« The Nice House On The Lake » : la douleur des sentiments

Les éditions Urban Comics publient le second tome de la série The Nice House On The Lake, de James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno. Une entité extraterrestre y maintient sous son emprise, tout en cherchant à les protéger, onze personnes minutieusement choisies, qu’elle affectionne et manipule dans un même élan.

Le second volume de The Nice House On The Lake prolonge les événements du premier et les redéfinit touche par touche. James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno charpentent un récit complexe qui dévoile peu à peu les secrets de Walter, son lien avec Reg et l’élaboration à plusieurs têtes des plans de la maison. Si l’isolement de jeunes personnages dans un contexte idyllique rapidement battu en brèche avait quelque chose de relativement conventionnel, cette suite se montre généreuse en rebondissements et s’efforce de pousser plus avant la caractérisation des personnages.

Multiplicité de l’isolement

L’une des thématiques majeures de la série est l’isolement, un sentiment ressenti par les personnages de différentes façons. Le scénariste James Tynion IV réussit à transformer cet état de fait en une expérience effrayante. Non seulement les invités sont coupés du monde et privés de toute perspective au-delà de leur environnement immédiat, mais Walter lui-même subit sa différence dans sa chair, en se voyant prisonnier de dilemmes moraux et d’une forme de double allégeance, entre sa nature première, extraterrestre et accompagnée d’obligations difficiles à assumer, et secondaire, humaine, factice mais sous-tendue par des amitiés sincères.

L’isolement, le suspense, les thématiques mémorielles… Il n’est pas interdit de songer au film Shutter Island de Martin Scorsese en lisant The Nice House On The Lake. Si les personnages de James Tynion IV sont enfermés dans une maison parfaite et non dans un asile éloigné du reste du monde, ils doivent cependant faire face à des révélations choquantes qui troublent ce qu’ils tenaient pour acquis.

La nature de Walter et les singularités qui le distinguent des autres personnages le placent dans une situation inconfortable. Créature non humaine complexe et dotée de sentiments d’amitié, il voit ses motivations s’inscrire au cœur de l’intrigue et soulever de nombreuses questions sur les limites entre l’humanité et l’inhumanité. Cette dualité peut être comparée à celle du personnage de Roy Batty, le célèbre antagoniste du Blade Runner (1982) de Ridley Scott. À ceci près, toutefois, que les regrets amers de Walter se tapissent toujours d’un certain machiavélisme, dont l’ultime démonstration transparaît dans les dernières pages de l’album.

Gestion d’événements indésirables

La bande dessinée explore les liens entre Walter, Reg, Norah et les autres personnages, en révélant progressivement comment leurs rapports et quelques secrets gênants, oubliés ou non, affectent les interactions avec les autres invités et, partant, l’histoire dans son ensemble. La mécanique mise en place par Walter se grippe plus souvent qu’à son tour, si bien que des événements tragiques vont avoir lieu et que l’organisation interne de la maison va se voir remise en cause.

Walter a un contrôle quasi complet – physique et psychologique – sur ses hôtes. Il manipule leurs souvenirs, conditionne leur résilience aux blessures et à la maladie. Ce n’est pourtant pas suffisant pour maintenir la locomotive sociale sur les bons (?) rails : les questions affluent, la quête de liberté fait son œuvre et les tempéraments s’avèrent trop forts pour être contenus sous cloche.

La maison comme métaphore

Comme le titre The Nice House On The Lake l’indique clairement, la maison est un élément central de l’intrigue, un personnage à part entière, agissant à la fois comme un lieu de refuge et une prison pour les personnages. Elle représente l’isolement physique et émotionnel et accueille leurs différences et leurs secrets. Les invités y sont confrontés à leurs propres failles, aspirations et déceptions.

Walter est mû par une illusion de contrôle à certains égards prométhéenne : il sculpte les lieux, les identités, les motivations… Mais cette maison, avec tous ses systèmes de contrôle, presque foucaldiens, ne constitue en rien un gage d’emprise absolue. Walter occupe en apparence la position de l’auteur ayant le choix des trajectoires et réactions de ses personnages. Mais chacune de ses interventions déploient son lot de contrecoups, chacun pouvant ensuite affecter les événements futurs.

Une réussite totale

Complexe et fascinant, notamment dans sa narration (bonds temporels, SMS, courriels, messages laissés sur des vitres, etc.), The Nice House On The Lake se distingue aussi sur le plan graphique, avec un lettrage sophistiqué, une figuration de Walter des plus inventives, des traits et des couleurs souvent sublimes. Les auteurs laissent dans l’ombre les supérieurs de Walter mais éventent leur pouvoir de nuisance et leurs intentions abjectes, inscrivant la terreur en angle mort. Du grand art.

The Nice House On The Lake (T.02), James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno
Urban Comics, mars 2023, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Minotaure, la bête humaine

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, Minotaure voit Andreï Zviaguintsev déplacer la guerre hors du front pour la faire résonner dans la sphère intime, sociale et conjugale. À travers la chute d’un homme et l’effondrement d’un monde, le cinéaste russe signe un drame sombre, tendu et crépusculaire, plus préoccupé par les monstres que la société fabrique que par les héros qu’elle célèbre.

Cannes 2026 : Hope, un blockbuster en compétition

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, "Hope" voit Na Hong-jin faire exploser les frontières entre film d’auteur et blockbuster SF. Entre chaos rural, créature invisible, mythologie extraterrestre et plaisir régressif assumé, le cinéaste coréen livre une œuvre épuisante, imparfaite, mais assez déchaînée pour devenir l’un des vrais électrochocs du festival.

Cannes 2026 : L’Inconnue, un corps en doute

À Cannes 2026, "L’Inconnue" d’Arthur Harari transforme un point de départ fascinant sur l’identité et le corps en un drame trop long, trop froid, qui ne trouve jamais sa véritable intensité.

Cannes 2026 : rencontre avec Guillaume Massart pour « La Détention »

À l'ACID Cannes 2026, Guillaume Massart revient sur ses deux longs métrages documentaires consacrés au monde carcéral, "La Liberté" et "La Détention", et sur ce qui les relie : une même volonté de filmer ce qu'on ne voit jamais et de comprendre pourquoi.

Newsletter

À ne pas manquer

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« L’Oiseau chanteur » : violences silencieuses

Dans "L’Oiseau chanteur", Désirée et Alain Frappier plongent le lecteur dans un univers où les prénoms disparaissent, où les gestes d’amour se font rares et où la peur dicte l'existence. Dans ce roman graphique dur mais poétique, ils racontent une enfance marquée par la maltraitance, l’inégalité et la domination familiale, tandis se traduisent ces blessures en un somptueux noir et blanc, créant un récit à la fois dérangeant et profondément émouvant.

« Pour qui sonne le glas » : l’ombre de la guerre

En 1940, Ernest Hemingway publiait "Pour qui sonne le glas", un roman inspiré de ses années de correspondant en Espagne, où l’amour et la mort se mesurent à l’aune de la guerre civile. Aujourd’hui, Jean-David Morvan et Pierre Dawance transposent ce chef-d’œuvre dans un roman graphique qui conjugue fidélité au texte et audace visuelle.

« Cheyenne » : au cœur des grandes plaines

À travers les teintes délicatement délavées d’une aquarelle, Patrick Prugne nous immerge dans un monde états-unien où l’immensité des plaines annonce un terrible massacre. Juin 1864 : deux frères métis, Charley et George Bent, rentrent au ranch familial du Colorado après avoir été prisonniers de l’armée de l’Union. Entre un père médiateur respecté par les tribus cheyennes et une mère amérindienne restée au cœur de sa communauté, ils se trouvent à un carrefour existentiel, dans un territoire gorgé de violence sourde.