Retour sur quelques parutions récentes : les seconds tomes de La Vérité nue et Demain, ainsi que l’album Nota Bene consacré à « La Mythologie grecque ».
La Vérité nue (tome 2). La collection « Pataquès » des éditions Delcourt a pris l’habitude de satiriser nos sociétés modernes, de monter en épingle ses incongruités, de forcer le trait jusqu’à la rupture de mine. En cela, le second tome de La Vérité nue s’inscrit pleinement dans les pas de Métro Boulot Boulot ou Vivons décomplexés. Le scénariste et dessinateur James se moque du wokisme à travers une écologiste louant un bus plutôt qu’un SUV afin de privilégier les transports en commun. Il met en scène un plateau télévisé devenu bien trop familier, où un coiffeur est invité à s’exprimer sur la pandémie de Covid-19 avant qu’un épidémiologiste ne fasse de même… mais sur le retour à la mode de la coupe mulet. Ailleurs, c’est un essayiste publiant un ouvrage sur la décroissance et espérant paradoxalement en vendre le moins d’exemplaires possible, le burn-out parental savamment décliné en quelques vignettes, la novlangue inclusive et non discriminante tournée en ridicule, une redéfinition des vacances modernes, où l’ordinateur portable remplace les ballons de plage. Cette vérité mise à nu, c’est celle de nos paradoxes, parfois grotesques, de nos mœurs, souvent corsetées, le tout traduit sur des planches uniques et autonomes. Une vérité qui se consomme d’une traite, le sourire aux lèvres, les animaux anthropomorphes charriant nos habitudes et modes de vie, familiaux comme professionnels, avec une vraie science du comique. Taquin, volontiers cynique, James s’illustre aussi en mettant en scène nos multiples vulnérabilités – par exemple par le biais d’un personnage pathétique, déposant une plainte contre la vie auprès de la police, au motif de « violence psychologique ».
La Vérité nue (tome 2), James Delcourt/Pataquès, octobre 2022, 104 pages
Demain (T.02). Le second acte de Demain paraît aux éditions Delcourt. Léo, Rodolphe et Louis Alloing continuent d’alterner entre deux trames narratives aux liens encore lâches. La première nous plonge dans un avenir dystopique, où la loi semble suspendue et le désastre écologique, matérialisé par les déjections de plastique que des vers géants abandonnent à la surface des mers. Fleur, en connexion télépathique avec Joe, un adolescent appartenant à une réalité alternative, est enlevée par des trafiquants mais sauvée, au terme d’une séquence nerveuse, par Kirk, qui voit en elle une substitution de sa sœur disparue. Dans son monde, les pollutions aquatiques forment des îlots de déchets sur lesquels des naufragés vivotent dans une extrême précarité. Dans celui de Joe, il est plutôt question d’un passage clandestin vers une terre mystérieuse, qui n’apparaît au jeune homme qu’après un jeu de piste aux airs de théorie du complot, pour reprendre les termes du professeur de sociologie auprès duquel lui et ses amis prennent conseil. Pirates, villes flottantes, murs gigantesques scindant l’horizon en deux, l’univers de Demain est à la fois riche et opaque, de ses détails comme de ses zones d’ombre. On pourra peut-être lui reprocher un manque de personnalité, surtout sur le plan graphique, mais rien qui soit de nature à gâcher le plaisir de lecture.
Demain (T.02), Léo, Rodolphe et Louis Alloing Delcourt, novembre 2022, 48 pages
Nota Bene : La Mythologie grecque. Le vidéaste Benjamin Brillaud s’associe à Mathieu Mariolle et Phil Castaza à l’occasion d’un nouvel album d’éducation historique. Dans une démarche similaire à celle poursuivie sur sa chaîne YouTube, il s’attache à vulgariser des faits mythologiques en usant d’un médium moderne, ici la bande dessinée, et en insufflant aux récits démystifiés ce qu’il faut d’humour et de didactisme pour que les informations circulent avec efficacité et légèreté. S’il est difficile de livrer tous les secrets de Gaia, Zeus, Héraclès ou Persée en une cinquantaine de planches, les trois auteurs parviennent à un compromis des plus satisfaisants : ils mènent le lecteur de la genèse de la Terre, avec Gaia et Eros, jusqu’aux Titans et Géants, puis s’attachent à décrire les pérégrinations de Cronos, Zeus, Jason, Hercules, Prométhée, Pandore ou Talos. En chemin, on découvre le mont Olympe, les Enfers selon Virgile, les Champs Élysées, on revient sur les épisodes de la Titanomachie et de la Gigantomachie, on lève le voile sur les offrandes, sacrifices ou cérémonies (telles que les Jeux olympiques) dédiés aux divinités… Si Zeus et Héraclès occupent une place de choix dans l’album, on peut saluer l’effort de synthèse entrepris par Benjamin Brillaud et le scénariste Mathieu Mariolle. Car rien, des terribles supplices infligés par les Dieux aux grandes figures mythologiques (le Cerbère, le Centaure, Typhon…), n’est écarté de ce condensé des grands récits grecs, restitués dans des planches peu avares en clins d’œil.
Nota Bene : La Mythologie grecque, Mathieu Mariolle, Benjamin Brillaud et Phil Castaza Soleil, novembre 2022, 56 pages
Le cinéma est vecteur d’émotions parmi lesquelles la peur peut sembler être le vilain petit canard. En effet, la peur est à première vue, tout comme la mélancolie, quelque chose que nous devrions craindre plutôt que rechercher. Et pourtant, le public souhaite se faire peur, en comptant sur de braves petites âmes pour lui offrir des frissons de terreur. C’est là toute l’ambiguïté du cinéma d’horreur, mais c’est aussi là que réside tout son génie. Génie qui, comme nous allons le voir, est aujourd’hui mis à mal par une industrie préférant la facilité à l’art d’envoûter son spectateur.
L’horreur, un genre historique
Si le genre de l’horreur est souvent associé aux Américains du fait qu’ils soient probablement les plus productifs en la matière, sa création est pourtant reconnue à George Méliès et son Manoir du diable de 1896. Le film, composé de plusieurs effets spéciaux novateurs comme la disparition, fascine et amènera à l’explosion du genre en Europe avant que n’arrive le son et que les Américains, avec leur argent mais aussi leur langue plus courante que le suédois (désolé La Sorcellerie à travers les âges), ne viennent révolutionner le genre dans les années 30.
S’en suit une évolution de l’horreur, à travers le monde et jusqu’à nos jours, où se distinguent dans le ciel rouge de Dracula deux tendances. Le cinéma d’horreur grand public, entraîné par le géant américain, qui a vu son aspect artistique délaissé au profit d’un frisson de peur « volé » au spectateur, en le prenant par surprise par l’utilisation du célèbre jumpscare et de sa sous-catégorie le screamer. Est-ce que cela signifie que les milliards de slashers dans les années 70 et 80 étaient meilleurs ? Vendredi 13 et Alice, douce Alice peuvent témoigner que non. Est-ce que tous les gros succès horrifiques suivent la simple recette du jumpscare ? Pas forcément. La Cabane dans les bois, pourtant produit par Lionsgate, a su être une bonne surprise. Le film semble cependant passer pour une exception.
La seconde tendance est récente et apparaît comme un renouveau du genre, avec des auteurs inspirés, souhaitant offrir quelque chose de neuf. Et même si le résultat n’est pas toujours parfait, l’effort est là. Mais commençons d’abord par ce qui ne va pas, avec tout d’abord le retour en force du slasher entre la fin des années 90 et le début des années 2000, qu’il est important de présenter afin d’expliquer le cinéma d’horreur actuel.
Différent mais la même chose
Si le cinéma d’horreur américain connaît une certaine accalmie après que le public se soit lassé de la recette du tueur en série chassant des ados pleins d’hormones, un film redonne de la vigueur à l’industrie : Scream. C’est la même chose, sauf que les films d’horreur existent dans la diégèse et donc que les protagonistes, comme les tueurs, connaissent les codes du genre, donnant ainsi lieu à des situations plus réalistes et évitant les clichés de l’époque Freddy et Jason. De plus, le tueur n’est plus un surhomme qui survit à l’explosion d’un hôpital (coucou Halloween 2) mais bien un être humain, avec ses raisons d’agir. Enfin ça, c’est sur le papier, parce que les enfants du film de Wes Craven ressembleront plus à du Scooby-Doo gore qu’à autre chose. Donc le public se lasse, encore. Il redemande du fantastique, et d’autres clichés à poncer jusqu’à la moelle. Et une personne viendra changer les choses.
Le phénomène James Wan
Repéré après le succès planétaire de son sympathique et original Saw, le jeune cinéaste enchaîne avec cette fois des budgets plus importants et une qualité qui suivra le chemin inverse, avec d’abord la saga Insidious puis la création de l’univers des dossiers Warren, dont l’effroyable Conjuring se veut le porte-étendard. Son savoir-faire sera repris et copié jusqu’à l’overdose : Faire du bruit sans chercher à faire des bons films ; le but n’est pas l’art, simplement de faire frissonner le jeune public sans trop d’efforts et avec un retour sur investissement optimisé. C’est « presque » du cinéma d’usine sans âme. Presque, car si les scénarios ne brillent généralement pas par leur originalité, tous les réalisateurs ne sont pas des yes man et certains sont portés par l’envie de bien faire et de mener à bien le film qu’ils ont pour la plupart écrit. Ce malgré des conditions inadéquates dans des projets surcontrôlés pour répondre à la demande générale.
Le cas de Brightburn est intéressant et symptomatique de ce qui ne va pas dans ce système. Le film raconte l’histoire d’un Superman qui aurait mal tourné et devait lancer le projet de la Warner d’offrir des films horrifiques à partir de ses films grand-publics, avec notamment le film La Fosse. Ce dernier aurait dû apporter une histoire de monstres sous-marins dans l’univers d’Aquaman, et être réalisé par James Wan, comme Aquaman. Ce projet mourut cependant dans l’œuf avec le succès très mitigé de Brightburn qui disposait pourtant d’atouts marketing avec James Gunn à la production et ses frères Brian et Mark à l’écriture. Et si certaines idées du film sont bonnes, notamment le rapport de l’enfant psychopathe à la sexualité qui est très perturbant, l’horreur se résumera à faire du bruit ou faire apparaître brusquement le gamin volant, malgré encore une fois de vraies bonnes choses aussi bien visuelles que narratives.
Pour ce qui est de produire ce genre de film, Blumhouse est le grand champion du genre en étant responsable des Insidious, American Nightmare, Ouija, Action ou Vérité ou encore des suites de Paranormal Activity.
Et pourtant…
Et pourtant Blumhouse a aussi produitGet Out. Il s’agit cependant d’un exemple à part dans la production Blumhouse, Jordan Peele ayant bénéficié d’une notoriété antérieure lui garantissant une certaine autonomie. De plus, il passera à l’autoproduction pour ses longs-métrages suivants, peut-être car Jason Blum, directeur de Blumhouse, souhaitait faire de Get Out une franchise comme une autre de son studio.
Le projet ici est de faire monter la tension et créer une ambiance au lieu de se reposer sur la facilité permise par la trahison du spectateur qu’est le jumpscare. Cela rend la peur ressentie inhérente au visionnage dans sa durée, comme par exemple la scène du « tall man » dans It Follows de David Robert Mitchell. Elle n’est pas effrayante si elle est vue en dehors du film mais elle se combine parfaitement durant le visionnage à la panique du personnage principal, persuadé que quelque chose va arriver. Même chose avec Hérédité où Ari Aster réussit à créer la peur en utilisant non pas le bruit, mais le silence qui devient dès lors assourdissant.
C’est ici l’occasion d’opposer le « style Blumhouse » aux expériences horrifiques que proposent des sociétés plus modestes comme A24, qui apportent un vent frais sur un genre peinant à offrir quelque chose de neuf depuis un certain temps. A24 est devenu producteur de films en 2016, en plus d’être un distributeur. Le succès est immédiat et la société produit de jeunes cinéastes qui s’imposeront rapidement, comme Ari Aster justement. A24 produira aussi des films européens, comme le surprenant Lamb de Valdimar Jóhannsson.
Car heureusement, il n’y a pas que les États-Unis pour produire de l’horreur. Pour ce qui est du reste du monde, ce sont souvent les plus gros succès ou les films ayant brillés en festival qui passent les frontières, à l’image de Martyrs de Pascal Laugier ou des films de Julia Ducournau. En Europe, certains pays ressortent plus que d’autres, comme l’Espagne avec du très bon (Les Autres, La piel que habito) et du honteux (les suites de Rec ou 28 semaines plus tard). Ironiquement, nous retrouvons les pays scandinaves un siècle après La Sorcellerie à travers les âges, avec notamment le culte Morse ou le récent The Innocents. La frontière de la langue ne semble plus être aussi importante de nos jours, permettant même aux américains de voir des films européens, et d’en faire des remakes moyens.
La résistance asiatique
Mais même si l’Europe voit émerger de nouveaux auteurs, avec d’ailleurs de plus en plus de femmes dans un genre très masculin, le continent qui brille le plus dans l’horreur au XXIème siècle reste l’Asie, dont les multiples cultures inspirent des histoires inédites au monde occidental. Il est impossible de faire l’impasse sur le cinéma japonais avec ses histoires de fantômes et son jusqu’au-boutisme assumé et présent depuis déjà bien longtemps, comme en témoigne la « mode » des films de viols dans les années 70. Le Japon offre donc dans les années 2000 des films déjà culte qui marquent et auquel s’ajoutera à l’époque une quasi-méconnaissance de la culture nippone, rendant le résultat terrifiant. Nakata, Miike, Shimizu et Kiyoshi Kurosawa pour ne citer que les auteurs les plus connus. Et même si le cinéma d’horreur japonais actuel ne possède plus la même envergure qu’il y a 20 ans, son influence a permis un nouvel élan de créativité en Asie mais aussi en Occident, pouvant même expliquer le regain d’attrait du public occidental pour le spiritisme et les démons en tout genre (en espérant bien sûr que cela ne soit pas du fait de Paranormal Activity).
Enfin, la Corée du Sud est probablement l’exemple hors États-Unis actuel le plus connu en termes d’horreur avec en premier le Dernier train pour Busan que le monde entier a vu, en exagérant un peu, et dont la suite Peninsula est affreuse. L’œuvre de Boon Joon-ho est aussi quelque chose de connu du public occidental, désormais féru des cultures d’Asie du Sud-Est. Le choc des cultures laisse donc place à de la curiosité. Il est d’ailleurs impressionnant de voir la part que représente l’horreur dans l’émergence du cinéma coréen. Il s’explique toutefois par le désir du public local de cinéma de genre afin de s’évader de la période d’après-guerre ainsi que par des plans de financement émis par le gouvernement coréen afin de soutenir son cinéma et ses jeunes réalisateurs. La Corée du Sud s’affiche donc comme l’un des meilleurs fournisseurs d’horreur à l’avenir, tant ses traumatismes à exploiter n’égalent que ses innombrables talents pour le faire.
Alors c’est quoi le problème ?
Même si le succès des films européens et asiatiques se veut croissant, ils ne représentent pas encore une grande partie de la consommation du grand public, ce qui peut s’expliquer par son contenu et les attentes des spectateurs. L’horreur dispose d’un public généralement jeune qui peut simplement chercher à se faire peur, sans vouloir regarder un film qui nécessite une attention particulière. C’est un genre à l’étiquette « pop-corn » dont l’histoire importe en général peu tant que les films proposés offrent ce que le public veut : passer un moment seul ou à plusieurs sans avoir forcément besoin de s’investir pour obtenir le frisson.
De plus, cela n’empêche pas une innovation et une recherche artistique de la part de certains auteurs afin de parler à un public, peut-être plus restreint, mais qui s’attend à quelque chose de différent que les mêmes histoires cousues de fil blanc à la Blumhouse ou New Line Cinema. Ce genre de studios offre simplement à une grande partie des spectateurs ce qu’ils demandent, car si les avis en ligne ne sont généralement pas incroyables, le succès de leur production démontre une certaine compréhension de ce qui marche. C’est la logique d’Aristote qui veut que ce soit la masse populaire qui décide de ce qui est vrai. Le grand public décide donc de ce qui est bon pour lui, car le client a toujours raison. Cela n’empêche que chacun peut regarder ce qu’il veut en s’arrêtant aux grandes productions, ou en décidant de chercher plus loin quelque chose qui lui correspond plus.
La Prisonnière du désert est sûrement l’un des westerns (hors ceux de Leone) les plus connus, tant son influence et sa force l’ont rendu iconique. Un western en couleur au milieu des années 50 comme Johnny Guitare, mais cela demeure le seul lien entre les deux films. Car ici les couleurs ne viennent pas chanter la beauté de Joan Crawford, mais bien contraster avec violence et cruauté l’un des films les plus sombres de John Ford.
Synopsis : Ethan, ancien soldat confédéré, rentre chez son frère et sa famille trois ans après la fin de la Guerre de Sécession. Peu de temps après son retour, et alors qu’il n’est pas sur place, des Indiens comanches attaquent la famille de son frère, tuant les parents et leur fils, et enlevant leurs deux filles, Lucy et Debbie. Ethan part donc à la recherche de ses nièces, accompagné du fils adoptif de la famille, Martin, possédant du sang cherokee.
La fin d’une ère
C’est amusant de voir combien de fois le genre du western est « mort ». Avec La Prisonnière du désert, c’est l’image du cow-boy comme héros sans reproches qui est enterré. L’Homme qui tua Liberty Valance et Coups de feu dans la Sierra viendront quant à eux enterrer, littéralement cette fois-ci, les acteurs qui ont fait la légende du genre, afin en quelque sorte de tirer le rideau d’une époque révolue. Mais vinrent ensuite les fameux « westerns spaghettis » qui ressuscitèrent pour un temps cette figure du héros inflexible et inspirant, avant que des films comme John McCabe ou Little Big Man ne décident de refermer le livre du Grand Ouest comme épopée magnifique et sans bavures. En y ajoutant, non pas de la nostalgie, mais du réalisme sur une époque pas si luxuriante.
Revenons ainsi à La Prisonnière du désert, et plus particulièrement à son refus de manichéisme. Si la représentation des Indiens pose pour certains problème, comme nous le verrons par la suite, celle des Blancs n’a pas non plus pour but de les montrer exemplaire. John Wayne quitte ici son rôle habituel de John Wayne, sympathique et serviable, pour jouer Ethan, un cowboy violent et raciste semblant inadapté au monde qui l’entoure.
Le racisme
John Wayne n’a jamais caché son ressenti envers les Amérindiens, ces derniers ayant selon lui mérité leur massacre car ils auraient refusé de partager leurs terres, devenant des menaces. Les noirs non plus n’étaient pas à son goût car « pas formés au point de pouvoir exercer des responsabilités ». Et puis que dire de son analyse de Midnight Cowboys, parlant d’amour « sain » que Dieu à donner en comparaison à l’histoire de deux « fags ». Avec un tel acteur principal, et l’attitude guerrière des Indiens dans le film, la question du racisme peut se poser.
Subsiste ainsi une ambiguïté sur le caractère raciste du film de John Ford. Il n’est pas ici question de justifier une forme de haine, quelle qu’elle soit, simplement de soulever une interrogation. Dans le film, les Indiens enlèvent des enfants pour les élever, des femmes pour les épouser, et tuent les hommes. L’histoire racontée dans le film est d’ailleurs inspirée d’une histoire vraie ayant eu lieu en 1836 au Texas.
Ces comportements peuvent être retrouvés dans Little Big Man d’Arthur Penn qui a lui été réalisé avec l’aide de descendants des nations Cheyenne et Stoney. Le film est même considéré comme un tournant dans le western, présentant (enfin) les Indiens comme victimes de la conquête de l’Ouest et non comme des sauvages dont il faudrait absolument se débarrasser.
Il n’empêche que les comportements cités plus haut sont nuancés dans Little Big Man par une représentation plus légère, à l’image du moment où Jack retrouve sa femme enlevée devenue épouse indienne. Le film de Ford paraît de son côté idéologique avec cette ferme sans bétail représentant l’Amérique blanche lâchement attaquée par les « primates à la peau rouge » (pour imager). Ici, contrairement à Little Big Man, les Indiens sont uniquement montrés comme agressifs ou idiots. Le pire reste la scène des femmes blanches récupérées par l’armée dans les camps indiens : si un enlèvement est évidemment une expérience traumatisante, le jeu horrible des actrices se veut être la preuve d’un véritable lavage de cerveau, ce que confirme Ethan : « They ain’t white anymore, they’re Comanches ».
Ce serait donc la représentation des Indiens qui poserait problème, et non leurs pratiques. Ils apparaissent ainsi comme une menace pour le bien-être de l’homme blanc, représentation qui se fera dès lors plus rare dans le paysage cinématographique, du fait d’un début de prise de conscience générale sur l’horreur qu’ont vécue les indigènes. Les Indiens commenceront même à arrêter d’être joués par des Blancs avec du fond de teint.
L’approche de la question par John Ford est néanmoins très différente de ce qui sera perçu par la suite, avec une opinion à contre-courant de ce que le public veut, c’est-à-dire voir des Indiens se faire tuer. Ford croit au contraire en la dignité et au respect de la culture du peuple amérindien, en montrant ses pratiques et en dénonçant même le massacre de camps indiens pacifiques par les soldats. choses qui auraient pu changer les mentalités de l’époque plus rapidement, sans avoir à attendre 20 ans de plus.
Le film ne serait donc pas raciste, de par son anti-héros loin d’être irréprochable et tout aussi loin de l’image du cow-boy de l’époque, auxquels s’ajoute la véritable envie de bien faire de Ford, confronté à un public qui n’aurait sûrement pas été prêt.
Un désert sauce chef-d’œuvre
Et quand bien même le film serait aujourd’hui considéré par certains comme problématique, en quoi cela empêcherait-il La Prisonnière du désert d’être considéré comme un chef-d’œuvre absolu, tant sa forme exulte et brille de mille feux ?
La réalisation retranscrit parfaitement ce désert qui emprisonne nos deux chercheurs, avec des plans sublimes dont celui que l’on garde forcément en tête à la fin du visionnage, à savoir John Wayne dans cet encadrement de porte, face à l’immensité du désert qui représente son avenir dans ce monde qu’il ne maîtrise plus. C’est en cela que la photographie en couleur de Winton C. Hoch est formidable, car elle crée un contraste permanent entre la vie des couleurs et la mort ambiante, entre l’espoir d’Ethan de retrouver Debbie et son désir de la tuer lorsqu’il la retrouve « endoctrinée ». Ce n’est pas une aventure, c’est le requiem d’un vieil homme qui ramène sa nièce au-delà de sa haine pour les Indiens, qui permet à Martin, un sang-mêlé, de retrouver sa fiancée, et qui doit désormais laisser le monde à ceux qui sauront y être heureux. Une sorte de « No Country for Old Men » mais dont l’horizon se veut radieux.
Enfin, que dire de John Wayne, ici loin de sa figure du gentil cowboy un peu macho et alcoolique mais qui ne veut que le bien de son prochain. Non, la figure est ici sombre et froide, parfaitement incarnée par Ethan prêt à tuer sa nièce car elle n’est selon lui plus assez blanche. Au-delà d’une crainte du métissage, c’est aussi le crépuscule d’une époque, celle du cow-boy héros face à une horde d’Indiens sanguinaires. Certaines mauvaises langues diraient que le rôle était taillé sur mesure, d’autres reconnaîtront qu’il s’agit de la meilleure performance d’acteur de « The Duke » qui trouve ici un rôle complexe, lui permettant de montrer son talent tragique. Salaud, on t’aime.
La Prisonnière du désert – Bande-annonce :
La Prisonnière du désert – Fiche technique :
Réalisation : John Ford
Scénario : Frank S. Nugent (d’après le roman d’Alan Le May)
Photographie : Winton C. Hoch
Genre : western
Casting : John Wayne, Natalie Wood, Jeffrey Hunter
Pays d’origine : Etats-Unis
Durée : 118 minutes
Année de sortie : 1956
Après une escale en France avec La Vérité, c’est en Corée du Sud que l’on retrouve l’immense Hirokazu Kore-eda avec Les Bonnes étoiles. Présenté à Cannes cette année, et auréolé du prix d’interprétation masculine pour le non moins immense Song Kang-Ho, le film prolonge les obsessions du cinéaste en s’appuyant sur des faits de société. En résulte une énième perle dans l’une des plus belles filmographies contemporaines.
Face à l’abandon, la fuite
Depuis plusieurs années en Corée du Sud, les nouveau-nés peuvent être déposés dans des “boîtes à bébé”. Ce dispositif a été mis en place afin de garantir la sécurité des enfants abandonnés, qui sont par la suite recueillis. Kore-eda aborde ainsi ses thématiques habituelles, mais en dépassant les frontières nippones. En installant sa caméra en Corée du Sud, il aborde frontalement une des grandes problématiques sociétales du pays, comme il l’aurait fait dans son Japon natal. On assiste donc à un prolongement de ses réflexions autour de la famille, de l’enfance et des laissés-pour-compte. Encore une preuve de l’universalité de son propos.
Le récit démarre sur le personnage de So-young, jeune mère déposant son enfant devant une boîte à bébé. Sang-hyeon et Dong soo (Gang Dong-won), deux hommes trafiquants d’enfants, vont alors recueillir le nourrisson dans le but de le vendre à des familles. Néanmoins, c’est sans compter sur l’inspectrice Soo-jin (Bae Doona) et sa collègue, qui observent la situation afin d’arrêter les deux hommes. Mais la situation devient encore plus complexe lorsque la jeune mère revient vers son enfant. Et tous ces personnages embarquent alors dans un road trip et la quête des parents (et acheteurs) idéaux.
Malgré tout, ce voyage n’est en réalité qu’une simple façade pour tous les personnages. Ici, il est plus question d’une évasion, d’une fuite de la douloureuse réalité. Ce nouveau-né représente en quelque sorte une opportunité de renouveau pour chacun des protagonistes, aux fêlures flagrantes. A l’instar des précédents films du cinéaste, ce sont des personnages rejetés que l’on suit. Au fil du long-métrage, les personnages se dévoilent petit à petit. De ce fait, en laissant progressivement apparaître leur vulnérabilité, on apprend à les apprécier malgré leurs zones d’ombre.
Tout en se révélant progressivement au spectateur, les protagonistes s’apprivoisent entre eux à travers des scènes du quotidien, comme seul Kore-eda sait les produire. Progressivement, une vraie famille recomposée se construit. Cet élément est cher au cinéaste, qui n’a jamais cessé d’explorer la frontière étroite entre la famille de sang et celle du cœur. Dans Tel père, Tel fils, c’est par l’adoption qu’un enfant trouve sa famille. Et dans Une Affaire de Famille, c’est une famille recomposée qui va garder une enfant maltraitée. Malgré l’évidente ressemblance, le voyage du film et le dépaysement du territoire sud-coréen permettent au film de dépasser le simple résumé de la carrière du cinéaste.
Douce-amertume
Comme à chaque incursion au sein de l’univers du cinéaste, une douce mélancolie accompagne l’ensemble du récit. Chacun des personnages est écrit avec une extrême bienveillance. Leurs travers sont rapidement dévoilés, mais pourtant aucun jugement n’est porté à leur encontre et le film évite l’écueil de diaboliser ses personnages. La jeune mère abandonne son enfant, mais néanmoins la finesse d’écriture de Kore-eda la rend très touchante. L’ambiguïté de son action est contrebalancée par les révélations progressives sur son expérience de vie. Ainsi, on compatit avec elle. Même l’inspectrice, qui représente la loi, apprend à comprendre les personnages qu’elle traque tout le long du film.
Par un subtil mélange des genres, le récit ne devient jamais trop lourd, ni ne tombe dans le pathos. Les douleurs du passé sont atténuées par des moments d’humour réjouissants. On pense notamment aux sourcils du nourrisson, source de nombreux débats. Au cours du film, un jeune orphelin en vient à se rajouter à la bande. Cette inclusion donne un souffle nouveau au film. Il se dégage de ce jeune garçon une légèreté, une innocence propre à l’enfance. Le cinéaste montre une nouvelle fois une grande maîtrise lorsqu’il s’agit de diriger les acteurs enfants.
Malgré ces touches de légèretés, les personnages restent conscients du sort qui les attend. En s’engageant dans ce long voyage, aucun retour en arrière n’est possible. Pour les trafiquants, la prison est la seule issue. Et quant à la mère, elle est prisonnière des actions qui l’ont entraînée à abandonner son enfant. Le plus cruel reste le sort du jeune garçon, qui s’est rajouté à ce voyage dans le simple but de se faire adopter. Malheureusement pour lui, on ne cesse de lui répéter qu’il est trop tard pour lui, et que son futur se dessinera sans l’amour de parents.
Les Bonnes étoiles est une belle réflexion autour de la culpabilité de l’abandon d’un enfant et la responsabilité des parents. Hirokazu Kore-eda semble avoir apprivoisé l’atmosphère sud-coréenne tant il fait une nouvelle fois preuve d’une grande maîtrise. Ainsi, il brosse le portrait de personnages fragiles mais braves. Et ce regard bienveillant culmine dans le final du film. Au fil des séquences, un torrent d’émotion se déploie. La séquence du manège est le théâtre d’un dialogue déchirant. Chaque mot, chaque petit mouvement, telle cette main couvrant le visage d’une mère rongée par la culpabilité, catalyse les émotions d’un film à la magnifique fragilité.
Les Bonnes étoiles : bande-annonce
Les Bonnes étoiles : fiche technique
Titre original : Beurokeo
Réalisation et Scénario : Hirokazu Kore-eda
Interprétation : Song Kang-ho (Sang-hyeon), Bae Doona (Soo-jin), Gang Dong-won (Dong-soo), IU (So-young)
Film culte des années 90, réalisé par Djibril Diop Mambety, Hyènes est une œuvre incontournable du cinéma africain. Avec son scénario racontant la vengeance d’une vieille dame de retour à Colobane, petit village du Sénégal, le film s’apparente à une fable satirique qui reprendrait les codes du western. Sauvé et miraculeusement restauré à l’initiative de son producteur, Pierre-Alain Meier, Hyènes est à redécouvrir. La réédition récente en DVD/Blu-ray en offre une belle occasion.
Ça commence comme un western
On retrouve dans Hyènes plusieurs motifs inspirés du western. Dès la première scène, les villageois, visiblement misérables, se regroupent à l’épicerie-café du sympathique Draman. Une sorte de saloon où chacun vient profiter de la générosité du bistrotier. Le vieux Draman n’est en effet pas très regardant sur les crédits au grand dam de sa tchipeuse d’épouse. Le calme qui règne à Colobane ne va pourtant pas durer. Car Lingueré Ramatou, disparue depuis une éternité, est de retour. Celui qu’elle vient chercher pour se venger n’est autre que Draman, qui trente ans plus tôt l’a trahie et répudiée. Si l’arrivée en train de Ramatou est comme un clin d’œil à Il était une fois dans l’Ouest, l’errance de Draman à la recherche d’hypothétiques soutiens rappelle Gary Cooper dans Le Train sifflera trois fois. La maîtrise du cadre et une excellente B.O. confortent également cette impression d’être dans un western.
Ça continue comme une fable
Le scénario reprend l’arc narratif de La Visite de la vieille dame de Dürenmatt. Comme dans cette pièce, Hyènes met en accusation le pouvoir de l’argent et la cupidité des hommes. Car la vieille femme revenue dans son village est richissime, plus riche que «la Banque mondiale». Une chance inespérée pour les villageois, surtout quand la vieille annonce qu’elle va arroser la communauté de ses milliards. Seul hic, elle réclame en retour la tête du plus populaire des habitants. Les notables comme les villageois ont beau s’indigner d’une telle demande, la tentation va peu à peu exercer son pouvoir de nuisance. Avec la manne financière ce sont toutes sortes d’équipements électro-ménagers, symboles de la société de consommation à l’occidentale, qui tombent du ciel. Chacun espérant sa part de confort, c’est à une mascarade joyeusement hypocrite que l’on assiste.
Ça finit comme une tragédie grecque
Si Draman est le héros pathétique de cette tragicomédie, c’est surtout Lingueré Ramatou qui fascine. Mi sorcière mi sphinx-cyborg avec sa main et sa jambe en or, elle observe les villageois se compromettre les uns après les autres. Car pour celle qui a souffert dans son âme et son corps, il n’y a pas de demi-mesure. « Le monde a fait de moi une putain, je veux faire du monde un bordel » assène-t-elle au maire venu implorer sa clémence. En réalité personne, ni le prêtre, ni l’instit, ni sa propre femme ne résistent à la fièvre acheteuse. Diop Mambaty peint le tableau d’une société où la fraternité s’effrite au profit des égoïsmes. Le montage en parallèle avec des scènes de bêtes sauvages et le titre lui-même, rappellent que de la société des hommes à la jungle impitoyable, il n’y a qu’un pas. Ou du moins quelques frigos et ventilos.
Mercredi 23 Novembre sortait sur Netflix la série Wednesday. Forte de son succès dans les films de Sonnenfeld et les plus récents (qui sont en 3D), le personnage de Wednesday Addams représente un infini de possibilités. Tim Burton aux manettes, découvrons cette nouvelle série coming of age, qui promet beaucoup au spectateur néophyte et aux fans de la première heure des Addams.
Lors de l’annonce d’une série sur la famille Addams, Internet s’emballe en imaginant déjà les acteurs dans les rôles titres. Puis, il apparaissait plus spécifiquement que la série serait centrée sur Mercredi Addams (ou Wednesday en langue originale). Bébé de Charles Addams, la petite famille étrange a déjà connu des adaptations télévisuelles, parfois très bonnes. Mais d’autres ne peuvent clairement pas s’enorgueillir. Mais ce sont les films de Barry Sonnenfeld qui ont créé l’image moderne et intemporelle des Addams. Image qui servira de terreau dans cette nouvelle adaptation, sans nécessité d’aller regarder les œuvres précédentes pour comprendre le sel de la petite famille.
Synopsis: Wednesday est l’ainée de Gomez et de Morticia. Elle va dans un lycée où elle n’hésite pas à semer le trouble quand on la cherche. Après une énième éjection et un procès pour tentative de meurtre, ses parents l’inscrivent à l’académie où ils se sont rencontrés : Nevermore. Là, elle fait la rencontre de Ms Weems, la directrice, d’Enid, sa colocataire loup-garou et des groupes non-humains constituants l’école. Mais si les « Outcasts » n’ont rien de menaçant, une créature sème le trouble dans le coin et tue des habitants du voisinage. Wednesday essaye donc de résoudre le mystère de ce monstre, dès lors qu’il commence à s’attaquer aux internes de Nevermore.
Un casting de qualité
Nous trouvons la Scream Queen du moment en tête de l’affiche : Jenna Ortega (X, Scream) dans le rôle de Wednesday. Catherine Zeta-Jones tient le rôle de Morticia Addams et Luis Guzman (Narcos) celui de Gomez. Mais ils n’apparaitront pas de manière régulière, ils sont les « guests » de la série. Gwendoline Christie (Brienne de Tarth dans Game of Thrones) tient le rôle de Larissa Weems. C’est un plaisir de la trouver dans un registre plus comique. Enid Sinclair est tenue par Emma Myers.
La plupart de ces têtes d’affiche sont déjà reconnues pour leurs interprétations diverses et variées. Christina Ricci, interprète de Wednesday dans les films de Sonnenfeld, est la petite surprise du reboot dans le rôle de Marilyn Thornhill, ainsi que Riki Lindhom (Another Period) dans le rôle de la psychologue de Wednesday. Si nous détaillons tout le casting, nous risquerions de vous gâcher le plaisir et le suspens. Sachez néanmoins que les autres interprètes sont très bons dans leur rôle.
Un rendu cinématographique sublime
Tim Burton a réalisé les quatre premiers épisodes de la série, comme s’il fallait qu’il donne un feu de départ pour l’ambiance, créateur d’un tout. L’ambiance posée, les autres réalisateurs deviennent des dieux qui perpétuent son œuvre et ses règles.
Deux ou trois belles scènes sont à retenir dans cette série, notamment deux scènes où Mercredi joue Paint it black des Rolling Stones et l’Hiver de Vivaldi au violoncelle. La beauté réside dans les enchainements de plan caméras dynamiques et rapides, qui donnent une intensité presque inquiétante, augure d’événements à venir.
https://www.youtube.com/watch?v=lUd9eggsKM8
Bien sûr, l’une des scènes les plus populaires est celle du Bal où le personnage danse sur la chanson Goo Goo Muck du groupe punk The Cramps. Cette scène est belle et drôle. Mais elle reprend aussi les pas de danse de Mercredi de la série de 1963. Même si Wednesday a toujours l’air cadavérique, elle n’est pas aussi statique qu’on pourrait le penser. Mais si nous devions choisir, la scène du violoncelle reste notre favorite.
https://www.youtube.com/watch?v=tg3m1N6V_fk
Là où le personnage marque des points
Cette Mercredi Addams est directement inspirée de celle de Sonnenfeld et des films en 3D de cette décennie. Elle est tout aussi froide et inexpressive. Nous tendons à apprécier cette façon d’être. Parallèlement, sa personnalité, son intelligence, sa perspicacité, le fait qu’elle soit active dans les recherches, la rendent tellement forte et intéressante qu’elle est un véritable atout de la série.
Problématique ?
Cependant, là où on riait grâce à elle, maintenant, on rit d’elle. Cette Mercredi-là a grand potentiel qui est remis en question par ce choix, qui la rend moins libre. Nous sommes très habitués aux bêtises qu’elle fait (désir de torturer, tentatives de meurtre en tout genre, sabotage), mais donner au public le pouvoir de percevoir et de créer le sens des blagues, c’est aussi nous choquer plus.
Sans vouloir prendre ce personnage au premier degré, ce qui se dégage d’elle est une vraie psychopathie à la Patrick Bateman, au vrai sens du terme, comme un Jeffrey Dahmer. Le fait que ses parents ne pourraient pas faire de mal à une mouche change tout. Morticia est une vraie douceur et Gomez, bien que repoussant, est tout aussi doux.
C’est malheureux parce qu’on sent la volonté de second degré, mais elle est gâchée en permanence par le choix initial de point de vue qui a été adopté. Il faut en permanence justifier que c’est une « blague ». Cela ressort énormément durant les sessions chez la psychologue où on questionne ses motivations.
Il faut s’y résoudre, dans un monde comme le nôtre, Wednesday ne serait jamais acceptée pour ses tendances au meurtre, même si c’est « drôle ». C’est d’ailleurs pour cela qu’en dehors de Nevermore et de sa famille, elle n’a pas sa place.
Agréables partis-pris
Whitewashing
La défense des autochtones, la mise en relief de l’identité latino de Wednesday, la critique des thérapies de conversion, sont vraiment de très belles initiatives. Entendre les chansons ranchero de l’icône costaricio- mexicaine Chavela Vargas, durant les séances d’écriture de Wednesday, est un régal !
Wednesday est un personnage qui a quand même été victime de Whitewashing durant toute son existence. Choisir Jenna Ortega comme interprète et mettre en avant par des références culturelles importantes l’identité latino des Addams est vraiment un des meilleurs traits de la série.
Défense des autochtones
Mais cela ne s’arrête pas là, car comme dans le film de 1993, Wednesday a des choses à dire sur la colonisation des Amériques par les « pères-fondateurs » de Jericho.
Dans le film de 1993, Wednesday a mis le feu à une pièce de théâtre représentant Thanksgiving. Une vraie propagande où les puritains se donnaient le beau rôle en invitant les autochtones au repas tout en les dénigrant de ne pas avoir de chaussures, de nom de famille ou de même de shampoing. Wednesday remet les pendules à l’heure en rappelant l’exil des autochtones, leur placement dans les réserves, leur pauvreté. Puis, elle dit qu’elle va scalper la figure de Sarah Miller (sensée avoir invité les autochtones à table) et le village est mis à sac.
Dans la série, ce trait n’est pas aussi mis en scène, mais elle explique en allemand à des touristes l’origine du cacao du Fudge vendu à Pilgrim World. C’est du cacao issu du travail d’Amérindiens sous payés, ce qui révolte les touristes.
La dénonciation des thérapies de conversion
Enfin, Enid, qui est la coloc de chambre de Wednesday est mise constamment sous pression par sa mère sur sa transformation complète en loup-garou. Celle-ci lui propose d’aller dans un camp qui vise à déclencher la conversion en loup-garou.
Alors, Enid étant toujours en couleur arc-en-ciel et ayant des relations avec des individus qui ne sont pas des loups-garou, il y a à parier que le vrai sujet est une actualité aux Etats-Unis : les camps de thérapie de conversion. Les familles très croyantes qui n’acceptent pas l’identité non-hétéro de leurs enfants les y envoient.
Avec des activités et des lectures bibliques, on les incite parfois par la violence à se conformer à leur stéréotypes de genre. Ce sont des thérapies qui ne fonctionnent pas, où des abus sont commis et qui mettent en avant des arguments qui mettent mal l’individu au lieu de réellement les aider. Pour ne pas diverger de notre sujet, nous vous invitons à consulter nos références sur le sujet en conclusion et en source.
Un problème de scénario et de genre
Contrairement à ce que nous avions cru, la série est pour les adolescents. De ce fait, elle n’est pas aussi violente qu’on pourrait le croire. Cependant, elle est plutôt effrayante dans un esprit « Timburtonien » qui passe mieux qu’avec Dark Shadows. Elle ne s’inscrit pas non-plus dans la suite artistique de Sonnenfeld et s’en détache agréablement. La production a une identité propre, ne revendique pas d’ascendance « légitime ». Nous retrouvons des thèmes récurrents du genre « Coming of Age » comme :
vouloir trouver sa place: Wednesday sauve Nevermore parce qu’elle a un sens d’appartenance dans l’académie.
l’amour: Tyler propose un date
le bal de promo: Wednesday porte une magnifique robe de bal
la copine/ sidekick bizarre de l’héroïne: Enid, écoute de la K-pop, a une couleur de cheveux un peu licorne.
Mais les qualités s’arrêtent là, parce qu’au scénario, nous avons Miles Millar et Alfred Gough. Ces deux scénaristes et producteurs de Spider-man 2 et Smallville, n’auraient pas été mieux désignés pour une série coming of age. Dans l’équipe, nous retrouvons aussi Kayla Alpert qui a écrit le scénario de Confessions d’une accro au shopping, Emily in Pariset Ally McBeal. April Blair, elle, a scénarisé quelques épisodes de Reign, You, Gossip Girl, All American et… Lemonade Mouth.
Si certaines de ces séries son devenues cultes, ces quatre scénaristes ne maîtrisent pas parfaitement les codes de l’humour noir pour travailler sur une série comme Wednesday. La plupart de ces supports sont des séries adolescentes très mièvres.
La question est : pourquoi ne pas avoir aussi de scénariste ayant travaillé sur le genre de l’horreur ou au moins de l’étrange, afin de compenser ce semblant de lourde « légèreté » de Wednesday ? Clairement, les quelques problèmes de la série viennent de ce curriculum vu et revu.
La « dark » attitude qui tombe dans le cliché
Nous ne trouvons pas les idées concernant l’académie Nevermore mauvaises. Cependant le fait de vouloir beaucoup trop faire de Wednesday une jeune fille « normale » (Disney-normale) comme une Hannah Montana « Dark », nous sidère.
La présence de Tim Burton aurait logiquement aider à contrebalancer ce genre de défaut. Pourtant, nous avons le thème N°1 dédié aux adolescentes : l’Amour. La présence de plusieurs love interests dans l’histoire est une déception. Non pas qu’Amour et Addams ne collent pas (Tish et Sauvage ne se lâchent jamais), mais elle n’apporte rien à l’histoire.
Mis à part un mal de tête autour d’une crise de jalousie dans un pseudo-couple ayant déjà rompu, ce n’est absolument pas utile à l’histoire. Et même, ce que cela dit des gens autour de Wednesday est plus inquiétant que pour elle-même.
Conclusion
Les Addams seront toujours populaires pour un come-back. Celui de Wednesday sous la direction de Tim Burton semble réussi sous bien des aspects. Même si nous aurions voulu une série plus adulte, nous pensons que pour une série coming of age, elle est divertissante. Nous cherchons peut-être la petite bête en voulant lui trouver des défauts « impardonnables ».
Mais il faut s’y résoudre, mis à part un ton un petit peu naïf dans la façon de concevoir les choses, c’est une série adolescente réussie. Elle a même réussi à attirer un public adulte, alors qu’il ne lui était pas destiné. Nous admirons les efforts de Jenna Ortega pour se mettre dans la peau du personnage. C’est bien normal qu’elle soit devenue iconique !
https://www.youtube.com/watch?v=LV24pVT1v2o
Fiche technique
Réalisateur: Tim Burton, James Marshall, Gandja Monteiro
Scénaristes: Milles Millar, Alfred Gough, April Blair, Kayla Alpert
Musique: Chris Bacon, Danny Elfman
Casting: Jenna Ortega, Catherine Zeta-Jones, Percy Hynes White, Gwendoline Christie, Riki Lindhom, Luis Guzman, Joy Sunday, Christina Ricci, Victor Dorobantu
Langue: Anglais
Saison: 1
Episodes: 8 x 45 minutes
Sources nécessaires à la rédaction de cet article:
La série Netflix Mercredi –imdb– ; Les valeurs de la Famille Addams, Barry Sonenfeld, 1993
Pour approfondir le sujet des thérapies de conversion, nous vous conseillons de regarder :
Le documentaire Pray Away de Ryan Murphy, disponible sur la plateforme Netflix.
À l’instar de Virginie Despentes, qui, dans King Kong Théorie écrit pour les « moches, les vieilles, les camionneuses, les mal baisées », Joffrine Donadieu dépeint le quotidien des moins chanceux. Elle met en avant la hargne qu’il faut manifester pour s’extraire de son milieu social et réaliser ses rêves, lorsqu’ils sont trop grands, trop lointains et qu’ils semblent impossibles à empoigner.
La grande force de l’autrice est de traiter sans tabou des sujets sensibles, habituellement absents de la littérature française ou édulcorés, tels que l’anorexie mentale, les addictions, le suicide, les comportements névrotiques.
Dans Chienne et Louve, récompensé par le Prix de Flore, l’autrice permet à Romy, le personnage de son premier roman remarqué, Une histoire de France, de reprendre son envol. La crudité de certains passages pourra évidemment choquer le lecteur, qu’il s’agisse des nombreuses scènes de sexe, dénuées de pudeur ou de poésie, qui s’empilent au fil des pages, ou encore des comportements borderlines de Romy (qui boit dès qu’elle en a l’occasion ou ingère des somnifères ou des anxiolytiques pour planer), décrits sans fard.
À vingt ans, l’héroïne quitte le désert de sa région natale pour la capitale, oasis dans lequel fleurissent les rêves, avec l’espoir de devenir comédienne et de percer. Pour payer ses cours de théâtre, elle danse dans un club de strip-tease situé à Pigalle.
Désargentée, elle déniche une colocation modeste chez Odette, une femme de 89 ans qui n’a plus toute sa tête. S’ensuit une drôle de relation d’emprise entre Romy et sa logeuse. Peu à peu, les deux femmes que tout sépare, l’une est bigote, l’autre se prostitue, vont s’apprivoiser au quotidien, jusqu’à développer une relation qui mélange l’amour et la haine, la possessivité et l’indifférence. Une relation faite de coups bas et de réconciliations, de tendresse et de violence.
Les personnages sont bien campés, fouillés, avec suffisamment de cynisme pour paraître réalistes. Les deux femmes font parfois preuve de tant d’immoralité qu’elles pourraient agacer ou éveiller l’aversion du lecteur. C’est le parti pris de Joffrine Donadieu, décrire les humains tels qu’ils sont, avec leurs vertus et leurs vices.
L’écriture est nerveuse, saccadée, moderne et constitue un drôle d’assemblage entre termes argotiques ou familiers et phrases au style plus soutenu.
La structure narrative de Chienne et louve est pensée en trois actes, comme la pièce de théâtre dans laquelle Romy rêve de décrocher le premier rôle. Le roman suit un véritable fil directeur et une histoire s’en dégage, ainsi qu’une évolution notable des personnages, ce qui est suffisamment rare dans la littérature actuelle, très orientée auto-fiction et quelque peu paresseuse en termes d’imaginaire, pour être souligné. La fin est un peu attendue et aurait pu réserver plus de surprises au lecteur, mais finalement, la dose d’espoir injectée à Romy apparaît comme salutaire pour cette femme malmenée par les aléas de l’existence et les caprices du destin.
Bien que structuré, le roman souffre de quelques longueurs et de passages assez répétitifs qui obéissent à la même chronologie : Romy est à la recherche d’argent pour payer les cours de théâtre, regagne le domicile d’Odette, se dispute avec elle, et ce, inlassablement. Certains personnages secondaires auraient aussi pu être davantage creusés comme Nora ou Jean, dont on sait finalement très peu et qui apparaissent et disparaissent au gré des mouvements de Romy.
Toutefois, il s’agit d’un bon roman, moderne, frais, criblé d’humour noir, dans lequel on sent un véritable travail de la part de l’autrice, qu’il s’agisse de l’immersion totale dans ses personnages et de leurs habitudes ou de la création du petit monde au sein duquel ils évoluent.
Chienne et louve, Joffrine Donadieu Éditions Gallimard, août 2022, 352 pages
La vieillesse est un naufrage, De Gaulle l’a dit en connaissance de cause. A son crédit, le général a su prendre son képi et ses claques quand Mai 68 lui a indiqué la porte de sortie. Mais tout le monde n’a pas la même faculté de discernement. Il y a ceux qui coulent avec le navire, ceux qui sautent pour ne pas le couler, et ceux qui le font couler avec eux. Maestro(s) vient d’ajouter une nouvelle catégorie : ceux qui font semblant de respirer au fond de l’eau.
Et comme Yvan Attal et Pierre Arditi ne se sont pas fait greffer des branchies, on est bien obligé de se rabattre sur l’hypothèse de la thanatopraxie. Au moins à chaque fois que le premier s’acquitte de ses gros plans avec l’entrain d’un Serge Gainsbourg devant un examen de la prostate. Ce qui ne l’empêche nullement au demeurant de rendre 20 piges à son love interest de magazine, persuadé que le soleil se lève et se couche toujours dans le caleçon du old white dude sous péridurale comme à l’époque de l’ORTF. Un peu vieux jeu tout ça, mais comme le dirait Jacques Séguéla : se déconstruire à plus de 50 ans, c’est bon pour ceux qui n’ont pas de Rolex.
On ne parle même pas de respect du spectateur ici (on n’en est plus là), mais du minimum syndical de dignité personnelle. Ce à quoi l’acteur a manifestement décidé de renoncer en jouant les chefs d’orchestres en conflit avec son papa comme un Will Ferrell en burnout. On exagère ? Pauvres fous, vous n’êtes pas prêts.
Quelques minutes, c’est tout ce qu’il faut à Maestros pour faire reculer le langage cinématographique de plusieurs centaines d’années avant J.C.Prologue done, générique : plans mal/pas étalonnés et éclairés avec les rideaux ouverts, Pierre Arditi père ingrat regarde les photos de famille encadrées sur son mur. Il fait le bilan, calmement, en se remémorant chaque instant ? NON : il regarde les photos de famille encadrées sur son mur. Au sens propre, assis sur une chaise et les yeux (mal)tournés vers des plans d’inserts.
Une régression sénile ne s’articule pas, elle se bégaye. Alors certes, le cinéma français a survécu à plus d’un coma artificiel. On en a vu d’autres et de toutes façons, on n’espérait pas de Bruno Chiche la prose des Neg’Marrons derrière la caméra. Ni la maestria d’un Robert Zemeckis, ni même le souffle rockn’roll de scénographies similaires. Mais qu’il filme une indication de script comme s’il écoutait un GPS lui donner la direction d’une route de campagne, celle-là faut la retenir pour son prochain Kamoulox.
On vous dirait bien que le pire est passé, mais le meilleur reste à venir. Scènes après scènes et une pièce à conviction après l’autre, Maestros écrit le réquisitoire pour son euthanasie en Do ultra-majeur. Pas un plan, pas un instant qui ne se gratte ouvertement les couilles sur le front de la décence cinématographique élémentaire. Bruno Chiche ose tout comme un major texan en rodéo sur une bombe nucléaire, où Yvan Attal agitant sa baguette pour choper des Pokemon Go.
C’est au moins une qualité qu’on ne pourra pas lui enlever. Le climax du film, par exemple. Un cinéaste normal en pleine possession de ses moyens y réfléchirait à deux fois avant d’y aller. Cap’ pas cap’, mais Bruno est Chiche (ouais, ÇA VA HEIN), et y met plusieurs caméras pour filmer l’atelier théâtre d’un asile de jour en train d’enfoncer une par une les portes de la génance cosmique sous les applaudissements des suiveurs de l’antimatière. Il FAUT le voir pour le croire : à 12% d’inflation et 10 dollars la place, ça fait un peu cher le freak-show en période de fêtes. Mais sur un malentendu, ça pourrait presque passer.
Bande-annonce : Maestro(s)
Fiche technique : Maestro(s)
Réalisateur : Bruno Chiche
Scénariste : Bruno Chiche, Joseph Cedar
Avec Yvan Attal, Pierre Arditi, Miou-Miou, Caroline Anglade, Pascale Arbillot, Nils Othenin-Girard, André Marcon, Caterina Murino, Benoît Moret, Valentina Vandelli…
Distribution : Apollo Films / Orange Studio
En salle le 7 décembre 2022
Retour sur le troisième film estampillé Cat. III à être édité par Spectrum Films, An Amorous Woman of Tang Dynasty, un récit d’émancipation féminine dans la Chine médiévale.
Synopsis : Les derniers mois de la vie de Yu Hsuan Chi, prêtresse et poétesse taoïste, engagée dans un combat féministe qui parfois va la dépasser.
1984 : l’odyssée érotique
L’appartenance du film d’Eddie Fong, An Amorous Woman of Tang Dynasty, à la Cat. III (Catégorie III de la classification filmique hongkongaise) lui permet non pas de plonger de façon vaine ou joyeusement cringe dans le stupre ou l’excès, mais de suivre, dans une ambiance poétiquement érotique et sensuellement spirituelle, l’émancipation du personnage de Yu Hsuan Chi dans une chine impériale aux mœurs masculinistes.
En effet, Yu Hsuan Chi va chercher à se libérer de sa condition de femme(-objet) dans la Chine médiévale : « Je ne veux dépendre de personne. » Le personnage va réussir par elle-même en devenant une prêtresse et poétesse taoïste réputée. Elle sera aussi l’objet de rumeurs concernant ses pratiques sexuelles. Car Yu Hsuan n’est pas la femme que d’un homme, ni la femme de quelqu’un/e tout court. Elle s’est ouverte à tous les plaisirs sexuels dont ceux lesbiens, non pas par débauche mais par volonté de transcender son expérience physique qu’elle expérimente comme intimement liée à sa voie spirituelle. Il s’agit ainsi pour Yu Hsuan Chi de balayer le cadre sociétal qui lie (voire qui broie) les corps féminins, mais aussi de se transcender en tant qu’être humain individuel.
Le film, hélas présenté dans sa version coupée par la production, possède de très douces séquences combinant érotisme, poésie (parfois guerrière) et spiritualité dans la recherche du dépassement de soi. Si le projet du film est bel et bien clair et régulièrement incarné, les spectateurs pourront parfois peiner à suivre le parcours du personnage tant des coupes franches ont été opérées dans son montage. Certes, nous sommes tous formés à l’art de l’ellipse par un simple cut. Mais ici, cela n’a pas de sens et comme l’explique Arnaud Lanuque dans la présentation du film, on ne comprend pas toujours le cheminement du personnage d’une séquence à une autre.
Ce qui est d’autant plus regrettable avec le retournement de situation ainsi trop vite mis en images. Aveuglement fière, Yu Hsuan Chi est devenue tout ce qu’elle a juré de combattre, la gardienne d’un nouveau cadre social pour sa servante. Servante qu’elle considère comme sa sœur, mais qui n’a pas le droit de la quitter, servante qui est tombée enceinte, mais qui doit rester, notamment pour assouvir le désir sexuel de Yu Hsuan Chi. Pire, Yu Hsuan ira jusqu’à rompre la première loi du taoïsme : « tu ne dois pas tuer ». La fin tragique libérera notre personnage et l’un de ses comparses. Et ironiquement, malgré leur sort, Yu Hsuan Chi disparaitra de la main qu’elle aura elle-même armée, et non de celle d’un énième bourreau.
An Amorous Woman of Tang Dynasty en Blu-ray
Le film d’Eddie Fong est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray française signée Spectrum Films. En l’état, la version présentée est l’une des plus soignées des longs métrages de la Shaw Brothers édités par Spectrum. Toutefois, il y a beaucoup à redire. Certains plans laissent apparaître un grain épais (souvent synonyme d’un master assez daté), on note de façon heureusement irrégulière un étalonnage assez terne ainsi que des images fortement traitées avec des outils de filtrage numériques. En effet, quelques plans ont subi un emploi trop intensif du réducteur de grain ainsi que du DNR (Digital Noise Reducer). Malgré tout, l’image, propre et stable, semble assez équilibrée sur sa colorimétrie et correctement précise sur la majorité du long métrage, réussissant à valoriser, sinon respecter les intentions filmiques du cinéaste et de son équipe. On note toutefois que le film est présenté avec la mauvaise cadence de 25 images par seconde au format entrelacé (1080i, et non en 1080p).
Du côté du son, nous trouvons deux pistes en surround 5.1 mandarin et cantonais qui n’ont de « surround 5.1 » que l’intitulé, hormis quelques effets. Ces deux mix relèvent davantage du mono. Par ailleurs, la piste dual mono cantonaise aussi présente n’est pas si différente en termes d’efficacité.
Pour compléter la séance, nous retrouvons le formidable Arnaud Lanuque, qui revient notamment sur le contexte de conception du projet – de son fond historique au bouleversement de la Shaw Brothers à l’aune de la Nouvelle Vague Hongkongaise –, sur la carrière d’Eddie Fong, justement scénariste de la Nouvelle Vague Hongkongaise, sur les parcours des acteurs ainsi que sur la beauté poétique du long métrage qui dépasse la simple commande d’un film érotique en costume. En plus de la présence habituelle de la bande-annonce d’An Amorous Woman of Tang Dynasty, Spectrum Films a aussi donné l’accès à une nouvelle interview d’Alex Man par Frédéric Ambroisine, un autre grand habitué des éditions Spectrum. L’interprète de Tsui Pok-hau, l’une des grandes flammes de notre protagoniste, revient sur ses premières années à la Shaw Brothers et se remémore, avec un plaisir communicatif, du tournage du métrage.
Même si toutes les conditions ne sont pas au rendez-vous, Spectrum Films a le mérite de mettre à l’honneur ce beau film malade avec une édition assez solide pour mériter le déplacement.
Bande-annonce – An Amorous Woman of Tang Dynasty (Eddie Fong, 1984)
La cigarette est au cinéma ce que le cendrier est au fumeur. Si le système hollywoodien a fortement fait profiter l’industrie du tabac, il doit également à ce dernier une partie de sa légende. On s’est tous retrouvé un jour devant une photographie de Rita Hayworth, Humphrey Bogart ou James Dean la clope au bec, pâmé d’admiration face à cet enfumage de charisme en mode sépia. Avec Hollywood, fumer devenait synonyme de « sexy ». Avec Quentin Dupieux, fumer devient drôle(ment intéressant pour le cinéma). Fumer fait tousser (re)met la cigarette à l’avant-garde de la fiction cinématographique, en faisant sauter les digues du cinéma d’auteur à la française.
Fumer fait tousser le cinéma français
Comment résumer Fumer fait tousser ? Tâche ardue s’il en est. Le dernier né de Quentin Dupieux s’érige en pièce maîtresse de l’humour noir. Un homme broyé par une machine qui se transforme en seau. Une femme qui s’improvise tueuse en série après avoir essayé un casque de 1930. Un barracuda qui parle et un robot suicidaire. Un groupe de super-héros aux allures de power rangers qui combattent de super méchants en dénonçant les méfaits de la cigarette. Vous n’y comprenez rien ? Rassurez-vous : nous non plus. Et c’est tant mieux. Inutile d’essayer de vous raconter l’histoire du film. Vous n’en seriez pas plus avancé. Fumer fait tousser se moque des codes du « cinéma d’auteur ». Cette expression désigne un certain cinéma dont la naissance concorde avec la montée en puissance des réalisateurs de la Nouvelle Vague. A mille lieux du « cinéma de papa » qu’ils exècrent, les François Truffaut, Claude Chabrol et autre Jean-Luc Godard vont imposer leur marque, faisant naître le « cinéma d’auteur », dénommé comme tel en vertu de la prédominance du réalisateur sur le producteur.
Considéré comme un démiurge, le réalisateur a la toute-puissance sur son film – y compris sur le très convoité final cut. Pas question de sacrifier le sacro-saint scénario sur l’autel de la rentabilité économique. Le scénario est un Graal qui appartient à l’auteur-cinéaste. Le cinéma d’auteur doit sa mauvaise réputation à ses histoires réputées lancinantes, conceptuelles (et, il faut le dire, quelque peu autocentrées). Si ces critiques peuvent paraître fortement injustes, elles révèlent, cependant, une certaine vérité – celle de spectateurs déconnectés d’un cinéma qu’ils jugent trop sérieux, sinon narcissique. A jouer la carte de la rupture – chère aux tenants de la Nouvelle Vague – on finit par verser dans le classicisme formel un peu plan-plan, voire au mieux générer une totale incompréhension. On pense à certains Chabrol et aux derniers Godard.
Smoking no smoking
Fumer fait tousser dynamite les codes esthétiques et narratifs d’un cinéma d’auteur pompier (et par trop pompeux). La clé du succès du cinéma de Quentin Dupieux repose sur la sollicitation de nos émotions les plus enfantines. Fini les concepts triturés jusqu’à la moelle. Place à l’humour gras et aux histoires absurdes. Il est vrai que l’humour et l’absurde constituent de vieux outils cinématographiques. Ils sont, en effet, nés avec le cinéma de Méliès avant d’être définitivement imposés par Charlie Chaplin. Ce dernier incarne le porte-drapeau d’un genre à part entière, devenu dans le cinéma anglo-saxon une véritable manne économique et esthétique. Pensons aux parodies de Mel Brooks, à celles des Monty Python ou encore aux comédies romantiques des frères Farrelly.
En France, le terrain de l’humour et de l’absurde semble avoir été peu investi ces dernières années au cinéma. Il y a bien eu le personnage de François Pignon développé par Francis Véber à partir des années 70, les films du Splendid dans les années 80 ou encore ceux de Michel Gondry dans les années 2000. Ces œuvres restent pourtant marquées par une ligne narrative claire. Quant à l’absurde en lui-même, il se discute. Certaines disposent d’un humour qu’on qualifierait de « bête et méchant » à l’instar du Père noël est une ordure (1982). D’autres se caractérisent par la présence d’un humour poétique à l’image de Soyez sympa, rembobinez (2008).
Thank you for smoking
L’humour et l’absurde bousculent chez Quentin Dupieux la plupart des codes classiques du cinéma d’auteur imposés à l’orée des années 60. Fumer fait tousser utilise le récit choral – une histoire qui en raconte plusieurs – dans un kaléidoscope narratif qui en fait exploser les marges. La simplicité, qui caractérisait la base du scénario, s’allie alors à une complexité. Tout est haché, fou et incompréhensible. Même constat pour la psychologie des personnages qui, si elle n’est qu’esquissée, n’en demeure pas moins confuse.
Le cinéma de Quentin Dupieux impose une temporalité de l’instant. Il se passe quelque chose à un instant T auquel les héros sont évidemment sommés de répondre. L’essentiel est l’action que les personnages entreprennent à un moment donné. « N’allons pas si vite, pourriez-vous me rétorquez. Car, si la rupture narrative autant que l’absence de psychologie constituent, entre autres, des caractéristiques de la Nouvelle Vague et, dans la foulée, du cinéma d’auteur qui en a découlées, en quoi Fumer fait tousser apparaît-il, de ce fait, comme une révolution du genre ? » Il est des changements qu’on remarque et d’autres qu’on ne voit pas. C’est d’ailleurs peut-être à cela qu’on les reconnaît.
Fumer fait tousser a le fin de posséder l’ubiquité d’une révolution cinématographique à la fois explicite et implicite. Quentin Dupieux opère un détournement des codes du cinéma d’auteur à la manière de Godard. Il va, cependant, plus loin que le père de la Nouvelle Vague. Fumer fait tousser radicalise les ruptures de ton et autres coupes franches dans la narration. L’histoire déjoue toutes nos attentes. Son absence de direction claire et, a priori, de sens incite le spectateur à se débrouiller par lui-même. C’est à un cinéma de la réception sensible qu’en appelle le cinéaste. Le rire offre un truchement par-delà duquel il est possible d’inscrire une réflexion et une nouvelle esthétique cinématographique qui mélange comédie et sérieux, cinéma d’auteur et parodie pure.
Fumer fait tousser s’impose ainsi comme le renouveau d’un cinéma d’auteur qui renoue avec la dimension politique de l’humour absurde. Un barracuda qui parle, une troupe de power rangers qui sauve le monde en militant contre le tabac, un lapin baveux érigé chef du contre-espionnage, sont autant de leviers narratifs qui offrent une réflexion ironique sur l’état d’une société (et d’une industrie cinématographique) qui ont, disons-le, bien besoin d’œuvres d’art qui mettent un grand coup de pied aux règles du « bien comme il faut ». Qui a dit que Fumer fait tousser n’était pas bon pour la santé ?
Bande-annonce – Fumer fait tousser
Fiche technique – Fumer fait tousser
Réalisation et scénario : Quentin Dupieux
Décors : Joan Le Boru
Costumes : Justine Pearce
Photographie : Quentin Dupieux
Montage : Quentin Dupieux
Production : Hugo Sélignac
Société de production : Chi-Fou-Mi Productions
Société de distribution : Gaumont (France)
Pays : France
Genre : comédie, action
Durée : 1h20
Sortie : 30 novembre 2022
Ce nouveau roman de Bérengère Cournut était assez attendu, au moins par celles et ceux qui avaient lu son précédent (De pierre et d’os, 2019) et apprécié son originalité. Autant dire que la jeune femme surprend tout en pouvant également laisser perplexe, car elle se contente cette fois d’une histoire familiale. Mais ce n’est pas si simple…
Il s’agit donc de l’histoire d’une famille habitant dans une maison à la campagne, au village de Laguerre. Zizi Cabane s’avère être le surnom utilisé pour la petite dernière (Ambre-Iseline), un surnom qui se justifie très simplement par une expression enfantine d’un de ses frères. Le père (Urbain) se fait appeler Ferment (à prendre comme un prénom), le frère aîné de Zizi est Martin-Béguin (Martin pour l’état civil, Béguin pour la famille) et son cadet s’appelle simplement Chiffon (sans autre prénom, inutile). Le seul prénom vraiment utilisé est celui de la mère : Odile. Il s’avère cependant que l’intrigue ne démarre pour de bon qu’avec sa disparition. Le mot disparition correspond parfaitement, car rien n’indique qu’elle soit morte. Simplement, une nuit elle disparaît sans laisser de trace. Ceci dit, nous, lecteurs, comprenons assez rapidement qu’elle n’est pas morte, du moins au sens où nous l’entendons en principe. Ce qu’elle est devenue (et surtout comment et pourquoi) est trop difficile à expliquer pour tenter la moindre approche. D’ailleurs, le texte entretient un certain flou sur son état, bien qu’il s’arrange pour lui donner la parole après sa disparition. Et puisque son état reste flou, la parole d’Odile (destinée aux lecteurs et non à sa famille) se présente sous forme poétique, mais une poésie sans règles trop précises, ce qui me paraît une bonne idée pour retranscrire l’état d’Odile (la poésie se ressent avant de s’expliquer). On peut juste dire qu’elle voit toujours sa famille même si eux ne peuvent pas la voir ni même observer le moindre signe révélateur de sa présence. Il faut dire qu’elle est constamment en mouvement et que si son esprit reste attaché à la famille, son action semble quelque peu lui échapper.
Doute et mystère
L’action progresse par chapitres où divers personnages prennent la parole à tour de rôle, la mieux À noter qu’il faut être attentif pour identifier chaque intervenant, surtout qu’autour de la famille gravitent oncles et tantes, un grand-père qui n’est peut-être qu’une sorte d’usurpateur bienveillant, des voisins, etc. Le roman montre comment tout ce petit monde évolue au fil des années. Les enfants grandissent et les adultes changent, chacun.e avec ses obsessions. Et puis, dans la maison, un phénomène étonnant apparaît, avec de l’eau qui commence à s’infiltrer à partir d’un mur sans qu’on parvienne à comprendre d’où elle vient exactement. D’une sorte de fuite, ce filet va progressivement enfler jusqu’à devenir un sorte de ruisseau dont le passage s’avère impossible à maîtriser.
Cheminement du deuil
Chacun.e supporte donc l’absence de la mère selon son caractère. Ce roman qui affiche une certaine simplicité dans son style et dans sa trame générale s’avère finalement assez subtil. Bérengère Cournut ne déçoit donc pas. Son roman devient assez prenant et plus original qu’on pourrait penser en l’abordant. S’il tient du conte et qu’il est centré sur une famille, ne surtout pas le classer en littérature jeunesse. Parmi les points essentiels, on remarque que l’eau y prend une place conséquente et fondamentale, ce qui ne doit rien au hasard, puisqu’elle est symbole de vie. Elle peut rester stagnante (mare, flaque, lac, etc.) à l’image de ces vies réglées comme du papier à musique. Mais ici, à part Ferment qui vit dans le souvenir d’Odile, toutes et tous évoluent et bougent régulièrement. Mieux, l’un des frères de Zizi choisira une activité professionnelle très en rapport avec l’eau. L’eau peut être rapprochée du liquide amniotique associé à la gestation (de vie future, donc de projets). On peut aussi considérer que toute naissance amène son lot de surprises. D’autre part, l’eau peut être associée aux mouvements et elle se révèle insaisissable. Et puis, elle peut apporter son lot de tracas (fuites, inondations) et même se révéler dangereuse voire apporter la mort (noyade). On ne s’étonnera donc pas de certaines péripéties ni du danger que court Zizi, beaucoup plus liée à sa mère que ce qu’elle imagine (elle n’avait que 3 ans à sa disparition). À vrai dire, le roman nous fait également sentir comment chacun des membres de la famille reste lié à Odile, malgré sa disparition. On constate que, d’une certaine manière, elle vit toujours en chacun de ceux qui l’ont connue et aimée. Une certaine sérénité reste possible pour toutes et pour tous, y compris Ferment, une fois la disparition d’Odile acceptée et assimilée, forme de deuil.
Zizi Cabane, Bérengère Cournut Le Tripode, sorti le 18 août 2022
Les éditions Delcourt agrandissent leur collection « Les Futurs de Liu Cixin », avec la parution d’un album intitulé L’Attraction de la foudre. Thierry Robin s’y empare d’un récit science-fictionnel dystopique, où le deuil, les conflits géopolitiques et l’obstination scientifique tiennent le haut du pavé.
Le jour de ses quatorze ans, Chen Kun vit un traumatisme qui va conditionner le reste de son existence. Ses parents sont transformés en poudre blanche après l’apparition d’une étrange boule d’énergie. Cette foudre globulaire, puisque c’est ainsi qu’elle se voit baptisée, ne cessera dès lors plus d’exercer une puissante fascination sur le jeune homme, qui entame des études scientifiques dans l’espoir d’en percer tous les mystères.
Dès ses premières planches, L’Attraction de la foudre distille des indications d’ordre culturel ou économique sur la Chine. Les enveloppes rouges distribuées lors des anniversaires ou les quartiers rasés pour y installer des centres commerciaux contribuent à la caractérisation d’un pays en voie de modernisation mais toujours attaché à ses coutumes. L’autre pendant du récit, qui va peu à peu le phagocyter, reléguant le deuil en arrière-plan, n’est autre que la guerre. La Chine s’oppose militairement à une Coalition démocratique composée des États-Unis et de leurs proches alliés. C’est dans ce cadre que les recherches de Chen Kun vont s’accélérer, aboutir et être mises en pratique.
« Pour étudier la foudre globulaire, il faut inventer un nouveau cadre d’analyse. Il faut perdre le sens de la réalité et du plausible. » Et pour cause : cette énergie fait disparaître les individus, peut altérer les systèmes électroniques, semble donner naissance à des fantômes quantiques et voit son étrangeté accentuée, notamment, par des photographies qui se modifient au cours du temps. Patiemment, arrimé à un personnage obstiné et hanté par la mort de ses parents, Thierry Robin livre les secrets de ces sphères orageuses que seules les capacités militaires, en moyens comme en connaissances, permettent d’objectiver.
L’armée ne s’y cantonne pas, elle fait l’objet de descriptions plus larges. On y trouve des généraux espionnant leur fille. Des projets d’armements recourant à des insectes munis de charges explosives ou à des gaz à effets mécaniques. Un environnement opaque, paranoïaque, répondant à des règles très spécifiques. Chen Kun y est immédiatement confronté à un dilemme douloureux : laisser en jachère ses recherches ou prêter main-forte à une potentielle industrie de la mort. « Tu veux vraiment renoncer à la quête à laquelle tu as consacré ta vie et qui peut trouver ici des réponses ? », lui assène-t-on, comme pour le convaincre.
Incapable de renoncer, le jeune chercheur va partir à la rencontre du scientifique russe Alexander Gemov, qui l’accueille à Noksbek, une ville utopique devenue fantôme. Elle a jadis été le fleuron de la recherche scientifique soviétique, sortie de terre dans les années 70, loin de toute forme de vie, par souci de discrétion. En quelques vignettes, Thierry Robin extrait la moelle de la dictature communiste : les lourdeurs administratives et les contraintes politiques ont toujours empêché les initiatives scientifiques valables. Un mur d’ampoules, sis sous un vieil immeuble, semble constituer l’ultime témoin de recherches menées en pure perte mais très consommatrices en vies humaines.
La seconde partie de L’Attraction de la foudre repose davantage sur les applications opérationnelles de la foudre globulaire, sur fond de tensions militaires croissantes. Entre macro-mondes et phénomènes quantiques, les mystères se dissipent, mais Chen demeure enferré dans une position morale inconfortable, qui lui vaudra bientôt la prison. En filigrane, on apprend par ailleurs que des organisations terroristes s’opposent aux essais menés par les forces armées. C’est une science sans conscience, voisine du projet Manhattan (mais pas que), qui transparaît alors.
Dessiné avec soin, fin dans ses descriptions d’un deuil inconsolable ou des conflits géopolitiques, l’album de Thierry Robin ne manque certainement pas d’épaisseur ni d’attrait. Mais sa principale force réside évidemment dans la caractérisation d’un personnage ambivalent, en proie aux dissonances cognitives et aux déterminismes psychologiques. La notion d’éthique, politique ou personnelle, sous-tend l’ensemble d’un récit bien ficelé.
Les Futurs de Liu Cixin : L’Attraction de la foudre, Thierry Robin Delcourt, novembre 2022, 272 pages