Dark, saison 3 : entre le temps

Comment apporter une conclusion digne du pouvoir de fascination instauré depuis deux ans maintenant ? Comment apporter une résolution à cette histoire passionnante de voyages dans le temps et de couloirs temporels ? C’était le défi auquel étaient confrontés les créateurs de la série Dark pour cette troisième et ultime saison, marquée du sceau de l’Apocalypse.

“Ce que l’on sait est une goutte d’eau.
Ce que l’on ignore est un océan.”

[Cet article dévoile des éléments de l’intrigue des deux premières saisons]

S’il y a une leçon à tirer de cette saison 3 de Dark c’est que le mystère est plus intéressant que son explication, l’énigme plus passionnante que sa résolution.
C’est ce dilemme que devaient résoudre les créateurs de Dark : donner une conclusion à la série sans gâcher l’univers foisonnant et passionnant qu’ils avaient créé. Pour cela, ils introduisent un concept nouveau pour la série, mais très en vogue dans la SF : les mondes parallèles.
Ainsi, si le rythme des aller-retours entre les différentes époques a tendance à ralentir, il est compensé par le passage d’un monde à l’autre.
Alors, par exemple, en plus de nous retrouver avec plusieurs Martha d’âges différents venant d’époques différentes mais du même monde, nous nous retrouvons de surcroît avec plusieurs Martha du même âge mais de mondes différents (sinon, c’était trop facile). Jonas, quant à lui, ne pose pas le même problème, puisqu’il n’existe tout simplement pas dans le second monde (rappelons, à toutes fins utiles, que la naissance de Jonas n’est possible que par le voyage temporel de son père Mikkel, qui est le petit frère de Martha, et dont le suicide marque le départ de la série).
L’intrigue de cette saison 3 va donc se situer au croisement, non plus du temps, mais des mondes. La question est toujours la même : comment éviter l’apocalypse ? Mais la réponse est désormais multiple.

En gros, deux camps se forment, l’un autour d’Adam/Jonas, l’autre autour d’Eva/Martha. Sauver un des deux mondes en sacrifiant l’autre ? Sauver les deux mondes ? Pire : un quelconque sauvetage est-il possible, ou les deux mondes sont-ils condamnés à disparaître, les événements étant alors de ce caractère irrémédiable qui fait les tragédies ?
Tout au long de la saison, les personnages vont être ballottés entre plusieurs propositions contradictoires, sans que jamais on ait l’impression que quelqu’un maîtrise vraiment la situation. Fausses pistes, informations mensongères ou omises, manipulations diverses des versions du personnage, opposition entre plusieurs clans… Tout cela vient s’ajouter encore à la confusion générale (celle des personnages, mais aussi celle des spectateurs).
En gros, ce qui se dessine ici, c’est le conflit entre l’inertie et le changement, entre la destruction et la préservation, entre ceux qui veulent préserver les choses telles qu’elles sont et ceux qui veulent les changer, tous étant persuadés que c’est la seule façon d’éviter le pire, mais l’un et l’autre semblant, successivement, voués à l’échec, comme s’il leur manquait la connaissance d’un élément, comme si une pièce du puzzle leur manquait. Ils semblent tous naviguer à vue, enfermés dans la douleur de leur éternel retour, façonnant à l’infini de nouvelles versions d’eux-mêmes.

L’autre changement important est ici la plus grande intériorisation de l’action. La tragédie d’une communauté, formée par les destins entremêlés des habitants de Winden, cède ici de plus en plus la place aux drames individuels de certains de ces personnages : Jonas et Martha bien sûr, mais aussi Hannah, Ulrich (toujours marqué par la disparition de son frère Mads), Helge, et même l’horloger Tannhaus.
Le rythme se ralentit alors pour laisser plus de place aux conflits intérieurs, aux questionnements, aux doutes, aux douleurs aussi.

Constituée de huit épisodes, dont les derniers sont plus longs que la moyenne (jusqu’à 73 minutes pour l’épisode final), cette saison est un peu en-dessous des deux précédentes. La complexité de l’intrigue y paraît plus artificielle, le rythme est plus faiblard.
Les voix off deviennent ici carrément envahissantes, d’autant plus que leurs propos sont souvent d’une grande banalité (la vie liée à la mort, l’ombre à la lumière…).
C’est finalement lorsque la saison échappe à son véritable but (qui est de clore la série, tant bien que mal) qu’elle est la meilleure : on se perd à nouveau dans les méandres du temps, dans le nœud des événements, on ressent cette impression d’inéluctabilité, cette fatalité qui pèse sur les actions de chacun (voir la fameuse citation de Schopenhauer qui ouvre la saison :

“L’homme est libre de faire ce qu’il veut, mais il n’est pas libre de vouloir ce qu’il veut”

D’ailleurs, le discours final prononcé par un des personnages reprend des thématiques dignes du grand philosophe : le paradis, c’est d’être débarrassé de l’envie, du vouloir.
Finalement, la grande question que pose Dark, c’est celle du libre arbitre et de l’individu pris dans une chaîne de causalités qu’il ne maîtrise pas. Chaque action résulte d’innombrables décisions antérieures et il semble impossible de maîtriser le cours de sa propre vie.
C’est cette impression d’une tragédie au quotidien qui reste ce que la série a fait de mieux. Avec cela, il faut ajouter une grande qualité visuelle, la réalisation de Baran bo Odar ayant la capacité de créer des images à la fois terribles et fascinantes (mélange de sensations qui se retrouve dans le générique lui-même). Le montage et la musique sont aussi de très belles réussites.

En conclusion, si la saison 3 est peu en-dessous du reste, la série mérite d’être vue et, sans doute, revue plusieurs fois, pour en saisir tous les enjeux, mais aussi (et surtout) pour retrouver le plaisir de se perdre dans cet entrelacs de mystères.

Dark, saison 3 : bande annonce

Dark, saison 3 : fiche technique

Créateurs : Baran bo Odar, Jantje Friese
Réalisation : Baran do Odar
Scénario : Jantje Friese, Marc O. Seng…
Interprètes : Louis Hofmann (Jonas adolescent), Lisa Vicari (Martha adolescente), Oliver Masucci (Ulrich adulte), Maja Schöne (Hannah)…
Photographie : Nikolaus Summerer
Montage : Anja Siemens, Simon Gstöttmayr…
Musique : Ben Frost
Production : Lars Gmehling, Philipp Klausing
Sociétés de production : W&B television, Netflix
Société de distribution : Netflix
Nombre d’épisodes : 8
Durée des épisodes : entre 55 et 73 minutes
Genre : fantastique, drame
Date de diffusion : 27 juin 2020

Allemagne – 2020

Note des lecteurs31 Notes
3.5

Festival

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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