« La Bombe » : de la réaction en chaîne de Leó Szilárd à Hiroshima

La Bombe a été une entreprise de création titanesque. Pour narrer la genèse de la première arme atomique, les scénaristes Didier Alcante et L. F. Bollée ont exploré pendant cinq ans la documentation disponible, effectué des voyages d’étude, recoupé les sources et discuté le moindre point d’achoppement. Ils avouent eux-mêmes avoir parfois passé des mois entiers sur une seule scène… Le résultat valait-il de s’infliger cette peine ? Très certainement, à en juger par la qualité de ce roman graphique de quelque 450 planches, donnant à voir les protagonistes, célèbres ou méconnus, tant scientifiques, industriels ou militaires que politiques, ayant œuvré à une authentique révolution armée et géopolitique.

Prenons les choses à revers. À la fin de ce roman graphique sont mis en parallèle des tableaux aux tonalités opposées : pendant que l’état-major américain, personnifié par le président Harry Truman ou le général Leslie Groves, se félicite du largage de « Little Boy » sur Hiroshima, le dessinateur Denis Rodier alterne les auto-congratulations entendues avec des vignettes glaçantes de cadavres carbonisés, de désolation urbaine et de rescapés en sursis. Il y a là tous les questionnements philosophiques et enjeux militaires qu’a impliqué l’élaboration de la bombe A : la course à l’arme nucléaire que narrent avec brio les deux auteurs a probablement déterminé l’issue de la Seconde guerre mondiale, mais elle a aussi plongé les scientifiques du projet Manhattan – mais pas que – dans l’incertitude la plus absolue. La recherche sur la fission à base d’uranium ou de plutonium servait-elle la paix ou la destruction ? Cette ambivalence, prégnante tout au long de l’album, est parfaitement caractérisée par le personnage de Leó Szilárd. Ce physicien hongro-américain aujourd’hui quelque peu oublié a été un promoteur précoce de la bombe atomique avant d’en déceler les dangers et de prôner une coordination nucléaire internationale.

La bombe atomique a été le fruit d’un long cheminement. Aux postulats théoriques succédèrent les expérimentations, tandis que les nations belligérantes se dressaient les unes contre les autres afin d’obtenir la primeur dans un champ de recherche militaire particulièrement disputé – aux États-Unis le projet Manhattan et les laboratoires de Los Alamos ou Oak Ridge, à l’Allemagne le programme nucléaire de Werner Heisenberg, à l’URSS des travaux dopés par les révélations de l’espion Klaus Fuchs, au Japon l’Institut de recherche physique et chimique… La Bombe détaille par le menu la rivalité scientifique qui opposait alors les pays engagés dans la guerre. C’est une bataille capitale, en blouse blanche, qui se menait dans les coulisses et émergeait occasionnellement à la faveur d’opérations spectaculaires, telles que celles menées par les Alliés à Vemork, en Norvège, en vue de saboter une usine nazie productrice d’eau lourde. La bombe A se trouve également à l’origine du naufrage de l’USS Indianapolis. Le croiseur transportait plusieurs de ses composants avant d’être torpillé et coulé par la Marine impériale japonaise. Son équipage fit ensuite l’objet d’une attaque de requins…

Tous ces épisodes de la Seconde guerre mondiale figurent en bonne place dans le roman graphique de Didier Alcante et L. F. Bollée. Si les deux scénaristes peuvent se prévaloir d’un récit étayé et au plus près des faits historiques, le travail de Denis Rodier mérite lui aussi d’être salué. Ses dessins allient indiscutablement finesse, sophistication et puissance suggestive. De nombreuses planches marquantes jalonnent ainsi la lecture : la tour construite dans une vallée désertique pour un premier test nucléaire, la ronde des requins sous les rescapés américains de l’USS Indianapolis, les tragédies familiales vécues par Klaus Fuchs, les disparitions de Mussolini et Hitler, la construction du chantier ferroviaire pour relier Bangkok à Rangoon et, bien entendu, les représentations d’Hiroshima avant, pendant et après la bombe… La Bombe est aussi l’occasion de (re)découvrir des personnages tombés en désuétude : Werner Heisenberg, dont l’implication dans le programme nucléaire allemand demeure ambivalente ; Henry Stimson, secrétaire d’État indéboulonnable ; Enrico Fermi, prix Nobel fuyant l’Italie fasciste ; enfin, les précités Leó Szilárd et Leslie Groves, respectivement scientifique et militaire, incarnant en quelque sorte le doute et la foi envers la bombe atomique. Si la Seconde guerre mondiale n’apparaît finalement qu’en toile de fond, certains de ses « impensés » sont enfin mis en lumière, à l’instar du plan de sécurisation de l’uranium congolais ou des essais cliniques américains non consentis.

La Bombe, Didier Alcante et L. F. Bollée (scénario), Denis Rodier (dessin)
Glénat, mars 2020, 472 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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