Chienne et louve : un roman aussi noir que lumineux

À l’instar de Virginie Despentes, qui, dans King Kong Théorie écrit pour les « moches, les vieilles, les camionneuses, les mal baisées », Joffrine Donadieu dépeint le quotidien des moins chanceux. Elle met en avant la hargne qu’il faut manifester pour s’extraire de son milieu social et réaliser ses rêves, lorsqu’ils sont trop grands, trop lointains et qu’ils semblent impossibles à empoigner.

La grande force de l’autrice est de traiter sans tabou des sujets sensibles, habituellement absents de la littérature française ou édulcorés, tels que l’anorexie mentale, les addictions, le suicide, les comportements névrotiques.

Dans Chienne et Louve, récompensé par le Prix de Flore, l’autrice permet à Romy, le personnage de son premier roman remarqué, Une histoire de France, de reprendre son envol. La crudité de certains passages pourra évidemment choquer le lecteur, qu’il s’agisse des nombreuses scènes de sexe, dénuées de pudeur ou de poésie, qui s’empilent au fil des pages, ou encore des comportements borderlines de Romy (qui boit dès qu’elle en a l’occasion ou ingère des somnifères ou des anxiolytiques pour planer), décrits sans fard.

À vingt ans, l’héroïne quitte le désert de sa région natale pour la capitale, oasis dans lequel fleurissent les rêves, avec l’espoir de devenir comédienne et de percer. Pour payer ses cours de théâtre, elle danse dans un club de strip-tease situé à Pigalle.

Désargentée, elle déniche une colocation modeste chez Odette, une femme de 89 ans qui n’a plus toute sa tête. S’ensuit une drôle de relation d’emprise entre Romy et sa logeuse. Peu à peu, les deux femmes que tout sépare, l’une est bigote, l’autre se prostitue, vont s’apprivoiser au quotidien, jusqu’à développer une relation qui mélange l’amour et la haine, la possessivité et l’indifférence. Une relation faite de coups bas et de réconciliations, de tendresse et de violence.

Les personnages sont bien campés, fouillés, avec suffisamment de cynisme pour paraître réalistes. Les deux femmes font parfois preuve de tant d’immoralité qu’elles pourraient agacer ou éveiller l’aversion du lecteur. C’est le parti pris de Joffrine Donadieu, décrire les humains tels qu’ils sont, avec leurs vertus et leurs vices.

L’écriture est nerveuse, saccadée, moderne et constitue un drôle d’assemblage entre termes argotiques ou familiers et phrases au style plus soutenu.

La structure narrative de Chienne et louve est pensée en trois actes, comme la pièce de théâtre dans laquelle Romy rêve de décrocher le premier rôle. Le roman suit un véritable fil directeur et une histoire s’en dégage, ainsi qu’une évolution notable des personnages, ce qui est suffisamment rare dans la littérature actuelle, très orientée auto-fiction et quelque peu paresseuse en termes d’imaginaire, pour être souligné. La fin est un peu attendue et aurait pu réserver plus de surprises au lecteur, mais finalement, la dose d’espoir injectée à Romy apparaît comme salutaire pour cette femme malmenée par les aléas de l’existence et les caprices du destin.

Bien que structuré, le roman souffre de quelques longueurs et de passages assez répétitifs qui obéissent à la même chronologie : Romy est à la recherche d’argent pour payer les cours de théâtre, regagne le domicile d’Odette, se dispute avec elle, et ce, inlassablement. Certains personnages secondaires auraient aussi pu être davantage creusés comme Nora ou Jean, dont on sait finalement très peu et qui apparaissent et disparaissent au gré des mouvements de Romy.

Toutefois, il s’agit d’un bon roman, moderne, frais, criblé d’humour noir, dans lequel on sent un véritable travail de la part de l’autrice, qu’il s’agisse de l’immersion totale dans ses personnages et de leurs habitudes ou de la création du petit monde au sein duquel ils évoluent.

Chienne et louve, Joffrine Donadieu
Éditions Gallimard, août 2022, 352 pages

 

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