La Maison : sexe sans passion

La malédiction des adaptations frappe une nouvelle fois… D’un roman riche et personnel, la réalisatrice Anissa Bonnefront livre avec La Maison un film ô combien édulcoré. Préférant s’attarder sur des scènes très crues plutôt qu’aux divers personnages que le film est censé mettre en avant.

Synopsis de La Maison À Berlin suite à une déception amoureuse et en panne d’inspiration, Emma décide de se faire engager comme prostituée dans une maison close. Si le but est a priori d’entrer dans le milieu pour en faire le sujet de son troisième livre, la jeune auteure va très vite se prêter au jeu et laisser court à ses envies, au grand dam de ses proches…

Ce n’est plus un secret pour personne : adapter en film un livre n’est pas chose des plus aisées. La majeure partie du temps, le résultat obtenu est principalement une œuvre reprise en surface au détriment de la profondeur. Sans compter les différents codes propres à la littérature qui ne sont pas forcément simples à reprendre via le langage cinématographique. Une généralité pour commencer cette critique qui annonce d’emblée la couleur : La Maison fait partie de ses longs-métrages qui tentent de se réapproprier le titre originel sans parvenir à retranscrire l’essence même de celui-ci. Ce qui lui donnait tout son charme. Pour ceux qui l’ignorent, nous parlons d’un ouvrage de 2019 qui avait eu un franc succès critique auprès des médias et des lecteurs. Sans compter quelques récompenses à son palmarès lors de divers concours et prix attribués. Son passage sur grand écran était donc inévitable, et le résultat également…

Pour bien comprendre ce propos, il faut d’abord savoir de quoi il est exactement question. La Maison est une autofiction de l’auteure Emma Becker, qui y racontait son parcours en tant que travailleuse du sexe indépendante à Berlin – une activité légale en Allemagne depuis 2002. Une période durant laquelle la romancière a pu dresser bien des portraits. Que ce soit des collègues qu’elle fréquentait ou bien des clients qu’elle devait « prendre en charge ». Et puis, nous parlons d’une œuvre quasi autobiographique, induisant le fait que Becker a imposé à l’écrit son ressenti sur son vécu. Sa vision des choses qu’elles voulaient absolument partager. Son envie de nous faire découvrir divers personnages et situations tout en abordant diverses thématiques (les fantasmes masculins, le rapport au sexe de l’héroïne, les conditions de vie de certaines femmes…). Le tout en y instaurant une touche bien à elle, qui se traduisait par l’ajout d’une pincée d’humour et de légèreté pour sortir du cadre « enquête » de son récit. Vous l’aurez compris, La Maison se présentait telle une œuvre ô combien riche et personnelle. Que le film, malheureusement, n’aura pas su transcender.

Certes, le long-métrage d’Anissa Bonnefont se veut respectueux du récit, notamment dans sa démarche de s’éloigner des clichés sur la prostitution. En évitant le côté malsain voire dangereux de ce milieu, sans toutefois en faire l’apologie – à aucun moment l’histoire n’écarte les « dérives », comme ce client violent et aux fantasmes pédophiles. Car ici, il n’est pas question de femmes désespérées faisant le trottoir pour survivre mais de volontaire assumant leurs choix, quitte à y trouver des avantages quant à leur existence respective. Cela, le film reprend le témoignage de l’auteure à la lettre, n’ayant pas peur de choquer les spectateurs avec cette vision peu habituelle. Il se permet même quelques petites envolées méta, faisant dire à son héroïne les propos mêmes de l’auteure lors de la promotion du livre – comme « un super compromis puisque j’étais payée pour écrire mon prochain livre » (propos recueilli lors de son interview pour La Presse). Mais le travail d’adaptation semble s’arrêter là, tant le scénario de La Maison édulcore son modèle littéraire.

Car, même si le titre raconte à travers les yeux de son héroïne, à aucun moment nous ne retrouvons la personnalité de celle-ci. Nous suivons ses pérégrinations sexuelles sans réellement entrer dans sa tête, ce qui peine à captiver. Et ce malgré l’interprétation impliquée d’Ana Girardot dans le rôle principal. Mais surtout, nous assistons à un enchaînement d’ébats et de situations qui donne l’impression d’avoir un long-métrage bien plus intéressé par ces scènes assurément crues que par son propos. Ainsi, les portraits de femmes décrits plus haut dans cette critique se retrouvent au second plan, le temps de quelques répliques pour tenter de tisser des relations entre les personnages paraissant pour le coup bien artificielles. Ce qui, au passage, atténue sévèrement le jeu d’excellentes actrices qu’il n’est pourtant plus question de présenter (Rossy de Palma, Aure Atika). Non, très loin de la fascination d’ordre sociologique esquissée par l’auteure, La Maison version cinéma n’est qu’un catalogue de clients bien fadasse qui n’apporte rien à l’ensemble, si ce n’est des scènes de sexe n’ayant pas peur de montrer les choses.

Et c’est bien dommage d’arriver à un tel constat, la réalisatrice montrant par moment qu’elle avait le talent nécessaire pour retranscrire le livre à l’écran. Que ce soit en reprenant le côté malicieux de l’héroïne en montrant ses premières fois via un montage en split screen, ou bien en instaurant une ambiance hypnotique lors de la séquence de la boîte de nuit – bien qu’étant inutilement trop longue –, Anissa Bonnefont arrive à tirer son épingle du jeu et à livrer des passages réussis question sensations. Comme cette scène d’amour véritablement sensuelle, s’éloignant du manque d’amour et de passion des instants passés avec les clients. Ou encore ce viol, qui dérange fortement par son aspect frontal et brutal, cassant avec l’atmosphère convivial engendrée par l’œuvre. Rien qu’avec ces petites envolées de mise en scène, La Maison parvient à capter notre attention et de nous faire ressentir de véritables émotions lors du visionnage. Mais ce n’est clairement pas suffisant pour faire honneur au livre et à sa richesse d’écriture.

Non, comme la majorité des adaptations, La Maison est une tentative bien vaine qui risque fort de tomber dans l’oubli. Et qui pousse fortement le public à se tourner vers l’œuvre originelle afin d’en apprécier toute la subtilité et le propos. Certes, le titre mérite le coup d’œil pour y voir le potentiel non négligeable de sa réalisatrice pour de futurs projets. D’autant plus que pour les réfractaires aux blockbusters super-héroïques qui continuent de pulluler (avec actuellement Black Adam et Black Panther : Wakanda Forever), il s’agit-là d’une nouvelle occasion pour découvrir encore un peu de ce cinéma français tant décrié par l’inconscient collectif. Encore aurait-il fallu un film qui sache montrer ce qu’il avait dans le ventre.

La Maison – Bande annonce

La Maison – Fiche technique

Réalisation : Anissa Bonnefont
Scénario : Anissa Bonnefont et Diastème, d’après le livre d’Emma Becker
Interprétation : Ana Girardot (Emma / Justine), Aure Atika (Delilah), Rossy de Palma (Brigida), Gina Jimenez (Madeleine), Yannick Renier (Stéphane), Lucas Englander (Ian), Philippe Rebbot (Hermann), Nikita Bellucci (Hildie)…
Photographie : Yann Maritaud
Décors : Clarisse d’Hoffschmitd et Milosz Martyniak
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Montage : Maxime Pozzi-Garcia
Musique : Herman Dune
Producteurs : Clément Miserez et Matthieu Warter
Maisons de Production : Radar Films, Rézo Productions, Umedia, Carl Hirschmann, Stella Maris Pictures, uFund, Canal+ et OCS
Distribution (France) : Rezo Films
Durée : 90 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  16 novembre 2022
France – 2022

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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