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Shadow of a Doubt : le cinéma américain et son double

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Parabole virtuose, drôle et sinistre, sur le mystère d’iniquité et sa révélation douloureuse dans l’âme d’une jeune fille de la classe moyenne américaine. Sous les apparences d’un duel manichéen, Shadow of a Doubt explore les hypocrisies et les tourments d’une société qui se refuse à voir le mal qui la ronge intérieurement. Film pessimiste, sorti en 1943, où Hitchcock n’assume les codes de l’âge d’or du cinéma hollywoodien que pour mieux, au final, les renverser.

Une dramaturgie se déploie toujours à deux niveaux : celui du récit, de l’historiette, du manifeste, et celui du rêve, du figural, du latent. Qu’est-ce qu’un bon metteur en scène ? Celui qui sait souligner, avec plus ou moins de grâce, au coin du récit, la présence d’une autre histoire. Et le moyen le plus approprié pour cela se nomme : symbole. Hitchcock est le maître du symbole. « Il est dans l’essence des symboles d’être symboliques », disait Jacques Vaché. Et Hitchcock le sait bien, lui le surréaliste le plus élégant, discret, maniaque et profond qui soit. Ici, nulle recherche de l’image explosive, exotique, dantesque, mais un presque rien qui dit presque tout : une pelouse bien tondue, un escalier extérieur, une page de journal pliée en forme de grange, un cigare, une locomotive noire, grondante et fumante, une bague. Symbolisme simple, clair, à l’aide duquel Hitchcock dénude délicatement, presque invisiblement, son récit manifeste.

Apparemment donc, Shadow of a Doubt raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années, plutôt beau et élégant, dont on ne sait rien, mais dont on devine à deux trois signes, quelques liasses de billets négligemment posées et deux hommes qui le surveillent, ainsi qu’un air étrange de fatigue nerveuse confinant au désespoir, que quelque chose de pas net et d’irrémédiable s’est emparé de sa vie. Voici un homme fichu, se dit-on. Cependant, un dernier sursaut vital, après qu’il a réussi à échapper à la surveillance des deux hommes, semble le reprendre. Il prévient des membres de sa famille qu’il va bientôt débarquer chez eux. Que cherche-t-il ? Un refuge dans sa fuite, une consolation dans sa déréliction, une rédemption ? À l’évidence, cet homme est déjà mort.

De l’autre côté de l’Amérique, en une Californie de fleurs et de soleil (notre homme est sur une Côte Est industrielle, grisailleuse, au ciel bas), l’attend sans le savoir une famille de la classe moyenne tout à fait typique et attendrissante : une mère débordée et absente, un père lunaire, des enfants très confortablement délaissés, pleins d’ennui et d’ambitions vagues ; une famille de la classe moyenne très typique, où tout le monde s’aime, et où tout le monde est profondément seul. La plus jeune des filles, huit ou neuf ans, lit des livres trop compliqués pour son âge et se donne des airs de maturité risibles, son petit frère, tout le long du film, parle, bouge, sans que personne ne semble vraiment le remarquer ; enfin, la grande sœur, toute jeune femme, se lamente, quand on la découvre, allongée sur son lit, de ce que sa vie soit si vide et son cœur si grand. Une idée lui vient : la solution à tout : à son vague-à-l’âme, à la dépression de sa mère, à la douce et lente perdition de la classe moyenne typique américaine : faire venir cet oncle adoré qui apportera, espère-t-elle, à son monde, un peu de joie et de réalité. À peine, à la poste de sa ville, a-t-elle commencé d’écrire son message qu’elle apprend que le dit oncle arrive. « Croyez-vous à la télépathie ? », demande-t-elle à la télégraphiste. Elle est persuadée qu’un lien magique, mystérieux, l’unit à son oncle. Elle semble aimer un peu trop cet oncle.
La fameuse locomotive noire, fumante et grondante, arrive : monstre mécanique, implacable, froid dans sa résolution mais brûlant dans son action. L’oncle en descend. Il semble exténué, malade, mais voit-il sa nièce courir vers lui, qu’il reprend immédiatement vigueur. Qu’est-ce qui ranime ce zombie : l’amour rayonnant de sa nièce, ou la vue d’une proie ?

Voici la situation admirablement plantée ! Ne reste plus à Hitchcock que d’aménager son proverbial suspense.
Ah oui !, j’oubliais. L’oncle et la nièce porte le même prénom : Charlie.

La suite du film peut se résumer ainsi : l’oncle est un tueur de veuves riches. Deux nouveaux policiers le surveillent, dont l’un débute une romance avec la nièce. Celle-ci comprend tout à la moitié du film. L’oncle, comprenant qu’elle a compris, tente, à plusieurs reprises, de l’assassiner subtilement, de sorte que sa mort paraisse accidentelle. Enfin, l’oncle décide de repartir, mais, dans le train qui démarre, celui-ci retient la nièce et tente de la jeter sous les roues d’un autre train arrivant en sens inverse. Au terme de leur empoignade, c’est l’oncle qui finalement tombe et meurt, laissant sa nièce avec le double secret de leur culpabilité respective (d’être un tueur de veuves pour l’oncle, d’avoir tué son oncle pour la nièce).

Si je me plais à vous résumer le film à la hache, c’est que j’ai à vous parler d’un autre film, que ne raconte pas le scénario, mais que racontent les objets, les plans, la disposition des acteurs, le montage : film caché dans le film : profondeur dérobée : petit secret de l’art cinématographique.

Tout le film est construit sur cette dualité : l’oncle et la nièce. Comme dans un rêve, l’un ne semble être que la projection de l’autre, mais lequel ? On les découvre, dans leur première scène respective, allongés sur un lit. Ils s’envoient des télégrammes au même moment. Dans une scène, la nièce exprime son sentiment de partager avec son oncle comme un seul et même esprit. Plusieurs plans appuient encore cette impression de dédoublement. Mais à cette gémellité s’ajoute une série d’oppositions symétriques : homme/femme ; Est/Ouest ; innocence/culpabilité ; ; bien/mal ; vie/mort. L’identique vient ici dire le lien, non seulement familial mais presque incestueux qui les unit ; la contrariété vient souligner, au sein de l’identique, le conflit qui s’annonce puis s’intensifie entre eux. L’un des Charlie doit manger l’autre : c’est la loi tragique de leur rapport. Mais ce conflit, dont l’issue est inéluctable, donne à Hitchcock l’occasion de troubler ce dispositif symbolique d’opposition symétrique apparemment simple et évident. L’intrigue, au fur et à mesure, se fait de plus en plus intérieure, comme si le monde n’était pas concerné ; le drame qui se joue entre l’oncle et la nièce restera jusqu’à la fin secret. Pendant que tout échappe à ceux qui les entourent, le dehors entre dedans, le soir tombe sur la Californie, l’innocence se rend coupable, et, inversement, le chasseur s’avère être la vraie proie, et la victoire sur le mal une espèce de défaite.

La nièce est d’abord éperdue d’amour et de bonheur. Après que l’oncle a couvert de cadeaux toute la famille, se retrouvant seul avec elle, il lui passe une bague au doigt. C’est une prise. Nul consentement de la part de la nièce, mais un caillou soudain à son doigt qui la trouble et la fascine. Par ce joyaux, issu de ses crimes, l’oncle Charlie entend partager avec la nièce sa culpabilité ; il veut se sauver, légitimer son forfait, le purifier dans l’amour de sa nièce, mais il ne peut le faire qu’en entraînant cette dernière dans son abîme. Elle sera sa femme, sa Perséphone. Le mal qui n’est que fatigue, affaissement, stérilité, doit perpétuellement se nourrir de la vitalité de l’innocence. L’oncle est un vampire ; il en a l’élégance, la beauté, la froideur, la fièvre.
L’oncle Charlie occupe le temps de son séjour la chambre, donc le lit, de la nièce Charlie. Elle n’y est pas, bien sûr, mais, symboliquement, ce fait, tout en rappelant la gémellité des personnages, suggère le monstrueux amour qui les lie. Ombre de l’inceste planant sur tout le film, jusque dans les postures des acteurs. Quand ils sont réunis, l’oncle semble toujours dominer de sa stature raide et déterminée une nièce toujours acculée contre quelques murs.
Et cet escalier extérieur qui dit la possibilité pour le prédateur d’accéder directement à sa proie, sans devoir passer par le salon des parents. Hitchcock, comme le sont souvent les grands metteurs en scène, un certain type du moins, est un grand architecte. C’est sur cet escalier que manque de mourir la nièce, victime d’une marche malicieusement sciée par son oncle. Symbole de mort, il dit encore, cet escalier, le secret qui habite la relation entre les deux Charlie.
Parlera-t-on du cigare, que l’oncle dégaine dès qu’il se sent en danger, ou de sa canne, phallus menaçants, ou de cette scène où le même oncle force la nièce à entrer dans un café interlope ; tentative de corruption vaine destinée à obtenir, en l’empoisonnant, de ce cœur pur de jeune fille un assentiment à son crime et à sa laideur ?
Mais au sein de ce combat manichéen, Hitchcock introduit des éléments de brouillage. Si l’oncle sait se montrer agressif et dominateur, l’impression générale est que la force est du côté de la nièce et la fragilité du côté de l’oncle. Il en deviendrait presque touchant avec ses visions de veuves joyeuses dansant la valse, qui le hantent perpétuellement. Parmi la petite notabilité du coin que l’oncle est amené à rencontrer, il y a une veuve encore alerte qui le couve d’un regard tendre et d’un sourire carnassier. Et si l’oncle était en réalité la victime de ces veuves qu’il a assassinées ; et si, après tout, il n’avait fait que se défendre de ces démons ?  Et si l’oncle Charlie n’était pas Hadès mais Orphée dévoré par les Ménades ? Un Orphée qui ne serait pas aller chercher Eurydice aux enfers, mais qui s’efforcerait de l’emporter avec lui. On ne saura jamais pourquoi l’oncle a la veuve riche pour objet de prédilection de ses pulsions criminelles : ressentiment social ou impuissance sexuelle qui, le conduisant à renoncer aux jeunes femmes, le porte à se venger sur des femmes plus âgées ? Ou doit-on le prendre au mot ? Il ne s’agirait pour lui que de débarrasser le monde d’une engeance méconnue : la veuve riche. L’oncle Charlie, quoi qu’il en soit, est une bête traquée, sur laquelle règne la fatalité. Et voilà que tout se renverse : lui qu’on croyait être la mort personnifiée reçoit d’une jeune fille aux cheveux noirs et au visage pâle l’exécution de sa sentence. Est-elle le bien triomphant du mal, la victime d’inceste détruisant son vampire, ou la main du destin, main tragique qui ne trouvera dans ce geste qu’une culpabilité invincible, et non la libération promise ? Le seul à connaître avec elle la vérité est, ironiquement, un policier amoureux. Même la loi des hommes est avec elle. Et pourtant, son visage est sombre devant l’église où se déroulent les funérailles de son oncle, et où elle n’ose entrer. Le poison est en elle. Quelque part, elle aimera toujours son oncle.

Charlie, la nièce, faisait cette prière, au début du film, qu’il lui arrive enfin quelque chose, qu’un évènement survienne dans ce monde si tranquille, si ordonné, si médiocre. Sa prière a été entendue. Dans la catastrophe d’une rencontre, elle a découvert non seulement la folie, la mort, la noirceur du monde, représentées par cet oncle, mais, plus encore, elle a découvert l’ombre en elle. Peut-on tuer le monstre sans devenir monstre soi-même ? C’est ainsi, semble-t-il, que l’oncle, « assassin idéaliste » selon le mot d’Hitchcock, l’est devenu, en combattant un monde qu’il jugeait décadent. La nièce, en éliminant l’agent destructeur d’une société dont il est à la fois le symptôme, en rétablissant l’ordre, ne fait-elle pas qu’imiter en dernière instance cet oncle, ne fait-elle pas que répéter son geste : éradiquer l’oppresseur, éliminer le parasite ? Entre la classe moyenne typique et l’homme solitaire perdu dans les méandres de sa révolte, se rejoue perpétuellement un duel, à travers lequel l’ordre se maintient et l’injustice se renouvelle. C’est l’histoire la plus banale du cinéma américain, histoire dont Hitchcock révèle ici le mensonge fondamental.

Cette fin heureuse est la plus malheureuse. Subsiste, sous le soleil de Californie, l’ombre d’un doute : et si le héros américain était en fait le véritable bourreau ?

Un film est un rêve, et Hitchcock le plus cohérent et conséquent des rêveurs. Il faut voir un film de Hitchcock comme une variation poétique aux sens multiples, formée autour d’un scénario relativement conventionnel. Hitchcock est comparable à ces grands peintres de commande, à Botticelli, à Michel-Ange. Comme eux, il creuse, d’après une trame donnée, un mystère. Pour Hitchcock, c’est le mystère de la faute et de la culpabilité, que le cinéma américain s’efforce de conjurer en multipliant les vengeances légitimes, et que le cinéaste anglais et catholique expose avec ironie, de manière cachée, symbolique, dans toute son ambiguïté, s’amusant aux miroirs, troublant les apparences d’un détail. On pense, en voyant Shadow of a Doubt, à Strangers on a train : la figure du double y est plus explicite, et, là encore, la mort du méchant laisse un goût amer, une impression d’irrésolu. L’ombre est en soi, l’étranger c’est moi, et le mal reste toujours plus profond que veut bien nous le faire croire l’happy end de circonstance. Si l’innocent recouvre sa réputation et sa sécurité, il ne recouvre pas totalement la certitude intérieure de sa bonté. Quelque chose a été brisé, et, sans doute, pour le bien, car un dévoilement a eu lieu. Le cinéma d’Hitchcock est le double pessimiste du cinéma américain de l’âge d’or. On n’y triomphe qu’en apparence ; les méchants ont l’air de grands enfants blessés ; les héros apprennent douloureusement qu’ils n’en sont pas ; et sur les dernières scènes planent, irrémédiablement, plus ou moins masqués, plus ou moins ouatés, le trouble, la tristesse, voire la folie, comme pour signifier que le mal ne saurait en ce monde interrompre sa course.

Un film est un rêve ; un mauvais film est un rêve préfabriqué, aliénant ; un grand film est un rêve qui ne s’impose pas mais qui se laisse rêver autrement, comme un moyen d’explorer ses propres cavernes, comme un voyage initiatique. J’ai appris au cinéma, ainsi que la nièce Charlie, que j’étais capable de tous les crimes (préalable nécessaire à l’exercice du métier d’homme). Qu’entre tous les cinéastes, Hitchcock, en particulier, soit béni pour cela !

Bande-annonce : Shadow of a Doubt

Fiche technique : Shadow of a Doubt

Titre français : L’ombre d’un doute
Réalisation : Alfred Hitchcock
Scénario : Thornton Wilder, Sally Benson et Alma Reville, d’après une histoire originale de Gordon McDonell
Producteurs : Jack H. Skirball et Alfred Hitchcock (non crédité)
Photographie : Joseph Valentine
Son : Bernard B. Brown
Montage : Milton Carruth
Sociétés de production : Skirball Productions (non crédité) et Universal Pictures
Format : noir et blanc – 1,37:1 – mono (Western Electric Recording) – 35 mm
Pays d’origine : États-Unis
Durée : 104 minutes Dates de sortie : États-Unis : 15 janvier 1943 ; France : 26 septembre 1945

Burning Days, le film politique incendiaire d’Emin Alper

Burning Days d’Emin Alper gratte le pouvoir turc là où ça fait mal, dans le cadre d’un beau film intelligemment mis en scène, qui se déroule dans une Anatolie toujours aussi majestueuse.

Synopsis de Burning Days :  Emre, un jeune procureur déterminé et inflexible, vient d’être nommé dans une petite ville reculée de Turquie. À peine arrivé, il se heurte aux notables locaux bien décidés à défendre leurs privilèges par tous les moyens, même les plus extrêmes.

 Inferno

Burning Days du turc Emin Alper invoque une Anatolie assez différente de celle de Nuri Bilge Ceylan (Winter Sleep pour ne citer que lui) : un village grouillant de tumultes et de fureur, au ras de la mer plutôt que perdu dans les hauteurs des montagnes. De même, le métrage, malgré une beauté formelle tout aussi remarquable, est plus pragmatique, moins dans le langage que son compatriote, et plus dans l’action.

Emre (Selahattin Pasali) est un tout jeune procureur qui vient de prendre son poste dans le village en question. Si jeune (et si bourgeois), que sa maman pense lui envoyer des draps, plus soyeux, de la maison. On le voit dans une des premières scènes du film au côté de la juge Zeynep (Selin Yeninci), au bord d’un gigantesque gouffre (une doline préciseront les scientifiques) qui s’est formé dans le désert. Au détour de leur constat administratif, un échange entre lui et son interlocutrice plante d’emblée le décor : le procureur s’agace des manœuvres corruptrices du maire (il l’invite à dîner) ; la juge, une notable mariée à un notable (le médecin de l’hôpital) le pousse à accepter une invitation à dîner, car ainsi irait le monde dans ces campagnes… Le dîner qu’il finit par accepter sera le point de départ de l’intrigue de fond du film.

Emin Alper peint une Turquie assez âpre, peu aimable, où le jeune Emre, droit sans ses bottes, idéaliste et un peu naïf, nage malgré lui parmi des violences sexistes, sexuelles, animalières, écologiques et homophobes, entrecoupées de diverses scènes de tentatives de corruption. Les personnages qui l’entourent sont au minimum ambigus, quand ils ne sont pas ouvertement dangereux.

Sur les fils plutôt lâches de la trame d’un thriller, le cinéaste brode efficacement ses multiples sujets qui n’ont au fond qu’un seul but, celui de montrer à quel point la corruption généralisée constatée par le protagoniste aveugle toute une population, jusqu’à un très jeune homme, « son » dératiseur à peine sorti de l’enfance, qui a tenté de l’empoisonner. Tout n’est que rumeurs, calomnies, manœuvres dilatoires.

Par ailleurs, le sujet de l’homophobie est en filigrane du récit, avec un personnage trouble, dont l’homosexualité ne sera jamais dite, mais est diffuse pendant tout le film. Le journaliste Murat (Ekin Koç), est dans l’opposition, et offre son aide au procureur en proie aux agissements du maire et de ses acolytes. Il est beau, photogénique, et tourne autour d’Emre dans une danse homoérotique tendue mais jamais explicite, qui n’aura pourtant pas échappé aux virulences du pouvoir lors de la sortie du film dans le pays.

Burning Days brasse toutes ses thématiques dans un ensemble parfaitement cohérent et lisible. La tension du film est permanente. Tout s’imbrique pour dépeindre une situation catastrophique dans le pays, et les gouffres béants qui se forment les uns après les autres sont autant le signe de désastres écologiques que des métaphores sur l’effondrement de certaines valeurs dans le village, pour ne pas dire la Turquie tout entière.

Mais comme d’habitude, dans ce genre de pamphlets, ça marche seulement si l’amour pour le pays de celui qui le pointe du doigt est flagrant. C’est le cas d’Emin Alper, et sa manière de filmer les personnages et surtout l’environnement le montre : le désert, la mer, les villages aux ruelles pleines d’imprévus, les jardins bucoliques sous la moiteur de l’été forment de magnifiques scènes « cinémascopiques » qui montrent ce à quoi il est attaché et qu’au travers de ses dénonciations, il veut à tout prix préserver.

Burning Days – Bande annonce

Burning Days : Fiche technique

Titre original : Kurak Günler
Réalisateur : Emin Alper
Scénario : Emin Alper
Interprétation : Selahattin Pasali (Emre), Ekin Koç (Murat), Erol Babaoglu (Sahin), Erdem Senocak (Kemal), Selin Yeninci (Zeynep), Sinan Demirer (Ilhan), Nizam Namidar (Selim), Ali Seçkiner Alici (Yavuz), Eylül Ersöz (Pekmez)
Photographie : Hristos Karamanis
Montage : Eytan Ipeker, Özcan Vardar
Musique : Stefan Will
Producteurs : Kerem Çatay, Nadir Öperli, Coproducteurs :  Stienette Bosklopper, Viola Fügen, Anita Juka, Laurent Lavolé, Fatih Sakiz, Maarten Swart, Yorgos Tsourgiannis, Michael Weber
Maisons de Production : 4 Film, Liman Film, Horsefly, Match Factory Productions, Coproduction : Ay Yapim, Circe Films, Gloria Films, Zola Yapim
Distribution (France) : Memento Distribution
Durée : 129 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 26 Avril 2023
Turquie. France. Allemagne. Pays-Bas. Grèce. Croatie – 2022

Note des lecteurs6 Notes
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L’affaire Cherkassky d’Aurélie Ramadier

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Le tout premier roman d’Aurélie Ramadier porte le titre énigmatique L’Affaire Cherkassky ou Les Murs invisibles. Il s’agit là d’une œuvre qui sort du lot. Le texte a été officiellement édité en novembre 2022 chez l’éditeur Balland. D’ailleurs, ce livre explore plusieurs thèmes qui parleront surtout aux fans d’Histoire et d’espionnage…

Avec son héroïne journaliste pleine de courage, en quête de vérité, l’ouvrage débute avec une référence à l’Odyssée d’Homère : annonçant ainsi un voyage tumultueux, empli de mésaventures. Tout le récit évolue autour d’une figure imprenable, presque mythique : celle de Nicolas Cherkassky. Un rescapé français de l’URSS. Camille est bien déterminée à découvrir la vérité. La jeune femme enquête sur la vie de cet homme impossible à contacter, se perdant entre les témoignages de ses proches. Qui ment ?

Dans ce roman riche en action, l’attention du lecteur se porte sur Camille. Une icône féminine prête à tout pour en apprendre plus sur l’identité de cet inconnu, même si les risques à prendre sont énormes. Tout au long de son investigation, Camille se confronte à une ombre menaçante. Bien entendu, le temps s’est écoulé depuis la fin de l’Union soviétique, l’espionnage n’est pas mort. Dans ce roman divisé en plusieurs parties, le lecteur appréciera particulièrement le développement du personnage principal, né sous le régime soviétique – et plus spécifiquement dans ses dernières années.

Pourquoi se passionner ainsi pour Nicolas Cherkassky ?

Un jour, Camille découvre un récit palpitant, retraçant la vie incroyable et exceptionnelle de ce personnage fascinant. Mais est-ce vrai ? Ce type revenu d’entre les morts, torturé par l’URSS  a-t-il seulement existé ? Le livre est entrecoupé de descriptions fines, qui dépeignent un totalitarisme brutal qui ne respecte pas les droits de l’Homme, malgré les accords internationaux entre les différents pays du monde. L’on pourrait croire que l’ère de la barbarie a sonné – mais la réalité est bien moins édulcorée. Ce livre le rappelle cruellement, sans pour autant être un récit ouvertement engagé. Tout au long de ce roman, Camille utilise ses compétences de journaliste curieuse pour découvrir la vérité en interrogeant des témoins et en effectuant des recherches minutieuses – comme une vraie enquêtrice… Malheureusement, le monde n’est pas rose et de nombreuses rencontrent se contredisent.

Les personnages secondaires sont également bien développés. Xavier, Nour et Mathieu, qui travaille à la DGSE, expriment des opinions différentes sur la façon de traiter les informations que Camille recueille au fil de l’investigation. Danielle Hébert, l’auteure de l’étrange et fascinante biographie de Cherkassky, est un personnage très intéressant, et le lecteur et la narratrice s’interrogent ensemble sur l’authenticité de ce témoignage bouleversant…

La plume d’Aurélie Ramadier est entraînante.

Cela est sans doute dû à des dialogues directs qui donnent l’impression, parfois, de lire un script de film ou une pièce de théâtre. D’ailleurs, l’utilisation de documents tels que des procès-verbaux et des déclarations ajoute à la véracité de l’histoire. En fait, ce livre se lit facilement malgré sa densité, car l’écrivaine laisse peu de place aux descriptions, en accordant une majeure partie aux répliques – ce qui est un bon parti pris, puisque l’on ne s’ennuie jamais.

L’Affaire Cherkassky ou Les Murs invisibles est une œuvre maîtrisée, rythmée qui mérite une lecture attentive. Le lecteur lui-même se méfie de tout le monde. Ce thriller mystérieux est fluide, inquiétant. Au-delà du caractère strictement divertissant du roman, l’auteure a su tisser une histoire très vraisemblable – sans doute grâce à son passé.

Avec ses nombreux « plot twists » et ses fausses pistes, Ramadier s’amuse avec son lecteur. L’autrice le berne, jouant avec ses attentes et ses préjugés. Cela donne au roman une dimension captivante. Une permanente remise en question des évènements auxquels les lecteurs assistent, dans un brouillard où les preuves matérielles n’existent pas. Est-ce donc prudent de se fier aux paroles de son prochain ? Pour Camille qui est pleine de bonne volonté, sa bonté est peut-être finalement une forme de faiblesse… Quoiqu’il en soit, l’Affaire Cherkassky est un roman policier hybride, avec une sacrée dose d’historique et de drame. C’est pourquoi il saura séduire de nombreux amateurs et amatrices du genre, qui souhaitent se lancer dans un livre d’espionnage efficace et intriguant jusqu’à la toute dernière page.

L’Affaire Cherkassky, Aurélie Ramadier
Editeur Balland, 452 pages

Préférence système révélatrice d’un état d’esprit

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Dans un futur non précisé, les serveurs informatiques classiques sont tellement saturés qu’il s’avère indispensable de faire un tri dans ce qu’on conserve dans leurs mémoires. On aurait d’ailleurs tendance à oublier que le cerveau humain constitue une mémoire vive de haute qualité.

Le début voit Yves Mathon enterrer son père (fin symbolique d’un univers). On apprend ensuite qu’il travaille dans un service chargé de nettoyer la mémoire d’un serveur informatique. Malheureusement, il ne supporte pas de devoir dégager la place nécessaire pour que le dernier des anonymes puisse enregistrer ses photos de vacances. Il faut dire que la place à libérer (la Préférence système que suggère le titre) est sélectionnée parmi ce qui n’est que trop rarement consulté. Y figure par exemple le film 2001, l’Odyssée de l’espace et tout ce qui tourne autour, soit les articles de presse, fiches signalétiques, supports critiques, etc. L’objectif est purement et simplement de supprimer ce film des mémoires et de faire en sorte que la situation devienne comme s’il n’avait jamais existé.

L’avenir du cinéma

D’emblée, plusieurs questions se posent. D’abord, quel est l’avenir du cinéma comme expression artistique ? En effet, l’époque se prête à ce genre de réflexion, car avec le coup d’arrêt dû à l’épidémie de Covid-19, l’industrie du cinéma risque gros. D’ailleurs, le simple fait de parler d’industrie montre que le cinéma traverse une crise qui pourrait tout remettre en question. Est-ce que le cinéma tel que nous le connaissons poursuivra son existence pendant des siècles ? Est-ce que l’évolution technologique n’en fera pas, à terme, un moyen d’expression obsolète ? Est-ce que le cinéma ne risque pas de mourir à cause de l’état d’esprit de ceux qui le financent ? En effet, si les investisseurs ne mettent de l’argent que dans ce qui rapportera à coup sûr, on risque fort de voir ce qui restera du cinéma perdre toute sa force créatrice et donc d’abandonner ce qui le rapproche encore du monde des arts. On peut donc imaginer que cette fiction se passe dans un futur où le cinéma en tant qu’art n’est plus qu’un vague souvenir. On peut reprocher à Ugo Bienvenu de n’aborder ce point que de façon indirecte, en évoquant la situation de la femme d’Yves qui ne supporte plus les exigences d’un employeur qui, refusant de prendre le moindre risque, ne propose que des produits aseptisés.

Que doit-on conserver à tout prix ?

L’autre vraie question, c’est de savoir sur quels critères on ferait de la place dans des serveurs informatiques pour libérer de la place en mémoire. On comprend bien la logique commerciale du moment qui consiste à donner satisfaction à celui qui paye pour obtenir un espace mémoire dont il veut disposer à sa convenance. De là à imaginer qu’un jour certaines œuvres d’art puissent passer à la trappe pour laisser de la place à de la consommation courante, il y a un pas qui nécessiterait un minimum de justification, ce que le dessinateur néglige. On pourrait quand même imaginer qu’il y eu une réflexion, un débat, pour définir des priorités. À lire cette BD, on peut considérer qu’Ugo Bienvenu imagine que dans un avenir pas si lointain que cela, la culture que nous considérons comme classique aujourd’hui pourrait être plus ou moins tombée dans l’oubli. Ou bien, peut-être sous-entend-il que le cinéma pourrait perdre l’intérêt qu’il suscite actuellement, pourquoi pas au profit de la BD (ou de la poésie, puisqu’il glisse quelques extraits au passage). En effet, il place un clin d’œil tintinophile en montrant deux androïdes (chargés de surveiller le bon fonctionnement du service où travaille Yves Mathon) surnommés Dupont et Dupond. Mais, à celui qui les présente ainsi, il fait également dire que personne ne sait pourquoi… Il y a donc quelque chose qui ne colle pas. Enfin, puisqu’il est question de robots, on peut estimer l’avancée technologique au fait que le couple Mathon (gardiens… de quoi ?) voit son futur bébé porté par un robot (celui de la couverture).

Au-delà des références

Toute la première partie de l’album montre donc un personnage refuser de faire son boulot en détruisant 2001, l’Odyssée de l’espace et tous les documents et archives tournant autour du film (énervant sa femme qui craint pour leur projet très matérialiste d’un nouvel appartement, tout en déplorant les choix consensuels de l’éditeur de jeux pour qui elle travaille). Il s’apprête donc à prendre le maquis pour échapper aux sanctions disciplinaires, ce qui colle en fait à un retour à la vie au sein de la nature. Un accident va empêcher ce projet d’aboutir et c’est le robot (Mikki), porteur du bébé (l’observant, la mère dit que son corps ne s’en serait jamais remis) qui va se charger de son éducation et de sa protection. On guette désespérément un élément permettant de déterminer si faire porter le bébé par un robot, est une pratique généralisée ou bien réservée à une élite. Cette deuxième partie permet à Ugo Bienvenu de faire le tour (à sa façon) de ce qui est humain et de ce qui mérite d’être enseigné et transmis. Il met également en lumière que ce qu’on veut protéger à tout prix peut être mémorisé dans le cerveau humain par l’apprentissage, ce en quoi il se pose en digne héritier de la littérature de Science-Fiction (Fahrenheit 451). D’ailleurs, il insiste en explorant à sa façon le code de bonne conduite des robots issu de l’œuvre d’Isaac Asimov. Mikki se montre capable de réflexions très pertinentes sur sa condition « La sensibilité, c’est ce qui vous permet, contrairement à nous, un accès à la décision sans effectuer tous les calculs […] Pour nous, les faits sont de l’information, le réel, du contenu. Ce qui fait de vous des individualités, c’est votre perception parcellaire du monde. »

Action et pistes de réflexion

En élaborant un roman graphique de 162 pages, Ugo Bienvenu devrait disposer de la place nécessaire pour explorer les thèmes qui l’intéressent (avenir de la robotique et des archives humaines, évolution de la condition humaine, etc.) mais il néglige quelques aspects fondamentaux. Et même s’il compte sur la capacité de réflexion et d’observation de ses lecteurs/lectrices, c’est forcément décevant sur certains aspects, surtout par rapport à l’intérêt des sujets abordés et commentés par ses personnages. On lui sied gré néanmoins de proposer un album où la réflexion accompagne une histoire où l’action se révèle assez prenante par elle-même et nous vaut également quelques moments originaux et un humour personnel (le combat entre les deux robots par exemple). Son dessin s’approche du réalisme, avec un trait sans fioritures, des couleurs qui permettent souvent des contrastes assez tranchés et une lisibilité sans faille grâce à un format presque carré (25,9 x 21,8 cm), jamais plus de trois bandes par planche et une diversité de tailles de vignettes au service de la narration.

Préférence système, Ugo Bienvenu
Denoël Graphic, octobre 2019
Note des lecteurs0 Note
3.5

« The Nice House On The Lake » : la douleur des sentiments

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Les éditions Urban Comics publient le second tome de la série The Nice House On The Lake, de James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno. Une entité extraterrestre y maintient sous son emprise, tout en cherchant à les protéger, onze personnes minutieusement choisies, qu’elle affectionne et manipule dans un même élan.

Le second volume de The Nice House On The Lake prolonge les événements du premier et les redéfinit touche par touche. James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno charpentent un récit complexe qui dévoile peu à peu les secrets de Walter, son lien avec Reg et l’élaboration à plusieurs têtes des plans de la maison. Si l’isolement de jeunes personnages dans un contexte idyllique rapidement battu en brèche avait quelque chose de relativement conventionnel, cette suite se montre généreuse en rebondissements et s’efforce de pousser plus avant la caractérisation des personnages.

Multiplicité de l’isolement

L’une des thématiques majeures de la série est l’isolement, un sentiment ressenti par les personnages de différentes façons. Le scénariste James Tynion IV réussit à transformer cet état de fait en une expérience effrayante. Non seulement les invités sont coupés du monde et privés de toute perspective au-delà de leur environnement immédiat, mais Walter lui-même subit sa différence dans sa chair, en se voyant prisonnier de dilemmes moraux et d’une forme de double allégeance, entre sa nature première, extraterrestre et accompagnée d’obligations difficiles à assumer, et secondaire, humaine, factice mais sous-tendue par des amitiés sincères.

L’isolement, le suspense, les thématiques mémorielles… Il n’est pas interdit de songer au film Shutter Island de Martin Scorsese en lisant The Nice House On The Lake. Si les personnages de James Tynion IV sont enfermés dans une maison parfaite et non dans un asile éloigné du reste du monde, ils doivent cependant faire face à des révélations choquantes qui troublent ce qu’ils tenaient pour acquis.

La nature de Walter et les singularités qui le distinguent des autres personnages le placent dans une situation inconfortable. Créature non humaine complexe et dotée de sentiments d’amitié, il voit ses motivations s’inscrire au cœur de l’intrigue et soulever de nombreuses questions sur les limites entre l’humanité et l’inhumanité. Cette dualité peut être comparée à celle du personnage de Roy Batty, le célèbre antagoniste du Blade Runner (1982) de Ridley Scott. À ceci près, toutefois, que les regrets amers de Walter se tapissent toujours d’un certain machiavélisme, dont l’ultime démonstration transparaît dans les dernières pages de l’album.

Gestion d’événements indésirables

La bande dessinée explore les liens entre Walter, Reg, Norah et les autres personnages, en révélant progressivement comment leurs rapports et quelques secrets gênants, oubliés ou non, affectent les interactions avec les autres invités et, partant, l’histoire dans son ensemble. La mécanique mise en place par Walter se grippe plus souvent qu’à son tour, si bien que des événements tragiques vont avoir lieu et que l’organisation interne de la maison va se voir remise en cause.

Walter a un contrôle quasi complet – physique et psychologique – sur ses hôtes. Il manipule leurs souvenirs, conditionne leur résilience aux blessures et à la maladie. Ce n’est pourtant pas suffisant pour maintenir la locomotive sociale sur les bons (?) rails : les questions affluent, la quête de liberté fait son œuvre et les tempéraments s’avèrent trop forts pour être contenus sous cloche.

La maison comme métaphore

Comme le titre The Nice House On The Lake l’indique clairement, la maison est un élément central de l’intrigue, un personnage à part entière, agissant à la fois comme un lieu de refuge et une prison pour les personnages. Elle représente l’isolement physique et émotionnel et accueille leurs différences et leurs secrets. Les invités y sont confrontés à leurs propres failles, aspirations et déceptions.

Walter est mû par une illusion de contrôle à certains égards prométhéenne : il sculpte les lieux, les identités, les motivations… Mais cette maison, avec tous ses systèmes de contrôle, presque foucaldiens, ne constitue en rien un gage d’emprise absolue. Walter occupe en apparence la position de l’auteur ayant le choix des trajectoires et réactions de ses personnages. Mais chacune de ses interventions déploient son lot de contrecoups, chacun pouvant ensuite affecter les événements futurs.

Une réussite totale

Complexe et fascinant, notamment dans sa narration (bonds temporels, SMS, courriels, messages laissés sur des vitres, etc.), The Nice House On The Lake se distingue aussi sur le plan graphique, avec un lettrage sophistiqué, une figuration de Walter des plus inventives, des traits et des couleurs souvent sublimes. Les auteurs laissent dans l’ombre les supérieurs de Walter mais éventent leur pouvoir de nuisance et leurs intentions abjectes, inscrivant la terreur en angle mort. Du grand art.

The Nice House On The Lake (T.02), James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno
Urban Comics, mars 2023, 192 pages

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4.5

« Abaddon » : l’humanité en danger

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Les éditions Soleil publient « Si-Naï », le premier tome d’Abaddon, nouvelle série du très prolifique Christophe Bec, accompagné cette fois du dessinateur Robert Carey.

En l’année 2027, les cinq grandes religions du monde sont secouées par une série de découvertes troublantes. Partout sur la planète, des artefacts mythiques, liés à chacune d’entre elles, sont mis au jour, avec des conséquences parfois fâcheuses. Ces objets anciens ne sont pas de simples reliques ; ils possèdent des pouvoirs redoutés et redoutables, capables de provoquer la mort et la panique au sein des populations qui les accueillent. Les principaux dirigeants religieux prennent tous possession de ces prodigieux artefacts religieux : le pape Zacharie II obtient l’Arche de l’Alliance, le grand Rabbin Yosef Zaak détient le sceau de Salomon, le sage hindouiste Mataji Arananda met la main sur le trident du Dieu Shiva, l’imam Adel Ibrahim Hafeez acquiert l’épée légendaire Zulfikar que Mahomet aurait donnée à Ali lors de la bataille de Uhud et le grand maître Zen Yokoyama confirme l’authenticité du miroir de Yata, un trésor divin bouddhiste.

Réunis à Malte, ces chefs spirituels semblent détenir un secret en lien avec ces découvertes, qu’ils annoncent lors d’une allocution commune retentissante. Un danger pourrait-il advenir et, pis, entraîner l’extinction de l’humanité ? Trois générations après ces événements, la société a dû se réinventer et se réorganiser face à des bouleversements majeurs. Des groupes de migrants, présentés de manière alternée avec la réapparition des reliques, cherchent à fuir un monde post-apocalyptique et entreprennent un long périple vers la région du Si-Naï. Ils espèrent y trouver un dernier havre de paix et de sécurité. Des obstacles se dressent toutefois sur leur route et ce qu’ils s’apprêtent à explorer ne ressemble pas vraiment à ce que à quoi ils s’attendaient.

« Si-Naï » peut s’appréhender comme une longue phase d’exposition, un préambule à la structure un peu trop prévisible, constitué de bonds temporels et géographiques, au cours duquel chaque relique est présentée dans ses origines putatives et à travers ses contrecoups immédiats. Porté par les dessins détaillés et réussis de Robert Carey, ce premier épisode d’Abaddon supporte son lot de promesses, en ouvrant la voie à des enjeux vertigineux, dans un monde post-apocalyptique où le désastre est venu de là où les humains, traditionnellement, attendaient des solutions. À suivre…

Abaddon : Si-Naï, Christophe Bec et Robert Carey
Soleil, avril 2023, 64 pages

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3.5

« Marée blanche » : une odyssée cocaïnée entre tragédie et comédie

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Les éditions Delcourt publient Marée blanche, de Gaël Séjourné. La découverte accidentelle de 40 kilos de cocaïne par des marins y constitue un point de bascule à bien des égards vertigineux.

Avec Marée blanche, Gaël Séjourné façonne une aventure menée tambour battant, où le destin de plusieurs personnages s’entremêle autour d’une trouvaille des plus explosives : 40 kilos de cocaïne, soit l’équivalent, approximativement, de deux millions d’euros. Partant de cet événement inattendu, se déroulant en pleine coupe du monde de football, cette bande dessinée chorale offre une intrigue douce-amère, oscillant entre tragique et comique, et plonge ses héros dans un tourbillon de conséquences en chaîne.

Au cœur de l’histoire, l’équipage du Fargo, composé de Théo, Laurent, Paul et Jordan, qui, bien loin d’imaginer les bouleversements provoqués par leur pêche miraculeuse, décident de garder pour eux ce trésor compromettant. Leurs vies basculent alors, plus vite qu’ils ne l’auraient pensé, dans une spirale infernale, où les contrecoups abondent avant même que les dilemmes moraux n’aient le temps de se poser. Que faire de cette drogue qui est à la fois une bénédiction et une malédiction ? Véritable fil conducteur du récit, elle va entraîner les protagonistes, ainsi que leurs proches, dans un abîme duquel ils vont avoir le plus grand mal à s’extirper. Et cela passera par des overdoses, des problèmes judiciaires, voire des menaces de mort.

Les personnages secondaires ajoutent à la richesse de l’intrigue. On y trouve un policier cocufié et pathétique, des jeunes adultes en quête de liberté ou en pleine errance et des bandits sans le moindre scrupule. Parmi eux, les deux jumeaux mafieux, dans la splendeur de leur ignorance, rappellent furieusement Paulie Gualtieri, capo de la série Les Soprano. Ils ajoutent une touche d’humour noir à l’ensemble.

Marée blanche fait place à d’autres références, notamment cinématographiques, avec des allusions directes à Tony Montana, ou encore en arborant une veine pop parfois tarantinesque. Gaël Séjourné réussit à tisser un récit qui marie habilement les différentes tonalités et plonge ses personnages dans une suite de mésaventures sur laquelle ils n’ont aucune prise. Une fois la machine enclenchée et les rouages en branle, ils ne peuvent que subir les conséquences de leur choix initial.

Le style de Séjourné est plaisant, agréable et léger. Les illustrations, efficaces, participent à l’immersion du lecteur dans une histoire tumultueuse, où l’homme se laisse piéger par l’appât du gain, minimisant les risques encourus, aveuglé par la perspective d’une richesse inespérée. Un récit complet engageant, à défaut d’être passionnant.

Marée blanche, Gaël Séjourné
Delcourt, avril 2023, 72 pages

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3

Beau is afraid : Beau se perd et nous avec !

Beau is afraid : Hallucinant, halluciné et hallucinatoire, le nouveau film d’Aster ne convainc pas vraiment – et surtout pas autant que les précédents – même si la première partie s’avère dingue et jubilatoire et que son sens de l’esthétisme est à son paroxysme. Cependant, à trop jouer sur la psychanalyse et se vouloir hermétique, il en devient trop clivant et oublie son public.

Attendu au tournant, précédé d’une réputation mystérieuse et ayant souffert d’une post-production longue et visiblement douloureuse, le nouveau film d’Ari Aster est enfin là. L’un des nouveaux maîtres proclamés de l’elevated horror, ce nouveau courant passionnant qui remet les films de genre sur un piédestal en leur insufflant une vision indépendante et d’auteur très marquée, nous a offert deux monuments dans le genre : le terrifiant et malin Hérédité, mais surtout la claque magistrale que fut Midsommar et sa peur insidieuse, malaisante et qui plus est diurne. Réussir à terroriser et angoisser en pleine journée pendant un film de plus de deux heures basées sur le suggestif, il fallait le faire et il l’a fait. Forcément après deux longs-métrages comme ceux-là, on attendait la suite avec impatience. Et c’est peu dire que Beau is afraid est tout aussi maîtrisé, imposant et fort. Mais il divisera encore plus son auditoire et en laissera un grand nombre en cours de route dont nous faisons partie. C’est une œuvre clivante et souvent mal aimable qui demande beaucoup d’investissement de la part du spectateur sur de trop nombreux points.

Alors, coup de génie ou pétard mouillé prétentieux ? Un peu des deux mais il est clair que ce troisième long nous a beaucoup moins convaincus que ses deux premiers. Aster quitte l’horreur viscérale et atmosphérique de ses deux premiers essais pour ce que l’on pourrait appeler de l’horreur psychologique et schizophrénique, qui nous installe dans la psyché dérangée de son personnage principal, grâce auquel on voit les événements. Et de psychanalyse, il en est beaucoup question ici. Peut-être trop justement. Si l’on n’est pas adepte des écrits de Freud et Jung, ou encore des concepts œdipiens dans le détail, on peut trouver cela totalement abscons et nébuleux. Et l’aspect symbolique de tous ces concepts et théories – qui ne sont pas toujours vulgarisés ici – est représenté à maintes reprises. Il y a en effet des détails et indices qui se cachent dans de nombreux plans, des métaphores fortement présentes et un énorme aspect concernant la castration d’une mère sur son fils qui distille son poison durant tout le film. L’aspect thérapie filmée phagocyte même totalement la seconde partie, la moins réussie et celle qui nous perd. Car « Beau is afraid » dure tout de même trois très longues heures, qui nous paraissent une éternité dans le dernier tiers.

Aster semble s’être pris du syndrome du film personnel, égoïste et hermétique. Un peu comme le disparu des radars Richard Kelly qui, après le culte Donnie Darko puis The Box, nous a livré le film maudit et incompréhensible Southland Tales. Comme Darren Aronofsky qui, après une demi-douzaine d’œuvres racées et pour la plupart cultes, s’est lâché avec l’horripilant et tout aussi sibyllin Mother! ou encore le cinéaste canadien Denis Villeneuve qui s’était autorisé une parenthèse incongrue avec le plus que bizarre Enemy. Des œuvres certes originales et uniques en leur genre mais qui ne pensent pas à leur public, comme si seul leur créateur en détenait la clé. N’est pas Lynch qui veut même si toute bizarrerie au cinéma n’est pas forcément l’apanage de ce maître incontesté du septième art. Certains réussissent plus que d’autres comme David Cameron Mitchell et son ludique et étrange jeu de piste Under the Silver Lake qui a suivi la claque It follows. Mais Beau is afraid ne rentre pas à cent pour cent dans cette catégorie car la première moitié du film (et donc ses deux premières parties) est plutôt convaincante.

Le début, en forme de cristallisation de toutes les angoisses d’un homme à travers les maux de nos sociétés calquées sur un bout de rue et un immeuble a priori new-yorkais, est plutôt jubilatoire. L’humour noir et absurde fonctionne et l’univers dépeint est très amusant. La suite l’est tout autant avec cette famille d’accueil névrosée, même s’il manque aussi ici de clés de compréhension claires sur le pourquoi du comment. Puis lorsque notre personnage principal se sauve dans la forêt, Beau is afraid part dans un trip halluciné, hallucinatoire et hallucinogène qui nous fait décrocher. La partie animée, aussi belle soit-elle est bien trop longue tout comme ses prémisses théâtrales. Quant à la dernière partie, hormis la prestation mémorable de Patti LuPone en mère castratrice, elle est interminable, excessivement psychologisante et parfois ridicule. On ne vous en dit pas plus sur le final.

On a donc l’impression d’assister à une œuvre où son auteur se fait plaisir mais en oubliant parfois de faire plaisir à son public. C’est du cinéma très exigeant mais aussi prétentieux. En revanche, rien à dire encore une fois sur l’aspect visuel. Aster confirme son statut d’esthète et sa science du cadrage et du détail est admirable. Les mouvements de caméra toujours significatifs, la manière de confectionner ses plans et toutes les trouvailles visuelles qu’il met en place forment un tout magnifique, donnant à Beau is afraid des airs de pièces de musée cinématographiques au niveau formel. C’est même peut-être, si on est client, le genre d’œuvre à revoir une seconde fois pour en saisir tous les tenants et les aboutissants. Mais encore faut-il en avoir le courage, car cela peut être fastidieux. On espère d’ailleurs qu’il reviendra à un cinéma un tantinet plus accessible et viscéral pour ses prochains essais. Quant à Joaquin Phoenix, s’il est toujours bon, il n’a pas grand-chose à jouer d’autre que la peur et l’étonnement de par l’essence de son personnage, ce qui rend son jeu un peu trop répétitif.

Bande-annonce : Beau is afraid

Synopsis : Beau tente désespérément de rejoindre sa mère. Mais l’univers semble se liguer contre lui…

Fiche technique : Beau is afraid

Réalisation & Scénario : Ari Aster
Avec Joaquin Phoenix, Nathan Lane, Amy Ryan…
Photographie : Pawel Pogorzelski
Montage : Lucian Johnston
Musique : Bobby Krlic
Production : A24.
Pays de production : Etats-Unis, Canada.
Distribution France : ARP
Durée : 2h59
Genre : Comédie – Fantastique – Psychologique.
Date de sortie : 26 avril 2023

 

Beau is afraid : Beau se perd et nous avec !

2.5

La plus belle pour aller danser : devenir soi en toute légèreté

3.5

La plus belle pour aller danser est le premier film réalisé par Victoria Bedos. Son héroïne, Marie-Luce, est-elle la petite sœur de Paula (La Famille Bélier, 2014) ou de Laure (Tomboy, 2011) ? Un savant mélange entre émancipation adolescente et quête d’identité, autour de personnages hauts en couleurs. Plongée dans un monde qui paraît hostile, Marie-Luce apprend à en chercher la bienveillance à tout prix, à ne plus se cacher, en résumé à trouver sa place dans le monde et à l’assumer. Un programme que Victoria Bedos décline avec humour, douceur et légèreté.

Savoir qui je suis

Marie-Luce est confrontée au même problème que les petits héros de Un monde, la cruauté de la cour de récré. Cette illusion de normalité pousse les enfants puis les ados à se conformer, se ressembler, à une période de la vie où pourtant ils se cherchent et veulent être autres, uniques. Ayant quitté un collège devenu trop violent pour elle, arrivant dans un nouveau déjà affublée d’un surnom, Marie-Luce voudrait, comme les personnages du Marivaux qu’elle étudie, qu’on l’aime.  Ce monde pourtant ne la voit pas, même son propre père souvent oublie qu’elle existe, tant qu’elle est là et qu’elle ne fait pas de vague. C’est en s’incrustant dans une fête déguisée (en héros du Parrain, le film préféré d’un des pensionnaires du lieu où elle vit) où elle n’est pas invitée que Marie-Luce devient Léo, non pas par désir d’être un garçon, mais parce que c’est ainsi qu’on la perçoit. Quand Marie-Luce est Léo, elle existe, elle est regardée, mieux : elle est aimée ! Plus le temps pour elle de revenir en arrière, elle se plonge dans le désir naissant entre Léo et Emile, au risque de ne plus rien maîtriser, d’aller « trop loin ». Autour d’elle, des ados virils, des filles amoureuses et superficielles, bref des apparences qui se heurtent chaque jour aux images qu’ ils et elles renvoient. De cette cruauté, Victoria Bedos (scénariste de La Famille Bélier, Normandie Nue…) se tourne vers la légèreté, l’humour.

Apparences et délivrance

La vie de Marie-Luce est joliment décalée puisqu’elle vit dans une grande famille recomposée avec un père aidant familial comme elle l’écrit sur sa fiche de rentrée. Dans les faits, un joyeux bazar presque figé dans les années 80, du moins branché sur Nostalgie, où cohabitent des retraités avec plus ou moins toute leur tête. Cette grande collocation où la barrière de l’âge est abolie, voit naître l’amitié de Marie-Luce, 14 ans et d’Albert, 80 ans. Les deux personnages en apparence très différents évoluent pourtant main dans la main sur le chemin de l’acceptation de soi et surtout ils tentent de s’affirmer, d’assumer leurs choix. Or Marie-Luce se prend les pieds dans le personnage qu’elle a créé et ne parvient toujours pas à être aimée pour qui elle est. A l’image de Laure pourtant, elle tente de copier les attitudes, les désirs des garçons, et se voit dans les yeux d’un autre comme un garçon qu’on peut aimer. Avec cette identité travestie, Marie-Luce rejoint l’héroïne de Tomboy qui parvenait à nouveau à exister après l’été, elle change, elle se transforme et  assume ses choix, son décalage. Peut-être que Céline Sciamma y mettait plus de vérité, du moins de radicalité, ne lâchant jamais des yeux sa petite Laure, et elle seule, alors que Victoria Bedos y met plus de légèreté en ne s’attardant pas que sur Marie-Luce mais aussi sur d’autres parcours, quitte parfois à s’éparpiller ou à donner l’impression d’impasses qui s’éclaircirent un peu trop vite (la relation au père, la perte de la mère, le choix d’Albert de renouer avec ses enfants, Chloé qui assume son homosexualité…).

Marie-Luce a une force : elle est dansante, mouvante, jamais figée. Mieux, c’est une ado qui lit, qui réfléchit, qui pense, qui ose se planter et qui essaye brillamment d’exister. Les instants de drame ne sont presque que des accidents, tant c’est d’une chrysalide que Marie-Luce s’échappe. Aux côtés de l’enfant que Pierre Richard a su rester, faisant échapper son personnage à un cliché de jeunisme, la jeune Brune Moulin est époustouflante, son regard, la manière dont elle s’exprime et se meut offre à son personnage une force et une incarnation inattendues. La plus belle pour aller danser n’est pas un film militant, c’est une petite ritournelle qui offre à l’adolescence (et même au-delà), la capacité à renaître, se transformer, avancer et enfin se rencontrer, soi, en échappant à ce qu’on attend de nous et en se choisissant une place dans le monde. Marie-Luce est plus qu’une fille se prenant pour un p’tit gars (comme celui coincé dans un placard dans la chanson de Suzanne), c’est une enfant en sommeil qui se réveille et se révèle.

La plus belle pour aller danser : Bande annonce

La plus belle pour aller danser : Fiche technique

Synopsis : Marie-Luce Bison, 14 ans, est élevée par son père dans une joyeuse pension de famille pour seniors dont il est le directeur. C’est bientôt la soirée déguisée de son nouveau collège : son père ne veut pas qu’elle y aille … et de toute façon, elle n’est pas invitée. Mais poussée par Albert, son meilleur ami de 80 ans, Marie-Luce, s’y incruste, habillée en homme. Ce soir-là, tout le monde la prend pour un garçon… un garçon que l’on regarde et qui plait. Elle décide alors de s’inventer un double masculin prénommé Léo pour vivre enfin sa vie d’ado. Bien entendu, à la maison, la relation avec son père se complique.

Réalisation : Victoria Bedos
Scénario : Victoria Bedos, Louis Pénicaut, Eulalie Elsker
Interprètes : Brune Moulin, Philippe Katerine, Pierre Richard, Loups Pinard, Firmine Richard,  Guy Marchand, Samy Belkessa, Iris Guillemin
Photographie : Pierre Aïm
Montage : Nathan Delannoy
Production : Lionceau Films, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, Synecdoche
Distributeur : Universal Pictures International France
Date de sortie : 19 avril 2023
Durée : 1h31
Genre : Comédie

France – 2022

Remorques : passions à la dérive

La ressortie en salles de Remorques permet de (re)découvrir une des œuvres majeures de Jean Grémillon, trop rarement mentionné comme un des grands cinéastes de son époque. Le film, qui fait renaître le duo mythique Gabin-Morgan, est à la fois une parfaite synthèse du travail du réalisateur et un des chefs-d’œuvre du réalisme poétique.

Une genèse tourmentée…

Avant d’être porté à l’écran, Remorques fût d’abord un roman, écrit par Roger Vercel. Après sa publication en 1935, les droits d’adaptation furent acquis par le producteur Raoul Ploquin. Celui-ci souhaitait faire renaître le succès de Gueule d’amour, en collaborant de nouveau avec Jean Grémillon et Jean Gabin. Vercel lui-même, puis Charles Spaak, scénariste de La Grande Illusion, écrivirent les premières versions du scénario. Mais la reprise du projet par le producteur Joseph Lucachevitch nécessita une nouvelle refonte du scénario. André Cayatte reprit le travail de Charles Spaak, mais les exigences de Jean Gabin, insatisfait, ont amené le poète Jacques Prévert à réécrire le scénario et les dialogues du film. Le récit amoureux devient dès lors le point central du récit.

Déjà chaotique dans son écriture, le film le fut encore plus dans son tournage, débuté en juillet 1939. Le film ne sort que deux ans plus tard, en novembre 1941. En effet, la guerre stoppe net la production du film. Grémillon et d’autres membres du tournage sont mobilisés. Le tournage reprend en 1940. Mais l’imminente invasion allemande amputa le film de nombreuses scènes. Les scènes restantes sont finalement tournées en studio durant l’été 1941. Déjà bien perturbé par la guerre, le tournage est également perturbé par le temps. Les scènes de tempête sont impossibles à tourner, la météo étant bien trop calme. Ces scènes sont ainsi finalement tournées dans les studios grâce à l’usage de maquettes.

…à l’image de ses personnages

Remorques est un grand mélodrame. Jean Gabin, au sommet de son art, y fait perdurer son statut d’icône populaire. Ici, il incarne un ouvrier de la mer, capitaine du remorqueur Le Cyclone. Cela implique de grandes responsabilités, puisque de nombreux hommes dépendent de lui. La scène d’ouverture du film, le mariage d’un des matelots, souligne l’esprit de fraternité du monde ouvrier. La dimension sociale est particulièrement importante pour Grémillon. D’origine modeste, le cinéaste a d’abord fait ses armes dans le documentaire, à travers des courts-métrages filmant les travailleurs. Très rapidement, l’équipage est appelé pour sauver les passagers d’un navire en détresse. Une attention toute particulière va ainsi être donnée aux gestes des ouvriers. Les scènes d’efforts collectifs sont filmées comme un documentaire, montrant chacun des rouages du fonctionnement du bateau.

Au-delà de ses velléités réalistes, le véritable cœur de Remorques réside dans ses tumultes amoureux. André Laurent (Gabin) est marié à Yvonne. Ils s’aiment, mais Yvonne vit mal les aventures maritimes de son mari et préférerait qu’il se retire. André comprend sa femme, mais il se refuse à abandonner la mer car il laisserait tomber des hommes qui comptent sur lui. C’est ainsi qu’il rencontre Catherine, qu’il sauve lors d’une intervention. Elle est mariée à un homme qu’elle n’aime plus et décide de le quitter. Alors, ces deux âmes tourmentées vont se rencontrer et une idylle va naître. Il ne faudrait surtout pas oublier de mentionner l’apport de Prévert. Le film bénéficie grandement de la poésie de ses mots, dont se dégage un grand romantisme.

Le lien entre la mer et ces tumultes amoureux est évident. Comme ce fut le cas auparavant chez Jean Renoir dans Partie de Campagne, la nature n’est ici que le reflet des tourments intérieurs des protagonistes. Les tempêtes sont également celles des sentiments de ces êtres, prisonniers de leurs indécisions. Le travail du son accentue ces liens étroits. La mer, le vent, les orages transforment le film en véritable tragédie. Car en effet, aussi poétique soit-il, le film n’oublie jamais de signifier l’issue forcément terrible de cette histoire.

Car Yvonne cache sa maladie à André. Elle ne veut pas l’inquiéter, mais la fatalité est proche. C’est bien trop tard qu’il apprend la nouvelle, surplombée par un orage lourd de sens. Tous les personnages sont ainsi mis face à leurs échecs et tourments, et doivent désormais pleinement en assumer les conséquences. André admet son égoïsme vis-à-vis de sa femme. Catherine, elle, seule dans sa chambre, comprend que son aventure avec le marin relève de l’impossible. La scène finale avec son chœur religieux assène le coup fatal à cette tragédie. Jean Gabin, héros désillusionné, ne peut que s’en remettre à la mer, la seule chose qu’il lui reste.

Remorques : bande annonce

Remorques : fiche technique

Réalisation : Jean Grémillon
Scénario et dialogues : Jacques Prévert
Interprétations : Jean Gabin ( André Laurent ), Madeleine Renaud ( Yvonne Laurent ), Michèle Morgan ( Catherine ), Fernand Ledoux ( Kerlo, le bosco )
Photographie : Armand Tirard
Musique : Roland-Manuel
Montage : Yvonne Martin
Décors : Alexandre Trauner
Production : Maîtrise Artisanale de l’Industrie Cinématographique ( MAIC ), SEDIF

Les Âmes perdues : faire réapparaître les disparus de Syrie

Les Âmes perdues, de Stéphane Malterre et Garance Le Caisne, est un documentaire saisissant sur les disparus de Syrie sous le régime de Bachar al-Assad. Et une superbe tentative pour faire en sorte que, le pire ayant eu lieu, ces « âmes » ne soient, malgré tout, pas totalement « perdues ».

Synopsis du film Les Âmes perdues : En 2014, un mystérieux déserteur, portant le nom de code César, divulgue des dizaines de milliers de photos des victimes du régime syrien, morts sous la torture.
Alors que les suppliciés sombrent dans l’oubli et que des milliers de civils disparaissent, leurs familles, leurs avocats et un petit groupe d’activistes tentent de déposer des plaintes dans des tribunaux européens. Ce film raconte les rebondissements d’enquêtes et de procédures qui conduiront à l’émission de mandats d’arrêts et l’annonce d’un procès contre les plus hauts responsables de l’administration de Bachar al-Assad, pour crimes contre L’humanité.

Bachar al-Assad, ses crimes, leur impunité. Stéphane Malterre et Garance Le Caisne choisissent d’aborder l’insoutenable par le biais, d’abord déconcertant, de l’espace hautement esthétisant d’une exposition. Mais bien vite, on perçoit que cette mise à distance opérée par le cadre permet de s’approcher, sans indécence ni voyeurisme, de la mise à nu la plus radicale qui soit : celle de corps sans vie, abandonnés à la mort et aux regards, après avoir été visiblement suppliciés. En janvier 2014, dans une exposition choc se tenant à Rome, étaient en effet dévoilées au monde les 27000 photos des disparus syriens ; des clichés pris par l’un des photographes officiels de la police militaire ; un homme qui, exfiltré de Syrie en 2013, et avec la complicité d’un opposant au régime, Sami, maintenant lui aussi exilé, est parvenu à copier ces clichés et à les faire sortir de Syrie. Son nom de code est désormais César, et c’est uniquement masqué et la voix retravaillée qu’il peut prendre le risque de participer au film et d’apparaître à l’écran. Mais d’emblée, la violence de ce choc frontal avec le réel n’est pas insularisée, puisque l’exposition romaine entre aussitôt en dialogue avec les statues des fontaines de la ville, en un échange si subtilement noué que l’on ne perçoit pas immédiatement la rupture entre les corps martyrisés et ces membres qui se jettent avec violence vers le ciel.

La médiation confiée à l’art se prolonge dans le dispositif qui permet à César de participer au documentaire. Un dispositif presque théâtral, puisque le témoin hyper visuel de l’indicible est non seulement masqué comme dans le théâtre antique, mais évolue dans un décor à la fois minimaliste et reconstitué, dans lequel des parallélépipèdes de tissus gris étalés au sol figurent les cadavres dont il a inscrit définitivement l’image et soutiennent de façon muette le récit qui nous est à présent livré.

Après ces deux entrées en matière aussi clouantes l’une que l’autre, malgré le pas de côté autorisé par l’art, et après quelques vues de Syrie essentiellement aériennes, voire satellitaires, accompagnées de brèves précisions sur l’histoire politique récente du pays, c’est essentiellement hors du périmètre défini comme irrespirable qu’il sera loisible à la suite du scénario de poursuivre son élaboration. Trois fils, trois enquêtes vont s’entrecroiser, soutenues par deux avocates internationales et plusieurs associations : Almudena Barnabeu, en Espagne, et Clémence Bectarte, en France. La première défend Amal, une coiffeuse exilée qui a reconnu son frère en l’un des suppliciés photographiés par César, et Mazen al-Hamada, ancien prisonnier, à qui elle a d’ailleurs consacré un livre antérieurement, Oublie ton nom. La seconde accompagne Obeïda Dabbagh dans ses démarches pour obtenir des nouvelles de son frère et de son neveu, franco-syriens comme lui, arrêtés en 2013 par les services de renseignement syriens. Suivant le fil de ces investigations et tentatives de mise en cause de l’Etat syrien, le montage, par Sébastien Touta, se fait chronologique, presque haletant, sous-tendu par une musique de film d’espionnage composée par Gregor Keienburg et Raffael Seyfried.

On mesure la difficulté à faire ne serait-ce que vaciller un État mis en place en 2000, par l’élection qui suivit la mort du père de Bachar, Hafez al-Assad. On mesure l’impunité dont jouit cet État, malgré les 112000 disparus entre mars 2011 et août 2022. On mesure l’inertie, la frilosité de la classe internationale, et plus encore depuis que l’Etat islamique menace le régime, à partir de 2013…

Le titre place ce film dans un certain cousinage, à la fois proche et lointain, avec l’autre documentaire, terrible et superbe, de l’immense réalisateur chinois Wang Bing : Les Âmes mortes (2018). Des disparus des camps de Mao, en Chine, aux martyrs de Bachar al-Assad, en Syrie, une étrange, triste et scandaleuse fraternité se dessine. Mais, grâce à Wang Bing, d’une part, à Stéphane Malterre et Garance Le Caisne, d’autre part, ces âmes sacrifiées par une politique inique et, surtout, criminelle, ne sont ni totalement « mortes », ni totalement « perdues »…

Bande-annonce : Les Âmes perdues

Fiche technique : Les Âmes perdues

Titre original : The Lost Souls Of Syria
Réalisation : Stéphane MALTERRE
Scénario : Stéphane MALTERRE et Garance LE CAISNE
Par Garance Le Caisne, Stéphane Malterre
Photographie : Laura SIPAN, Stéphane MALTERRE, Thibault DELAVIGNE, Beate SCHERER BVK
Son : Armin BADDE, Frédéric COMMAULT
Montage : Sébastien TOUTA
Musique originale : Gregor KEIENBURG, Raffael SEYFRIED
Production : Les Films d’Ici (France), Katuh Studio (Allemagne)
Producteurs : Sébastien ONOMO, Vanessa CISZEWSKI
Distributeur : Dulac Distribution

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« Le Dernier Quai » : les terres de l’oubli

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Les éditions Bamboo publient Le Dernier Quai, de Nicolas Delestret. Dans une ambiance fantastique, l’auteur et dessinateur français se penche sur les douleurs intérieures de personnages ne pouvant plus avancer qu’à reculons.

Le Dernier Quai se déroule dans un hôtel mystérieux, où un majordome méthodique et prévenant, nommé Émile, accueille les morts et les aide à recouvrer leurs souvenirs à l’aide d’objets symboliques. Extrêmement soigneux – il veille même à se brosser chaque matin les poils de la moustache –, Émile aime que tout soit réglé comme du papier à musique. Il a conscience de son importance et de son rôle crucial pour les âmes en peine accueillies au sein de son établissement. Il les guide à travers un processus de maïeutique leur permettant d’exprimer leurs regrets et leurs douleurs, pour ensuite partir en paix vers l’au-delà.

La bande dessinée de Nicolas Delestret, souvent touchante, explore les thèmes sensibles du deuil, de la culpabilité et des fêlures existentielles. Le récit prend une tournure inattendue pour Émile lorsque des personnages arrivent de manière impromptue dans son hôtel. Ils bouleversent le quotidien minutieusement organisé du majordome, sans que ce dernier puisse comprendre de quoi il retourne précisément. Cette irruption provoque d’abord des scènes comiques où l’homme altruiste et méticuleux tente tant bien que mal de rattraper le temps perdu et de remettre de l’ordre dans sa routine. Mais bientôt ces événements l’amèneront également à se questionner sur son propre statut et sur les raisons de sa présence dans l’hôtel.

En mettant en scène des personnages confrontés à leur passé dans l’abîme vertigineuse de la mort, en passant par la prostitution ou la culpabilité, Le Dernier Quai traduit dans un univers fantastique des enjeux profonds et douloureux. Pour Émile, permettre aux âmes tourmentées de faire la paix avec elles-mêmes constitue de toute évidence une manière d’échapper à bon compte à ses propres démons, et d’oublier ses souffrances passées. Les tourments humains, très prégnants, contribuent à la caractérisation des protagonistes et font même l’objet de métaphores visuelle et géographique, matérialisées par ces ombres noires qui peuplent une forêt maudite avoisinant l’hôtel – dans une réinterprétation d’un mythe typiquement américain, déjà employé dans bon nombre de films dont Avatar ou Sleepy Hollow, celui de la « Frontière », popularisé par l’historien Frederick Jackson Turner en 1893.

Les illustrations, réalisées avec finesse et sensibilité, reflètent parfaitement les émotions et les atmosphères du récit. Dans une certaine mesure, le personnage d’Émile pourrait être rapproché, pour son sens du sacrifice et son désir d’aider autrui, de celui de John Coffey, dans le film de Frank Darabont La Ligne Verte. Le Dernier Quai possède également de lointaines parentés avec Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, par son évocation des palais mémoriels et de la manière dont ils nous déterminent. Quoi qu’il en soit, dans ses rebondissements, dans sa caractérisation des personnages comme dans ses thématiques sous-jacentes, ce roman graphique fait mouche et ne pèche qu’à l’occasion de rares moments de flottement.

Le Dernier Quai, Nicolas Delestret
Bamboo, avril 2023, 160 pages

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