L’éditeur français emblématique de l’univers Dragon Ball propose un second « super livre » consacré cette fois à l’animation. L’occasion de revenir sur les étapes itinérantes de Son Goku et ses amis, face à des adversaires aux armes de mieux en mieux fourbies.
Quand petit Son rencontre Bulma, il n’est encore qu’un garçonnet ingénu. Les premiers mangas d’Akira Toriyama mettent en scène un enfant aussi gauche qu’attachant, incapable de différencier une fille d’un garçon, vivant seul dans une jungle hostile où, pour se nourrir, il doit chasser des monstres bien plus imposants que lui. Des années plus tard, devenu père par deux fois, doublé d’un guerrier Super Saiyan repoussant toujours plus loin ses propres limites, il est désormais le héros discret d’une Terre qui lui doit, sans même le soupçonner, sa survivance. Entre ces deux moments, l’extraterrestre envoyé de la planète Vegeta pour décimer une espèce humaine à laquelle il a fini par se lier profondément, aura affronté des créatures glaçantes, sans pitié, perpétuant des instincts de mort et de prédation. Freezer, Cell ou Boo, pour ne citer que les trois principaux, ont fait office d’adversaires obstinés, d’ampleur mythologique, dont la caractérisation sophistiquée – et changeante – a été porteuse d’effroi et d’une puissante iconisation.
Découlant des grands livres, ce second Super Livre consacre l’essentiel de son corpus aux différents arcs narratifs de Dragon Ball. Richement illustré, doté d’une édition très soignée, l’ouvrage fait revivre au lecteur les grands moments de Son Goku et ses proches, du premier tournoi Tenkaichi Budokai aux récits Red Ribon, Piccolo, Saiyan, Namek, cyborgs et Majin. C’est toute une constellation de personnages (de l’ami indéfectible – Krilin – aux frères ennemis – Vegeta ou Piccolo – en passant par les rivaux mortels – Freezer, Cell ou Boo) qui se voie verbalisée, narrée avec passion, recontextualisée dans les grands enjeux dont l’univers d’Akira Toriyama s’est fait le précieux réceptacle. On y retrouve autant de légèreté et d’humour que de gravité et de tragédie, des facéties de Son, Tortue géniale ou Yamcha aux menaces existentielles induites par Freezer, mégalomane et effroyable, ou Boo, multiforme, incontrôlable et mû par ses seules pulsions immédiates.
Ce Super Livre revient sur des arcs absents du manga d’origine, présente succinctement Dragon Ball Kai ou Le Plan d’éradication des Super Saiyans, se penche sur l’histoire de Trunks, Vegeta ou Piccolo et se clôture par une interview inédite d’Akira Toriyama, au cours de laquelle il revient sur l’humour, le choix des voix, les fans et leurs lettres ou encore sa consommation de jeux vidéo. Il indique aussi, détail amusant, que si Son Goku devait être une musique, il serait une mélodie enjouée au tempo rapide. La spontanéité, la bonhomie et l’énergie débordante du personnage – avec pour corollaire une faim insatiable – semblent en effet parfaitement solubles dans un tel choix. Et quelque part, c’est justement cette mélodie inconsciente que ce second Dragon Ball : Le Super Livre se propose de rejouer, en passant en revue les principaux traits constitutifs d’un univers étendu – ici : l’animé – qui a exercé une fascination vertigineuse sur des générations entières de téléspectateurs.
Dragon Ball : Le Super Livre (tome 2), l’animation – 1ère partie Glénat, novembre 2022, 358 pages
Ouvrage collectif placé sous la direction de Galia Ackerman et Stéphane Courtois, Le Livre noir de Vladimir Poutine vient en quelque sorte prolonger le travail entrepris par Darryl Cunningham aux éditions Delcourt : narrer l’ascension d’un dictateur nostalgique de la Grande Russie, ancien tchékiste reconverti en conservateur ayant fait de l’Occident un ennemi à la fois moral et géopolitique.
Portraiturer Vladimir Poutine en novembre 2022 nécessite d’opérer certains choix. Faut-il axer sa réflexion sur le passé kagébiste de l’homme fort du Kremlin ? Narrer sa répulsion à l’encontre des Révolutions de couleur et la manière dont la Tchétchénie et surtout la Géorgie furent entendues comme les points de départ d’une reconquête russe dans l’ancienne sphère soviétique ? À moins de s’appuyer sur la diplomatie du gaz, si utile pour faire pression sur les Européens, ou de verbaliser les multiples procédés visant à ériger Moscou en chantre des valeurs traditionnelles, avec l’accord tacite de l’Église orthodoxe du patriarche Kirill ? Dans un ouvrage collectif très documenté, découpé en chapitres thématiques radiographiant à 360° le régime poutinien, Galia Ackerman, Stéphane Courtois et leurs coauteurs analysent les traits constitutifs d’une Russie néo-hégémonique, nostalgique de son passé, arc-boutée et manœuvrière, ayant fait de Sputnik et Russia Today des outils de propagande, et des cyber-attaques ou de l’appui apporté à l’extrême droite européenne, une puissante arme de déstabilisation.
Le parcours de Vladimir Poutine mérite évidemment que l’on s’y attarde. Issu d’un milieu modeste, il a souvent endossé le rôle de souffre-douleur durant son enfance. Devenu plus impétueux à l’adolescence, il a ensuite appris le droit sous la direction du professeur Anatoli Sobtchak, avant de concrétiser un vieux rêve : entrer au KGB, organisation secrète qui le fascine tant, où il participe à la lutte contre les dissidents dans la région de Leningrad. Une fois muté en ex-RDA, il s’adonne volontiers au chantage sexuel dans le cadre de ses missions, puis assiste, médusé, à la chute de l’URSS, qu’il impute à un mouvement populaire qu’il perçoit depuis lors comme destructeur. Tandis qu’une poignée d’initiés – dont les membres du Komsomol et du PCUS – pille les richesses d’un pays en déliquescence, Anatoli Sobtchak prend sous son aile, à la mairie de Saint-Pétersbourg, un Vladimir Poutine qui n’a même pas encore 40 ans. Doté d’une fonction très rémunératrice, il s’inscrit alors au cœur d’un vaste système de corruption, bientôt éventé, mais qui n’empêche toutefois pas Boris Eltsine de le placer à la tête du FSB avant d’en faire son Premier ministre. Bientôt installé au Kremlin, l’homme a déjà eu l’occasion d’expérimenter le kompromat, ces affaires montées de toutes pièces afin de se débarrasser des indésirables (et auxquelles les oligarques n’échapperont pas) et il se montre particulièrement agressif vis-à-vis des Tchétchènes (il promet de « buter les terroristes jusque dans les chiottes »). Tout est déjà : cette volonté d’expurger la Russie de ses opposants (Berezovsky, Goussinski ou Khodorkovski en feront les frais), une capacité rare à manipuler l’opinion publique (y compris occidentale), un langage volontiers outrancier et argotique, une mise en scène permanente de sa personne et de son pays (la doctrine marxiste est désormais remplacée par un nationalisme expansionniste et une vision eurasienne inspirée des thèses de l’idéologue Alexandre Douguine).
Une double guerre, armée et culturelle
Si Le Livre noir de Vladimir Poutine revient abondamment sur l’ascension trouble de l’actuel président russe, l’essentiel de son corpus a pour but d’éclairer la double menée, militaro-territoriale et culturelle, d’un pays désireux de renouer avec sa grandeur passée et soucieux d’étendre son influence partout où résident des populations russophones. C’est de là que partent l’obsession de contrôle (de l’information, de la justice, des peuples), la vision paranoïaque du monde (les prétendues menaces de l’OTAN, pour ne citer que cet exemple) ou encore l’érection de la religion orthodoxe en arme diplomatique. Galia Ackerman, Stéphane Courtois et les autres contributeurs de cet essai dressent le portrait étayé et proprement glaçant d’un pouvoir noyautant les oppositions, empoisonnant ses ennemis (qui a oublié Alexeï Navalny et le Novitchok ?), perpétuant les méthodes tchékistes, lancé dans une guerre mémorielle au point d’imposer des lectures orwelliennes (par exemple en exagérant le nombre de victimes soviétiques durant la Seconde guerre mondiale). Le Kremlin de Vladimir Poutine a qualifié le gouvernement ukrainien de « néonazi », il a réprimé la liberté d’expression au point de censurer l’art ou de s’en prendre aux ONG subventionnées par l’étranger, il a préparé les mentalités à de nouveaux conflits, allant jusqu’à instrumentaliser les livres de coloriage des enfants ou à exploiter sans fard les ficelles tirées par le politicien d’extrême droite Vladimir Jirinovski, lequel a détruit peu à peu les résistances aux bassesses et aux brutalités, tout en promouvant le chantage nucléaire, les politiques hégémoniques ou les discours ouvertement racistes.
Pendant ce temps, comme le rappellent les auteurs, le régime poutinien a soufflé sur les braises occidentales à chaque fois qu’il était possible de le faire : les émeutes dans les banlieues, le mouvement des Gilets jaunes, le terrorisme islamique ont été présentés comme des preuves irréfutables de la décadence des Européens. Et cette dernière était aux yeux du Kremlin déjà visible dans les réactions timides qui suivirent la guerre en Géorgie ou l’annexion de la Crimée. À ce titre, l’ouvrage revient sur cet entre-deux savamment entretenu par les Russes : les manœuvres militaires, bien que condamnables, s’avèrent souvent soit dissimulées (les hommes verts, le groupe Wagner), soit effectuées sous des couvertures commodes (la guerre contre Daech). Mais la bataille est aussi culturelle et informationnelle, comme en témoignent les théories du complot alimentées et diffusées par Russia Today ou Sputnik, l’imaginaire déployé par les propagandistes du Kremlin (Moscou serait l’ultime bastion des valeurs familiales et chrétiennes), les mécénats muséaux ou universitaires pilotés par des oligarques russes tels que Roman Abramovitch ou Len Blavatnik, le financement d’organisations diverses par les ambassades russes ou l’activité de la Commission présidentielle sur l’Histoire, principalement occupée à en falsifier les récits. Parfois, les jeux d’influence sont moins discrets, plus abrupts, comme lors des tentatives de Gazprom de couper le robinet gazier en Europe centrale, ou dans cette volonté à peine masquée de tenir l’Allemagne par les approvisionnements en énergies, espérant ensuite que Berlin en fasse de même vis-à-vis de l’Europe pour le compte de Moscou.
Le Livre noir de Vladimir Poutine est passionnant, transversal et généreux dans ses démonstrations. Il n’omet pas non plus les échecs des services secrets russes dans le dossier ukrainien, illustrés par exemple par la mise à l’écart de Sergueï Besseda, jugé coupable de désinformation. Mais peut-on seulement dire la vérité à celui qui auto-entretient une réputation de maître espion tout en se montrant incapable d’analyser correctement les informations récoltées par ses services sur l’Ukraine ?
Le Livre noir de Vladimir Poutine, ouvrage collectif placé sous la direction de Galia Ackerman et Stéphane Courtois Robert Laffont, novembre 2022, 464 pages
La collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat se penche sur la figure de Benito Mussolini, qui prit la tête du gouvernement italien en 1922 pour y instaurer une révolution fasciste.
« J’aurais pu contraindre le Parlement et former un gouvernement composé uniquement par des fascistes », avance Benito Mussolini, le nouvel homme fort de l’Italie, comme pour se disculper. L’heure est grave : le fondateur du Parti national fasciste a pris le pouvoir alors même que les chemises noires étaient massées aux portes de Rome. Les uns questionnent dès le départ la stabilité de son régime, les autres ne savent quoi penser : les commerces restent ouverts, la violence se raréfie dans les rues. L’avènement de cet homme, « porté en triomphe comme un nouveau César », ne serait-elle pas, tout compte fait, une bonne chose ?
L’album de Davide Goy, Luca Blengino, Catherine Brice et Andrea Meloni témoigne parfaitement de ces ambivalences. Les Italiens sont partagés entre la construction d’une ligne ferroviaire très attendue et des opposants jetés en prison, entre une capitale redessinée de fond en comble et une dictature politique en gestation. Mussolini, lui-même, constitue un mélange désordonné de bonhomie, de populisme, d’autoritarisme, de certitudes et de doutes, de visions et de caprices. Il prononce l’oraison funèbre de la démocratie italienne après avoir loué son sens de la mesure. Il s’attache à Rome, en laquelle il ne voyait pourtant que corruption et bourgeoisie. Il semble tour à tour accablé et fanatisé, sa maîtresse Margherita s’échinant à juguler ses humeurs – et à appuyer l’art nouveau fasciste.
Mussolini est aussi une invitation à redécouvrir la capitale italienne : Piazza Venezia, Capitole, Colisée, palais de Venise… Tandis qu’ils narrent l’ascension de Benito Mussolini, les auteurs présentent une ville en plein renouvellement, où les pioches s’affairent à moderniser des lieux quasi immémoriaux. Le terrain politique et diplomatique fait lui aussi l’objet d’explorations fines : le rôle de la presse d’opposition, l’assassinat du socialiste Giacomo Matteotti, les associations citoyennes contrôlées par la police, les syndicats muselés, les enjeux économiques (dette, monnaie nationale), le soutien apporté par Churchill ou JP Morgan aux fascistes, les accords noués avec le Vatican pour une reconnaissance mutuelle, les guerres en Libye et en Ethiopie, où la fin justifie les moyens…
On ne saurait évoquer le fascisme sans mentionner l’avènement de l’« homme nouveau ». Mussolini revient amplement sur les préoccupations du nouveau régime. « Il faut inculquer aux jeunes la virilité, le goût de la puissance, de la conquête… Il faut les élever dans notre foi, la foi fasciste. » Quinze ans après la marcia su Roma, les bras se tendent toujours à l’arrivée du « providentiel » Duce. Il est désormais rejoint sur l’estrade par son homologue allemand Adolf Hitler, une visite qui précédera d’ailleurs de peu la promulgation des lois raciales décrétées en 1938 à l’encontre des Juifs et qui se résumeront en trois mots : expropriations, expulsions, exclusions. Le récit se clôture par le pacte d’acier et la Seconde guerre mondiale, loin des promesses esquissées par la nouvelle capitale du cinéma européen, Cinecittà.
Un dossier didactique, en fin d’ouvrage, apporte un éclairage précieux sur le « guide » fasciste, un homme complexe, aux multiples visages, dont les doctrines ont évolué au fil du temps, et notamment à l’endroit de la monarchie, du suffrage universel ou du capitalisme. L’historienne Catherine Brice y rappelle que le régime mussolinien a continuellement navigué entre la dictature et la révolution, sans la terreur de masse observée dans l’Allemagne nazie ou la Russie soviétique.
Mussolini, Davide Goy, Luca Blengino, Catherine Brice et Andrea Meloni Glénat, novembre 2022, 56 pages
La Compagnie néerlandaise des Indes orientales affrète le Jakarta et y masse quelque 300 personnes, la plupart en perdition, dans des conditions épouvantables. Le navire a la lourde charge de transporter un mirobolant trésor, destiné à soudoyer l’Empereur de Sumatra. Il est confié à un capitaine alcoolique, un subrécargue psychorigide et son second, dont la vilenie n’a d’égale que le machiavélisme. Tous les ingrédients annonciateurs du drame à venir sont là… Les éditions Glénat publient le premier tome du diptyque 1629, rassemblant les excellents Xavier Dorison et Thimothée Montaigne.
Au XVIIe siècle, la puissante Compagnie néerlandaise des Indes orientales a les coudées franches. Le Jakarta constitue le fleuron de sa flotte. Au début de 1629, le navire est affrété dans l’urgence, afin de rejoindre l’Indonésie, où l’Empereur fait l’objet d’attentions particulières et intéressées. En plein deuil, puisqu’elle vient de perdre son enfant, l’aristocrate Lucrétia Hans embarque sur ordre de son mari. À bord, elle doit voyager avec la lie d’Amsterdam, des déserteurs français, des mercenaires allemands, des assassins, « des animaux sauvages, des bêtes féroces ». Une stricte ségrégation ordonne les lieux ; l’arrière du grand mât est bordé d’une frontière qui lui est interdite.
Le Jakarta a pour skipper Arian Jakob, « un ivrogne aussi violent que stupide », ce qui provoque aussitôt le désarroi du subrécargue Francisco Delsaert, véritable maître des lieux. Ses commanditaires le rassurent toutefois en lui adjoignant un second précédé d’une réputation flatteuse, Jéronimus Cornélius, qui ne se révèlera finalement qu’en apothicaire ruiné, sociopathe et manipulateur. Le voyage, éprouvant, est particulièrement propice aux infamies. La nourriture, indigeste, vient rapidement à manquer. L’équipage se décime, les cadavres sont jetés à la mer. Sur le navire, des coffres remplis d’or et de bijoux attisent les convoitises et permettent aux plus sournois de faire tourner quelques têtes – et retourner quelques vestes. Dans ce « cimetière flottant », le capitaine Jakob se rapproche peu à peu de Cornélius, dont les intentions néfastes se devinent dès la première vignette, laquelle l’introduit en contre-plongée, à la faveur d’un jeu de lumière et d’un sourire sournois trahissant d’emblée sa véritable nature.
Ce qui se met en place dans une gradation savamment orchestrée a quelque chose de vertigineux. Deux camps sont appelés à se faire face, dans un climat de tension à la fois silencieux et assourdissant. La moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres. Et le machiavélique Jéronimus Cornélius s’échine à y ajouter ce qu’il faut d’essence pour accélérer l’incendie. Haletant, gratifié de personnages finement caractérisés, ce premier tome de 1629 pose les jalons d’une tragédie navale probablement inévitable, car conditionnée par des caractères irréconciliables, des fractures sociales édifiantes, des conditions de vie déplorables et la permanence (sur place, dans les esprits) d’un trésor si proche et pourtant inaccessible. Le dessinateur Thimothée Montaigne, dont Mathieu Lauffray (Raven) constitue une source d’inspiration manifeste, aligne les planches somptueuses comme des tombeaux : elles sont à la fois sépulcrales et solennelles, la contemplation se substituant ici au recueillement.
Récit survivaliste doublé d’une critique acerbe du capitalisme – les tensions à bord du Jakarta sont exacerbées par les diktats de la VOC –, 1629 n’est pas seulement une « bonne histoire » basée sur des faits réels. Comme l’explique très bien le scénariste Xavier Dorison dans le dossier de presse qui accompagne la parution de l’album, il constitue la démonstration que l’effet Lucifer, documenté par Philip Zimbardo à l’occasion de l’expérience de Stanford, s’applique à tous, en ce y compris à des Amstellodamois vivant à une époque où les Pays-Bas se distinguaient en tant que pointe avancée de la culture, du savoir et de la tolérance. Aussi, les valeurs universelles que les Européens entendaient alors exporter aux quatre coins du monde se trouvent annihilées par les actions délétères d’un capitalisme aveugle.
À la lecture de ce premier tome, il est difficile de ne pas s’enthousiasmer, voire de parler de chef-d’œuvre : dialogues fusants, science de l’image, sous-propos substantiels (le commerce avec les Africains, par exemple), explorations de la psychologie humaine (prédation, autorité, compassion…), références rabelaisiennes, visions cauchemardesques en pagaille (le charnier, les coups de fouet, le lémurien dépecé…). C’est peu dire qu’on attend la suite avec impatience.
1629, Xavier Dorison et Thimothée Montaigne Glénat, novembre 2022, 136 pages
Les éditions Bamboo publient Indians !, une bande dessinée collective épousant le point de vue des Amérindiens et narrant leur rencontre, ô combien douloureuse, avec l’homme blanc. Tiburce Oger, scénariste, s’approprie le genre du western pour retracer quatre siècles de colonisation (de 1540 à 1889) à l’origine de la disparition d’environ 14 millions d’autochtones. Pour y parvenir, il propose rien de moins que seize histoires autonomes reliées entre elles par des motifs récurrents – tels que le grand aigle.
Les espaces insondés de Félix Meynet, les chevaux de Derib, la figure légendaire du Grand Chef revisitée par Paul Gastine, les bisons de Corentin Rouge, l’époque espagnole et la découverte du cheval par les Amérindiens selon Hugues Labiano… Indians ! se caractérise d’abord par sa pluralité : de récits, de dessinateurs (et donc de styles graphiques), de temporalités, de motifs… Réunie autour du scénariste Tiburce Oger, une constellation d’illustrateurs investit le champ du western pour raconter, à travers les yeux des Amérindiens, ce que la colonisation européenne de l’Amérique a pu occasionner parmi les populations autochtones.
Le gouverneur Francesco Coronado s’attache à conquérir dans le sang le village de Shiwona, à la recherche d’un or qui ne s’y trouve pas. Bien plus loin dans Indians !, une affirmation s’en fait tristement l’écho : « L’homme blanc a trouvé le métal jaune qui le rend fou, et il revient pour tout détruire… » Il n’en faut pas plus pour déterminer les fondements d’une relation toujours conflictuelle et intéressée. Cette dernière aboutira par exemple à l’achat de Manhattan par le navigateur Pierre Minuit pour le compte de la Compagnie des Indes occidentales. Et comme le rappellent très bien les auteurs, il en résultera par ailleurs 400 millions d’hectares volés aux peuples autochtones en vertu de traités qui ne seront jamais respectés par les Blancs… Pendant ce temps, 1200 combats, dont certains figurent en bonne place dans cet album, aboutiront à l’annihilation partielle des Amérindiens. Ainsi, à titre d’exemple, sur les quelque 300 langues et dialectes autrefois parlés, seuls le Sioux et le Navajo s’avèrent encore d’usage aujourd’hui.
Les massacres, les guerriers iroquois, les cérémonies indiennes, les chevaux indissociables des tribus autochtones, les accords de dupes passés avec les Blancs, les mariages interraciaux… Indians ! explore tous azimuts les rapports entre les colons et les Amérindiens. Les auteurs y racontent la vente, par une tribu esseulée, des territoires collectifs d’Indiana aux Européens. Ils reviennent sur le sort des Cherokees de Géorgie et du Tennessee, vivant en paix avec les Américains mais ensuite contraints d’acheter des terres sur des territoires spécifiques, réservés aux Indiens, et de vendre ou emmener avec eux leurs esclaves. Tantôt on assiste à une séance de chasse, tantôt on observe des Cherokees combattant avec les Confédérés dans l’espoir de récupérer leurs terres. Les auteurs évoquent ailleurs les esprits, les figurines d’argile, les instituts de rééducation destinés aux Indiens. Ces derniers rappellent par exemple celui fréquenté par Jim Thorpe durant sa jeunesse : il s’agit de transformer les indigènes en parfaits petits Américains, quitte à changer leur nom, leur manière de parler, et jusqu’à leurs valeurs…
Après le succès retentissant de Go West Young Man, qui s’est écoulé à plus de 50 000 exemplaires, Indians ! réunit à son tour, dans une démarche voisine, dix-sept dessinateurs talentueux et passionnés par la conquête de l’Ouest. Chacun à sa manière, ils vont mener le lecteur des Chippewas aux Cheyennes, d’une séquence à la The Revenant aux rencontres typiques des westerns de John Ford ou Howard Hawks. Le seul fil conducteur de l’album naît des rapports de force et de domination entre civilisations et entre tribus. Comme pour rappeler qu’au-delà des personnes, des espaces et des époques, la colonisation européenne de l’Amérique et l’exploration de l’Ouest ont toujours été vectrices d’injustices, de souffrances et de privations.
Indians !, ouvrage collectif Bamboo, novembre 2022, 120 pages
Dans Annie Colère, son troisième long-métrage porté par une Laure Calamy toujours solaire, la cinéaste féministe Blandine Lenoir (Zouzou, Aurore) pose un regard à la fois intime, lumineux et émouvant sur les destins oubliés des militantes du collectif MLAC, qui pratiquaient, à l’aide de la méthode Karman, des avortements avant leur légalisation par la loi Veil en 1975. Sensible et délicat, le film explore l’intime pour tendre vers l’universel sans chercher à imiter L’Événement d’Audrey Diwan sorti l’année dernière.
« Que savent-ils de mon ventre ? Pensent-ils qu’on en dispose ? » fredonnait la chanteuse engagée Anne Sylvestre en 1974 (un an avant la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse), point de départ du récit d’émancipation de Blandine Lenoir. En nous plongeant dans une France giscardienne en retard sur l’égalité hommes-femmes, la réalisatrice de Zouzou et Aurore raconte ici le fonctionnement interne du collectif illégal MLAC — lequel réclame la liberté de l’avortement et de la contraception –, et dessine d’émouvants portraits de ses héroïnes, toutes animées par une colère sourde.
Ouvrière dans une usine à matelas, mariée et mère de deux enfants, Annie, interprétée par Laure Calamy (Antoinette dans les Cévennes, Une femme du monde, À Plein temps) toujours rayonnante, est une femme courageuse, dévouée, exemplaire, mue par le besoin urgent d’intégrer le groupe de jeunes militantes (Zita Hanrot, India Hair, Rosemary Standley) dont elle va rapidement devenir un pilier.
Choisissant un dispositif frontal à la fois sobre et millimétré, Blandine Lenoir met en scène avec pudeur la renaissance de cette protagoniste à l’identité multiple qui, traversée par un événement intime, découvre son moi profond par l’apprentissage simultané de son corps et de sa conscience politique. Discrète, la caméra se faufile au plus près des visages féminins. Elle capture le tourbillon de leurs émotions brutes, bouleversantes. Tiraillées entre joie et souffrance, acceptation et déni, engagement citoyen et vie de famille, Annie et ses camarades doivent en effet trouver leur place au sein du mouvement, assurer tous les rôles (confidentes, assistantes, praticiennes…) dans un exercice de solidarité aussi remarquable qu’éreintant. Annie Colère s’attarde ainsi sur la chorégraphie méticuleuse de l’avortement, montrant les gestes très précis qu’on enseigne et reproduit par pure solidarité, notamment lorsque la canule vient vider précautionneusement l’utérus, comme pour ne pas blesser l’embryon.
Enfin, le film séduit par sa reconstitution minutieuse des années 1970, appuyée par le cri de colère digne de l’actrice Delphine Seyrig, icône du féminisme qui dénonçait vivement, sur les plateaux télévisés de l’époque, le concept vulgaire de « sexualité vagabonde ».
Malgré des dialogues très didactiques qui écrasent çà et là le jeu solaire de Laure Calamy, Annie Colère demeure une œuvre incandescente et terriblement actuelle, qui nous rappelle que la bataille de l’avortement continue de faire rage.
Bande-annonce
Synopsis : Février 1974. Parce qu’elle se retrouve enceinte accidentellement, Annie, ouvrière et mère de deux enfants, rencontre le MLAC – Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception qui pratique les avortements illégaux aux yeux de tous. Accueillie par ce mouvement unique, fondé sur l’aide concrète aux femmes et le partage des savoirs, elle va trouver dans la bataille pour l’adoption de la loi sur l’avortement un nouveau sens à sa vie.
Annie Colère – Fiche technique
Réalisation : Blandine Lenoir
Scénario : Blandine Lenoir, Axelle Ropert
Avec : Laure Calamy, Zita Hanrot, India Hair, Rosemary Standley, Damien Chapelle, Yannick Choirat, Florence Muller, Cédric Appietto, Lucia Sanchez, Pauline Serieys, Louise Labèque, Pascale Arbillot, Eric Caravaca…
Production : Nicolas Brevière, Charlotte Vincent
Photographie : Céline Bozon
Montage : Stéphanie Araud
Costumes : Anne Blanchard
Musique : Bertrand Belin
Distributeur : Diaphana
Durée : 2h00
Genre : Drame
Sortie : 30 novembre 2022
Après Sans Filtre, récompensé d’une Palme d’Or à Cannes, la satire sociale semble être à la mode. Avec Le Menu, Mark Mylod, notamment réalisateur d’épisodes de la série Succession, s’attaque à la bourgeoisie et au monde culinaire. En résulte une comédie noire plutôt efficace, non pas dénuée de défauts, mais qui fonctionne tout de même grâce à son propos et son casting réjouissant.
Critique savoureuse de la bourgeoisie
De premier abord, on pourrait prendre Le Menu pour un Whodunit, tant il reprend certains de ces codes. Comme chez Agatha Christie, un large panel de personnages détonants nous est présenté. Ici, chacun de ces personnages est convié sur une île isolée afin de prendre part à un dîner gastronomique organisé par un grand chef. Parmi eux se trouvent Margot et Tyler, jeune couple interprété par Anya Taylor-Joy et Nicholas Hoult. Mais rapidement, au fil des dégustations, cette soirée mondaine prend une tournure très dérangeante.
Comme tout bon whodunit, ce sont ces étranges personnages, tous plus loufoques les uns que les autres, qui nous maintiennent en haleine. Entre le duo de critique culinaire snob, la star de cinéma, ou les employés d’une grande boîte, toutes les strates de la haute société sont représentées. Seule Margot, la protagoniste, semble différente. Elle est la seule qui n’adhère pas aux étranges menus concoctés par le chef, interprété par Ralph Fiennes. Et dans le même temps, son petit ami, fasciné par la cuisine, est en totale admiration devant les faits et gestes du cuisinier.
Ainsi, notre point de vue s’adapte à celui de Margot. Comme elle, on assiste aux comportements vaniteux de ces personnages. Et Le Menu appuie grandement sur cet écart social en employant le ton de la comédie. Le premier acte, jusqu’à son élément déclencheur, est simplement comique, en se moquant tour à tour de tous ses personnages. On retient notamment le personnage interprété par Judith Light, particulièrement agaçante en critique culinaire.
Ce n’est que lorsque le film assume sa dimension horrifique que la satire sociale se met réellement en place. Ce qui n’était que comique jusque-là devient tout à coup bien plus dérangeant. Et le dispositif de mise en scène du film retranscrit convenablement cette tonalité. Par ses choix de cadrages ainsi qu’une photographie très soignée, Mark Mylod traduit parfaitement le malaise prégnant dans la salle. Toute l’artificialité du lieu est traduite par des plans très minutieux, presque cliniques, à l’image du milieu de la gastronomie qu’il dépeint. Tous les plats servis sont présentés comme dans les émissions de télévision, avec des ralentis aussi artificiels que les produits présentés.
Mélange de saveurs déséquilibré
Malheureusement, ce mélange d’horreur et de comédie peine à pleinement convaincre. Le récit ne semble jamais réellement trouver son équilibre dans sa tonalité. De ce fait, il n’arrive jamais à être totalement drôle ou totalement effrayant. Ce déséquilibre permanent ampute également le rythme du film. Il ne dure que 1h48, mais des longueurs se ressentent à plusieurs reprises. La mise en place du premier acte est très longue jusqu’à l’arrivée de l’élément déclencheur du récit. Et le deuxième est lui aussi extrêmement poussif, étirant bien trop longtemps ses enjeux.
Ce n’est que dans son troisième acte, plus précisément son climax, que le film retrouve sa saveur. La critique sociale de Mark Mylod prend tout son sens lors de son final cathartique, dans lequel se confrontent Margot et le chef cuisinier. Cette opposition entre les deux personnages est sous-jacente dans les deux premiers tiers du récit. Une tension se crée immédiatement entre les deux dès lors que la jeune femme ose refuser un plat du chef. Et celui-ci y voit un affront qu’il tente de comprendre en essayant de démasquer le vrai visage de Margot.
La performance de Ralph Fiennes est à souligner. Il tient le film à bout de bras dans ses moments les moins réussis. Sa composition est très nuancée, grâce à ses expressions faciales à la fois drôles et effrayantes, et à sa stature imposante. Il incarne parfaitement l’austérité de la haute gastronomie. Et son écriture est elle aussi intéressante. Simple antagoniste au premier abord, le film nous révèle petit à petit des motivations bien plus profondes. Et le domaine culinaire permet au cinéaste de faire une analogie entre la gastronomie et les agissements du chef.
Au fil des plats qu’il propose, le chef cuisine littéralement ses invités. Son but est clairement de les humilier à petit feu, en leur proposant ses concepts ridicules. Mais ce que le film, et donc le chef dénonce, c’est cette incapacité des bourgeois à se remettre en question. Jamais ils ne se rendent compte de l’invraisemblance de leur mode de vie, et de leur fascination pour des concepts fumeux. On retient notamment cette recette des tartines de pain sans pain, qui représente parfaitement la futilité de la vie de ces gens.
Le final du film n’en est que plus plaisant, car on assiste au réveil de Margot, prisonnière de ce cauchemar sociétal. En résulte cette fameuse confrontation finale, ou elle ose remettre en question ce fameux menu. Le film y trouve enfin le juste équilibre dans sa tonalité. On regrette alors que le reste du récit soit si convenu et irrégulier. Même s’il manque parfois de saveur, le mélange d’ingrédients de ce menu est suffisamment réussi pour satisfaire l’appétit du spectateur.
Le Menu : bande annonce
Le Menu : fiche technique
Titre original : The Menu
Réalisation : Mark Mylod
Scénario : Seth Reiss, Will Tracy
Interprétation : Anya Taylor-Joy ( Margot Mills ), Nicholas Hoult ( Tyler ), Ralph Fiennes ( Julian Slowik ), Hong Chau ( Elsa )
Photographie : Peter Deming
Musique : Colin Stetson
Montage : Christopher Tellefsen
Genre : Comédie, Thriller, Horreur
Société de production : Hyperobject Industries
Société de distribution : Searchlight Pictures
Date de sortie : 23 Novembre 2022 ( France )
Pays : États-Unis
Renaissance tant espérée pour les fans ou bien énième tentative mercantile pour les autres, Jeepers Creepers : Reborn s’adresse à tout ce beau monde comme un grandiloquent doigt d’honneur. Car, en plus de piétiner la mythologie horrifique créée par Victor Salva, ce reboot est une véritable torture pour les sens. Une sorte de produit informe qui ferait passer les plus mauvaises vidéos YouTube pour des chefs-d’œuvre maitrisés, tant ce « truc » enchaîne les erreurs et facilités avec un je-m’en-foutisme juste sidérant de bêtise !
Synopsis de Jeepers Creepers : Reborn : Alors qu’ils assistaient à un festival d’horreur, Chase et sa petite-amie Laine ainsi que d’autres jeunes, découvrent le passé de la ville où se tient le festival et notamment la plus macabre de ses légendes : une créature immortelle qui se réveille tous les 23 ans au Printemps durant 23 jours pour se nourrir d’organes humains et y semer la mort et la désolation. Cette créature est nommée le Creeper, et il compte bien profiter du festival pour continuer son cycle de mort et dévorer de pauvres innocents par ce qui l’attire vers ses victimes : la peur…
Titre reconnu du début des années 2000, Jeepers Creepers fait partie de ces œuvres tombées dans l’oubli. Celles qui ont su avoir un bon succès et se faire une place dans le cœur de certains fans, mais qui n’ont pas eu la pérennité escomptée. Cela, Jeepers Creepers le doit principalement à son géniteur qu’est le réalisateur Victor Salva. Un homme qui a fait de l’ombre à sa propre carrière suite à la révélation de ses crimes pédophiles aux yeux du public – crimes qu’il a voulu d’ailleurs exorciser par le biais du Creeper lui-même, monstre obnubilé par les jeunes hommes. Dès lors, il a fallu pas loin d’une quinzaine d’années pour que Salva parvienne à mettre sur pieds un troisième opus (le second datant de 2003). Une bien longue et laborieuse production soldée par un cuisant échec, boycotté de toute part à cause du passé du cinéaste pour finalement finir en tant que téléfilm sur Syfy. Et ce après une sortie limitée dans les salles américaines, ne récoltant que 4 pauvres petits millions de dollars au box-office outre-Atlantique – les deux premiers films ayant dépassé à l’époque les 35 millions. Voir débarquer un reboot était sans doute la chose la plus judicieuse à faire pour relancer la franchise. De la voir évoluer entre les mains d’autres personnes, qui puissent rendre honneur à la mythologie pourtant si prometteuse du Creeper en termes de cinéma horrifique. Mais encore fallait-il trouver les bons artisans pour réussir le pari… car dans l’état actuel des choses, cette supposée renaissance n’est finalement rien d’autre qu’une simple blague de mauvais goût. À la limite du sabordage, c’est pour dire !
Commençons par l’aspect le moins pire du métrage – « pire » est utilisé ici avec ironie – à savoir le traitement du fameux Creeper et de sa mythologie. Voulant sans doute surfer sur l’aura de la nouvelle trilogie Halloween, ce Reborn se permet d’envoyer valdinguer la franchise pour la remodeler comme bon lui semble. Essayant d’apporter un côté méta à l’ensemble. Si le premier film reste référencé comme un fait divers adapté au cinéma, l’impasse est faite sur les deux suites – jugées « nulles » par l’un des protagonistes – afin de prétendre raconter la véritable légende du Creeper. Se permettant ainsi des libertés qui auraient fonctionné dans le meilleur des mondes, mais qui ici montrent à quel point personne, en faisant ce long-métrage, n’a compris l’œuvre initiale. La connotation sexuelle de la créature, miroir malsain de Victor Salva ? Abandonnée pour un monstre beaucoup plus lambda dans ses ambitions, qui chasse tout ce qui bouge sans aucun critère. Le côté road movie horrifique de la saga ? Lui aussi abandonné pour un banal huis clos au sein d’une vieille demeure en ruine, le Creeper se débarrassant de sa fameuse fourgonnette d’entrée de jeu. Et malheureusement, Reborn va encore plus loin dans la dénaturation de son antagoniste, lui faisant perdre tout son aura. Certes, le remplacement du charismatique Jonathan Breck par le fade Jarreau Benjamin y est déjà pour quelque chose. Mais il faut également prendre en compte un maquillage pas toujours convaincant – de fausses dents souvent visibles et un chapeau servant plus de cache-misère que de look à part entière. Et surtout une mise en scène qui ne cherche nullement à l’iconiser. Plutôt à en faire une bête de foire qui se pavane devant la caméra (le Creeper est toujours filmé frontalement) tout en usant du fan service comme un bon petit singe bien dressé (rejouer inlassablement la chanson Jeepers Creepers au tourne-disque) mais un chouïa fatigué (n’ayant pas la même résistance/puissance que dans les films précédents).
Quitte à parler de mise en scène, autant dire que le choix de Timo Vuorensola n’était clairement pas la meilleure des idées pour ce reboot. Car si le bonhomme démontre ici qu’il ne sait comment traiter la franchise, il se présente à nous comme une arnaque en soi. S’étant fait connaître avec Iron Sky, gros délire sous forme de série B dopée aux champignons pour amateurs de DTV, Vuorensola prouve là qu’il ne sait pas faire un film ne serait-ce un minimum maîtrisé. Évidemment, nous pourrions rejeter la faute sur un budget assurément faible mais aussi sur la situation sanitaire actuelle – le COVID-19 ayant lourdement impacté le tournage. De ce fait, nous pourrions (presque) pardonner une mise en scène et des effets techniques faits à la va-vite. Ou encore la séquence de la convention à laquelle se rendent les personnages principaux. Une sorte de petite fête foraine locale avec 9-10 figurants en fond qui reviennent souvent selon les plans. Mais cela n’excuse en rien des comédiens en totale roue libre, jouant aussi bien que des élèves de CM2 à un spectacle de fin d’année – pauvre Dee Wallace (E.T. l’extra-terrestre, Cujo, Hurlements), qui se retrouve à faire la potiche pour les premières minutes du film… Ni une mise en scène aux fraises, fade au possible car n’arrivant jamais à créer la moindre tension, la moindre sensation. Des jeux de lumière amateurs qui offrent un rendu visuel ô combien incohérent entre les scènes. Un montage qui se fiche des faux raccords comme une vache ignorant les mouches qui la survolent. Et – cerise sur le gâteau ! – une utilisation abusive de fonds verts dégoulinant de très mauvaises incrustations, donnant des airs de Sin City ou de 300 fauchés. Par « abusive », il faut entendre par là que le film se permet d’afficher des décors numériquement ajoutés pour tout ou n’importe quoi : un ciel orageux, un cimetière dans lequel marchent les personnages, un passager sortant d’une voiture, un plan où les survivants rejoignent des policiers au même niveau qu’eux… Bref, rien qui ne puisse excuser que nous ayons sous les yeux une chose ressemblant à un métrage amateur rafistolé dans tous les sens.
Pour comprendre l’ampleur du désastre, il suffit de voir à quel point le scénario lui-même arrive à s’effacer derrière autant de médiocrité. Et pourtant, l’écriture aussi n’est pas en reste ! Car non contente d’accumuler les clichés éculés du genre, elle propose des idioties et invraisemblances à la pelle. Comme ce personnage en pleine forêt qui arrête son véhicule pour uriner… à une centaine de mètres plus loin de celui-ci. Ou encore les protagonistes qui n’arrêtent pas de tomber sur les fesses à chaque fois que le Creeper fait une apparition soudaine devant eux, comme si le sol était savonneux. Et qui ont le temps de hurler sans bouger car la créature ne fait que les regarder bêtement sans agir. Et ce n’est pas le fil rouge qui va arranger la situation. Ce dernier mettant en avant une sorte de secte vouant un culte au Creeper qui aurait pu apporter un vent de fraîcheur à la saga. Mais qui, finalement, se retrouve anecdotique tant elle ne sert à rien – les personnages se réunissant d’eux-mêmes et le monstre n’ayant pas besoin d’elle pour se mettre en chasse. Si ce n’est donner une intrigue de bébé à sacrifier et de visions démoniaques tirée par les cheveux, digne des plus mauvais opus des franchises Halloween, Vendredi 13 et Les Griffes de la Nuit.
Il est vrai que si nous devions endosser le rôle de l’avocat du diable, Jeepers Creepers : Reborn pourrait être vu comme une moquerie du genre horrifique. Car enchaîner autant de tares et de fautes de mauvais goût, il parait impossible que cela n’ait pas été assumé de A à Z par le réalisateur et son équipe. Et pourtant, étant donné les enjeux derrière ce reboot et le fait que le film originel ait sa communauté de fans, nous ne pouvons y voir qu’une tentative maltraitée. Une anomalie dont on se serait vite débarrassée à cause d’un résultat tout simplement honteux – le film n’est sorti dans les salles américaines que pendant 2 jours pour finalement atterrir sur les services de VOD et dans les bacs de DVD, affichant des recettes à peine supérieures à Jeepers Creepers 3. Bref, une renaissance avortée qui risque fort de laisser le Creeper une nouvelle fois dans l’ombre et dans le cœur des fans du film originel.
Jeepers Creepers : Reborn – Bande annonce
Jeepers Creepers : Reborn – Fiche technique
Réalisation : Timo Vuorensola
Scénario : Sean-Michael Argoa
Interprétation : Sydney Craven (Laine), Imran Adams (Chase), Jarreau Benjamin (le Creeper), Peter Brooke (Stu), Matt Barkley (Jamie), Ocean Navarro (Carrie), Alexander Halsall (Michael), Georgia Goodman (Lady Manilla)…
Photographie : Simon Rowling
Décors : Sivo Gluck
Costumes : Justine Arbuthnot, India Arbuthnott, Thea Alys Halleron-Place et Luca Levai
Montage : Eric Potter
Musique : Ian Livingstone
Producteurs : Jake Seal et Michael Ohoven
Maisons de Production : Orwo Studios et Black Hangar Studios
Distribution (France) : Metropolitan Video
Durée : 88 min.
Genre : Horreur
Dates de sortie : 19 septembre 2022 (sortie limitée en salles, VOD), 17 Novembre 2022 (DVD/Blu-ray en France)
États-Unis – 2022
Avec 1899, Baran bo Odar et Jantje Friese nous plongent dans un huis-clos oppressant et énigmatique sur un bateau en plein milieu de l’Atlantique. Au programme : vaisseau fantôme, apparitions et disparitions mystérieuses et questionnements sur la réalité.
« La nouvelle série des créateurs de Dark ». Cette phrase permet à la fois de servir de publicité pour 1899, et en même temps de faire naître des attentes, voire d’inciter certains spectateurs à adopter dès les premières minutes une vision attentive aux moindres détails, tous significatifs.
Alors, dans 1899, que peut-on retrouver qui fasse songer à Dark ?
D’abord on y retrouve avec plaisir l’un des acteurs principaux, Andreas Pietschmann, qui, dans Dark, tenait le rôle de Jonas quarantenaire et barbu, et que l’on découvre ici dans le rôle du capitaine du Kerberos, glorieux paquebot transatlantique sillonnant l’océan en direction de New-York.
Sur le plan narratif, la réalisation utilise des procédés déjà vus dans la série précédente, comme ce montage avec des transitions parfois brutales, qui coupent sèchement les scènes pour laisser les spectateurs (et les personnages) dans l’expectative. A vrai dire, les procédés narratifs (montage, bruitages, musique) sont tellement identiques à ceux de Darkque cela en devient parfois un peu gênant, tant on peut avoir l’impression d’une simple répétition.
Les deux séries se présentent comme la description d’une communauté qui se retrouve confrontée à des événements extraordinaires. Là où Dark limitait cette communauté aux frontières d’une petite ville allemande coupée du monde, 1899 se joue, quant à elle, entièrement en huis-clos dans un bateau. La série nous présente toute une foule de personnages venant d’horizons et de cultures très différents (Allemands, Français, Anglais, Danois, Polonais, etc.)…
…et chacun de ces personnages va arborer un masque qui participe à l’ambiance mystérieuse de la série. Car le point commun principal entre Dark et 1899, c’est l’énigme qui entoure l’histoire. Et l’identité des personnages en fait pleinement partie.
La série se déroule donc en octobre 1899 sur le paquebot Kerberos, en route pour New-York. Le premier épisode est consacré à la découverte des différents personnages principaux : une jeune britannique que l’on pense avoir été internée de force, un couple français marié sans amour, une geisha et sa servante, un prêtre espagnol qui voyage avec son frère, une communauté religieuse danoise, un machiniste polonais et le capitaine allemand.
Ce qui frappe d’abord est l’hétérogénéité des personnages, qui représentent plusieurs origines sociales et géographiques différentes. De fait, surtout lorsque l’on regarde la série en VO, le Kerberos se transforme en une véritable tour de Babel où se croisent de multiples langues étrangères et où les personnages vont devoir trouver un moyen de se comprendre.
Puis, petit à petit, la série va dévoiler les failles de chacun des personnages. En réalité, personne n’est ce qu’il prétend être, et chaque épisode va nous permettre de découvrir la réalité d’un personnage en particulier. Et ainsi, de comprendre qu’aucun personnage n’a le choix : tous doivent impérativement partir aux États-Unis ; un retour en Europe serait catastrophique pour chacun d’entre eux (ce qui aura de l’importance dans le déroulement de l’action).
L’un des points intelligents de la série est d’éviter de polariser les personnages en bons et en méchants. Si certains nous apparaissent comme antipathiques (Mme Wilson, le machiniste Franz ou la mère danoise Iben), cette tendance disparaît au fur et à mesure de la série pour faire de chacun des personnages une victime de contraintes sociales.
De plus, ce procédé qui fait de chaque personnage un dissimulateur participe pleinement de l’action du film, qui consiste à mettre en doute tout ce que l’on prenait pour la réalité (nous y reviendrons plus tard).
Très vite, on comprend que la mission du Kerberos est double. D’un côté il s’agit de rejoindre New-York. De l’autre, il faut retrouver un bateau de la même compagnie, le Prometheus, qui a disparu quatre mois plus tôt sur la même ligne.
Très vite, on comprend que la jeune Britannique, Maura Franklin, est là sur le Kerberos justement dans l’objectif de savoir ce qui est arrivé à son frère, qui, lui, a disparu en même temps que le Prometheus.
Le mystère va vite s’épaissir autour de ce bateau fantôme retrouvé à la fin du premier épisode : où sont passées les personnes à bord ? Qui a envoyé le signal d’alerte ? Que fait un enfant, seul à bord, enfermé dans un placard ?
Le spectateur va alors assister à différents événements mystérieux. Les frontières entre passé et présent, mais aussi les frontières physiques, géographiques, semblent avoir disparu. Avec ses couloirs, ses cabines toutes identiques et ses passages secrets, le Kerberos apparaît de plus en plus comme un labyrinthe où il faut peut-être se perdre afin de faire avancer l’action.
Perdu dans ce monde énigmatique, on est tenté de se raccrocher aux moindres détails pouvant faire sens, comme ce triangle qui apparaît partout, sur les portes des cabines, sur la robe de Mme Wilson ou le kimono de Ling Yi, sur des boucles d’oreilles ou en filigrane sur des enveloppes, etc.
Petit à petit, tout ce que l’on tenait pour acquis s’effondre. C’est la notion même de réalité qui est questionnée ici, tant le monde prend progressivement l’apparence et la logique du rêve. C’est là que les mensonges et dissimulations des personnages entrent en jeu, pour briser encore plus la confiance en la « réalité » ; ainsi, quand un personnage jusque-là inconnu dévoile enfin son identité, le doute s’installe. Et c’est ce doute qui accompagne le spectateur, et qui constitue certainement la plus grande réussite de cette série : douter de tout, de ce que l’on voit ou entend, de tout ce qui semblait être une certitude, etc.
Si 1899 est moins réussie que Dark, la série possède de belles qualités. Les personnages sont intéressants, le rythme est très bon. Cependant, certains éléments sont faciles à deviner, l’énigme semble parfois plus artificielle et la conclusion de la saison paraît un peu bâclée. Néanmoins, la série constitue un divertissement agréable.
1899 : bande annonce
1899 : fiche technique
Créateurs : Baran bo Odar, Jantje Friese
Réalisation : Baran bo Odar
Scénario : Jantje Friese
Interprétation : Emily Beecham (Maura Franklin), Andreas Prietschmann (Eyk Larsen, capitaine du Kerberos), Aneurin Barnard (Daniel Solace), Miguel Bernardeau (Angel), José Pimentao (Ramiro), Isabella Wei (Ling Yi), Jonas Bloquet (Lucien), Mathilde Ollivier (Clémence), Yann Gael (Jerôme), Maciej Musial (Olek), Maria Erwolter (Iben))
Montage : Denis Bachter, Anja Siemens
Photographie : Nikolaus Summerer
Musique : Ben Frost
Production : Pat Tookey-Dickson
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : entre 50 et 62 minutes
Genre : fantastique
Date de diffusion : 17 novembre 2022
Dix ans après la comédie Mobile Home, le belge François Pirot réalise Ailleurs si j’y suis, un second long-métrage aux allures de conte existentiel inspiré du récit « Walden ou la Vie dans les bois » de Henry David Thoreau. Porté par Jérémie Renier en héros aliéné qui rêve d’ailleurs et renonce brusquement à son confort d’homme moderne pour se reconnecter à la nature, ce film choral à la fois poétique et décalé met en scène une galerie de personnages fantaisistes, drôles, attachants, remarquablement écrits et incarnés. Une réussite.
Dans Ailleurs si j’y suis, François Pirot déploie une énergie démente pour faire fonctionner son petit univers quasi buzzatien, équilibre instable entraîné par le couple déphasé Renier-Clément et peuplé de rôles secondaires truculents dont les existences fades suffoquent et patinent, écartelées entre des aspirations contradictoires.
Un beau jour, Mathieu, père de famille et entrepreneur surmené au bord de la crise de nerfs, décide de quitter son chalet tout confort pour aller se baigner dans un étang au milieu de la forêt voisine. Là, guidé par un cerf majestueux, envoûté par le chant mélodieux des oiseaux et pris dans un vertige contemplatif, il revient à un instinct primitif qui l’éloigne de sa triste réalité. Bousculé par cette brutale fugue, son entourage s’inquiète de ne pas le voir revenir et se lance à sa recherche.
Entre conte existentiel, ode à la nature et satire de nos sociétés contemporaines épuisées, Ailleurs si j’y suis explore dans une esthétique soignée le fantasme d’une mélancolie intérieure, trouvant son écho onirique dans le parfum apaisant et les sonorités boisées de la forêt. Jérémie Renier est impeccable dans la peau de ce médiateur absent, personnage en fuite et en rupture avec ses proches tous animés par des mécanismes opportunistes, habités par de profondes angoisses et obnubilés par leurs projets de vie respectifs hélas voués à l’échec. En effet, les difficultés se multiplient à mesure que Mathieu, bercé par les murmures de la pluie et la lueur enveloppante de la lune, s’enfonce dans le bois qui encercle son domicile.
François Pirot et Jérémie Renier présents aux Œillades.
Au centre de toutes ces intrigues brillamment enchevêtrées formant un marasme fantaisiste mais harmonieux, demeure le lien humain toujours fragile que le film travaille de façon sensible. Porté par un casting remarquable et particulièrement hilarant — Samir Guesmi en vendeur électroménager qui refuse de travailler comme un chien, Jean-Luc Bideau, chef d’entreprise autoritaire muré dans son mal-être et Jackie Berroyer, père dépressif construisant lui-même son cercueil pour crier sa détresse, crèvent tous les trois l’écran —, Ailleurs si j’y suis n’en fait jamais trop. François Pirot parvient à trouver la bonne tonalité pour figurer avec ironie la lente perdition d’un monde sans substance qui ne sait plus communiquer.
Sévan Lesaffre
Bande-annonce
Synopsis :Alors que sa famille et son métier le sollicitent tout particulièrement, Mathieu, sans crier gare, s’enfonce dans la forêt et y reste. Face à cette prise de liberté radicale et à l’absence qu’elle implique, ses proches, bousculés, vont être confrontés à eux-mêmes et à leurs choix.
Ailleurs si j’y suis – Fiche technique
Réalisation : François Pirot
Scénario : François Pirot, Emmanuel Marre
Avec : Jérémie Renier, Suzanne Clément, Samir Guesmi, Jean-Luc Bideau, Jackie Berroyer…
Production : Tarantula Belgique, Tarantula Luxembourg, Box Productions
Photographie : Florian Berutti
Costumes : Catherine Marchand
Décors : Igor Gabriel, Paul Rouschop
Son : Carlo Thoss
Distribution : UFO Distribution
Durée : 1h50
Genre : Comédie
Date de sortie : 29 mars 2023
Mise en ligne le 9 novembre 2022, la saison 5 de The Crown poursuit sa mission de nous faire découvrir les coulisses de la famille royale britannique. Comme lors des précédentes saisons, qui ont chacune conservé leur casting pour deux séries de dix épisodes, ce cinquième volet se voit attribuer une nouvelle distribution qu’on retrouvera également dans la sixième (et dernière ?) saison. S’étalant sur une période assez courte, 1991-1997, ces dix épisodes sont surtout marqués par les problèmes conjugaux du prince Charles (désormais le roi Charles III) et de la princesse de Galles (comme en témoigne l’affiche de promotion). Il s’agit de la première saison diffusée suite au décès de la reine Élisabeth II, survenu le 8 septembre 2022, alors que la monarque était âgée de 96 ans et avait passé 70 ans sur le trône du Royaume-Uni. Que vaut alors cette cinquième saison ?
Cette critique ne comporte pas de spoilers.
Force est d’admettre qu’il n’y a pas grand-chose à dire de ce lot d’épisodes qu’on regarde avec toujours autant de plaisir, mais en palpitant un peu moins. La reine a vieilli, tout naturellement, et cela s’en ressent, car elle est finalement assez effacée, et beaucoup moins active, bien que cela corresponde à son âge et son expérience. En conséquence, presque toute les intrigues tournent autour de la difficulté qu’ont le prince et la princesse de Galles à trouver la paix suite à leur séparation non admise dans cette société où le mariage est une union à vie, sous la patronage de la reine, qui est à la tête de la religion anglicane. Si on apprécie que le personnage de Diana soit un peu plus posé, plus mature, tout comme celui de Charles, les disputes et le linge sale lavé en public ne tardent pas à lasser, étalés sur une période de dix épisodes.
Le problème est surtout que The Crown nous avait habitués à des intrigues beaucoup plus politiques, suivant à la fois la reine mais aussi les gouvernements britanniques. Or, cette cinquième saison laisse de côté presque toute la gouvernance du pays, le premier ministre étant lui aussi « vampirisé » par la haine que se vouent Charles et Diana puisqu’il doit même endosser le rôle de médiateur dans leur divorce ! Ainsi, si esthétiquement, tout est toujours aussi soigné, des décors, aux musiques, sans oublier les cadrages, il manque pourtant quelque chose dans ces épisodes qui traînent en longueur et qu’on peine à raccrocher les uns aux autres, si ce n’est la saga des ex-époux de Galles. En effet, en dehors des disputes de couple, les sujets secondaires de cette saison semblent s’éparpiller sans fil conducteur.
Pour ce qui est des interprétations, tout le monde est très juste et chaque comédien réussit à se glisser dans la personnalité du membre de la famille royale qu’il incarne, à l’exception peut-être de Jonathan Pryce. L’acteur gallois, d’ordinaire excellent, et ici néanmoins très juste, peine à trouver la diction si caractéristique de la royauté britannique, laquelle Matt Smith, notamment (le premier interprète du jeune prince Philippe), avait parfaitement su apprivoiser. Scène après scène, il est difficile de voir le prince Philippe et non le comédien qu’on a vu dans Game of Thrones ou Pirates des Caraïbes.
On apprécie cependant Imelda Staunton en reine Élisabeth devenue grand-mère. Elle rappelle parfaitement la jeune Claire Foy (première interprète) physiquement et dans sa gestuelle et sa diction, et l’on n’a aucune peine à les raccorder – plus qu’Olivia Colman, en deuxième actrice, interprétant une reine entre deux âges convaincante mais peu ressemblante physiquement. Quant à notre mention spéciale, elle va à Lesley Manville, pour sa superbe interprétation de la princesse Margaret, sœur de la reine. Elle succède avec honneur à Helena Bonham Carter (saisons 3 et 4) et Vanessa Kirby (saisons 1 et 2).
Ainsi, en se concentrant presque exclusivement sur les problèmes d’ordre privé qui ont secoué le mariage puis le divorce du prince Charles et de Lady Diana, cette cinquième saison de The Crown baisse un peu en qualité, tout en restant de belle facture, la barre ayant été à l’origine placée très haut. Avec une sixième saison qui devrait retranscrire le décès tragique de la princesse de Galles, on imagine une suite centrée sur les mêmes intrigues, pourtant The Crown doit redevenir politique pour atteindre à nouveau le niveau de ses débuts, avec notamment la présence marquante de Winston Churchill, comme on s’en souvient.
Après avoir interprété la jeune Simone Veil dans le biopic éponyme d’Olivier Dahan sorti en octobre dernier, Rebecca Marder revient à l’affiche du drame De grandes espérances, second long-métrage de Sylvain Desclous projeté en ouverture du festival Les Œillades d’Albi. Elle y joue Madeleine Pastor, étudiante brillante et ambitieuse destinée à une haute fonction politique. Hantée par un meurtre malencontreux survenu à la suite d’une violente altercation, celle-ci va peu à peu s’enliser dans ses mensonges censés disculper son amant (Benjamin Lavernhe) et ce jusqu’à perdre son prestigieux poste de conseillère auprès d’une ancienne ministre campée par Emmanuelle Bercot.
Pour son second long-métrage de fiction, Sylvain Desclous, auteur de Vendeur et du documentaire La Campagne de France, a choisi d’emprunter la voie du drame afin de raconter les coulisses et les contradictions d’un système médiatico-politique à bout de souffle. De grandes espérances brosse ainsi le portrait d’un jeune couple d’étudiants brillants, en course pour le prestigieux concours de l’ENA et promis à un bel avenir. Hélas, un homicide malencontreux survenu à la suite d’une violente altercationva venir détruire leur idylle malsaine, dissonante, et compromettre toutes leurs ambitions.
Rythmée par la justesse d’écriture de certaines scènes clé (la rupture brutale, les retrouvailles maladroites, les aveux de Madeleine à son père, la reconstitution de la scène de crime, la confrontation houleuse dans le monde de l’entreprise…), la réalisation est fluide, permettant au récit d’évoluer entre plusieurs genres (policier, suspense, romance) sans jamais perdre le spectateur.
Le cinéaste saisit au plus près la détresse émotionnelle graduelle de ses personnages ambigus, complexes, précipités, liés par des aspirations croisées et gagnés par le chaos ambiant auquel se heurte la beauté sauvage du paysage corse. Ici, le crime, même accidentel, est un passage obligé pour accéder au pouvoir. La prestation de Rebecca Marder est remarquable dans le rôle de cette jeune femme idéaliste tout juste diplômée de Sciences-Po, mue par la volonté de s’extraire d’un carcan social trop étriqué symbolisé par son père mutique (le génial Marc Barbé). Benjamin Lavernhe (Antoinette dans les Cévennes, Le Discours) ne démérite pas dans son costume de dandy arriviste, lui aussi sous l’emprise néfaste de son paternel, et dont la nervosité distille un certain malaise relevant presque du trouble sexuel. Emmanuelle Bercot, quant à elle, est impeccable en députée socialiste au caractère d’acier, surbookée, prête à toutes les manœuvres pour réhabiliter la Gauche et écraser ses concurrents.
Malgré quelques péripéties attendues, De grandes espérances fonctionne comme un thriller tendu et séduit grâce à une écriture précise et ciselée. La vengeance sentimentale se fond habilement dans le vertigineux jeu de trahison politique, combat interposé relayé par BFM pour appuyer sa véracité, faisant du film une métaphore contemporaine de la sphère du pouvoir, ses pièges et sa spirale infernale.
De grandes espérances – Bande-annonce
Synopsis : Été 2019. Diplômée de Sciences-Po, Madeleine part préparer les oraux de l’ENA en Corse avec son compagnon, Antoine. Au détour d’une petite route déserte, le couple se retrouve impliqué dans une altercation qui tourne au drame. Le secret qui les lie désormais pèsera lourd sur leur future carrière politique…
De grandes espérances – Fiche technique
Réalisation : Sylvain DESCLOUS
Scénario : Sylvain DESCLOUS, Pierre Erwan GUILLAUME avec la participation d’Olivier LORELLE et Raphaël CHEVENEMENT
Avec : Rebecca MARDER, Benjamin LAVERNHE, Emmanuelle BERCOT, Marc BARBÉ, Pascal ELSO, Thomas THEVENOUD, Cédric APPIETTO…
Photographie : Julien HIRSCH
Costumes : Élisa INGRASSIA
Décors : Valérie FAYNOT
Production : Florence BORELLY
Musique : Florencia DI CONCILIO
Distribution : The Jokers Films
Durée : 1h45
Genre : Drame
Date de sortie : 22 mars 2023