang B, un statut leur assurant de pouvoir exploiter leurs facultés en cas d’urgence.

Toujours très inspiré sur le plan graphique, où les vignettes grandioses et référencées (Alien, les médecins de la peste…) se succèdent sans discontinuer, Sui Ishida n’oublie pas de caractériser ses jeunes protagonistes, ni de conférer une dimension sociale à son manga. Ainsi, tandis qu’on le questionne sur ses rêves, Tokio se montre incapable de prononcer le moindre mot. Il songe un instant à son ami Azuma, ne trouve rien de satisfaisant à dire et s’enferme alors dans un mutisme confondant, évocateur de ses impensés. Se pourrait-il que l’adolescent se soit à ce point subordonné à Azuma qu’il en ait oublié de se livrer aux introspections les plus banales ? Ely, elle, est plus directe : elle aspire à la richesse, mais non à des fins vénales, puisqu’elle aimerait avant tout venir en aide à son grand-père. Au cours de leurs pérégrinations, les deux comparses vont croiser la route de Shiozaki, un ancien lycéen joueur de baseball, contraint de raccrocher après avoir révélé au monde sa véritable nature de choujin – disqualifiante en l’état.

Ce dernier élève seul son frère et sa sœur. Il prend des libertés avec les règles et la bienséance pour y parvenir vaille que vaille. Ses super-pouvoirs l’ont paradoxalement diminué, en l’empêchant de se réaliser : celui qui s’échinait à percer dans le baseball pour échapper à son quotidien morose à Yamato n’a maintenant d’autre choix que de vivoter dans ses quartiers pauvres, marginalisés au sud de la province. Sui Ishida met ainsi en scène un personnage ambivalent, complexe, soucieux du bien-être de ses proches mais désillusionné par les épreuves endurées. Si ce second tome de Choujin X lui doit beaucoup, il se distingue aussi par la technique nouvellement éventée du « raise » et par la convocation de la criminelle Ririka et de son garde du corps à tentacules, sur lesquels on sait encore peu de choses. Le récit, en construction, laisse ainsi quelques belles promesses en suspens…

Choujin X (T.02), Sui Ishida
Glénat, novembre 2022, 276 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5