Préférence système révélatrice d’un état d’esprit

Dans un futur non précisé, les serveurs informatiques classiques sont tellement saturés qu’il s’avère indispensable de faire un tri dans ce qu’on conserve dans leurs mémoires. On aurait d’ailleurs tendance à oublier que le cerveau humain constitue une mémoire vive de haute qualité.

Le début voit Yves Mathon enterrer son père (fin symbolique d’un univers). On apprend ensuite qu’il travaille dans un service chargé de nettoyer la mémoire d’un serveur informatique. Malheureusement, il ne supporte pas de devoir dégager la place nécessaire pour que le dernier des anonymes puisse enregistrer ses photos de vacances. Il faut dire que la place à libérer (la Préférence système que suggère le titre) est sélectionnée parmi ce qui n’est que trop rarement consulté. Y figure par exemple le film 2001, l’Odyssée de l’espace et tout ce qui tourne autour, soit les articles de presse, fiches signalétiques, supports critiques, etc. L’objectif est purement et simplement de supprimer ce film des mémoires et de faire en sorte que la situation devienne comme s’il n’avait jamais existé.

L’avenir du cinéma

D’emblée, plusieurs questions se posent. D’abord, quel est l’avenir du cinéma comme expression artistique ? En effet, l’époque se prête à ce genre de réflexion, car avec le coup d’arrêt dû à l’épidémie de Covid-19, l’industrie du cinéma risque gros. D’ailleurs, le simple fait de parler d’industrie montre que le cinéma traverse une crise qui pourrait tout remettre en question. Est-ce que le cinéma tel que nous le connaissons poursuivra son existence pendant des siècles ? Est-ce que l’évolution technologique n’en fera pas, à terme, un moyen d’expression obsolète ? Est-ce que le cinéma ne risque pas de mourir à cause de l’état d’esprit de ceux qui le financent ? En effet, si les investisseurs ne mettent de l’argent que dans ce qui rapportera à coup sûr, on risque fort de voir ce qui restera du cinéma perdre toute sa force créatrice et donc d’abandonner ce qui le rapproche encore du monde des arts. On peut donc imaginer que cette fiction se passe dans un futur où le cinéma en tant qu’art n’est plus qu’un vague souvenir. On peut reprocher à Ugo Bienvenu de n’aborder ce point que de façon indirecte, en évoquant la situation de la femme d’Yves qui ne supporte plus les exigences d’un employeur qui, refusant de prendre le moindre risque, ne propose que des produits aseptisés.

Que doit-on conserver à tout prix ?

L’autre vraie question, c’est de savoir sur quels critères on ferait de la place dans des serveurs informatiques pour libérer de la place en mémoire. On comprend bien la logique commerciale du moment qui consiste à donner satisfaction à celui qui paye pour obtenir un espace mémoire dont il veut disposer à sa convenance. De là à imaginer qu’un jour certaines œuvres d’art puissent passer à la trappe pour laisser de la place à de la consommation courante, il y a un pas qui nécessiterait un minimum de justification, ce que le dessinateur néglige. On pourrait quand même imaginer qu’il y eu une réflexion, un débat, pour définir des priorités. À lire cette BD, on peut considérer qu’Ugo Bienvenu imagine que dans un avenir pas si lointain que cela, la culture que nous considérons comme classique aujourd’hui pourrait être plus ou moins tombée dans l’oubli. Ou bien, peut-être sous-entend-il que le cinéma pourrait perdre l’intérêt qu’il suscite actuellement, pourquoi pas au profit de la BD (ou de la poésie, puisqu’il glisse quelques extraits au passage). En effet, il place un clin d’œil tintinophile en montrant deux androïdes (chargés de surveiller le bon fonctionnement du service où travaille Yves Mathon) surnommés Dupont et Dupond. Mais, à celui qui les présente ainsi, il fait également dire que personne ne sait pourquoi… Il y a donc quelque chose qui ne colle pas. Enfin, puisqu’il est question de robots, on peut estimer l’avancée technologique au fait que le couple Mathon (gardiens… de quoi ?) voit son futur bébé porté par un robot (celui de la couverture).

Au-delà des références

Toute la première partie de l’album montre donc un personnage refuser de faire son boulot en détruisant 2001, l’Odyssée de l’espace et tous les documents et archives tournant autour du film (énervant sa femme qui craint pour leur projet très matérialiste d’un nouvel appartement, tout en déplorant les choix consensuels de l’éditeur de jeux pour qui elle travaille). Il s’apprête donc à prendre le maquis pour échapper aux sanctions disciplinaires, ce qui colle en fait à un retour à la vie au sein de la nature. Un accident va empêcher ce projet d’aboutir et c’est le robot (Mikki), porteur du bébé (l’observant, la mère dit que son corps ne s’en serait jamais remis) qui va se charger de son éducation et de sa protection. On guette désespérément un élément permettant de déterminer si faire porter le bébé par un robot, est une pratique généralisée ou bien réservée à une élite. Cette deuxième partie permet à Ugo Bienvenu de faire le tour (à sa façon) de ce qui est humain et de ce qui mérite d’être enseigné et transmis. Il met également en lumière que ce qu’on veut protéger à tout prix peut être mémorisé dans le cerveau humain par l’apprentissage, ce en quoi il se pose en digne héritier de la littérature de Science-Fiction (Fahrenheit 451). D’ailleurs, il insiste en explorant à sa façon le code de bonne conduite des robots issu de l’œuvre d’Isaac Asimov. Mikki se montre capable de réflexions très pertinentes sur sa condition « La sensibilité, c’est ce qui vous permet, contrairement à nous, un accès à la décision sans effectuer tous les calculs […] Pour nous, les faits sont de l’information, le réel, du contenu. Ce qui fait de vous des individualités, c’est votre perception parcellaire du monde. »

Action et pistes de réflexion

En élaborant un roman graphique de 162 pages, Ugo Bienvenu devrait disposer de la place nécessaire pour explorer les thèmes qui l’intéressent (avenir de la robotique et des archives humaines, évolution de la condition humaine, etc.) mais il néglige quelques aspects fondamentaux. Et même s’il compte sur la capacité de réflexion et d’observation de ses lecteurs/lectrices, c’est forcément décevant sur certains aspects, surtout par rapport à l’intérêt des sujets abordés et commentés par ses personnages. On lui sied gré néanmoins de proposer un album où la réflexion accompagne une histoire où l’action se révèle assez prenante par elle-même et nous vaut également quelques moments originaux et un humour personnel (le combat entre les deux robots par exemple). Son dessin s’approche du réalisme, avec un trait sans fioritures, des couleurs qui permettent souvent des contrastes assez tranchés et une lisibilité sans faille grâce à un format presque carré (25,9 x 21,8 cm), jamais plus de trois bandes par planche et une diversité de tailles de vignettes au service de la narration.

Préférence système, Ugo Bienvenu
Denoël Graphic, octobre 2019
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3.5

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