« Indians ! » : heurts civilisationnels

Les éditions Bamboo publient Indians !, une bande dessinée collective épousant le point de vue des Amérindiens et narrant leur rencontre, ô combien douloureuse, avec l’homme blanc. Tiburce Oger, scénariste, s’approprie le genre du western pour retracer quatre siècles de colonisation (de 1540 à 1889) à l’origine de la disparition d’environ 14 millions d’autochtones. Pour y parvenir, il propose rien de moins que seize histoires autonomes reliées entre elles par des motifs récurrents – tels que le grand aigle.

Les espaces insondés de Félix Meynet, les chevaux de Derib, la figure légendaire du Grand Chef revisitée par Paul Gastine, les bisons de Corentin Rouge, l’époque espagnole et la découverte du cheval par les Amérindiens selon Hugues Labiano… Indians ! se caractérise d’abord par sa pluralité : de récits, de dessinateurs (et donc de styles graphiques), de temporalités, de motifs… Réunie autour du scénariste Tiburce Oger, une constellation d’illustrateurs investit le champ du western pour raconter, à travers les yeux des Amérindiens, ce que la colonisation européenne de l’Amérique a pu occasionner parmi les populations autochtones.

Le gouverneur Francesco Coronado s’attache à conquérir dans le sang le village de Shiwona, à la recherche d’un or qui ne s’y trouve pas. Bien plus loin dans Indians !, une affirmation s’en fait tristement l’écho : « L’homme blanc a trouvé le métal jaune qui le rend fou, et il revient pour tout détruire… » Il n’en faut pas plus pour déterminer les fondements d’une relation toujours conflictuelle et intéressée. Cette dernière aboutira par exemple à l’achat de Manhattan par le navigateur Pierre Minuit pour le compte de la Compagnie des Indes occidentales. Et comme le rappellent très bien les auteurs, il en résultera par ailleurs 400 millions d’hectares volés aux peuples autochtones en vertu de traités qui ne seront jamais respectés par les Blancs… Pendant ce temps, 1200 combats, dont certains figurent en bonne place dans cet album, aboutiront à l’annihilation partielle des Amérindiens. Ainsi, à titre d’exemple, sur les quelque 300 langues et dialectes autrefois parlés, seuls le Sioux et le Navajo s’avèrent encore d’usage aujourd’hui.

Les massacres, les guerriers iroquois, les cérémonies indiennes, les chevaux indissociables des tribus autochtones, les accords de dupes passés avec les Blancs, les mariages interraciaux… Indians ! explore tous azimuts les rapports entre les colons et les Amérindiens. Les auteurs y racontent la vente, par une tribu esseulée, des territoires collectifs d’Indiana aux Européens. Ils reviennent sur le sort des Cherokees de Géorgie et du Tennessee, vivant en paix avec les Américains mais ensuite contraints d’acheter des terres sur des territoires spécifiques, réservés aux Indiens, et de vendre ou emmener avec eux leurs esclaves. Tantôt on assiste à une séance de chasse, tantôt on observe des Cherokees combattant avec les Confédérés dans l’espoir de récupérer leurs terres. Les auteurs évoquent ailleurs les esprits, les figurines d’argile, les instituts de rééducation destinés aux Indiens. Ces derniers rappellent par exemple celui fréquenté par Jim Thorpe durant sa jeunesse : il s’agit de transformer les indigènes en parfaits petits Américains, quitte à changer leur nom, leur manière de parler, et jusqu’à leurs valeurs…

Après le succès retentissant de Go West Young Man, qui s’est écoulé à plus de 50 000 exemplaires, Indians ! réunit à son tour, dans une démarche voisine, dix-sept dessinateurs talentueux et passionnés par la conquête de l’Ouest. Chacun à sa manière, ils vont mener le lecteur des Chippewas aux Cheyennes, d’une séquence à la The Revenant aux rencontres typiques des westerns de John Ford ou Howard Hawks. Le seul fil conducteur de l’album naît des rapports de force et de domination entre civilisations et entre tribus. Comme pour rappeler qu’au-delà des personnes, des espaces et des époques, la colonisation européenne de l’Amérique et l’exploration de l’Ouest ont toujours été vectrices d’injustices, de souffrances et de privations.

Indians !, ouvrage collectif
Bamboo, novembre 2022, 120 pages

Note des lecteurs1 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Foucault disparaît » : suivre une pensée en mouvement

Dans "Foucault disparaît", Paul Auer et Benoît Schupp ne résument pas l'œuvre du sociologue et philosophe français : ils racontent un homme happé par les livres autant que par les luttes de son temps. À l’occasion du centenaire de sa naissance, ce roman graphique fait du mouvement intellectuel, politique et physique (la Tunisie, par exemple) le fil rouge d’un portrait nécessairement partiel.

« Propaganda » : le consentement par les mots

Dans "Propaganda, l’art de manipuler l’opinion", Françoise Ruscak et Maxime Belloche transforment l’essai d’Edward Bernays, paru en 1928, en un récit dessiné accessible et malicieusement dialogué. Une jeune stagiaire en communication y rencontre le fantôme du théoricien des relations publiques : l’occasion d’éprouver ses idées à l’aune d’un siècle de bouleversements médiatiques.

« La Bataille du glyphosate » : un scandale sanitaire

Aurore Gorius et David Lopez publient aux éditions Steinkis un livre-enquête sur le glyphosate.