« Le Sphincter de Moscou » et la campagne présidentielle française

Les éditions Dupuis publient le troisième tome du Ministère secret, intitulé « Le Sphincter de Moscou ». Le trio composé de Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin se complète cette fois d’Alexandre Benalla et se met sur les traces d’un complot russe sur fond d’abstentionnisme électoral.

Au début de ce troisième tome du Ministère secret, on retrouve Nicolas Sarkozy sous bracelet électronique à la suite de l’affaire Bygmalion. On apprend cependant que cette dernière, sous ses dehors politico-financiers, cache en réalité une nouvelle technologie permettant de prendre le pouls, en temps réel, de l’opinion publique française. Joann Sfar ne se fait pas prier pour indiquer qu’« après deux ans de pandémie et de drame divers, ils se foutent de tout » ou que les élus de la République servent avant tout à faire croire à ce peuple divisé mais désintéressé qu’il est possible de créer du collectif à partir d’intérêts particuliers le plus souvent irréconciliables. Volontiers cynique, très dialogué, « Le Sphincter de Moscou » invite Alexandre Benalla à rejoindre son triumvirat habituel (Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin). Et non content de citer Star Wars ou Tolkien, il prend langue avec l’actualité politique récente : les réformes pénales de Christiane Taubira, les rumeurs sur les flatulences de Xavier Bertrand, la propension de la police macronienne à recourir au taser…

Il n’est à cet égard guère surprenant de voir Éric Zemmour investir le récit. Son équipe de campagne, bien consciente des ressentiments qui animent une partie de l’électorat français, cherche à créer du grabuge pour récolter un maximum de suffrages. « Vous prenez la colline du crack, vous la déplacez dans le quartier latin et vous y organisez des prières de rue, le tout entouré d’une sorte de jungle de Calais, mais de Paris. » Cette requête pathétique adressée à un parrain des rues intervient en présence de Mathieu Sapin, missionné par le Ministère secret, mais distrait au point de ne pas l’enregistrer. Et ce n’est pas la seule fois où ce dernier pèchera… Comme toujours dans cette série, les tirades fusent. Ainsi, François Hollande déclare au sujet de son propre parti, comme pour se dédouaner : « En ce qui concerne le parti socialiste, s’il y a eu meurtre, les coupables sont nombreux. » On lit aussi ailleurs que « depuis le décès de Michael Jackson, personne n’a un ego aussi volumineux que Laure Adler ». Les auteurs n’épargnent pas non plus Élise Lucet, qui fait pression sur Léa Salamé pour obtenir du temps d’antenne, et entend se présenter aux élections présidentielles pour ensuite se substituer, une fois élue, aux juges. Sa radicalité se voit en effet volontiers tournée en dérision.

Inventif, irrévérencieux et parfois hilarant, « Le Sphincter de Moscou » met en scène un complot russe aussi absurde qu’efficace. Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy apparaît obnubilé par ses activités littéraires. Et quand il annonce vouloir purger le monde de l’édition de tous ceux qui s’en sont pris à lui, on lui rétorque opportunément que ça représente pas mal de monde… Marine Le Pen, entre deux allusions amusées au fameux scooter de François Hollande, semble quant à elle ravie d’avoir échoué dans la dernière ligne droite des élections – elle n’aurait pas su quoi faire du mandat des Français. L’album, qui se termine par un jeu de rôle, jette ainsi un regard satirique (mais pas dénué de fondement) sur la vie politique française. Avec sa ronde de personnages plus pathétiques les uns que les autres, et à la faveur de rebondissements improbables, il parvient à faire mouche et ne manquera pas de dessiner un sourire sur les lèvres de ses lecteurs.

Le Ministère secret : Le Sphincter de Moscou, Joann Sfar et Mathieu Sapin
Dupuis, novembre 2022, 80 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.