Fumer fait tousser (et beaucoup rigoler)

La cigarette est au cinéma ce que le cendrier est au fumeur. Si le système hollywoodien a fortement fait profiter l’industrie du tabac, il doit également à ce dernier une partie de sa légende. On s’est tous retrouvé un jour devant une photographie de Rita Hayworth, Humphrey Bogart ou James Dean la clope au bec, pâmé d’admiration face à cet enfumage de charisme en mode sépia. Avec Hollywood, fumer devenait synonyme de « sexy ». Avec Quentin Dupieux, fumer devient drôle(ment intéressant pour le cinéma). Fumer fait tousser (re)met la cigarette à l’avant-garde de la fiction cinématographique, en faisant sauter les digues du cinéma d’auteur à la française.

Fumer fait tousser le cinéma français

Comment résumer Fumer fait tousser ? Tâche ardue s’il en est. Le dernier né de Quentin Dupieux s’érige en pièce maîtresse de l’humour noir. Un homme broyé par une machine qui se transforme en seau. Une femme qui s’improvise tueuse en série après avoir essayé un casque de 1930. Un barracuda qui parle et un robot suicidaire. Un groupe de super-héros aux allures de power rangers qui combattent de super méchants en dénonçant les méfaits de la cigarette. Vous n’y comprenez rien ? Rassurez-vous : nous non plus. Et c’est tant mieux. Inutile d’essayer de vous raconter l’histoire du film. Vous n’en seriez pas plus avancé. Fumer fait tousser se moque des codes du « cinéma d’auteur ». Cette expression désigne un certain cinéma dont la naissance concorde avec la montée en puissance des réalisateurs de la Nouvelle Vague. A mille lieux du « cinéma de papa » qu’ils exècrent, les François Truffaut, Claude Chabrol et autre Jean-Luc Godard vont imposer leur marque, faisant naître le « cinéma d’auteur », dénommé comme tel en vertu de la prédominance du réalisateur sur le producteur.

Considéré comme un démiurge, le réalisateur a la toute-puissance sur son film – y compris sur le très convoité final cut. Pas question de sacrifier le sacro-saint scénario sur l’autel de la rentabilité économique. Le scénario est un Graal qui appartient à l’auteur-cinéaste. Le cinéma d’auteur doit sa mauvaise réputation à ses histoires réputées lancinantes, conceptuelles (et, il faut le dire, quelque peu autocentrées). Si ces critiques peuvent paraître fortement injustes, elles révèlent, cependant, une certaine vérité – celle de spectateurs déconnectés d’un cinéma qu’ils jugent trop sérieux, sinon narcissique. A jouer la carte de la rupture – chère aux tenants de la Nouvelle Vague – on finit par verser dans le classicisme formel un peu plan-plan, voire au mieux générer une totale incompréhension. On pense à certains Chabrol et aux derniers Godard.

Smoking no smoking

Fumer fait tousser dynamite les codes esthétiques et narratifs d’un cinéma d’auteur pompier (et par trop pompeux). La clé du succès du cinéma de Quentin Dupieux repose sur la sollicitation de nos émotions les plus enfantines. Fini les concepts triturés jusqu’à la moelle. Place à l’humour gras et aux histoires absurdes. Il est vrai que l’humour et l’absurde constituent de vieux outils cinématographiques. Ils sont, en effet, nés avec le cinéma de Méliès avant d’être définitivement imposés par Charlie Chaplin. Ce dernier incarne le porte-drapeau d’un genre à part entière, devenu dans le cinéma anglo-saxon une véritable manne économique et esthétique. Pensons aux parodies de Mel Brooks, à celles des Monty Python ou encore aux comédies romantiques des frères Farrelly.

En France, le terrain de l’humour et de l’absurde semble avoir été peu investi ces dernières années au cinéma. Il y a bien eu le personnage de François Pignon développé par Francis Véber à partir des années 70, les films du Splendid dans les années 80 ou encore ceux de Michel Gondry dans les années 2000. Ces œuvres restent pourtant marquées par une ligne narrative claire. Quant à l’absurde en lui-même, il se discute. Certaines disposent d’un humour qu’on qualifierait de « bête et méchant » à l’instar du Père noël est une ordure (1982). D’autres se caractérisent par la présence d’un humour poétique à l’image de Soyez sympa, rembobinez (2008).

Thank you for smoking

L’humour et l’absurde bousculent chez Quentin Dupieux la plupart des codes classiques du cinéma d’auteur imposés à l’orée des années 60. Fumer fait tousser utilise le récit choral – une histoire qui en raconte plusieurs – dans un kaléidoscope narratif qui en fait exploser les marges. La simplicité, qui caractérisait la base du scénario, s’allie alors à une complexité. Tout est haché, fou et incompréhensible. Même constat pour la psychologie des personnages qui, si elle n’est qu’esquissée, n’en demeure pas moins confuse.

Le cinéma de Quentin Dupieux impose une temporalité de l’instant. Il se passe quelque chose à un instant T auquel les héros sont évidemment sommés de répondre. L’essentiel est l’action que les personnages entreprennent à un moment donné. « N’allons pas si vite, pourriez-vous me rétorquez. Car, si la rupture narrative autant que l’absence de psychologie constituent, entre autres, des caractéristiques de la Nouvelle Vague et, dans la foulée, du cinéma d’auteur qui en a découlées, en quoi Fumer fait tousser apparaît-il, de ce fait, comme une révolution du genre ? » Il est des changements qu’on remarque et d’autres qu’on ne voit pas. C’est d’ailleurs peut-être à cela qu’on les reconnaît.

Fumer fait tousser a le fin de posséder l’ubiquité d’une révolution cinématographique à la fois explicite et implicite. Quentin Dupieux opère un détournement des codes du cinéma d’auteur à la manière de Godard. Il va, cependant, plus loin que le père de la Nouvelle Vague. Fumer fait tousser radicalise les ruptures de ton et autres coupes franches dans la narration. L’histoire déjoue toutes nos attentes. Son absence de direction claire et, a priori, de sens incite le spectateur à se débrouiller par lui-même. C’est à un cinéma de la réception sensible qu’en appelle le cinéaste. Le rire offre un truchement par-delà duquel il est possible d’inscrire une réflexion et une nouvelle esthétique cinématographique qui mélange comédie et sérieux, cinéma d’auteur et parodie pure.

Fumer fait tousser s’impose ainsi comme le renouveau d’un cinéma d’auteur qui renoue avec la dimension politique de l’humour absurde. Un barracuda qui parle, une troupe de power rangers qui sauve le monde en militant contre le tabac, un lapin baveux érigé chef du contre-espionnage, sont autant de leviers narratifs qui offrent une réflexion ironique sur l’état d’une société (et d’une industrie cinématographique) qui ont, disons-le, bien besoin d’œuvres d’art qui mettent un grand coup de pied aux règles du « bien comme il faut ». Qui a dit que Fumer fait tousser n’était pas bon pour la santé ? 

Bande-annonce – Fumer fait tousser

Fiche technique – Fumer fait tousser

Réalisation et scénario : Quentin Dupieux
Décors : Joan Le Boru
Costumes : Justine Pearce
Photographie : Quentin Dupieux
Montage : Quentin Dupieux
Production : Hugo Sélignac
Société de production : Chi-Fou-Mi Productions
Société de distribution : Gaumont (France)
Pays : France
Genre : comédie, action
Durée : 1h20
Sortie : 30 novembre 2022

Note des lecteurs6 Notes
4.5

Festival

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