« Le Labeur du Diable » : pouvoir et perdition

Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland s’associent à l’occasion de l’album Le Labeur du Diable, qui paraît aux éditions Glénat. Pétrie de références, notamment cinématographiques, sondant le tréfonds de la nature humaine, cette bande dessinée narre un accès de folie au croisement du Christine de John Carpenter, du Joker de Todd Phillips et du Chute libre de Joel Schumacher. Vaste programme.

Webster Fehler est le genre de type qui, la quarantaine entamée, se réveille en sursaut au milieu de la nuit et se met du baume au cœur en se masturbant sur une vidéo pornographique lancée depuis son smartphone. Le matin, il déjeune seul, avant de quitter sa banlieue pavillonnaire pour se rendre au bureau, dans un cabinet juridique, où on ne répond pas à ses salutations mais ne manque jamais une occasion de l’admonester. Cette situation lui est d’autant plus pénible qu’il estime faire montre de professionnalisme et d’assiduité. Mais les efforts fournis ne sont récompensés que par des heures supplémentaires non payées et un mépris généralisé. Vulnérable, impuissant, il se réfugie dans les arts, éminemment programmatiques. Ainsi, sa collection personnelle va de Taxi Driver à L’Être et le néant en passant par Céline, Psychose et Salò ou les 120 Journées de Sodome.

En bon historien du cinéma, Fathi Beddiar charge son scénario de références assumées. On pourrait mentionner Irréversible, cité à plusieurs reprises, ou la convocation de tous ces perdants maudits du cinéma qui se réalisent en sombrant dans un abîme de violence. Ainsi, Webster Fehler est à la fois Travis Bickle, William Foster, Norman Bates et « Arnie » Cunningham. C’est un individu qui s’éveille à la violence débridée, en vertu d’une dualité à certains égards schizophrénique. Un passif-agressif qui se réfugie dans un journal intime. Et qui, un jour, libère le monstre tapi en lui, ce qui se manifeste de manière symbolique par un autodafé. Cette seconde nature luciférienne apparaît sous forme d’ombre menaçante, d’illusions auditives ou, dans une pleine page représentant Fehler en surplomb de la ville de Los Angeles, dans un ciel grondant. L’exploration psychologique du personnage donne tout son sel au Labeur du Diable. La violence y tient lieu de mécanisme de défense ; elle constitue une réponse disproportionnée aux traumatismes d’un enfer sartrien.

« L’autorité est un opium velouté. » Lorsqu’il met la main de manière fortuite sur un sac contenant une arme à feu et un badge de policier, notre employé modèle et pathétique entame sa mue. Il envoie valser son boulot, non sans tirer profit des photographies compromettantes dont il dispose, puis soigne sa silhouette en s’adonnant à la musculation et part sillonner le LA le plus sordide qui soit, notamment à Watts, où le désespoir ambiant est plus que palpable. Celui qui baissait les yeux devant un biker lui crachant au visage et qui admirait secrètement les gangs locaux pour leur solidarité et leur hédonisme n’envisage plus du tout le suicide – ou alors, celui des autres, qu’il est prêt à faciliter. Déjà très explicites, Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland s’en donnent à cœur joie : éjaculation faciale, passage à tabac, meurtres à bout portant. À la violence psychologique se juxtapose celle des actes, de plus en plus insoutenables. Le Labeur du Diable ne fait pas dans la demi-mesure : tout y est exacerbé, noir comme le charbon, incandescent comme le fer sorti du feu.

La perdition s’inscrit aussi dans l’espace, puisque la ville de Los Angeles se caractérise par ses mendiants, ses bandes organisées, ses « enfants sauvages » de South Central, ses putes en cloque taillant des pipes sous les ponts… Ses murs sont recouverts de peintures à l’effigie de figures sulfureuses telles que Juan Rodriguez Cabrillo. Le basculement de Webster Fehler est presque consubstantiel à la mal nommée Cité des Anges. À l’instar de Lou Bloom dans Night Call, le quadragénaire se nourrit de la détresse environnante. Là où le reporter de Dan Gilroy monnayait les images spectaculaires régurgitées par la métropole, Fehler les crée après avoir souffert des brutalités de la ville. Entre James Ellroy et The Shield, le nihilisme porté à son apogée, Le Labeur du Diable radiographie un mal existentiel aux excroissances létales. Son making-of, glissé en appendice, rembobine le fil des sources d’inspiration, de Michael Mann à Oliver Stone en passant par Akira, Edward Bunker, MC Ren et Johnny Cash. De quoi multiplier les niveaux de lecture d’une bande dessinée radicale et haletante.

Le Labeur du Diable, Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland
Glénat, novembre 2022, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.