Freud, passions secrètes, de John Huston, en mediabook chez Rimini

Les éditions Rimini proposent une belle édition mediabook d’un film trop méconnu de John Huston, Freud, passions secrètes, avec Montgomery Clift dans le rôle du célèbre neurologue. Un film qui revient, avec intelligence, sur la naissance des théories freudiennes.

Réaliser un film sur la naissance des théories freudiennes est un projet particulièrement ambitieux. D’abord parce que cela nécessite de faire vivre à l’écran la vie cachée de l’esprit, des éléments qui sont, par nature, invisibles, non représentables, voire même jugés honteux, scandaleux. D’autant plus que Freud a toujours accordé une place importante à la sexualité, aux désirs sexuels inavoués et inavouables ; or, en cette année 1962 où sort le film de John Huston, le Code Hays est encore officiellement en vigueur (même s’il est contourné, voire piétiné allègrement depuis des années désormais). En bref, cela posait des problèmes importants par rapport à ce qui est montrable ou non à l’écran dans un film de studio.
Cependant, Freud, passions secrètes surmonte ces difficultés avec brio, et la réalisation du grand John Huston y est pour beaucoup.

Un point est important : Freud, passions secrètes n’est pas, à proprement parler, une biographie de Sigmund Freud (ce que l’on appellerait de nos jours un biopic). Le film de Huston ne s’intéresse qu’à dix années de la vie du célèbre neurologue viennois, de 1885 à 1895. Dix années pendant lesquelles Freud va élaborer ses théories principales : l’inconscient, le refoulement, l’importance de la sexualité et en particulier de l’existence de la sexualité infantile ; le tout aboutit à une scène finale où Freud présente à un corps médical vitupérant sa théorie scandaleuse du Complexe d’Oedipe. C’est l’élaboration de toute ce système de pensée qui va être montré à l’écran, dans un film qui prend souvent l’allure d’une succession de cas se présentant comme des étapes clés.
Certains de ces cas médicaux donnent des scènes vraiment marquantes, comme l’affaire du jeune von Schlosser (incarné par David McCallum) ou, bien entendu, le dossier de Cecily, qui occupera quasiment toute la fin du film.
Pour ces séquences, Huston met souvent en images les rêves des personnages, ou leurs souvenirs déformés. Le réalisateur produit tout un travail très important sur la mise en images, transposant à l’écran ce qui se passe dans l’esprit tourmenté des patients. Il sait mettre en place une atmosphère onirique, jouant sur l’étrange, l’incongru, la déformation des images ou les jeux d’ombres anormaux. Il en va souvent de même des souvenirs, déformés par l’esprit du patient, comme dans cette scène magnifique où Cecily évoque la mort de son père.
Ce qui est impressionnant, c’est que, progressivement, la frontière entre le monde de l’esprit et celui de la réalité s’efface. Certaines scènes se déroulant dans la réalité sont filmées comme des rêves, montrant ainsi comment les problèmes liés à l’inconscient influent sur la vie quotidienne. D’autre part, certaines scènes oniriques sont filmées comme la réalité, suggérant que l’inconscient s’inspire de la réalité pour construire ses rêves. Les deux mondes ne sont pas hermétiquement séparés, et plus Freud va explorer l’esprit humain, plus la frontière entre rêves et réalité va s’effriter.
Visuellement, Huston va aussi beaucoup jouer sur les ombres, qui envahissent les décors et les personnages, masquant des moitiés de visages, plongeant des protagonistes dans les ténèbres, etc. De nombreux jeux d’ombres et de lumières figurent à l’écran les divisions de l’esprit, le décor plongé dans l’ombre représentant cet inconscient si énigmatique et effrayant. C’est encore plus flagrant avec les scènes oniriques, comme celle où von Schlosser traîne Freud dans un grotte, ou le visage du père de Cecily qui est entièrement plongé dans l’ombre.
Ce jeu sur les ombres et les lumières rapproche beaucoup ce film des films noirs, dont Huston est considéré comme le père. D’ailleurs, Freud, passions secrètes se présente souvent comme une enquête dont le terrain serait la psyché des patients. Freud élabore une théorie, qui sera mise à mal par la pratique, obligeant le neurologue à aller plus loin, à changer de direction, à chercher ailleurs, etc. La voix off de Freud intervient régulièrement pour représenter les questionnements du protagoniste. Huston reprend plusieurs éléments caractéristiques du film noir dans le déroulement de son film.

La vie privée de Freud ne sera évoquée que lorsque cela entrera en jeu avec l’élaboration de ces théories. Nous voyons ses relations avec son père ou sa femme, mais ce que nous suivons en priorité, c’est son parcours professionnel. Nous voyons ainsi Freud passer sous plusieurs « mentors » qu’il va lâcher les uns à la suite des autres : le professeur Meynert, qui refuse de considérer les hystériques comme des malades, mais les classe parmi les imposteurs manipulateurs ; tout au long du film, ce médecin sera le représentant du conservatisme médical qui permet de se rendre compte du caractère novateur, voire scandaleux, des théories freudiennes. Il y a aussi le docteur Charcot (interprété par l’excellent Fernand Ledoux), qui met Freud sur la voie de l’inconscient via l’emploi de l’hypnose, mais qui avoue lui-même : il peut diagnostiquer un trouble mental, mais pas le soigner. Puis il y a Breuer, qui va accompagner Freud pendant une bonne partie des recherches montrées dans le film, mais qui l’abandonnera, refusant d’entendre parler de sexualité infantile.
Ainsi, chaque personnage va apporter quelque chose au neurologue viennois, mais il devra aussi s’affranchir de leur influence pour oser aller jusqu’au bout de ses recherches. Mais l’élaboration des théories sexuelles va aussi se faire face à sa famille, et même face à lui-même. Ainsi, après l’épisode avec von Schlosser, Freud va lui-même être effrayé par la portée des théories qui se mettent en place. Et dans toute la seconde moitié du film, on le verra bouleversé par l’application à son propre esprit des théories qu’il construit.
Ce qui se dessine tout au long du film, c’est donc un Freud tiraillé entre le doute, les craintes, et la nécessité de tenir ferme face aux huées des tenants d’une médecine conservatrice. Pour montrer cela, Montgomery Clift, dans son avant-dernier rôle au cinéma et pour sa seconde collaboration avec John Huston après Les Misfits, s’impose comme l’acteur idéal, tout en fragilité. L’ensemble, complété par la superbe musique de Jerry Goldsmith, constitue un grand film.

Compléments de programme
Freud, passions secrètes étant un film injustement méconnu de John Huston, cette édition est la bienvenue. D’autant plus que le film s’accompagne de plusieurs compléments de programme qui permettent de mieux appréhender la qualité du travail de Huston, de bien cerner la collaboration entre le cinéaste et le philosophe Jean-Paul Sartre, qui est à l’origine du scénario, et de mieux apprécier l’intelligence de cette œuvre.
L’édition mediabook de Rimini est ainsi constituée du Blu-ray, de deux DVD et d’un livret de 80 pages intitulé Histoire d’un film sous influence(s). Marc Godin, critique et historien du cinéma, y revient sur la genèse du film, l’écriture de son scénario, le travail commun de Huston et Sartre (même si le nom du philosophe n’apparaît pas au générique), le choix de Montgomery Clift, etc.
Sur le DVD consacré aux bonus, on peut trouver quatre compléments de programme.
Le premier, qui est aussi le plus long (36 minutes), intitulé Masterclass de John Huston, est en fait un long extrait d’une interview donnée par le réalisateur au British Film Institute en 1981. Le dispositif est pour le moins sobre, puisque la bande son défile sur un fond noir, mais le propos est des plus intéressants . Que l’on soit clair : cette interview n’est pas consacrée uniquement au film Freud, passions secrètes : ici, Huston raconte sa carrière, comment il est venu au cinéma, pourquoi il est passé à la réalisation, etc. Il s’attarde longuement sur Le Faucon Maltais, bien évidemment, mais il évoque aussi les raisons de son éloignement de Hollywood, entre autres. Ce n’est que dans les dix dernières minutes du document qu’il parle de Freud, passions secrètes : le réalisateur évoque son travail avec Sartre, les difficultés rencontrées avec un Monty Clift fortement diminué par la maladie, etc.
Le second complément de programme, intitulé Freud, les yeux grand ouverts, consiste en l’analyse d’une séquence du film, analyse opérée par Bernard Benoliel, critique de cinéma travaillant à la Cinémathèque française.
Les deux derniers compléments sont deux larges extraits d’un entretien avec la psychanalyste Marie-Laure Susini, entretien qui figurait déjà dans une précédente édition DVD du film. La psychanalyste y revient sur l’audace et l’intelligence d’un cinéaste qui avait tout compris à la psychanalyse, mais aussi sur l’angoisse qui surgit dans certaines scènes, sur la qualité de reconstitution des rêves, etc.
En bref, les bonus montrent tous à quel point le film fut compliqué à faire, mais que le résultat est une grande réussite. Un grand film à redécouvrir.

Caractéristiques du Blu-ray
Durée du film : 140 minutes
Images : 1920×1080 1.85 : 1
Format 16/9
Son Anglais dual mono DTS
Sous-titres français

Caractéristiques du DVD
Durée du film : 135 minutes
Images 1.85 : 1
Format 16/9 compatible 4/3
Son Anglais dual mono Dolby
Sous-titres français

Compléments de programme :
_ Masterclass de John Huston, 36 minutes
_ Freud, les yeux grand ouverts, 16 minutes
_ Freud, le film oublié, 17 minutes
_ Secrets d’adaptation, 11 minutes
_ Histoire d’un film sous influence(s), livret de 80 pages

Freud, passions secrètes : bande annonce

 

Festival

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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