Repenser « Le Cinéma de Sam Peckinpah »

Spécialiste de Céline et des rapports entre le cinéma et la littérature, Alain Cresciucci publie aux éditions LettMotif un ouvrage consacré à Sam Peckinpah. Réalisateur sulfureux et polytoxicomane doublé d’un visionnaire génial et radical, ce dernier a longtemps fait figure de pestiféré à Hollywood, qui l’a dépossédé de plusieurs de ses longs métrages, mutilés en salle de montage.

La formule aurait probablement plu à Alfred Hitchcock : Sam Peckinpah est une fenêtre donnant sur la cour hollywoodienne. Son avènement au cinéma est concomitant à celle d’une génération de cinéastes ayant fait ses classes à la télévision, et parmi lesquels on peut citer Sidney Lumet, Stanley Kubrick, Arthur Penn ou Franklin J. Schaffner. Si Don Siegel lui a mis le pied à l’étrier, caractéristique qu’il partage avec Clint Eastwood, son parcours s’avère cependant plus proche de celui d’un Orson Welles ou d’un Michael Cimino. Il a en commun avec le premier les mutilations que ses films ont subies en salle de montage, avec le second une forme de paranoïa indexée à un jusqu’au-boutisme des plus obstinés. Au septième des arts, il a laissé en héritage plusieurs chefs-d’œuvre, de La Horde sauvage à Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, une redéfinition de la violence graphique et une inventivité au montage caractérisée par l’alternance des points de vues et la multiplication des ralentis. On se souviendra aussi de Sam Peckinpah pour ses déclarations au cyanure, son attitude erratique sur les plateaux et envers les studios, ses westerns crépusculaires et ses motifs ou thèmes récurrents – les enfants, la vengeance, les rapports homme/femme, la trahison…

Dans un ouvrage retraçant la carrière du cinéaste américain, Alain Cresciucci ne manque pas de mettre chacun de ces points en saillie. Le portrait qu’il brosse de Sam Peckinpah est celui d’un metteur en scène maudit, plus contraint que libre dans ses choix de scénarios, sorti de l’ornière par le producteur Daniel Melnick, de manière un peu inespérée, alors même que l’expérience douloureuse de Major Dundee et son éviction du Kid de Cincinnati – pour cause de mésentente avec les studios – l’avaient placé dans une situation des plus précaires. S’il se montre capable de succès populaires, comme le film Guet-Apens en atteste clairement, Peckinpah demeure l’homme des séquences (d’hyper-violence ou non) spectaculaires ou sépulcrales (les fusillades, une tête coupée cerclée de mouches, une arène de fourmis et de scorpions…). Sa filmographie a fait école non seulement à la faveur d’une brutalité esthétisée, mais aussi à travers une vision du Mexique expurgée de son exotisme lumineux et chargée d’un pessimisme méphistophélique. Le Cinéma de Sam Peckinpah effeuille un à un les projets du réalisateur américain et n’omet jamais d’en préciser le contexte de production ni d’en rapporter la réception. Pour ne citer que cet exemple, la controverse ayant entouré Les Chiens de paille, où Dustin Hoffman campe un jeune mathématicien aux airs de gendre parfait reconverti en vengeur furieux, fait l’objet d’une longue évocation. Alain Cresciucci rappelle notamment que la célèbre critique de cinéma Pauline Kael avait écrit en son temps qu’il s’agissait du « premier film américain qui soit une oeuvre d’art fasciste ».

Le cinéma de Sam Peckinpah a aussi partie liée avec son enfance et son histoire familiale. Il est conditionné à la santé physique et mentale d’un cinéaste aussi génial qu’incontrôlable. Et d’une carrière féconde achevée modestement, dans les clips vidéo, il reste une volonté d’affranchissement, des personnages partiellement autobiographiques, des fulgurances techniques et une représentation personnelle d’un monde légendaire (les westerns, surtout inscrits à la fin des grandes conquêtes) ou moderne et environnant (Les Chiens de paille, Guet-Apens). « Bloody Sam » et sa « Stock Company », comme on les a depuis surnommés, ont longtemps constitué la pointe avancée de ces artistes en rupture consommée avec les grandes structures régissant leur industrie. De tout cela, Alain Cresciucci rend parfaitement compte.

Le Cinéma de Sam Peckinpah, Alain Cresciucci
LettMotif, novembre 2022, 300 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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