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La petite robe noire de Megan Hess : un nouveau livre de mode à collectionner

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En avril 2022, les éditions L’imprévu ont publié un nouveau livre de Megan Hess : La Petite Robe noire. L’illustratrice de mode américaine nous a habitués aux beaux livres, avec notamment un compte-rendu dessiné de la vie de Coco Chanel, un autre de celle de Christian Dior, entre autres titres sur la haute-couture. Daté d’avril, le premier tirage de la traduction de ce nouveau titre a déjà été épuisé : faites-vous plaisir, le livre est à nouveau disponible depuis le mois d’octobre.
Il est cette fois dédié à toutes les robes noires de la mode, iconiques et historiques. Aussi joli que bien documenté, l’ouvrage de Megan Hess est à mettre entre les mains de tous les amateurs de mode et de beaux livres.

Chaque livre de Megan Hess est un régal, et celui-ci n’y fait pas exception. L’objet en lui-même est appréciable, avec son titre légèrement creusé dans l’épaisseur d’une couverture douce, et des lettres dorées jouant avec la lumière. La mise en page, typique des ouvrages de l’illustratrice, fait alterner pages noires et blanches, répondant bien aux illustrations en deux tonalités de l’artiste.

À ces très belles images, on peut simplement reprocher un dessin des corps de femme trop filiforme, bien que typique de l’esquisse de mode, et le regret qui en découle que les silhouettes et/ou visages de personnalités citées ne soient pas ressemblants (Marilyn Monroe, Audrey Hepburn, Etta James, Aretha Franklin, Michelle Obama, Lady Diana, etc.) ; même si l’on comprend que le style de Megan Hess, directement inspiré de mode, s’attache plus à retranscrire le vêtement que la personne elle-même.
Ainsi, avec ses images à l’élégance travaillée, Megan Hess parsème ses silhouettes en lignes noires sur fond blanc de quelques couleurs et produit des dessins présentant toujours autant de charme, avec cette touche haute-couture, et quelques décors très poétiques. Encore une fois, ce « coffee table book » peut se feuilleter pour rêvasser, ou se lire d’une traite, pour découvrir l’histoire de la petite robe noire.

Car en plus d’être un beau livre d’images destiné aux adultes, La petite robe noire produit un texte très bien documenté, qui permet de découvrir un nouvel élément de l’histoire de la mode.
Pas de personne réelle comme sujet de cet ouvrage, mais un personnage de tissu. La petite robe noire se promène de page en page, à chaque fois revisitée par un nouveau créateur de mode, qu’il soit couturier ou chef costumier à Hollywood. Megan Hess n’omet aucune robe noire iconique, couvrant une période allant de 1926 à aujourd’hui, dans différents pays occidentaux et plusieurs milieux : mode, bien sûr, mais aussi cinéma, monde du spectacle, politique et même royauté ! En jalonnant son texte de citations sur les robes en général, les robes noires ou cette dernière couleur, Megan Hess permet à son lecteur de découvrir les points de vue de grands noms de la mode, sur l’élégance et le style.

Enfin, ce qu’on apprécie aussi dans Le Petite Robe noire, en plus des superbes illustrations, c’est la plume de l’autrice. Si l’on qualifie souvent Megan Hess d’illustratrice, son premier métier, force est d’admettre que les textes de ses livres, également de sa main, sont aussi élégants et agréables à parcourir que son travail visuel. Avec cet ouvrage, l’américaine confirme à la fois sa profession d’illustratrice, mais aussi ses capacités d’écrivain.

Si vous aimez le travail de Megan Hess, La Petite Robe Noire est à ajouter à votre collection. Avec son format réduit et son prix correspondant, ce très joli petit livre de mode en ravira plus d’un. 

La Petite Robe noire, Megan Hess
Editions L’Imprévu, avril 2022 (réédité en octobre 2022), 144 pages

Oskar Ed, une jeunesse

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Méconnu chez nous, le tchèque Branko Jelinek (dessinateur et scénariste) livre avec cet album monumental (342 pages) une sorte de somme, fruit de huit années de travail, probablement pour agencer et compléter ce qu’il avait commencé avec trois albums déjà intitulés Oskar Ed et publiés en Slovaquie entre 2003 et 2006.

Ici, le dessinateur s’intéresse à la jeunesse de son personnage, sous la forme d’un roman graphique en noir et blanc – découpé en 23 chapitres – qui présente la vie d’Oskar, jeune garçon mal dans sa peau. Dans un premier temps, on comprend que son malaise provient du fait qu’il est et se sent quelque peu différent comme on dit pudiquement, mais sans qu’on puisse identifier clairement la nature de sa différence. Intelligemment, le dessinateur maintient le suspense et l’attention de son lectorat en se contentant d’indiquer cette différence par la façon simplifiée de représenter son visage (surtout par rapport à ceux des autres personnages) : un simple ovale (comme un ballon de baudruche), ce qui ne l’empêche pas de le rendre expressif, y compris dans les gestes et les attitudes.

Une famille en voyage

À vrai dire, le mal-être d’Oskar tient aussi à ce qu’il supporte dans son environnement familial, puisque ses parents se déchirent régulièrement. En fait, ils ont tendance à passer d’un extrême à l’autre, ce qui explique qu’ils restent ensemble. Concrètement, hormis quelques flashbacks, la trame de l’album est centrée sur un voyage en voiture où le père emmène sa femme (longtemps hospitalisée suite à un accident dont on réalise tardivement les séquelles lourdes de conséquences sur la situation familiale) et Oskar pour une destination qu’il garde secrète pour leur faire la surprise. L’inconvénient est que le voyage se révèle assez long (trop), et ce d’autant plus qu’avec diverses péripéties, les retards ne font que s’accumuler, au point que régulièrement on se demande s’il aboutira un jour (fausse impression probablement voulue par Jelinek, car le but du voyage se révélera finalement d’une signification particulièrement puissante). Ce voyage, c’est l’idée du père pour recoller les morceaux de son couple et de sa famille. Il faut dire qu’il a disparu du foyer conjugal pendant un certain temps, pour fréquenter une autre femme. Pendant cette période Oskar et sa mère se sont rapprochés, ce que le père sent constamment (il lutte contre à sa façon, très maladroite). Le père a un caractère particulier qui n‘arrange pas les choses, puisqu’il se montre assez provocateur, sûrement trop pour un garçon comme Oskar, particulièrement sensible et dont il ne semble pas mesurer le degré de vulnérabilité (nous y reviendrons). Régulièrement, la mère intervient pour protéger Oskar contre ses sarcasmes, ce qui n’arrange rien. Il faut dire que le père s’agace certainement de voir que son fils ne prend pas la voie pour devenir un homme sûr de lui et à la virilité assumée.

Le monde d’Oskar

Ce qui se passe aussi, c’est que la succession des événements et donc des incidents finit toujours par retomber sur le dos d’Oskar qui ne peut que culpabiliser, en particulier à cause des remarques de son père. Il est à la fois trop jeune (et donc naïf) pour comprendre des points qui ne concernent que des adultes et trop frêle physiquement pour faire le poids vis-à-vis de son père. De plus, dans la voiture, il est toujours derrière, sa taille relativement petite vis-à-vis de celle de ses parents qui ont l’avantage du nombre. Ainsi, de façon symbolique, on sent d’emblée Oskar condamné à subir. Alors, pour respirer, Oskar s’évade en quelque sorte de ces situations intenables, par la force de son mental. C’est là que la BD trouve tout son sens, en mettant en images et en scène tout ce qui passe par la tête d’Oskar. Autant dire que Branko Jelinek se montre particulièrement inspiré. Brimé du fait de sa différence depuis toujours, Oskar a pris l’habitude de se méfier de ses semblables. Pour cela, il s’isole dès qu’il le peut. Bien évidemment cela ne suffit pas, car il vit en famille et va à l’école. Dès le premier chapitre, on a une idée de l’étendue de son monde imaginaire, avec une ouverture en trompe-l’œil assez bluffante. Oskar est capable d’inventer des situations délirantes, avec personnages et créatures imaginaires, souvent inquiétants (à l’image de ce qu’il ressent régulièrement) et surtout il mêle ses fantasmes avec la réalité d’une manière qui, par moments, nous fait douter nous lecteurs, de ce qu’il faut considérer comme réel ou imaginaire. Les peurs d’Oskar se matérialisent aussi par des variations de tailles qui apportent des situations franchement étranges. Branko Jelinek souligne le malaise en se montrant très habile pour distordre la réalité et obtenir les effets qu’il souhaite (avec aussi quelques dessins pleine page qui mettent en valeur certaines situations). Il se montre également d’une inspiration machiavélique pour mettre en scène des situations cauchemardesques (le point culminant nous fait toucher du doigt la différence d’Oskar, tout en maintenant le doute, puisque Jelinek apporte une touche de fantastique), avec des créatures et accessoires créant une ambiance où les influences de l’auteur ressortent nettement (tout en faisant sentir sa propre personnalité, très forte). La palette est large, puisqu’elle va de Franz Kafka (avec une touche d’Alice au pays des merveilles) à David Lynch, en passant par David Cronenberg, Dave McKean et Katsuhoro Otomo notamment.

Un auteur, une œuvre

Avec son goût pour les détails et les zones hachurées, Branko Jelinek se montre aussi bon dessinateur (sans pour autant rechercher la belle image au trait léché qui ne correspondrait pas à l’univers qu’il explore), que metteur en scène et il a l’art de mener tout son monde en bateau, en réservant quelques pirouettes pour justifier les errements de ses personnages. Ici, son effort est centré avant tout sur les rapports familiaux et on peut dire qu’il impressionne en fouillant littéralement les multiples détails qui font la complexité d’une cellule familiale, avec tout ce qui la cimente, mais aussi tout ce qui menace son fragile équilibre. Sa maîtrise apparaît aussi avec le fait que le chapitre central forme la clé de voûte de l’œuvre. De plus, sa conclusion a de quoi donner à penser. Alors, même si ce gros roman graphique crée le malaise en nous introduisant dans l’univers d’Oskar, il mérite très largement la découverte et l’exploration, car il se révèle d’une grande richesse narrative et symbolique.

Oskar Ed – Mon plus grand rêve, Branko Jelinek
Presque Lune : sorti le 24 septembre 2021

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4.5

La Maison : sexe sans passion

La malédiction des adaptations frappe une nouvelle fois… D’un roman riche et personnel, la réalisatrice Anissa Bonnefront livre avec La Maison un film ô combien édulcoré. Préférant s’attarder sur des scènes très crues plutôt qu’aux divers personnages que le film est censé mettre en avant.

Synopsis de La Maison À Berlin suite à une déception amoureuse et en panne d’inspiration, Emma décide de se faire engager comme prostituée dans une maison close. Si le but est a priori d’entrer dans le milieu pour en faire le sujet de son troisième livre, la jeune auteure va très vite se prêter au jeu et laisser court à ses envies, au grand dam de ses proches…

Ce n’est plus un secret pour personne : adapter en film un livre n’est pas chose des plus aisées. La majeure partie du temps, le résultat obtenu est principalement une œuvre reprise en surface au détriment de la profondeur. Sans compter les différents codes propres à la littérature qui ne sont pas forcément simples à reprendre via le langage cinématographique. Une généralité pour commencer cette critique qui annonce d’emblée la couleur : La Maison fait partie de ses longs-métrages qui tentent de se réapproprier le titre originel sans parvenir à retranscrire l’essence même de celui-ci. Ce qui lui donnait tout son charme. Pour ceux qui l’ignorent, nous parlons d’un ouvrage de 2019 qui avait eu un franc succès critique auprès des médias et des lecteurs. Sans compter quelques récompenses à son palmarès lors de divers concours et prix attribués. Son passage sur grand écran était donc inévitable, et le résultat également…

Pour bien comprendre ce propos, il faut d’abord savoir de quoi il est exactement question. La Maison est une autofiction de l’auteure Emma Becker, qui y racontait son parcours en tant que travailleuse du sexe indépendante à Berlin – une activité légale en Allemagne depuis 2002. Une période durant laquelle la romancière a pu dresser bien des portraits. Que ce soit des collègues qu’elle fréquentait ou bien des clients qu’elle devait « prendre en charge ». Et puis, nous parlons d’une œuvre quasi autobiographique, induisant le fait que Becker a imposé à l’écrit son ressenti sur son vécu. Sa vision des choses qu’elles voulaient absolument partager. Son envie de nous faire découvrir divers personnages et situations tout en abordant diverses thématiques (les fantasmes masculins, le rapport au sexe de l’héroïne, les conditions de vie de certaines femmes…). Le tout en y instaurant une touche bien à elle, qui se traduisait par l’ajout d’une pincée d’humour et de légèreté pour sortir du cadre « enquête » de son récit. Vous l’aurez compris, La Maison se présentait telle une œuvre ô combien riche et personnelle. Que le film, malheureusement, n’aura pas su transcender.

Certes, le long-métrage d’Anissa Bonnefont se veut respectueux du récit, notamment dans sa démarche de s’éloigner des clichés sur la prostitution. En évitant le côté malsain voire dangereux de ce milieu, sans toutefois en faire l’apologie – à aucun moment l’histoire n’écarte les « dérives », comme ce client violent et aux fantasmes pédophiles. Car ici, il n’est pas question de femmes désespérées faisant le trottoir pour survivre mais de volontaire assumant leurs choix, quitte à y trouver des avantages quant à leur existence respective. Cela, le film reprend le témoignage de l’auteure à la lettre, n’ayant pas peur de choquer les spectateurs avec cette vision peu habituelle. Il se permet même quelques petites envolées méta, faisant dire à son héroïne les propos mêmes de l’auteure lors de la promotion du livre – comme « un super compromis puisque j’étais payée pour écrire mon prochain livre » (propos recueilli lors de son interview pour La Presse). Mais le travail d’adaptation semble s’arrêter là, tant le scénario de La Maison édulcore son modèle littéraire.

Car, même si le titre raconte à travers les yeux de son héroïne, à aucun moment nous ne retrouvons la personnalité de celle-ci. Nous suivons ses pérégrinations sexuelles sans réellement entrer dans sa tête, ce qui peine à captiver. Et ce malgré l’interprétation impliquée d’Ana Girardot dans le rôle principal. Mais surtout, nous assistons à un enchaînement d’ébats et de situations qui donne l’impression d’avoir un long-métrage bien plus intéressé par ces scènes assurément crues que par son propos. Ainsi, les portraits de femmes décrits plus haut dans cette critique se retrouvent au second plan, le temps de quelques répliques pour tenter de tisser des relations entre les personnages paraissant pour le coup bien artificielles. Ce qui, au passage, atténue sévèrement le jeu d’excellentes actrices qu’il n’est pourtant plus question de présenter (Rossy de Palma, Aure Atika). Non, très loin de la fascination d’ordre sociologique esquissée par l’auteure, La Maison version cinéma n’est qu’un catalogue de clients bien fadasse qui n’apporte rien à l’ensemble, si ce n’est des scènes de sexe n’ayant pas peur de montrer les choses.

Et c’est bien dommage d’arriver à un tel constat, la réalisatrice montrant par moment qu’elle avait le talent nécessaire pour retranscrire le livre à l’écran. Que ce soit en reprenant le côté malicieux de l’héroïne en montrant ses premières fois via un montage en split screen, ou bien en instaurant une ambiance hypnotique lors de la séquence de la boîte de nuit – bien qu’étant inutilement trop longue –, Anissa Bonnefont arrive à tirer son épingle du jeu et à livrer des passages réussis question sensations. Comme cette scène d’amour véritablement sensuelle, s’éloignant du manque d’amour et de passion des instants passés avec les clients. Ou encore ce viol, qui dérange fortement par son aspect frontal et brutal, cassant avec l’atmosphère convivial engendrée par l’œuvre. Rien qu’avec ces petites envolées de mise en scène, La Maison parvient à capter notre attention et de nous faire ressentir de véritables émotions lors du visionnage. Mais ce n’est clairement pas suffisant pour faire honneur au livre et à sa richesse d’écriture.

Non, comme la majorité des adaptations, La Maison est une tentative bien vaine qui risque fort de tomber dans l’oubli. Et qui pousse fortement le public à se tourner vers l’œuvre originelle afin d’en apprécier toute la subtilité et le propos. Certes, le titre mérite le coup d’œil pour y voir le potentiel non négligeable de sa réalisatrice pour de futurs projets. D’autant plus que pour les réfractaires aux blockbusters super-héroïques qui continuent de pulluler (avec actuellement Black Adam et Black Panther : Wakanda Forever), il s’agit-là d’une nouvelle occasion pour découvrir encore un peu de ce cinéma français tant décrié par l’inconscient collectif. Encore aurait-il fallu un film qui sache montrer ce qu’il avait dans le ventre.

La Maison – Bande annonce

La Maison – Fiche technique

Réalisation : Anissa Bonnefont
Scénario : Anissa Bonnefont et Diastème, d’après le livre d’Emma Becker
Interprétation : Ana Girardot (Emma / Justine), Aure Atika (Delilah), Rossy de Palma (Brigida), Gina Jimenez (Madeleine), Yannick Renier (Stéphane), Lucas Englander (Ian), Philippe Rebbot (Hermann), Nikita Bellucci (Hildie)…
Photographie : Yann Maritaud
Décors : Clarisse d’Hoffschmitd et Milosz Martyniak
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Montage : Maxime Pozzi-Garcia
Musique : Herman Dune
Producteurs : Clément Miserez et Matthieu Warter
Maisons de Production : Radar Films, Rézo Productions, Umedia, Carl Hirschmann, Stella Maris Pictures, uFund, Canal+ et OCS
Distribution (France) : Rezo Films
Durée : 90 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  16 novembre 2022
France – 2022

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Freud, passions secrètes, de John Huston, en mediabook chez Rimini

Les éditions Rimini proposent une belle édition mediabook d’un film trop méconnu de John Huston, Freud, passions secrètes, avec Montgomery Clift dans le rôle du célèbre neurologue. Un film qui revient, avec intelligence, sur la naissance des théories freudiennes.

Réaliser un film sur la naissance des théories freudiennes est un projet particulièrement ambitieux. D’abord parce que cela nécessite de faire vivre à l’écran la vie cachée de l’esprit, des éléments qui sont, par nature, invisibles, non représentables, voire même jugés honteux, scandaleux. D’autant plus que Freud a toujours accordé une place importante à la sexualité, aux désirs sexuels inavoués et inavouables ; or, en cette année 1962 où sort le film de John Huston, le Code Hays est encore officiellement en vigueur (même s’il est contourné, voire piétiné allègrement depuis des années désormais). En bref, cela posait des problèmes importants par rapport à ce qui est montrable ou non à l’écran dans un film de studio.
Cependant, Freud, passions secrètes surmonte ces difficultés avec brio, et la réalisation du grand John Huston y est pour beaucoup.

Un point est important : Freud, passions secrètes n’est pas, à proprement parler, une biographie de Sigmund Freud (ce que l’on appellerait de nos jours un biopic). Le film de Huston ne s’intéresse qu’à dix années de la vie du célèbre neurologue viennois, de 1885 à 1895. Dix années pendant lesquelles Freud va élaborer ses théories principales : l’inconscient, le refoulement, l’importance de la sexualité et en particulier de l’existence de la sexualité infantile ; le tout aboutit à une scène finale où Freud présente à un corps médical vitupérant sa théorie scandaleuse du Complexe d’Oedipe. C’est l’élaboration de toute ce système de pensée qui va être montré à l’écran, dans un film qui prend souvent l’allure d’une succession de cas se présentant comme des étapes clés.
Certains de ces cas médicaux donnent des scènes vraiment marquantes, comme l’affaire du jeune von Schlosser (incarné par David McCallum) ou, bien entendu, le dossier de Cecily, qui occupera quasiment toute la fin du film.
Pour ces séquences, Huston met souvent en images les rêves des personnages, ou leurs souvenirs déformés. Le réalisateur produit tout un travail très important sur la mise en images, transposant à l’écran ce qui se passe dans l’esprit tourmenté des patients. Il sait mettre en place une atmosphère onirique, jouant sur l’étrange, l’incongru, la déformation des images ou les jeux d’ombres anormaux. Il en va souvent de même des souvenirs, déformés par l’esprit du patient, comme dans cette scène magnifique où Cecily évoque la mort de son père.
Ce qui est impressionnant, c’est que, progressivement, la frontière entre le monde de l’esprit et celui de la réalité s’efface. Certaines scènes se déroulant dans la réalité sont filmées comme des rêves, montrant ainsi comment les problèmes liés à l’inconscient influent sur la vie quotidienne. D’autre part, certaines scènes oniriques sont filmées comme la réalité, suggérant que l’inconscient s’inspire de la réalité pour construire ses rêves. Les deux mondes ne sont pas hermétiquement séparés, et plus Freud va explorer l’esprit humain, plus la frontière entre rêves et réalité va s’effriter.
Visuellement, Huston va aussi beaucoup jouer sur les ombres, qui envahissent les décors et les personnages, masquant des moitiés de visages, plongeant des protagonistes dans les ténèbres, etc. De nombreux jeux d’ombres et de lumières figurent à l’écran les divisions de l’esprit, le décor plongé dans l’ombre représentant cet inconscient si énigmatique et effrayant. C’est encore plus flagrant avec les scènes oniriques, comme celle où von Schlosser traîne Freud dans un grotte, ou le visage du père de Cecily qui est entièrement plongé dans l’ombre.
Ce jeu sur les ombres et les lumières rapproche beaucoup ce film des films noirs, dont Huston est considéré comme le père. D’ailleurs, Freud, passions secrètes se présente souvent comme une enquête dont le terrain serait la psyché des patients. Freud élabore une théorie, qui sera mise à mal par la pratique, obligeant le neurologue à aller plus loin, à changer de direction, à chercher ailleurs, etc. La voix off de Freud intervient régulièrement pour représenter les questionnements du protagoniste. Huston reprend plusieurs éléments caractéristiques du film noir dans le déroulement de son film.

La vie privée de Freud ne sera évoquée que lorsque cela entrera en jeu avec l’élaboration de ces théories. Nous voyons ses relations avec son père ou sa femme, mais ce que nous suivons en priorité, c’est son parcours professionnel. Nous voyons ainsi Freud passer sous plusieurs « mentors » qu’il va lâcher les uns à la suite des autres : le professeur Meynert, qui refuse de considérer les hystériques comme des malades, mais les classe parmi les imposteurs manipulateurs ; tout au long du film, ce médecin sera le représentant du conservatisme médical qui permet de se rendre compte du caractère novateur, voire scandaleux, des théories freudiennes. Il y a aussi le docteur Charcot (interprété par l’excellent Fernand Ledoux), qui met Freud sur la voie de l’inconscient via l’emploi de l’hypnose, mais qui avoue lui-même : il peut diagnostiquer un trouble mental, mais pas le soigner. Puis il y a Breuer, qui va accompagner Freud pendant une bonne partie des recherches montrées dans le film, mais qui l’abandonnera, refusant d’entendre parler de sexualité infantile.
Ainsi, chaque personnage va apporter quelque chose au neurologue viennois, mais il devra aussi s’affranchir de leur influence pour oser aller jusqu’au bout de ses recherches. Mais l’élaboration des théories sexuelles va aussi se faire face à sa famille, et même face à lui-même. Ainsi, après l’épisode avec von Schlosser, Freud va lui-même être effrayé par la portée des théories qui se mettent en place. Et dans toute la seconde moitié du film, on le verra bouleversé par l’application à son propre esprit des théories qu’il construit.
Ce qui se dessine tout au long du film, c’est donc un Freud tiraillé entre le doute, les craintes, et la nécessité de tenir ferme face aux huées des tenants d’une médecine conservatrice. Pour montrer cela, Montgomery Clift, dans son avant-dernier rôle au cinéma et pour sa seconde collaboration avec John Huston après Les Misfits, s’impose comme l’acteur idéal, tout en fragilité. L’ensemble, complété par la superbe musique de Jerry Goldsmith, constitue un grand film.

Compléments de programme
Freud, passions secrètes étant un film injustement méconnu de John Huston, cette édition est la bienvenue. D’autant plus que le film s’accompagne de plusieurs compléments de programme qui permettent de mieux appréhender la qualité du travail de Huston, de bien cerner la collaboration entre le cinéaste et le philosophe Jean-Paul Sartre, qui est à l’origine du scénario, et de mieux apprécier l’intelligence de cette œuvre.
L’édition mediabook de Rimini est ainsi constituée du Blu-ray, de deux DVD et d’un livret de 80 pages intitulé Histoire d’un film sous influence(s). Marc Godin, critique et historien du cinéma, y revient sur la genèse du film, l’écriture de son scénario, le travail commun de Huston et Sartre (même si le nom du philosophe n’apparaît pas au générique), le choix de Montgomery Clift, etc.
Sur le DVD consacré aux bonus, on peut trouver quatre compléments de programme.
Le premier, qui est aussi le plus long (36 minutes), intitulé Masterclass de John Huston, est en fait un long extrait d’une interview donnée par le réalisateur au British Film Institute en 1981. Le dispositif est pour le moins sobre, puisque la bande son défile sur un fond noir, mais le propos est des plus intéressants . Que l’on soit clair : cette interview n’est pas consacrée uniquement au film Freud, passions secrètes : ici, Huston raconte sa carrière, comment il est venu au cinéma, pourquoi il est passé à la réalisation, etc. Il s’attarde longuement sur Le Faucon Maltais, bien évidemment, mais il évoque aussi les raisons de son éloignement de Hollywood, entre autres. Ce n’est que dans les dix dernières minutes du document qu’il parle de Freud, passions secrètes : le réalisateur évoque son travail avec Sartre, les difficultés rencontrées avec un Monty Clift fortement diminué par la maladie, etc.
Le second complément de programme, intitulé Freud, les yeux grand ouverts, consiste en l’analyse d’une séquence du film, analyse opérée par Bernard Benoliel, critique de cinéma travaillant à la Cinémathèque française.
Les deux derniers compléments sont deux larges extraits d’un entretien avec la psychanalyste Marie-Laure Susini, entretien qui figurait déjà dans une précédente édition DVD du film. La psychanalyste y revient sur l’audace et l’intelligence d’un cinéaste qui avait tout compris à la psychanalyse, mais aussi sur l’angoisse qui surgit dans certaines scènes, sur la qualité de reconstitution des rêves, etc.
En bref, les bonus montrent tous à quel point le film fut compliqué à faire, mais que le résultat est une grande réussite. Un grand film à redécouvrir.

Caractéristiques du Blu-ray
Durée du film : 140 minutes
Images : 1920×1080 1.85 : 1
Format 16/9
Son Anglais dual mono DTS
Sous-titres français

Caractéristiques du DVD
Durée du film : 135 minutes
Images 1.85 : 1
Format 16/9 compatible 4/3
Son Anglais dual mono Dolby
Sous-titres français

Compléments de programme :
_ Masterclass de John Huston, 36 minutes
_ Freud, les yeux grand ouverts, 16 minutes
_ Freud, le film oublié, 17 minutes
_ Secrets d’adaptation, 11 minutes
_ Histoire d’un film sous influence(s), livret de 80 pages

Freud, passions secrètes : bande annonce

 

Balle Perdue 2 : spectaculaire mais inconsistant

Forts du succès surprise du premier opus, Guillaume Pierret et Netflix remettent le couvert avec Balle Perdue 2. Une suite qui fonce à toute blinde dans les traces de Michael Bay, mais en sacrifiant malheureusement tout le reste à l’instar d’une production de Luc Besson.

Synopsis de Balle Perdue 2 : Après la mort de Charras, Lino et Julia ont pris la relève et forment la nouvelle équipe de choc de la brigade des stups. Bien déterminé à retrouver les assassins de son frère et de son mentor, Lino continue sa traque et ne laissera personne se mettre en travers de sa route…

Si le confinement en 2020 s’est montré pour le moins néfaste envers les salles de cinéma, certains titres ont su tirer leur épingle du jeu grâce à leur diffusion sur les plateformes de streaming tel que Netflix. Ce fut d’ailleurs cette dernière qui diffusa Balle Perdue, un film d’action français tout ce qu’il y a de plus banal – hormis une appréciable générosité dans la forme, digne des séries B américaines – ayant connu un franc succès auprès des abonnés. Un succès non négligeable, qui permit au titre de se hisser très vite dans les recommandations de la plateforme. Pour dire, Balle Perdue se hissa à la seconde place du top 10 des films en langue non anglaise les plus vus aux États-Unis ! À la suite de cela et Netflix étant plus que jamais enivré par une politique de rentabilité assez discutable, il n’est donc pas étonnant de voir débarquer sur nos écrans une suite. Sobrement intitulée Balle Perdue 2, celle-ci assume pleinement nous embarquer dans une nouvelle course-poursuite haletante et réitérer l’exploit du premier opus. Si le pari semble déjà gagné – le film a atteint en seulement quelques jours la première place du Top 10 de Netflix –, faut-il encore voir à quel prix la victoire est atteinte.

« Je suis un gros fan de Michael Bay, c’est le patron. » déclarait dans la semaine le réalisateur Guillaume Pierret pour le site Écran Large. Nous voulons bien le croire, tant son Balle Perdue 2 révèle son envie de rouler dans les traces de son homologue hollywoodien. Partant du principe qu’une suite doit aller plus loin que l’opus précédent, Pierret livre ici un véritable festival de tôles froissées, d’explosions spectaculaires et de gnons qui font bien mal. Pas de demi-mesure, la trame met rapidement en place son intrigue pour nous entraîner dans une course-poursuite pour le moins généreuse et, surtout, réalisée avec beaucoup de moyens et de technicité. Se vantant d’avoir un budget plus confortable, le réalisateur lâche totalement prise et nous sert sur un plateau d’argent des séquences d’action à la fluidité exemplaire. Bien loin des cuts hystériques à la Olivier Megaton (Le Transporteur 3, Taken 2 et 3, The Last Days of American Crime), Pierret prend le temps de poser sa caméra et de collaborer avec ses techniciens pour faire de son Balle Perdue 2 une série B diablement fun et plus impressionnante que son prédécesseur. Quitte à ne pas avoir peur du ridicule, comme de donner au véhicule principal le moyen de faire valdinguer dans les airs les autres voitures qu’il prend en chasse. Sur ce point, cette suite est une réussite !

Malheureusement, à trop vouloir se concentrer sur une action digne de Michael Bay, Guillaume Pierret en a oublié tout ce qui aurait permis à Balle Perdue 2 d’être un film d’action notable et non une simili production Besson. Car dans l’état actuel des choses, cette suite est d’une platitude exécrable à tous les niveaux. À commencer par un scénario inexistant au possible. Certes, ce dernier va à l’essentiel pour nous offrir le spectacle tant promis par le cinéaste et son équipe. Mais plutôt que de nous servir une véritable histoire comme l’avait fait le premier volet, Balle Perdue 2 reprend bêtement celle-ci comme d’un simple prétexte pour lancer une trop longue et incohérente course-poursuite durant laquelle les personnages ne font que tourner en rond – les héros et antagonistes ne font que de se « partager » un témoin à charge – sans que cela ait le moindre sens. Les corps-à-corps, fusillades et autres séquences d’action s’enchaînent certes sans temps mort, mais l’ensemble ne prend jamais le temps de souffler ne serait-ce que quelques minutes, que ce soit pour étoffer ses protagonistes ou bien créer la moindre intrigue qui puisse titiller l’intérêt du spectateur. Ajoutez à cela un casting en roue libre qui marmonne plus qu’autre chose et un sérieux manque de finition sur la post-production – bande originale soporifique et notamment pendant les scènes d’action -, et vous obtenez un film diablement fade. Sacrifié sur l’autel du grand spectacle pour pas grand-chose.

Pire, plutôt que d’être un long-métrage à part entière, Balle Perdue 2 se présente comme une banale transition. Une sorte de bande-annonce version longue à un inévitable Balle Perdue 3 – ce que confirment les dernières minutes, avec le retour de Nicolas Duvauchelle. Oui, ce second opus met la barre bien haute pour ce qui est de l’action cinématographique à la française. Mais le tout manque cruellement d’aboutissement et d’intérêt pour captiver pleinement l’attention, comparé à un premier volet bien plus sympathique. Ne reste plus qu’à espérer que le troisième corrige cette sortie de route tout en préservant la générosité du réalisateur qui, pour le coup, ne manque pas d’âme ni de passion.

Balle Perdue 2 – Bande annonce

Balle Perdue 2 – Fiche technique

Réalisation : Guillaume Pierret
Scénario : Guillaume Pierret et Alban Lenoir
Interprétation : Alban Lenoir (Lino), Stéfi Celma (Julia), Sébastien Lalanne (Marco), Pascale Arbillot (Moss), Diego Martín (Alvaro), Jérôme Niel (Yann), Khalissa Houicha (Stella), Quentin D’Hainaut (Yuri), …
Photographie : Morgan S. Dalibert
Décors : Delphine Richon
Costumes : Matthieu Camblor et Marion Moulès
Montage : Sophie Fourdrinoy
Musique : Romain Trouillet
Producteur : Rémi Leautier
Maisons de Production : Netflix France, Inoxy Films, Nolita TV et Versus Production
Distribution (France) : Netflix
Durée : 98 min
Genre : Action
Date de sortie :  10 novembre 2022
France – 2022

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To Kill the Beast, d’Agustina San Martin : tuer la bête qui est en soi

Sorti cet été dans les salles, To Kill the Beast est le premier long-métrage de la réalisatrice argentine Agustina San Martin. L’histoire d’une jeune femme à la recherche de son frère disparu. Un conte sensuel, entre quête de soi et plongée dans la jungle tropicale. Un film à découvrir chez Jour2Fête (DVD).

Un film sensitif

To Kill the Beast est d’abord une expérience sensitive. En premier lieu celle que nous impose le décor. La jungle sud-américaine et son lot de bruissements, de nuances de verts, d’entrelacements impénétrables. Cet univers opaque qui vient nourrir chez les habitants des peurs ancestrales. Ainsi, lorsqu’Emilia débarque dans l’hôtel tenu par sa tante, à la frontière de l’Argentine et du Brésil, elle découvre que les locaux craignent une bête monstrueuse ; un animal mystérieux qui hante les nuits de ses hurlements. Nous voici plongés dans l’Amazonie mystique, celle du « réalisme magique » déjà présente dans d’autres films tel Clara Sola cette année. Mais le décor ne serait rien sans le travail d’Agustina San Martin sur la photo. Chaque plan est un véritable tableau, chaque scène une sorte d’énigme visuelle qui questionne le regard.

Un entre-deux indéchiffrable

L’écriture cinématographique de la réalisatrice est à l’image de cette jungle indéchiffrable. La narration est morcelée, souvent elliptique -un peu à la manière d’Apichatpong Weerasethakul – laissant hors-champ l’explicitation des personnages. Emilia est à la recherche de son frère mais on ne saura rien d’elle, ni de lui d’ailleurs. Pas plus que de la raison pour laquelle ils s’étaient perdus de vue, ni du pourquoi de sa disparition à lui. Ainsi, le film joue avec les frontières du sensible et de l’inintelligible. On entend les hurlements de la bête, la nuit, mais on ignore ce que c’est. Emilia tait quelque chose de son passé, mais quoi ?  On reste dans cet entre-deux, à la lisière de l’indicible et tout près d’une frontière qu’Emilia n’ose franchir. Parce qu’elle craint de découvrir que son frère est mort ? Autre chose ? Le film navigue ainsi entre mensonge et vérité, entre désirs réprimés ou assumés.

Quête sensuelle : s’affirmer en dépit du regard des autres

L’histoire de la bête comme celle du frère disparu n’escamotent jamais le véritable sujet du film : l’affirmation d’un désir. Lorsque la belle Julieth arrive à son tour dans l’hôtel, Emilia est vite troublée puis attirée par la sensualité de cette femme à la peau d’ébène. On comprend également qu’elle devra passer par une phase de dépassement du regard désapprobateur de la société argentine pour laisser ce désir s’épanouir. En acceptant de regarder la vérité en face. La bête traquée par les villageois s’avère être un animal inoffensif, alors que le frère, a priori regretté, était vraisemblablement une brute. Ce n’est qu’après cette prise de conscience qu’Emilia s’autorise à vivre pleinement sa sexualité. Un beau portrait.

Bande annonce : To Kill the Beast

Fiche technique : To Kill the Beast

Pays : Brésil, Argentine, Chili
Distributeur : Jour2fête
Année de production : 2021
Sortie en salle : 13/07/2022
Date de sortie DVD : 22/11/2022
Date de sortie VOD 17/11/2022
Type de film : Long-métrage
Langues Portugais, Espagnol
Sous-titre : français/anglais
Couleur

Contenu :

– 1 DVD (digipack)
– Durée du film : 76 min
– Supplément : 1 livret de 8 pages avec note d’intention de la réalisatrice
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Le Silence : S’échapper du traumatisme

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À l’occasion du cycle sur l’enfermement au MagduCiné, Le Silence était tout désigné. Ce film essentiel est un prélude parfait à la carrière d’Ingmar Bergman. En pleine maitrise de son cinéma, le réalisateur nous livre une œuvre autobiographique sur les traumatismes, causés par une cellule familiale destructrice, auxquels il a échappé. L’obsession, la névrose et l’aliénation, tant de représentations mentales que Bergman dilue dans un récit mêlant onirisme, désirs et pulsions.

L’ancêtre de l’Overlook

Dans un hôtel chimérique et isolé, dont Stanley Kubrick s’inspirera pour son Shining, le Suédois offre un cinéma audacieux et indiscipliné, vivement censuré en 1963 pour sa dimension sexuelle. Des yeux d’un enfant, se livrant à travers lui, Bergman nous emmène dans un voyage initiatique à la jonction du réel et de l’abstraction. Une ambiance morbide et minimaliste où deux sœurs, s’enfermant dans un environnement étrange et obscur, se font la guerre. L’une fiévreuse et désirante, qui pèse et domine sa sœur entre jalousie et désir incestueux. L’autre, mère d’un jeune garçon ici intermédiaire, affirmant une sexualité désinvolte à l’envie intarissable.

Un cinéma d’avant-garde

Enfermant les corps dans un noir et blanc d’exception à la technique sans précédent, Sven Nykvist opère la quintessence de son travail photographique seulement trois années avant la postérité de Persona. Sculptant les visages avec une aisance rare, le chef-opérateur travaille l’imperfection de la pellicule et ouvre la porte aux non-dits et aux performances sensuelles d’Ingrid Thulin et Gunnel Lindblom. Dans Le Silence, Bergman se plie aux désirs et aux manques de ses protagonistes laissant apparaitre narrativement et visuellement les réalités psychiques, une proposition prodigieuse à l’époque.

L’itinérance

Chaque personnage, errant dans un huis-clos malsain, puise dans cette réalité alternative et déformable, celle-ci s’équilibrant dans un circuit fantasmagorique qui reste tangible et abrupt. C’est le cas du jeune Johan se confrontant et laissant se manifester ses peurs et ses besoins. Il trace aussi son propre chemin et trouve son équilibre dans cet hôtel mystérieux. L’innocence de l’enfance lui permettant de s’exiler et d’expérimenter sa propre solitude, celui-ci étant livré à lui-même. Une itinérance émancipatrice et créatrice, cela ne l’empêchant pas de conserver un lien fort avec les deux femmes claustrées par leur solitude respective.

L’émancipation

La mère, d’abord, celle-ci assumant une relation charnelle et torride avec un inconnu, et la tante et sœur diminuée, ne trouvant qu’un maigre salut dans la masturbation et l’alcool. Le Silence frappe par son pessimisme, ses absences et l’autodestruction auxquels s’adonnent les deux femmes. Il n’en reste pas moins un sommet de volupté et de sensualité. C’est aussi et in fine un récit d’émancipation. Le jeune garçon se libérant d’un monde toxique et incestueux, laissant derrière lui une halte où les pulsions et la névrose étaient reines. L’imaginaire et le fantastique y auront convoqué les limites de cette cellule familiale mortifère.

Bande Annonce — Le Silence

Synopsis : Deux soeurs, Anna et Ester, voyagent dans un pays dont elles ne comprennent pas la langue et qui est en guerre. La fragilité nerveuse d’Ester les oblige à s’arrêter pour quelques jours dans un hôtel géré par un personnage fantomatique.

Fiche Technique — Le Silence

Titre original : Tystnaden

Réalisation : Ingmar Bergman

Scénario : Ingmar Bergman

Directeur de la photographie : Sven Nykvist

Suède – 1963 – 1h36
Avec Ingrid Thulin, Gunnel Lindblom, Jörgen Lindström

Sortie le 23 septembre 1963

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4.5

Retour en BD sur le vol spatial Apollo 11

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Jonathan Fetter-Vorm publie aux éditions Les Humanoïdes associés Apollo 11, une bande dessinée bicéphale, revenant tant sur la mission et l’alunissage de Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin que sur le long cheminement militaire et scientifique ayant rendu possible ce grand exploit du XXe siècle, sur fond de guerre froide.

Apollo 11 est une fusée à deux étages. Le premier d’entre eux, classiquement mis en couleurs, se penche sur la mission Apollo 11 et l’expédition menée par Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin pour le compte de la NASA, au plus fort des tensions américano-soviétiques. Le second étage, doté de codes chromatiques spécifiques, explore le temps long, revient sur les origines de notre fascination pour la lune (des mythes aux Inuits en passant par la Cité interdite), raconte le cheminement scientifique ayant conditionné les voyages spatiaux et présente quelques grandes figures d’une aventure aux nombreuses ramifications. Ces deux fuselages narratifs s’entremêlent d’un bout à l’autre de l’album, le lecteur alternant sans cesse entre le temps présent, aux côtés des astronautes, et le passé, annonciateur de l’exploration de l’espace.

Après un entraînement intensif – duquel étaient sciemment écartées les femmes –, Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin ont embarqué dans un vaisseau spatial caractérisé par ses logiciels et son ordinateur de bord avant-gardistes. En communication constante avec Houston, ses commandants, ses ingénieurs et ses calculateurs (souvent des femmes invisibilisées), les trois astronautes américains, considérés comme des héros de la nation, ont pénétré l’espace lunaire, conduit une opération délicate d’alunissage et exploré la surface d’un astre jamais foulé par l’homme. Leurs premiers pas sur la lune sont retransmis en direct à la radio et à la télévision. Après quelques photographies, des prélèvements d’échantillons rocheux et un drapeau états-unien planté dans le sol, les trois hommes rebroussaient chemin, avec le sentiment du devoir accompli et le vertige de la vacance. Ainsi, ils seront dûment acclamés une fois de retour sur Terre, mais peineront cependant à retrouver leur place après une aventure cosmique hors de toute proportion humaine…

Galilée, Johannes Kepler, Isaac Newton, Wernher von Braun, Jules Verne, Sergueï Korolev, Katherine Johnson : Apollo 11 se veut particulièrement loquace sur ces personnalités ayant, d’une manière ou d’une autre, contribué à rendre possibles les expéditions spatiales, que cela soit pour les Américains ou pour les Russes, dans le cadre des programmes Mercury ou Luna. L’histoire de Wernher von Braun aurait probablement mérité un album à elle seule : ancien ingénieur allemand à la solde des nazis, passé dans le camp américain à l’occasion de l’opération Paperclip, il aura œuvré aux fusées teutonnes montées par des prisonniers réduits à l’état d’esclaves avant d’allouer ses connaissances et ses talents à la bonne marche du programme spatial états-unien. Ambivalent, l’homme fera alors régulièrement la une des magazines, où des journalistes empressés dressent volontiers de lui des portraits flatteurs expurgés de toute référence à son sulfureux passé.

Télescopes, calculs de trajectoires orbitales, ingénierie logicielle, tests physiques, mécanismes de validation des missions spatiales, tensions diplomatiques, soft power et questions de genre : Apollo 11 a pour lui une transversalité et une densité qui dépassent de loin les seuls premiers pas de l’homme sur la lune. Passionnant, très documenté, nanti de portraits généreux, l’album de Jonathan Fetter-Vorm vaut autant pour ses représentations spatiales et lunaires que pour sa capacité à recontextualiser la course à l’espace et ses grandes avancées. Accessible aux néophytes, il est à mettre entre toutes les mains.

Apollo 11, Jonathan Fetter-Vorm
Les Humanoïdes associés, octobre 2022, 216 pages

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4.5

« Les Fleurs du mal » : quand Yslaire rend homme à Baudelaire

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Le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire sera fêté comme il se doit aux éditions Dupuis. La collection « Aire libre » accueille en effet un album sobrement intitulé Les Fleurs du mal, à travers lequel Bernard Yslaire rend hommage au célèbre poète, dont il a déjà publié une biographie par le passé. Ces Fleurs, censurées jusqu’en 1949, ont longtemps été amputées de six pétales jugées immorales. C’est ici dans leur toute première version, datant de 1857, qu’elles reparaissent, ornées des dessins somptueux de l’illustrateur belge.

Récemment encore, les éditions Dupuis faisaient place nette à Mademoiselle Baudelaire, plus qu’un album, une proposition artistique à travers laquelle Bernard Yslaire immergeait le lecteur dans la matrice des Fleurs du mal, par le truchement de la maîtresse du poète, Jeanne Duval. La fascination qu’exerce Charles Baudelaire sur le scénariste et illustrateur bruxellois ne date en effet pas d’hier. Chacune de leur rencontre donne lieu à un réexamen, tout en sensibilité, d’une existence hors du temps et d’une œuvre n’ayant d’autre rivage que celui de la liberté. La parution de ces Fleurs du mal n’a pas pour seul mérite de réactualiser un recueil controversé, ayant jadis froissé une partie de la société française, jusqu’à sa censure partielle, ordonnée par les tribunaux. Elle juxtapose un regard graphique personnel à une verve poétique hardie, que chacun s’est réappropriée au fil des années.

Sur les mots de Baudelaire, tout a été dit : la beauté froide, parfois sépulcrale, la liberté, irrévérencieuse, la capacité à se saisir de toute chose en y insufflant ce qu’il faut de style et de sophistication. L’abîme, la mort, la mélancolie, le temps qui passe y côtoient, dans Les Fleurs du mal, la foi, la femme, l’exotisme, l’enchantement. Vif, audacieux, sans fard, le poète parvenait à imposer aux esprits des images puissantes avec une rare économie de moyens. Des beautés forgées par l’Enfer aux songes des fous en passant par les parfums nous guidant vers des climats imaginaires, Baudelaire a verbalisé une nuée de sentiments qui, sans lui, seraient restés ineffables. D’une certaine façon, Bernard Yslaire ne propose rien de moins que la restitution de résonances personnelles, suscitées en lui par les écrits du poète français. Le dessin cohabite avec le texte, le nouveau avec l’ancien, le subjectif avec le collectif.

Ce qu’Yslaire révèle de l’art baudelairien lui appartient. Ces Fleurs du mal fixent avant tout la rencontre entre deux sensibilités issues de disciplines différentes. Deux artistes qui se font écho dans le temps long. On retrouve ainsi sous les traits fins et hachurés du dessinateur belge la noirceur, l’ambivalence, le mystère, la liberté de Charles Baudelaire. Couleurs surannées, silhouettes sculpturales, créatures vénéneuses, dessins entremêlés, jeux sur les plans (avant, arrière) et les teintes, Yslaire s’en donne à cœur joie et insèrent dans les pièces, ou entre elles, des représentations somptueuses, toujours empreintes de justesse, parfois dérangeantes (à l’image de la double-page 168-169 et ses normes inversées). Mais ce qui surprend le plus, c’est peut-être le naturel presque insolent avec lequel les dessins viennent se fondre dans les écrits baudelairiens, comme s’ils en constituaient l’excroissance tardive, mais atavique.

Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire et Bernard Yslaire
Dupuis, novembre 2022, 256 pages

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5

En bref : Super Pixel Boy, Dracula et Lobbytomie

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Retour sur Super Pixel Boy, Dracula et Lobbytomie.

Super-Pixel-Boy-critique-bdSuper Pixel Boy. Les trentenaires et jeunes quadragénaires devraient se montrer particulièrement sensibles à Super Pixel Boy. Et pour cause : le scénariste Loïc Clément et le dessinateur Boris Mirroir façonnent, avec un humour parfois décapant, une odyssée rétrospective à l’heure où les jeux vidéo s’implantaient en masse dans les foyers européens, fin des années 1980. À ce petit jeu, l’emblématique NES de Nintendo tire sans surprise son épingle du jeu, puisque des titres tels que Life Force Salamander, Teenage Mutant Hero Turtles ou Super Mario Bros. font l’objet d’évocations empreintes de passion et de nostalgie. Et Loïc Clément de rappeler que le dernier cité a révolutionné le genre en imposant le level design et en consacrant le défilement horizontal, les passages secrets ou encore les boss de fin de niveau. Au milieu des jeux Batman ou Tetris, entre les bornes d’arcade et la Game Boy, certaines déceptions demeurent cependant éminemment douloureuses. Il en va ainsi des Chevaliers du Zodiaque, animé ayant passionné des générations entières de jeunes téléspectateurs, mais dont la déclinaison vidéoludique manquait de tout : d’inspiration, d’animation, d’allant… Le jeune Pixel, personnage principal de cet album, est un gamin auquel tout un chacun peut s’identifier : amoureux transi, secret et maladroit, opportuniste sélectionnant volontiers ses amis en fonction de leur collection de jeux, fils d’un père distant et d’une mère l’ayant initié à la culture, joueur tellement absorbé par l’écran que les personnages pixelisés en viennent à assaillir ses rêves… Le retour en enfance permis par son entremise n’aurait pas été complet sans ces allusions, plus discrètes, à Dragon Ball Z, Goldorak ou Star Wars. Il aurait aussi perdu en immersion sans le recours, ponctuel mais très pertinent, au Pixel Art. L’ensemble forme un ouvrage à consommer sans modération.

Super Pixel Boy, Loïc Clément et Boris Mirroir
Delcourt, novembre 2022, 104 pages

Dracula-critique-bdDracula. Reprenant les canons dramatiques du roman épistolaire de Bram Stoker, Bruno Enna et Fabio Celoni transposent l’histoire du comte Dracula dans l’univers – a priori antinomique – de Mickey. Habilement ficelé, l’album, qui paraît aux éditions Glénat, détourne des figures telles que Jonathan Harker, jeune clerc de notaire, ou le Docteur Abraham Van Helsing, ici réduit à l’état de savant fou bégayant du « Ja ! » à la moindre occasion. Expurgé de ses dimensions érotiques ou épidémiologiques, le récit est adapté au jeune public : les crocs portés au cou des victimes du vampire deviennent par exemple des morsures appliquées sur des lobes d’oreille, tandis que la noirceur inexpiable qui tapissait l’œuvre de l’écrivain irlandais se voit lyophilisée et traversée par un humour bon enfant. Ce dernier apparaît clairement quand Minnie (Minnina) exprime sa jalousie envers le « succès » de son amie Clara-Lucilla ou au regard des betteraves qui contaminent, au sens propre comme au figuré, les proies de Dracula. Ce Dracula reconfiguré se caractérise finalement par une ronde de personnages grotesques, des traits ronds et joyeusement colorés, mais aussi – notons-le – un schéma narratif fidèle à son modèle. De quoi divertir les plus jeunes tout en les initiant à une littérature plus classique.

Dracula, Bram Stoker, Bruno Enna et Fabio Celoni
Glénat, octobre 2022, 80 pages

Lobbytomie-Comment-les-lobbies-empoisonnent-nos-vies-et-la-democratie-avisLobbytomie. Journaliste au Monde, Stéphane Horel est reconnue comme étant l’une des plus meilleures spécialistes françaises des conflits d’intérêts et du lobbying. Les éditions La Découverte ont la bonne idée de publier aujourd’hui en format poche son essai, passionnant, dûment intitulé Lobbytomie, et augmenté d’une postface inédite. Dans ce dernier, elle se penche notamment sur les industries du tabac, de la chimie, du sucre ou du pétrole et décrypte la manière dont elles se servent de leur pouvoir d’influence pour instaurer une « manufacture du doute ». Les questions scientifiques s’avérant complexes, de nombreux intermédiaires se signalent auprès des élus pour transmettre des informations biaisées, lesquelles constituent autant de faits alternatifs permettant à leurs commanditaires de bénéficier de positions avantageuses et de décisions politiques favorables. Plus insidieuses encore sont les controverses créées de toutes pièces, le plus souvent par publications scientifiques interposées, ainsi que ces entreprises, plurielles, visant à tirer profit de la passivité des régulateurs publics. Au bout d’une enquête à la fois fleuve et haletante, Stéphane Horel revient à Edward Bernays et John Hill, les lie à Monsanto, Philip Morris ou Exxon, et énonce tout ce qui peut présider à la novlangue des lobbyistes, leur fabrique de l’incertitude et leur exploitation des collusions entre le public et le privé. Pour finalement parvenir à cette interrogation : et si, finalement, c’était la démocratie tout entière qui se voyait ainsi confisquée ?

Lobbytomie, Stéphane Horel
La Découverte, octobre 2022, 430 pages

« Le Sphincter de Moscou » et la campagne présidentielle française

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Les éditions Dupuis publient le troisième tome du Ministère secret, intitulé « Le Sphincter de Moscou ». Le trio composé de Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin se complète cette fois d’Alexandre Benalla et se met sur les traces d’un complot russe sur fond d’abstentionnisme électoral.

Au début de ce troisième tome du Ministère secret, on retrouve Nicolas Sarkozy sous bracelet électronique à la suite de l’affaire Bygmalion. On apprend cependant que cette dernière, sous ses dehors politico-financiers, cache en réalité une nouvelle technologie permettant de prendre le pouls, en temps réel, de l’opinion publique française. Joann Sfar ne se fait pas prier pour indiquer qu’« après deux ans de pandémie et de drame divers, ils se foutent de tout » ou que les élus de la République servent avant tout à faire croire à ce peuple divisé mais désintéressé qu’il est possible de créer du collectif à partir d’intérêts particuliers le plus souvent irréconciliables. Volontiers cynique, très dialogué, « Le Sphincter de Moscou » invite Alexandre Benalla à rejoindre son triumvirat habituel (Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin). Et non content de citer Star Wars ou Tolkien, il prend langue avec l’actualité politique récente : les réformes pénales de Christiane Taubira, les rumeurs sur les flatulences de Xavier Bertrand, la propension de la police macronienne à recourir au taser…

Il n’est à cet égard guère surprenant de voir Éric Zemmour investir le récit. Son équipe de campagne, bien consciente des ressentiments qui animent une partie de l’électorat français, cherche à créer du grabuge pour récolter un maximum de suffrages. « Vous prenez la colline du crack, vous la déplacez dans le quartier latin et vous y organisez des prières de rue, le tout entouré d’une sorte de jungle de Calais, mais de Paris. » Cette requête pathétique adressée à un parrain des rues intervient en présence de Mathieu Sapin, missionné par le Ministère secret, mais distrait au point de ne pas l’enregistrer. Et ce n’est pas la seule fois où ce dernier pèchera… Comme toujours dans cette série, les tirades fusent. Ainsi, François Hollande déclare au sujet de son propre parti, comme pour se dédouaner : « En ce qui concerne le parti socialiste, s’il y a eu meurtre, les coupables sont nombreux. » On lit aussi ailleurs que « depuis le décès de Michael Jackson, personne n’a un ego aussi volumineux que Laure Adler ». Les auteurs n’épargnent pas non plus Élise Lucet, qui fait pression sur Léa Salamé pour obtenir du temps d’antenne, et entend se présenter aux élections présidentielles pour ensuite se substituer, une fois élue, aux juges. Sa radicalité se voit en effet volontiers tournée en dérision.

Inventif, irrévérencieux et parfois hilarant, « Le Sphincter de Moscou » met en scène un complot russe aussi absurde qu’efficace. Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy apparaît obnubilé par ses activités littéraires. Et quand il annonce vouloir purger le monde de l’édition de tous ceux qui s’en sont pris à lui, on lui rétorque opportunément que ça représente pas mal de monde… Marine Le Pen, entre deux allusions amusées au fameux scooter de François Hollande, semble quant à elle ravie d’avoir échoué dans la dernière ligne droite des élections – elle n’aurait pas su quoi faire du mandat des Français. L’album, qui se termine par un jeu de rôle, jette ainsi un regard satirique (mais pas dénué de fondement) sur la vie politique française. Avec sa ronde de personnages plus pathétiques les uns que les autres, et à la faveur de rebondissements improbables, il parvient à faire mouche et ne manquera pas de dessiner un sourire sur les lèvres de ses lecteurs.

Le Ministère secret : Le Sphincter de Moscou, Joann Sfar et Mathieu Sapin
Dupuis, novembre 2022, 80 pages

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Ces « Incroyables sciences » racontées à hauteur d’enfant

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La collection « Les Yeux de la découverte » des éditions Gallimard publient l’encyclopédie grand format Incroyables sciences, qui revient sur pas moins de 80 phénomènes scientifiques. Richement illustrés, ces derniers font l’objet d’explications didactiques, accessibles à partir de neuf ou dix ans, et portant sur des sujets aussi divers que la météorologie, les traitements médicaux ou les nouvelles technologies.

On le sait, on le devine, la science est partout et en toute chose. Les appareils domestiques, les produits pharmaceutiques, la démystification des phénomènes naturels, les principaux outils de notre mobilité ont été rendus possibles grâce aux connaissances accumulées, par l’observation, l’hypothèse, l’expérience, l’analyse et enfin la théorie. Trois grandes branches – la biologie, la physique, la chimie –, auxquelles on peut mêler le génie ingénieurial et les technologies, reposent sur une même méthode scientifique, laquelle a produit ses effets dans nos maisons – de l’isolation aux énergies renouvelables –, dans nos entreprises – des robots aux intelligences artificielles – et dans nos Institutions – l’ADN pour la police, la peau artificielle ou l’IRM pour les hôpitaux, les fusées pour les Agences spatiales…

Incroyables sciences est un outil d’éducation doublement intéressant. De par son format et son iconographie particulièrement riche, il attire l’œil, capte l’attention et organise au mieux l’information. Ses textes, vulgarisés, rendent limpides des concepts parfois abstraits, et souvent complexes. Des jeux en ligne aux antibiotiques en passant par les biocarburants ou la glace sèche, cet ouvrage collectif a le mérite de scruter la science dans toute sa transversalité. Il présente dans un premier temps l’arborescence des sciences et leurs applications concrètes. Il en reprend ensuite, souvent sur une double page, les thèmes incontournables, sans faire l’économie de faits édifiants. Parmi eux, citons : le robot cueilleur autonome récoltant jusqu’à 360 kilos de fraises par jour, les câbles optiques sous-marins capables de véhiculer 30 millions d’appels téléphoniques simultanément, le TGV à sustentation magnétique qui flotte au-dessus des rails ou la tour Bosco verticale, écoconstruction dotée de 100 arbres, 5000 arbustes et 150000 autres plantes jouant le rôle de régulateurs énergétiques.

La science dans tous ses états

Et si, demain, les OGM permettaient d’améliorer les rendements agricoles et d’adapter les propriétés nutritives des aliments de telle sorte que la faim dans le monde ne serait plus qu’un vieux souvenir ? Et si des trains tels que le Transrapid de Shanghai, qui peut monter jusqu’à 430 km/h, devenaient la norme et réduisaient considérablement nos temps de déplacement ? Et si le rover Perseverance récoltait des échantillons révolutionnant nos connaissances sur Mars ? Si le solutionnisme technologique est parfois présenté comme un argument en faveur du statu quo et de la fixation de comportements écocides, il serait fâcheux de tomber dans le piège inverse et d’omettre de porter à son crédit des progrès considérables dans des domaines aussi variés que les énergies (le nucléaire) ou la médecine (pacemaker, exosquelette, implant cochléaire, prothèse…).

Incroyables sciences se montre particulièrement prolixe en la matière. Aérodynamisme, extraction du sel par évaporation d’eau, polymères, matériaux rétro-réfléchissants, valorisation des déchets, dioxyde de carbone, biométrie, crash test : la science ne cesse d’évoluer et de modifier nos modes de vie, parfois de manière incrémentale, tantôt avec une évidence stupéfiante. Non seulement cette encyclopédie permet d’en prendre la mesure, mais elle offre aussi, grâce à des textes succincts, les principaux éléments d’information dont ont besoin les plus jeunes lecteurs pour s’initier à ces matières.

Incroyables sciences, ouvrage collectif
Gallimard, novembre 2022, 208 pages

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