« Le Molosse surgi du soleil » : Stephen King en instantané

Coincé entre La Part des ténèbres et Bazaar, Le Molosse surgi du soleil prend pour cadre la petite ville de Castle Rock et s’inscrit dans le sillage d’un adolescent de quinze ans, Kevin Delevan, aux prises avec un mystérieux Polaroid Soleil 660…

L’irruption progressive du fantastique dans le monde réel est un trait constitutif des romans de Stephen King. De Shining à Dôme, l’auteur américain n’a eu de cesse d’interroger les individus et les structures – psychologiques, familiales, sociétales, régaliennes – à travers une réalité contaminée par l’horreur ou le surnaturel. Le Molosse surgi du soleil ne déroge en rien à la règle : c’est à l’occasion d’un anniversaire tout ce qu’il y a de plus banal que Kevin Delevan, adolescent de quinze ans, reçoit un Polaroid Soleil 660 aussitôt lesté d’un épais voile de mystère. Et pour cause : au lieu de restituer la réalité sur les clichés qu’il développe, cet appareil photographique régurgite une suite d’instantanés tirés d’un univers parallèle. Partant, une question demeure en suspens : jusqu’à quel point ce dernier peut-il s’immiscer dans la réalité ?

De Castle Rock et ses environs, cadre familier aux lecteurs attentifs de Stephen King, nous ne percevrons que des pans marginaux : la famille Delevan, vite réduite à Kevin et son père John ; un brocanteur-usurier peu sympathique, « Pop » Merrill ; quelques « chapeliers fous » toujours prêts à dégainer leur chéquier pour goûter ne serait-ce qu’à un ersatz de paranormal. Bien que Stephen King se délecte manifestement à se jouer de ces personnages (« Pop » arnaquant John, puis cherchant à réitérer en dupant son fils, les descriptions mordantes des sœurs Pus ou de l’industriel Cedric McCarty, etc.), on n’atteint jamais ni la profondeur psychologique ni le relief de caractère affichés dans les chefs-d’œuvre du maître de l’horreur. Il faudra se faire une raison : cette histoire restera mineure et confidentielle dans une bibliographie comprenant des dizaines de romans marquants, tant pour leurs qualités intrinsèques que pour leur impact sur la culture populaire.

Le reste relève d’une recette aussi célèbre qu’inimitable. Stephen King embarque ses lecteurs dans un récit où le doute et la paranoïa grandissent en même temps que les zones d’ombre s’opacifient. Kevin, John et « Pop », dont les liens semblent sans cesse réinterrogés, essaient à trois de percer le mystère et de combattre une menace aussi diffuse qu’inquiétante. La progression de l’intrigue a beau être convenue, on ne décroche que rarement, tant le sens de la narration de Stephen King demeure efficace et à hauteur d’homme. Ce « molosse » hantant des photographies de Polaroid n’est peut-être pas le monstre le plus réussi d’un univers littéraire particulièrement fécond, mais il permet toutefois de verbaliser le pouvoir de l’image et les interactions entre l’imaginaire et le réel. C’est déjà appréciable pour ce qui ne constituait au départ que la moitié du recueil Minuit 4.

Le Molosse surgi du soleil, Stephen King
Albin Michel, juin 2020, 320 pages

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3

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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