Les Œillades 2022 : Noémie dit oui de Geneviève Albert, la poupée qui fait non

Premier long-métrage à la fois percutant et maîtrisé de la réalisatrice québécoise Geneviève Albert, Noémie dit oui ausculte l’enfer de la prostitution juvénile montréalaise à travers le regard meurtri d’une adolescente de quinze ans livrée à elle-même, qui sombre peu à peu dans une sexualité lugubre et fantasmatique. Un personnage remarquablement interprété par la jeune Kelly Depeault, révélée l’année dernière dans La Déesse des mouches à feu. 

Abandonnée par sa mère, Noémie (Kelly Depeault, bouleversante de fragilité) est une enfant placée en centre de jeunesse à Montréal. Désespérément en quête de nouveaux repères, elle fugue pour rejoindre son ancienne amie Léa (l’ambiguë Emi Chicoine) et tombe dans les griffes perverses de Zach (James-Edward Métayer), un bad boy proxénète qui devient son petit-ami. Inexpérimentée et vulnérable, la jeune fille au cœur punk accepte contre son gré de se prostituer le temps du Grand Prix de Formule 1 et entre alors dans une spirale infernale. 

Premier long-métrage de la cinéaste québécoise Geneviève Albert (Reviens-tu ce soir?, La traversée du salon) qui traite du consentement et de l’exploitation des prostituées mineures surnommées « les survivantes », Noémie dit oui surprend tant par la maîtrise de son sujet que par la pertinence de sa mise en scène.

Tournant sa caméra vers les prédateurs afin de ne jamais érotiser le corps de la proie ni glorifier le viol, la réalisatrice joue avec le hors-champ, instaure un contraste entre distance et proximité pour filmer le rapport sexuel comme une transaction répugnante, brutale, malsaine, dans l’espace hermétique et suffocant d’une chambre d’hôtel vide et glacée.

Ingénieux et subtil, le montage parallèle produit ici un violent oxymore entre le dehors – l’effervescence vrombissante de la course automobile –, et le dedans – la détresse sourde de la jeune fille qui enchaîne les passes à un rythme effréné pour pouvoir s’offrir une nouvelle vie –, tout en accentuant la rudesse du cercle vicieux qui étouffe les personnages. Pièce maîtresse de cet esthétisme de la répétition, un effrayant chapitrage permet notamment de matérialiser l’angoisse croissante de l’héroïne.

En effet, Noémie dit oui restitue avec retenue et profondeur toute la mécanique pernicieuse de l’escorting, la technique de manipulation, la rivalité qui peu à peu s’installe entre les filles sélectionnées sur catalogue numérique, ainsi que les pratiques, fantasmes et comportements humiliants de leurs clients on ne peut plus ordinaires. L’un des plus beaux plans du film montre la frêle silhouette de Noémie, enroulée dans un rideau, prise au piège du linceul opalescent de son existence éclatée qui bascule et s’assombrit comme un nuage. Un premier geste de cinéma choc et nécessaire pour sensibiliser les jeunes aux dangers d’une prostitution banalisée, porté par le cri de douleur de Kelly Depeault, à la fois sombre et lumineuse, fiévreuse et rebelle. Une réussite.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Noémie, une adolescente impétueuse de 15 ans, vit dans un centre jeunesse depuis trois ans. Lorsqu’elle perd tout espoir d’être reprise par sa mère, Noémie fugue du centre en quête de repères et de liberté. Elle va rejoindre son amie Léa, une ancienne du centre, qui l’introduit dans une bande de délinquants. Bientôt, elle tombe amoureuse du flamboyant Zach qui s’avère être un proxénète. Fin stratège aux sentiments amoureux ambigus, Zach incite Noémie à se prostituer. Récalcitrante au départ, Noémie dit oui. 

Noémie dit oui – Fiche technique

Réalisation : Geneviève Albert
Scénario : Geneviève Albert
Avec : Kelly Depeault, James-Edward Métayer, Emi Chicoine, Maxime Gibeault, Myriam Debonville, Joanie Martel…
Production : Patricia Bergeron
Photographie : Léna Mill-Reuillard
Montage : Amélie Labrèche
Costumes : Renée Sawtelle
Musique : Frannie Holder
Distributeur : Wayna Pitch
Durée : 1h56
Genre : Drame
Sortie : 26 avril 2023

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3

Festival

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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