Retour sur quelques parutions récentes : les seconds tomes de La Vérité nue et Demain, ainsi que l’album Nota Bene consacré à « La Mythologie grecque ».
La Vérité nue (tome 2). La collection « Pataquès » des éditions Delcourt a pris l’habitude de satiriser nos sociétés modernes, de monter en épingle ses incongruités, de forcer le trait jusqu’à la rupture de mine. En cela, le second tome de La Vérité nue s’inscrit pleinement dans les pas de Métro Boulot Boulot ou Vivons décomplexés. Le scénariste et dessinateur James se moque du wokisme à travers une écologiste louant un bus plutôt qu’un SUV afin de privilégier les transports en commun. Il met en scène un plateau télévisé devenu bien trop familier, où un coiffeur est invité à s’exprimer sur la pandémie de Covid-19 avant qu’un épidémiologiste ne fasse de même… mais sur le retour à la mode de la coupe mulet. Ailleurs, c’est un essayiste publiant un ouvrage sur la décroissance et espérant paradoxalement en vendre le moins d’exemplaires possible, le burn-out parental savamment décliné en quelques vignettes, la novlangue inclusive et non discriminante tournée en ridicule, une redéfinition des vacances modernes, où l’ordinateur portable remplace les ballons de plage. Cette vérité mise à nu, c’est celle de nos paradoxes, parfois grotesques, de nos mœurs, souvent corsetées, le tout traduit sur des planches uniques et autonomes. Une vérité qui se consomme d’une traite, le sourire aux lèvres, les animaux anthropomorphes charriant nos habitudes et modes de vie, familiaux comme professionnels, avec une vraie science du comique. Taquin, volontiers cynique, James s’illustre aussi en mettant en scène nos multiples vulnérabilités – par exemple par le biais d’un personnage pathétique, déposant une plainte contre la vie auprès de la police, au motif de « violence psychologique ».
La Vérité nue (tome 2), James Delcourt/Pataquès, octobre 2022, 104 pages
Demain (T.02). Le second acte de Demain paraît aux éditions Delcourt. Léo, Rodolphe et Louis Alloing continuent d’alterner entre deux trames narratives aux liens encore lâches. La première nous plonge dans un avenir dystopique, où la loi semble suspendue et le désastre écologique, matérialisé par les déjections de plastique que des vers géants abandonnent à la surface des mers. Fleur, en connexion télépathique avec Joe, un adolescent appartenant à une réalité alternative, est enlevée par des trafiquants mais sauvée, au terme d’une séquence nerveuse, par Kirk, qui voit en elle une substitution de sa sœur disparue. Dans son monde, les pollutions aquatiques forment des îlots de déchets sur lesquels des naufragés vivotent dans une extrême précarité. Dans celui de Joe, il est plutôt question d’un passage clandestin vers une terre mystérieuse, qui n’apparaît au jeune homme qu’après un jeu de piste aux airs de théorie du complot, pour reprendre les termes du professeur de sociologie auprès duquel lui et ses amis prennent conseil. Pirates, villes flottantes, murs gigantesques scindant l’horizon en deux, l’univers de Demain est à la fois riche et opaque, de ses détails comme de ses zones d’ombre. On pourra peut-être lui reprocher un manque de personnalité, surtout sur le plan graphique, mais rien qui soit de nature à gâcher le plaisir de lecture.
Demain (T.02), Léo, Rodolphe et Louis Alloing Delcourt, novembre 2022, 48 pages
Nota Bene : La Mythologie grecque. Le vidéaste Benjamin Brillaud s’associe à Mathieu Mariolle et Phil Castaza à l’occasion d’un nouvel album d’éducation historique. Dans une démarche similaire à celle poursuivie sur sa chaîne YouTube, il s’attache à vulgariser des faits mythologiques en usant d’un médium moderne, ici la bande dessinée, et en insufflant aux récits démystifiés ce qu’il faut d’humour et de didactisme pour que les informations circulent avec efficacité et légèreté. S’il est difficile de livrer tous les secrets de Gaia, Zeus, Héraclès ou Persée en une cinquantaine de planches, les trois auteurs parviennent à un compromis des plus satisfaisants : ils mènent le lecteur de la genèse de la Terre, avec Gaia et Eros, jusqu’aux Titans et Géants, puis s’attachent à décrire les pérégrinations de Cronos, Zeus, Jason, Hercules, Prométhée, Pandore ou Talos. En chemin, on découvre le mont Olympe, les Enfers selon Virgile, les Champs Élysées, on revient sur les épisodes de la Titanomachie et de la Gigantomachie, on lève le voile sur les offrandes, sacrifices ou cérémonies (telles que les Jeux olympiques) dédiés aux divinités… Si Zeus et Héraclès occupent une place de choix dans l’album, on peut saluer l’effort de synthèse entrepris par Benjamin Brillaud et le scénariste Mathieu Mariolle. Car rien, des terribles supplices infligés par les Dieux aux grandes figures mythologiques (le Cerbère, le Centaure, Typhon…), n’est écarté de ce condensé des grands récits grecs, restitués dans des planches peu avares en clins d’œil.
Nota Bene : La Mythologie grecque, Mathieu Mariolle, Benjamin Brillaud et Phil Castaza Soleil, novembre 2022, 56 pages
"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.
Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.
Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.
Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.
"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?
Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.
Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.
Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.
Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Co-rédacteur en chef.
Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray
Rédacteur Cinéma & Séries télévisées.
Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).
Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.
À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.
Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.