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« Evol » : la perdition du super

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Les éditions Delcourt publient les deux premiers tomes de la série Evol, du célèbre mangaka Atsushi Kaneko, à qui l’on doit déjà Bambi, Soil ou Search and Destroy. L’auteur japonais y fait étalage de ses qualités, avec une narration complexe, des personnages travaillés et l’exploration de nombreux thèmes sociétaux et psychologiques.

Nozomi, Akari et Sakura, quinze ans, se trouvent liés par un funeste destin : celui d’avoir tenté de mettre fin à leurs jours simultanément, sans coordination préalable. Ils avaient beau fréquenter les mêmes bancs d’école, ils ne s’adressaient guère la parole, jusqu’à leur rencontre impromptue dans une institution psychiatrique. Leurs parcours respectifs, révélés dans le second tome de la série, exposent les traumatismes et les épreuves qui les ont menés à cette terrible impasse existentielle. C’est d’ailleurs l’une des forces motrices de ces deux premiers numéros d’Evol : au cœur d’une fresque sociale et psychologique, sous couvert de pouvoirs super-héroïques, Atsushi Kaneko aborde des thématiques profondes et universelles, telles que la violence sexuelle et domestique, l’homosexualité, l’ostracisme, le racisme, l’éducation corsetée, la corruption ou encore les collusions d’intérêts. Ces problématiques, entremêlées avec habileté, confèrent à l’œuvre une forte coloration sociopolitique.

Le style graphique de Kaneko, caractérisé par une maîtrise du mouvement, des inserts percutants, du pointillisme et une composition cinématographique, contribue à immerger le lecteur dans un univers envoûtant, sombre et complexe. Evol se distingue aussi – et surtout – par ses détournements de la figure du super-héros. Lightning Volt et Thunder Girl se révèlent être des marionnettes aux mains du pouvoir. Dans une société gangrenée par l’avidité et la corruption, symbolisée par un maire véreux capable de tout, Lightning Volt répète les mêmes erreurs que son père, en se plaçant au service d’un potentat local qui l’utilise pour faire disparaître ses opposants. Cette entorse à la représentation traditionnelle du super-héros peut rappeler des œuvres telles que Watchmen d’Alan Moore et The Boys de Garth Ennis, qui, dans un autre registre, questionnent la notion de bien et de mal, et soulignent la complexité des rapports de force qui traversent la société.

Tandis qu’ils fuient leur centre de soins, Nozomi, Akari et Sakura découvrent qu’ils possèdent tous trois des super-pouvoirs en devenir : le premier est capable de former des trous sur des surfaces dures à l’aide de l’index, la seconde peut générer une flamme et la dernière a la capacité de voler quelques centimètres au-dessus du sol. Pas grand-chose en apparence, mais c’est cependant suffisant pour qu’ils entreprennent de former un groupe de super-vilains baptisé Evol. Leurs motivations sont floues, mais dictées par leurs expériences traumatisantes et leur volonté de rébellion face à l’injustice qui les a brisés. Cette ambivalence morale évoque un personnage tel que Magneto, dans la série X-Men. « Être un héros, très peu pour moi… Ce monde pourri mérite pas d’être sauvé… À choisir, je préfère encore tout casser… Et devenir un vrai méchant ! » À cette réplique de Nozomi, sa mère répondra en différé : « Si quelque chose doit disparaître, c’est ce monde qui t’a poussé à vouloir mourir ! Il n’y a aucune raison valable pour qu’on t’interdise d’exister ! ».

La détresse psychologique des personnages se veut bien réelle. Celle d’Akari est par exemple matérialisée par Lapinoir, qui incarne une volonté de la maintenir dans le déni et sous emprise. Fille d’un commissaire de police, elle subit des violences physiques et sexuelles, avec l’approbation d’une mère entièrement soumise à son mari. Elle est étroitement surveillée par son père, qui n’hésite pas à recourir à ses hommes et à la géolocalisation pour ce faire. Nozomi a de son côté subi le rejet de ses amis quand il a avoué, lors d’un moment de faiblesse, son amour pour Ikuto, qui s’est immédiatement et irrémédiablement détourné de lui. Il nourrit depuis cet événement le sentiment douloureux d’être un intrus en rupture avec le monde, ce qui se traduit visuellement par les représentations sous forme d’extraterrestre que lui réserve ingénieusement Atsushi Kaneko. Sakura, victime de racisme, mal dans sa peau, complète un tableau teinté de désespoir. Les réseaux sociaux et Internet jouent quant à eux un rôle central dans la publicité des (ré)actions du groupe Evol, tant dans leur critique que dans leur soutien.

Certaines subtilités référentielles se glissent dans ces deux premiers tomes de la série Evol. La scène du centre commercial a tout de l’easter egg. Évocatrice du film Zombie de George A. Romero, elle prend pour cadre un mall et dépeint avec force la perte de sens et la déshumanisation qui gangrènent la société de consommation. Akari n’a qu’une envie, irrépressible : celle de brûler ce monde d’apparences et de mensonges. Les costumes aperçus par les trois protagonistes constituent par ailleurs autant de références directes à Spider-Man, Star Wars ou Vendredi 13. Ailleurs, c’est la présence du groupe d’autodéfense CMYK Angels ou la nomination d’Atomic Power en tant que conseiller à la Défense qui traduisent les états d’âme de sociétés sécuritaires et cramponnées à l’ordre au-delà de toute raison. Brillant.

Evol (T.01 et 02), Atsushi Kaneko
Delcourt, avril 2023, 272 pages

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Thoreau mis à l’honneur aux éditions Le Pommier

Les éditions Le Pommier publient un ouvrage rassemblant Walden et La Désobéissance civile, deux textes du penseur et naturaliste américain Henry David Thoreau, introduits par Sandra Laugier.

Avec Walden, Henry David Thoreau ne se contente pas de restituer une expérience personnelle. Il rédige surtout un manifeste en faveur d’une vie simple et libérée, en harmonie avec la nature. Tandis qu’il retrace avec poésie ses deux années de retraite au bord de l’étang de Walden (Massachusetts), il s’appuie sur ses observations quotidiennes, ses réflexions et ses lectures pour offrir un regard critique et introspectif sur le mode de vie de son époque. Société, économie, environnement : le naturaliste américain en appelle à une existence authentique en rupture avec le matérialisme et le capitalisme qui caractérisent la civilisation industrielle. Thoreau argue que l’accumulation de biens matériels et la poursuite obsessionnelle de réussite sociale tendent à aliéner l’individu et à falsifier son rapport à la nature. L’auteur prône de ce fait la frugalité et l’autosuffisance comme moyens d’atteindre une vie plus satisfaisante, en accord avec les principes transcendentalistes auxquels il adhère.

Thoreau décrit avec minutie la faune, la flore et les saisons, faisant de l’environnement un personnage à part entière. Rangé dans l’écologie littéraire, ou le nature writing, Walden invite le lecteur à considérer les écosystèmes comme une source inépuisable de sagesse et d’épanouissement. Adepte de la contemplation, l’auteur prend appui sur ce qu’il voit pour soulever des questionnements éthiques et écologiques qui résonnent, aujourd’hui encore, avec les préoccupations environnementales contemporaines. En s’affranchissant des contraintes et des conventions sociales pour mener une vie mue par ses propres aspirations et valeurs, il encourage le lecteur à remettre en question les normes établies et à cultiver une pensée critique face aux enjeux environnementaux et économiques.

Comme l’explique très bien Sandra Laugier dans son introduction, la désobéissance civile consiste à faire un pas de côté et à se désolidariser de toute politique ou de toute règle avec laquelle on s’inscrirait en désaccord, notamment éthique ou moral. Cela peut conduire à ne pas s’acquitter d’une taxe, à braver un interdit ou à contrevenir à un règlement. Walden pourrait être vu comme un premier signe de désobéissance civile, en ce sens qu’il vient signifier une fracture avec la société industrielle telle qu’elle était en voie de codification à l’époque. Cette œuvre intemporelle, à mi-chemin entre l’essai et le témoignage, a marqué plusieurs générations d’écrivains et de penseurs, dont ceux de la Beat Generation. Les enseignements de Thoreau sur la simplicité, la nature et la liberté individuelle sont toujours pertinents dans notre société actuelle, caractérisée par le consumérisme et la dégradation de l’environnement. Il se trouve que La Désobéissance civile, qui le complète utilement, partage avec lui cette même actualité.

Henry David Thoreau livre un texte emblématique sur la résistance individuelle face à l’autorité gouvernementale et aux lois injustes. Il expose sa vision du rôle de l’individu face à un gouvernement qui agit de manière injuste ou immorale. En partie inspiré par l’opposition de Thoreau à la guerre américano-mexicaine et à l’esclavage, ainsi que par son expérience personnelle de l’emprisonnement (pour avoir refusé de payer un impôt destiné à financer la guerre), La Désobéissance civile avance que l’individu a non seulement le droit, mais aussi le devoir moral, de résister à un gouvernement ou à des lois injustes. Il défend l’idée que la conscience personnelle et la responsabilité individuelle doivent primer l’obéissance aveugle à l’autorité.

L’auteur soutient que le gouvernement est au service du peuple et non l’inverse, et que la légitimité de ce dernier repose sur le consentement éclairé et volontaire de ses citoyens. Il considère que le refus de coopérer avec un système injuste et l’opposition pacifique aux lois immorales sont des formes de protestation légitimes et efficaces. Des idées qui ont pu inspirer des figures historiques telles que Gandhi, contre le colonialisme britannique en Inde, ou Martin Luther King Jr., dans le mouvement des droits civiques aux États-Unis. Plus récemment, c’est à l’occasion des printemps arabes que l’on a pu renouer avec les écrits du naturaliste américain.

La Désobéissance civile est un texte important. Il offre une perspective éclairée sur l’équilibre délicat entre l’obéissance à l’autorité et la défense des principes éthiques et moraux. Thoreau y rappelle que la démocratie ne se limite pas à l’exercice du droit de vote, mais implique également la participation active des citoyens à la vie politique et à la défense des valeurs fondamentales de justice, d’égalité et de liberté. Dans le contexte actuel, marqué par la montée des populismes, la polarisation politique et les défis globaux tels que la crise climatique et les inégalités sociales, La Désobéissance civile fait profondément sens et invite à la réflexion.

Walden suivi de La Désobéissance civile, Henry David Thoreau et Sandra Laugier
Le Pommier, avril 2023, 462 pages

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4.5

« L’Art des États-Unis 1750-2000 » : panorama politique, social et artistique

Les éditions Hazan publient L’Art des États-Unis 1750-2000, de John Davis et Michael Leja. Les auteurs nous offrent une exploration méticuleuse et richement illustrée de l’art visuel aux États-Unis, sur une période de 250 années, donnant une voix à une multiplicité d’artistes et rendant compte des interactions étroites entre l’art, la société et la politique.

Publié aux éditions Hazan, L’Art des États-Unis 1750-2000 est le fruit d’une collaboration entre John Davis, auteur et co-auteur de nombreux catalogues et ouvrages en anglais, et Michael Leja, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Pennsylvanie. Issu de la Terra Foundation for American Art, l’ouvrage s’inscrit dans le cadre d’une mission de promotion, de présentation et de compréhension de l’art américain, et, chose rare, a été conçu et pensé à destination d’un public non anglophone. Outil éducatif doté d’une sélection iconographique minutieuse, il permet d’engager un dialogue visuel avec les textes, qu’ils s’agissent d’extraits d’articles, d’essais ou de commentaires provenant des artistes eux-mêmes.

Au fil des pages, les auteurs nous guident à travers les différentes périodes de l’histoire de l’art aux États-Unis, en passant par le développement du mécénat et des institutions dans la jeune Amérique, l’affirmation de la démocratie dans un contexte de tensions raciales, la guerre de Sécession, le nouvel internationalisme, la prospérité et la dépression, la polarisation politique, la contre-culture et la réaction qu’elle engendre, les guerres culturelles ou encore le postmodernisme. Entretemps, l’art moderne, la guerre froide et le Gilded Age sont également abordés. Des personnalités telles que Benjamin West, John Trumbull, Charles Willson Peale, Thomas Cole, Nathaniel Jocelyn, Frederick Douglass, Nathaniel Hawthorne, Thomas Moran, Henry James, James McNeill Whistler, John Singer Sargent, Mary Cassatt, Cecilia Beaux, Kenyon Cox et Albert Pinkham Ryder nourrissent la réflexion des auteurs, qui établissent des ponts réguliers entre le contexte sociopolitique et le cheminement artistique américains.

Dans ce voyage à travers les années et les mouvements artistiques, John Davis et Michael Leja nous font découvrir les diverses questions esthétiques, artistiques, culturelles, qui ont animé et façonné l’art américain. Ils abordent des sujets connexes tels que la démographie, les tensions religieuses, les relations avec les peuples autochtones, les questions raciales, le commerce international d’esclaves, la condition ouvrière et féminine ou la modernisation économique, offrant ainsi une perspective complète et transversale sur leur objet d’étude. L’ouvrage évoque par exemple la construction du Capitole et les débuts des institutions artistiques, avec des artistes comme John Trumbull et Charles Willson Peale, qui ont joué un rôle déterminant dans la promotion de musées ou la création de l’American Academy of the Fine Arts. Leurs efforts ont contribué à l’émergence d’une scène artistique américaine indépendante et florissante.

L’ouvrage met également en lumière les interactions entre l’art et les problématiques raciales, comme dans le cas du portrait à l’huile de Joseph Cinqué, meneur de la révolte du navire négrier Amistad, réalisé par Nathaniel Jocelyn, ou les écrits de Frederick Douglass problématisant la représentation des sujets noirs par les artistes blancs, qui seraient en quelque sorte prisonniers de leurs préjugés sur la physionomie des Africains. Les auteurs abordent également l’expérience des artistes américains en Europe et les influences croisées entre les deux continents. Parmi les nombreux artistes présentés dans l’ouvrage, Thomas Cole, considéré comme l’un des fondateurs de l’Hudson River School, un groupe informel de peintres paysagistes patriotes du nord-est des États-Unis, illustre les défis rencontrés par les artistes de l’époque pour commercialiser leur travail et s’affirmer sur le plan artistique, dans un contexte où le manque de moyens et d’éducation du public entravait leur ascension et où le mécénat posait des problèmes de liberté créative.

Dans sa seconde moitié, L’Art des États-Unis 1750-2000 interroge la place des femmes artistes et revient sur les conseils prodigués par Louise Cox. Dans une perspective égalitaire, cette dernière encourage les femmes à ne pas renoncer au mariage pour leur carrière, mais à le retarder jusqu’à ce qu’elles aient reçu une éducation rigoureuse comparable à celle des hommes. Les artistes, hommes et femmes, devraient selon elle réduire leur production artistique tout en conservant un niveau de qualité élevé, suivant le principe « faites-en moins, mais faites-le bien ». À la fin du XIXe siècle, le philosophe John Dewey met en lumière les transformations opérées aux États-Unis en l’espace d’une vie. La nation se modernise et s’industrialise, marquée par l’avancée des machines, des automobiles, des télégraphes, et bientôt par la consécration du taylorisme et du fordisme. L’arrivée de l’ère de l’automatique, avec des inventions électriques et mécaniques, préfigure (déjà) un monde où l’homme pourrait être remplacé par la machine. Dans ce contexte, les artistes ambitieux se sentent poussés à inventer des techniques picturales radicalement nouvelles, pour représenter l’expérience moderne d’un monde en mutation. L’incorporation d’objets produits en série dans l’art d’avant-garde constitue à cette suite une réponse à l’expansion spectaculaire des arts visuels et du divertissement destinés à un public de masse dans les premières décennies du XXe siècle : les films et les bandes dessinées, en particulier, touchent un public extraordinairement large et socialement diversifié.

La première guerre mondiale (1914-1918) conduit de nombreux artistes à rejeter en bloc tout ce qu’ils tiennent pour responsable du conflit, tels que le nationalisme, le capitalisme, la société bourgeoise, la planification ou encore le progrès technique. Une photographie mémorable de Lewis Hine dénonce par exemple les conditions de travail difficiles à travers l’image d’une très jeune fille dans une filature de coton. Hine démontre ainsi la puissance du reportage photographique, capable de témoigner et d’émouvoir là où les mots seuls ne suffisent pas. « L’image est un symbole qui nous met immédiatement en contact étroit avec la réalité », affirme-t-il. Et d’ajouter : « La photographie possède un supplément de réalisme qui lui est propre ; elle exerce une attraction inhérente que l’on ne retrouve pas dans les autres formes d’illustrations. » L’entre-deux-guerres est quant à lui marqué par une période de forte croissance économique suivie de la Grande Dépression, qui succède au krach boursier de 1929. Sur le plan artistique, c’est une période de critiques croissantes envers l’art moderne, souvent perçu comme trop influencé par les courants européens. Les artistes modernes américains se trouvent alors souvent marginalisés, certains s’expatrient tandis que d’autres cherchent refuge et soutien moral au sein de communautés progressistes, comme Greenwich Village à New York.

Avant de se clôturer par un fil chronologique condensé, l’ouvrage de John Davis et Michael Leja passe en revue le XXe siècle. Les années 1940 sont marquées par l’essor de l’abstraction, avec des artistes tels que Jackson Pollock, qui en réinvente les tenants en réalisant des tableaux au sol, en projetant de manière aléatoire de la peinture sur des bandes de toile. Les années 1960 voient l’émergence du pop art, avec des artistes comme Andy Warhol et Roy Lichtenstein, qui croisent l’art, la bande dessinée et les produits de consommation courante, en s’inspirant notamment des emballages d’articles de supermarché et des images du consumérisme de masse. Le célèbre tableau Nighthawks d’Edward Hopper fait état de la solitude urbaine, en mettant en scène trois clients et un serveur dans un bar où il mélange habilement proximité et absence de lien. La situation des artistes africains-américains est décryptée par Romare Bearden et Aaron Douglas, qui s’accordent à dire que les arts visuels sont à la traîne en comparaison de la musique et que l’art afro-américain authentique ne pourra résulter que de l’immersion profonde dans des communautés tels que Harlem. Dans les années 30, enfin, deux événements majeurs apparaissent en soutien de la demande de photographies documentaires : un programme gouvernemental emploie des photographes pour mener des missions de recherches démographiques, tandis que l’apparition du magazine Life, un hebdomadaire grand format fondé sur l’image, requiert également leurs services.

Dense et augmenté de nombreuses sources, L’Art des États-Unis 1750-2000 offre les conditions idoines à un tour d’horizon artistique et socioculturel américain quasi unique en son genre. Des lettres de Kenyon Cox cherchant à défendre le nu alors que ses modèles sont critiqués et que certains ne voient aucun intérêt à ses motifs, du rôle-clé de Thomas Moran dans la traduction des merveilleux paysages de l’Ouest en un langage pictural fait de grandeur, de drame et de sublimité, de John Stella célébrant le dynamisme et la monumentalité de New York, des commentaires de l’ex-président Theodore Roosevelt sur l’exposition de l’Armory Show, de Benjamin West mettant à l’honneur la rencontre et l’échange pacifique entre les populations indiennes autochtones et les colons en faisant fi des drames et des tensions, John Davis et Michael Leja tirent de quoi dresser un panorama nuancé, complexe, fascinant et traversé de nombreux enjeux. Une lecture indispensable pour qui s’intéresse à ces questions.

L’Art des États-Unis 1750-2000, John Davis et Michael Leja
Hazan, mars 2023, 544 pages

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5

Amel et les fauves : le dédale de Tunis

La Tunisie appartient plus que jamais à la jeunesse. Amel et les fauves en dépeint le souffle de liberté qui en découle, mais également ses contradictions en croisant intimement les regards de deux générations qui s’éloignent de plus en plus.

Mehdi Hmili revient sur des traumatismes qu’il souhaite exorciser, histoire de les confronter une dernière fois avant de tourner la page selon ses dires. Son passé comme footballeur professionnel ou ses déboires avec la rue, le cinéaste projette tout le drame de sa famille dans ce film. Après avoir brossé le portrait d’une jeunesse amoureuse en pleine révolution (Avanti, Thala mon amour), le cinéaste s’attaque aux conséquences de la libération du peuple tunisien, notamment à travers une jeunesse qui ne recule devant rien pour s’évader à tout prix.

Violence et corruption

L’ouverture est toute en légèreté, entre les rires et une étreinte familiale. La symbiose parfaite entre la mère et son fils va de plus en plus se dissoudre par la lâcheté des hommes matures qui les entourent. Que ce soit un père paumé dans le succès qu’il n’aura jamais, un patron un peu trop collant ou d’autres agents d’un système corrompu, chacun a sa part de responsabilité et tente malgré tout de s’extirper de cette nouvelle machine de violence, encore enraciné dans la révolution du jasmin.

Capitaine et gardien de but dans une équipe locale de football, Moumen (Iheb Bouyahia) rêve de progresser dans le milieu sportif, une utopie qui le lie fatalement à l’errance de son père. Il rêve d’un ailleurs qu’il ne pourra cependant pas obtenir suite à l’arrestation de sa mère, Amel (Afef Ben Mahmoud), condamnée pour un adultère qu’elle a effleuré sans consentement. C’est tout le réseau familial qui éclate alors, avant d’éparpiller chaque membre aux quatre coins de Tunis, une cité toxique que l’on découvrira dans le monde de la nuit.

Mère sacrée, fils désabusé

Quand Moumen se voit arracher son unique boussole, son dernier espoir de rebondir disparaît avec sa présence. Il erre dans les boyaux d’une banlieue malfamée, où le fait d’épouser la criminalité, les drogues dures et autres débauches sexuelles pourraient le libérer du nouveau carcan de la jeunesse tunisienne. Il se laisse ainsi dépérir, s’offrant à la passion autodestructrice de son entourage, junkie et travesti.

Ce portrait nous est d’ailleurs amené avec une authenticité que les caméras occidentales pourraient bien esquiver dans la représentation des habitants.  Il s’agit pour Hmili de filmer des spectres dans l’obscurité, sans que la légèreté ne vienne interférer avec la réalité. On peut aussi bien vivre joyeusement dans un bordel que dans un cabaret de luxe. Le besoin de l’autre est à nuancer avec le désir de l’autre. Moumen tente de reconstituer une cellule familiale, avec le peu d’expériences qu’il possède et le peu d’argent en poche qu’il possède et qu’il dépense pour enterrer son avenir. Le récit emprunte ainsi deux sentiers, le premier traversé par un enfant désorienté et le second par une mère aimante.

Cependant, Amel arrive toujours après la guerre ou un acte de rébellion de trop qui va enfermer Moumen dans une spirale de déni et de fuite sans destination. Ce jeu de miroirs est justifié par un cran de retard ou encore un décalage radical avec la dernière génération, plus libérée et qui souhaite prendre sa vie en main et par tous les moyens. Amel et les fauves en est le testament et saisit l’opportunité de contrer la censure, par la force de ses images poétiques et de son discours engagé. Mais ce qui prime par-dessus tout, c’est cette fameuse lettre d’amour d’une mère à son fils, une sensation qui ne trompe pas et qui relève dans le même temps tous les maux d’une société sans doute archaïque, sinon cynique.

Bande-annonce : Amel et les fauves

Fiche technique : Amel et les fauves

Titre original : Streams
Réalisation & Scénario : Mehdi Hmili
Photographie : Ikbal Arafa
Son : Aymen Labidi
Montage son : Nicolas Leroy
Montage : Ghalya Lacroix
Musique : Amine Bouhafa
Production : Yol Film House
Pays de production : Tunisie, France, Luxembourg
Distribution France : La Vingt-Cinquième Heure Distribution
Durée : 2h
Genre : Drame
Date de sortie : 26 avril 2023

Synopsis : Amel est ouvrière dans une usine à Tunis. Son patron la met en relation avec un homme d’affaires qui peut permettre à son fils d’intégrer le club de foot local. Profitant de la situation, l’homme tente d’abuser d’elle. La police les surprend mais c’est Amel qui est finalement déclarée coupable d’attentat à la pudeur et d’adultère. À sa sortie de prison, elle part à la recherche de son fils dans les nuits underground de Tunis, peuplées de prédateurs et d’une jeunesse en quête de liberté.

Amel et les fauves : le dédale de Tunis
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Shrinking : séance de psy avec Harrison Ford

Discrète au moment de sa sortie, la mini-série Shrinking, disponible sur la plateforme Apple TV depuis le 27 janvier 2023, nous invite sur son canapé pour une séance de thérapie pour le moins originale où Harrison Ford et Jason Segel incarnent deux collègues psychologues. Alors, que vaut cette première saison ?

Synopsis : Un thérapeute en deuil commence à enfreindre les règles et à dire à ses patients exactement ce qu’il pense. Ignorant sa formation et son éthique, il se retrouve à apporter des changements dans la vie des gens… y compris la sienne.

Derrière le psy, un être humain comme les autres

Connu pour ses précédents rôles dans les sitcoms How I Met Your Mother ou encore Freaks and Geeks, Jason Segel a l’habitude des rôles à dimension comique. Dans Shrinking, il enfile la veste de thérapeute en incarnant Jimmy, personnage principal de la série qui doit faire face à une étape difficile de sa vie après le récent décès de sa femme. N’ayant jamais vraiment réussi à faire son deuil, le spectateur est témoin d’un homme perdu et au bord du gouffre. En effet, on retrouve un personnage qui ne semble pas arriver à reconstruire sa relation avec sa fille Alice en plus d’être témoin de nombreux échecs dans sa vie professionnelle.

Le seul moyen que Jimmy ait trouvé pour se sentir vivre de nouveau – et peut-être, d’avoir un certain impact positif sur le monde qui l’entoure et sur son propre monde – est en enfreignant les règles de sa profession en conseillant ses patients d’une manière peu éthique : il décide de leur donner son avis orienté et biaisé, en oubliant son rôle de professionnel et en enfreignant la distance patient-psychologue. Par exemple, c’est lors d’un jour de consultation avec une patiente régulière qu’il sortira complètement de ses gonds pour lui demander de quitter son mari. Un autre jour, s’étant lié d’amitié avec un de ses patients ancien vétéran, il l’invite à habiter chez lui comme solution de repli avant de trouver un autre logement. Bien sûr, il se gardera bien de raconter toutes ses péripéties à ses deux collègues, conscient du caractère peu éthique de ses actes.

De fil en aiguille, les choses vont drastiquement changer dans la vie de ses patients, et il en sera témoin – pour le meilleur ou pour le pire. Dans un effet de domino et par la force du destin, les choses vont aussi changer pour lui… mais peut-être pas comme il l’avait prévu.

Shrinking gravite ainsi autour de la vie de ce personnage maladroit, perdu, mais finalement juste humain, qui va petit à petit impacter tous les autres personnages et le cours de leur existence.

Un jeu d’acteur convaincant

Pour résumer Shrinking en quelques mots, c’est une histoire des relations humaines. Pour l’incarner, on retrouve, aux côtés de Jason Segel, un Harrison Ford méconnaissable. En effet, connu pour ses rôles mythiques du box office dans les franchises Star Wars ou encore Indiana Jones, Harrison Ford est ici propulsé au rang d’un rôle plus modeste dans lequel il semble sincère. Harrison Ford étonne en incarnant Paul, un psychologue reconnu aux multiples médailles, qui s’est investi toute sa vie dans sa carrière, quitte à mettre de côté sa propre famille. En âge de prendre sa retraite et atteint de la maladie de Parkinson, lui qui s’est toujours montré fort n’a plus d’autre choix que de se montrer vulnérable et de se retrouver avec lui-même. On en oublie presque l’acteur pour retrouver un psychologue touchant, sarcastique et charmant.

La complicité de Jimmy et Paul ne serait rien sans Gaby, jouée par Jessica Williams. Connue pour ses podcasts et ses rôles dans des séries et films comiques comme Girls ou encore The Incredible Jessica James, l’actrice est aussi une habituée du terrain comique et sait le prouver encore une fois dans ce rôle. À eux trois, Jason Segel, Harrison Ford et Jessica Williams portent la série grâce à une bonne complicité, des dialogues bien écrits, convaincants et drôles. Avec ces personnages attachants, le spectateur est très vite happé dans leur évolution. La bande-son originale signée Tom Howe, qui accompagne chaque épisode, nous embarque dans leur quotidien et peint avec justesse chacune de leur émotion.

Dans Shrinking, on assiste à trois âmes perdues qui cohabitent et qui se dévoilent un peu plus au fur et à mesure des épisodes : ils vont s’aider, se marcher parfois dessus, se détester, ne pas se comprendre, se pardonner, s’aimer… bref, Shrinking, c’est avant tout une histoire des relations humaines mise en situation par trois personnages très vulnérables. Bien sûr, on pourrait pointer du doigt le fait qu’il y ait beaucoup de stéréotypes et que certains sujets importants sont traités en superficialité, mais il n’en reste pas moins que son approche est intéressante et que cela fait de Shrinking une série réconfortante.

Bande-annonce : Shrinking

Fiche technique : Shrinking

Réalisation : Bill Lawrence, Jason Segel, Brett Goldstein
Casting : Jason Segel, Harrison Ford, Jessica Williams, Luke Tennie, Michael Urie, Lukita Maxwell, Christa Miller
Plateforme : Apple TV
Date de sortie : 27 janvier 2023
Format : mini-série de 10 épisodes
Durée : 10 épisodes d’environ 30 minutes chacun
Genre : comédie, drame

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4

La plus belle pour aller danser : interview Victoria Bedos et Pierre Richard

Victoria Bedos n’est pas qu’une enfant de la balle. La scénariste de La Famille Bélier n’a que 38 ans, mais déjà une filmographie bien à elle, dont se dégage la volonté de faire un cinéma personnel qui s’adresse à tout le monde. Coup d’envoi derrière le combo, La plus belle pour aller danser entérine les grands traits de sa démarche artistique. À savoir trouver de la légèreté dans les choses graves, parler d’elle sans s’imposer à la fiction, prendre le temps de trouver la place de ses personnages dans un monde moins hostile qu’il n’y parait. À l’occasion de l’avant-première de son film, rencontre avec l’autrice bien accompagnée par Pierre Richard, légende décidément imperméable au temps qui passe.

LeMagduCiné : La plus belle pour aller danser raconte finalement la même histoire que La Famille Bélier : une adolescente qui essaie de trouver sa place dans un monde dont la famille vit en reclus. C’est quelque chose que vous aviez en tête en lançant l’écriture ?

Victoria Bedos : Je pense qu’il y a un aspect très inconscient dans l’écriture. Comme j’écris vraiment étape par étape, je n’ai pas tout de suite eu l’idée en me disant « oui c’est ça ! » Non, ça s’est fait au fur et à mesure. Et au final oui, je me rends compte que j’écris souvent les mêmes histoires (rires). Après, c’est ce qu’on appelle les obsessions d’un auteur. Je raconte quelque chose qui m’obsède, qui m’intéresse du coup. La seule chose qui était évidente dès le début, c’est l’idée de cette adolescente qui trouve pas sa place. Là oui j’avais compris qu’il y avait un parallélisme. Mais l’idée de la pension de famille pour personnes âgées est arrivée en un deuxième temps. Je voulais que le papa fasse un métier qui l’empêche de voir sa fille grandir, et de s’apercevoir qu’elle ne va pas très bien. Et comme j’avais un papa plutôt âgé qui lui-même n’était pas très en forme à ce moment-là, ça m’envahissait. Et peut-être que pour transformer la peine en quelque chose de plus joyeux, je l’ai mis dans l’écriture. Donc ça se fait de manière inconsciente. Ma famille n’a pas vécu reclus (rires) au fin fond de la campagne.

« Je trouve plus facile d’exprimer quelque chose de sérieux avec légèreté, dans la comédie. On touche plus directement au cœur. »(Victoria Bedos)

LeMagDuCine : La dynamique entre le personnage de Brune Moulin et celui de Pierre (Richard) est intéressante. On dans ce qu’on appelle une «coming of age story», avec une héroïne qui sort de sa coquille …

Victoria Bedos : C’est la chrysalide !

LeMagDuCine : Voilà. Mais ça concerne aussi le personnage de Pierre, qui sort de sa coquille sur le tard. Comme si vous disiez qu’il n’est jamais trop tard.

Victoria Bedos : Exactement. Finalement ils ont le même parcours narratif les deux. Ils s’aident l’un l’autre et arrivent à s’en sortir.

LeMagDuCine : Du coup, j’imagine que c’était important de trouver un acteur qui avait réussi à conserver ce caractère juvénile….

Victoria Bedos : Oui ! Pour que ça marche, il me fallait un acteur avec un regard d’enfant, et il y en a pas beaucoup qui n’ont pas tué l’enfant qui était en eux. Et chez Pierre, il est bien présent ! C’est comme ça que j’ai construit l’histoire. Elle est beaucoup plus sérieuse, moins audacieuse, moins « fraiche » que lui, qui est beaucoup plus ado dans son comportement. Il a un comportement plus border.

LeMagDuCine : Pierre, qu’est-ce qui vous a plu dans ce personnage ?

Pierre Richard : D’abord, il est très joliment écrit. Heureusement, si ce n’était pas le cas je me serais dit : « Quel dommage. Un si joli personnage, et des dialogues aussi pauvres. » Mais il est très bien écrit. Ça c’est pour la forme, maintenant pour le fond c’est vrai que ça me plaisait bien d’avoir cette relation. J’ai toujours aimé tourner avec des jeunes de manière générale. Brune avait 13 ans.

Victoria Bedos : 14.

Pierre Richard : Mais à l’époque ?

Victoria Bedos : Oui elle en avait 13. Maintenant elle en a 15.

Pierre Richard : Fin bref, c’est une adolescente. Ça me plait beaucoup parce que ce sont des comédiens et des comédiennes qui ont une fraicheur extraordinaire, et justement je m’en inspire. J’aime bien tourner avec des jeunes. C’est comme ça que je le reste ! Et elle était particulièrement bien, elle m’estomaquait à chacune des scènes qu’elle faisait avec moi. J’ai 50 ans de carrière, c’est son premier film. Je me disais « merde j’en ai raté 49 ! » (Rires). C’est aussi pour ça que j’ai aimé le rôle, je suis bien tombé avec elle. Et en plus, j’aimais bien ce personnage qui s’attache à une ado et qui sent très bien que le père ne fait pas attention à elle. D’autant plus que moi je n’ai pas fait très attention non plus quand j’ai eu moi-même un enfant… Du coup je me rattrape un peu sur la petite si je puis dire ! D’ailleurs c’est grâce à elle que je vais me rattraper avec les autres.

« J’aime bien tourner avec des jeunes. C’est comme ça que je le reste !  » (Pierre Richard)

LeMagDuCine : Votre personnage continue de se chercher qui il est finalement. Tant vis-à-vis de lui qu’avec les autres…

PR : Oui oui. Il sait bien qui il est, mais il regrette ce qu’il est. Enfin, il regrette surtout de ne pas avoir tellement pensé à ses propres enfants… d’avoir fui. Et là, il la défend un peu contre ce père qui est loin d’être méchant, mais qui a tellement à résoudre qu’il ne fait pas attention…. C’est pas facile je suppose. Moi-même j’ai pas toujours été à l’aise devant mes fils, une fille c’est peut-être différent mais… 14 ans c’est l’âge ou les enfants savent pas trop ce qu’ils vont devenir. Et là, la famille elle est un peu perdue devant un adolescent.  Elle sait pas trop comment la prendre, parce que c’est délicat.

Victoria Bedos : Tout est susceptible d’être grave à cet âge-là.

LeMagDuCine : Victoria, vous abattez la pyramide des âges dans le film. On s’attendrait à cette relation très verticale ou le personnage de Pierre jouerait le mentor, montrerait à cette jeune fille le chemin qu’elle doit prendre, qu’il fasse figure d’autorité. Là au contraire c’est plus son copain d’école à domicile.

Victoria Bedos : Complètement. Qui lui dit de faire des bêtises !

LeMagDuCine Oui. Et finalement jeunes et séniors se retrouvent sur le même pied d’égalité. C’est une dimension sur laquelle vous vouliez insister ?

Victoria Bedos : Bien sûr. Parce que je me suis aperçu, dans l’observation, qu’il y avait des vieux beaucoup plus jeunes que des « jeunes » dans leurs têtes, et vice-versa. Et que finalement l’âge mental n’a rien à voir avec l’âge physique. C’était aussi ce que je voulais raconter. Souvent les jeunes sont emprisonnés dans certaines peurs qui les empêchent d’être libres. Alors que les personnes plus âgées ont fait fi de tout ça, et ont une fraicheur liée à leur liberté, acquise avec l’expérience. Et comme j’ai construit ce film comme une famille nombreuse…. Albert le personnage de Pierre incarne toute la famille : il est à la fois la mère, le père, le meilleur pote, le frère etc. Firmine Richard c’est la grande sœur un peu fofolle qui parle de cul de manière hyper libérée, et qui du coup est gênante pour la petite sœur. Guy Marchand je l’ai imaginé comme le bébé qui vient de naître, et donc qui accapare toute l’attention et dont il faut qu’on s’occupe. C’est pour ça que j’ai abattu les âges, parce que je ne les ai pas envisagés comme des retraités, mais comme une famille nombreuse.

Pierre Richard  : C’est extraordinaire, parce qu’on parlait des jeunes mais dans le film les vieux sont tous un peu comme moi. Philippe Katerine, c’est pas non plus un adulte …

Victoria Bedos : Responsable ? (rires)

Pierre Richard : Firmine Richard c’est pareil, elle a rien d’une femme amortie.

Victoria Bedos :  « Femme amortie », j’adore cette expression !

Pierre Richard :  Il y a aussi celui que j’adore…

Victoria Bedos : Olivier Saladin.

Pierre Richard  : Qui cherche sa femme tout le temps…

Victoria Bedos  : Ne sait pas faire marcher un portable…

Pierre Richard : Je l’ai vu tellement de fois avec Les Deschiens, il était formidablement drôle.

Victoria Bedos : C’est une famille farfelue, et c’est presque Marie-Luce qui est la plus sérieuse dans tout ça. Trop sérieuse ! C’est une vieille âme avec des « personnes amorties » comme tu dis, un peu plus fantaisistes qu’elle. Et Albert essaye de la sortir de sa torpeur, parce qu’elle est comme enfermée en elle, parce qu’elle a peur de ne pas être aimée. Vas y, vis ! Ose !

« Je ne les ai pas envisagés (les personnages) comme des retraités, mais comme une famille nombreuse. » (Victoria Bedos)

LeMagDuCine :  Le film parle aussi du travestissement de cette ado qui va se déguiser en garçon pour avoir confiance en elle. Même en 2023, c’est un sujet qui reste délicat pour certains, mais la légèreté que vous insufflez là-dedans…

Victoria Bedos : Fait passer la pilule (rires).

LeMagDuCine : Oui, et très facilement ! Ça aplanit.

Victoria Bedos : Oui, c’est pas une question de genre.

LeMagDuCine : Voilà. Comment avez-vous fait pour retranscrire cette légèreté nécessaire ?

Victoria Bedos  : De toute façon c’est mon système d’écriture. J’essaie de parler de sujets profonds avec légèreté, de faire du drôle avec du triste. C’est mon père qui citait Kierkegaard – ce qui ne lui arrivait pas souvent- dans ces cas là…

Pierre Richard : Ça me fait penser à une phrase de Louis Jouvet, quand il dit à Bernard Blier : « Il faut jouer léger pour avoir du poids. »

Victoria Bedos : Ah j’adore !

Pierre Richard : Je trouve ça sublime.

Victoria Bedos : Il a tout résumé.

Pierre Richard : C’est ce qu’elle essayait de dire. (rires)

Victoria Bedos : Maladroitement ! Mais du coup c’est ce que Kierkegaard disait : « L’humour est la politesse du désespoir. » Et c’est vrai que je trouve plus facile d’exprimer quelque chose de sérieux avec légèreté, dans la comédie. On touche plus directement au cœur. Dans se travestir, il y a quelque chose de l’ordre du jeu, d’enfanter. Mais bien sûr que plus profondément ça signifie qu’elle ne s’aime pas, qu’elle a envie d’être quelqu’un d’autre. J’ai joué avec les deux facettes du travestissement, la légèreté et la profondeur.

« J’aime bien écrire une histoire ou on n’a pas tout les éléments, ou tout n’est pas dit. C’est une sensation, une pesanteur qui est là. » (Victoria Bedos)

LeMagDuCine : Et pourtant il y a cette gravité sous-jacente liée au deuil jamais fait de la mère…

Victoria Bedos : C’est ce qui plane sur la famille depuis le début du film. Sans qu’on sache vraiment ce qui s’est passé, pourquoi la relation entre le père et la fille est aussi cassée. Mais c’est un tabou, je l’ai travaillé comme un tabou dont on ne parle pas.  D’ailleurs les résidents n’en parlent pas, ça ressort à un moment et c’est pourquoi ça ne se passe pas bien. C’est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps. J’ai écrit un livre quand j’avais 23 ans qui s’appelle Le Déni. Au départ le déni c’est pas forcément quelque chose de négatif. C’est lié à l’instinct de survie, on a quelque chose qui nous fait souffrir, donc on le cache le temps que l’on puisse le digérer, et notamment les deuils. Sauf que là ça pourrit, et quand c’est trop longtemps caché ça fait mal sur les côtés.  Et là ce que je raconte, c’est que finalement il est temps au moment du film que le père et la fille parlent de cette mère, sinon elle ne peut pas se constituer en tant que femme. Et lui ne peut pas continuer à vivre sans exprimer sa peine. Donc ils ouvrent leur cœur ont besoin de faire réexister cette mère.

Mais c’est difficile de parler de la mort, je trouve qu’on est pas une culture qui en parle très facilement. Je l’ai vu avec la mort de mon père, tout le monde réagit très différemment. Moi j’étais plutôt dans le déni, c’est plutôt mon style. Mais d’autres personnes dans ma famille avaient besoin d’en parler tout le temps. Mais je trouve ça plus intéressant narrativement de parler du déni, parce que quand ça explose il se passe quelque chose.

LeMagDuCine : Mais j’imagine que ça devait être un défi du point de vue de l’écriture. Parce que c’est le fil rouge que le spectateur doit pouvoir identifier dès le début, mais sans savoir de quoi il s’agit.

Victoria Bedos :  Exactement… Exactement. J’aime bien écrire une histoire ou on n’a pas tous les éléments, ou tout n’est pas dit. C’est une sensation, une pesanteur qui est là. On voit la petite qui part, mais elle aurait juste pu partir, pas mourir. Mais ça m’a intéressé de révéler plutôt la vraie chose sur la fin.

LeMagDuCine : Pierre, votre personnage et celui de Brune ont beaucoup tendance à se réfugier derrière les livres, et il y a ce rejet affiché des réseaux sociaux au début, avant qu’elle ne s’y mette par la force des choses. Est-ce qu’il y avait une volonté de casser un peu la dichotomie qu’on installe entre les deux ?

Victoria Bedos : C’est un film inscrit dans son époque. Il y a une scène de réseaux sociaux, il y a Albert (le personnage de Pierre Richard) à côté, elle voit qu’elle a pas d’amis sur les réseaux sociaux, et elle est pas invitée à la soirée. Mais les réseaux sociaux sont maintenant quelque chose de terrifiant. C’est un outil formidable, mais c’est une preuve immédiate de si on nous aime ou on nous aime pas, alors que c’est plus compliqué que ça les liens humains. Mais là je trouve que c’est une violence encore plus forte chez les adolescents. Quand on est rejeté, on ne l’est pas seulement dans la cour de l’école, on l’est aussi sur les réseaux, donc ça s’arrête jamais.

La littérature je l’ai aussi utilisée de manière assez ludique. Marivaux est présent parce que c’est un marivaudage moderne. Bien entendu que c’est un hommage. Mais Cioran je l’ai aussi utilisé de manière ludique, les messages sont passés à travers les livres. De l’inconvénient d’être né, c’est un signe du désespoir, et c’est là qu’Albert lui dit d’arrêter avec ses messages de désespéré.

Quand j’étais jeune, j’ai eu une période où j’étais pas très bien dans ma peau comme Marie-Luce, et j’utilisais Cioran pour faire passer des messages à ma famille. Je me baladais avec le bouquin : « Coucou. » « Ça va ? » « Non ça va pas, regarde ce qu’il y a d’écrit sur le livre. » (Rires). Pareil quand le personnage d’Albert a une famille qu’il n’est jamais allé voir, il lit Éloge de la fuite. C’est une façon un peu plus rigolote de faire passer des messages.

Et puis, c’est pour montrer aussi que la littérature c’est pas mal ! On peut y apprendre plein de choses. La preuve, je ne fais que reproduire un système de travestissement que Marivaux avait mis en place quelques années auparavant. Il y a de la modernité dans le passé.

LeMagDuCine : J’ai aussi perçu ça comme une interface. Vos personnages, celui de Pierre et celui de Brune, comprennent très bien les choses intellectuellement. Par contre, pour les expérimenter…

Victoria Bedos : Oui… C’est très juste ! C’est-à-dire que c’est un peu bloqué là (elle se désigne la tête). Ce sont des personnages très cérébraux, mais un peu coupés de leurs émotions. D’où leur comportement de peur ou de lâcheté vis-à-vis des autres. C’est un sentiment qui m’est arrivé très régulièrement quand j’étais jeune.

LeMagDuCine : C’est le cas de tout le monde je pense…

Victoria Bedos : Oui, c’est plus facile. On peut avoir conscience des choses sans vouloir les résoudre.

« Il faut jouer léger pour avoir du poids. » (Pierre Richard, d’après Louis Jouvet.) 

LeMagDuCine : Brune Moulin a reçu un prix d’interprétation au festival de l’Alpe d’Huez. Vous vous y attendiez ?

Victoria Bedos : Non pas du tout. Je ne m’attends pas à ce qu’elle reçoive un prix à la place de Catherine Frot, sinon je serais très prétentieuse. Mais je trouve qu’elle le mérite, elle est exceptionnelle. Elle m’a bluffé pendant tout le tournage. Elle était au-delà de mes espérances. Je suis heureuse pour elle, et c’est pas par hasard qu’elle est là. Elle a toujours voulu être actrice, depuis qu’elle a 7 ans. C’était son premier casting néanmoins, et je pense que cette jeune fille va avoir une carrière. Ça l’engage bien dans son histoire. Et je suis très touchée qu’elle ait eu le premier prix pour son premier rôle dans mon premier film. Quand elle était sur scène, je la regardais comme si c’était mon enfant (rires). Je fais un transfert total !

LeMagDuCine : Vous recherchiez précisément cette capacité à être une vieille âme dans un corps d’enfant ?

Victoria Bedos : J’ai vécu précisément ce décalage quand j’étais gamine. C’est pour ça que j’étais harcelée moi-même à cet âge-là. Ça a été un passage très compliqué. J’étais en avance scolairement, j’avais un corps d’enfant qui ne grandissait pas, et j’avais un esprit de femme de 92 ans (rires). J’ai eu une jeunesse de merde, j’arrivais pas à concilier les deux. Les gens me trouvaient bizarre, et ça m’a couté. Mais maintenant j’en fais une force. J’étais tout le temps collé aux adultes, j’ai appris plein de choses… Bon j’aurais bien aimé être invitée aux soirées,  j’aurais préféré même ! Et Brune elle-même, en tant que jeune femme, a ce truc-là. C’est une jeune fille très mature. Je ne sais pas si ça rend heureux quand on est jeune. Plus tard, c’est pas mal.

LeMagDuCine : Faut avoir confiance dans le long-terme.

Victoria Bedos : Voilà, à un moment ça se rejoint. Mais l’adolescence, c’est pas le meilleur passage, pour personne (rires). Je suis sûre que la fille cool du collège, en fait chez elle est pas si bien que ça. Elle ment mieux.

LeMagDuCine : Philippe Katerine, vous l’avez choisi pour son côté adolescent ?

Victoria Bedos : Le personnage de père tel que je l’avais écrit aurait pu très vite devenir une sorte de caricature de gros con, macho etc. Et Philippe Katerine apporte quelque chose de très particulier à l’image du père. Il a quelque chose de plus maladroit, de plus délicat, poétique dans son attitude, ce qu’il fait qu’on lui pardonne beaucoup plus. Il a un regard totalement émerveillé. Donc je pouvais charger la mule sur le personnage parce que je savais qu’il allait rattraper le coup. Et néanmoins, j’ai effectué un travail sur lui.

Déjà je lui ai mis une perruque, ça le changeait profondément. Et j’essayais de le banaliser, de le ramener vers le sol, d’en faire un père universel. On a travaillé la voix, pour qu’il ait une voix plus basse sinon il part très vite dans les aigus. Et comme il est une figure d’autorité, il fallait quand même appuyer le truc. Donc on a travaillé beaucoup à l’oreille. Et il a été très à l’écoute. Il avait peur de ne pas être capable d’être juste dans l’émotion, comme le moment du caméscope. Il m’a dit que dans la vie, il savait pas pleurer.  « Même quand je suis triste ça sort pas. » Donc j’ai fait un petit montage avec mon monteur avec une musique très triste, ça c’est implacable (rires). « T’es chiante quand même ! » Et donc il a pleuré !  Et depuis il repleure dans la vie. Il s’est découvert des choses. Par exemple il avait peur de se mettre en colère contre Pierre.

Pierre Richard : Pourquoi ?

Victoria Bedos : Bah vis-à-vis de toi déjà, mais il me disait que même contre ses enfants il n’arrivait pas à se mettre en colère. « J’ai pas ça en moi. »  Du coup il allait chercher des trucs dont il se sentait incapable, alors qu’il l’était. Il était souvent filmé en gros plan,  donc il fallait qu’il soit le plus simple possible dans sa manière de jouer, le plus juste, sans faire d’effets. Et je le trouve bouleversant.

Sur la virilité, il y avait un seul moment où… (rires). En fait il court d’une manière très particulière. Et il passe se voir au combo, et il dit « je cours pas comme ça quand même ? » Et si mec ! (Rires). À un moment, il doit imiter la fille pour construire son personnage de garçon. Je lui demande s’il peut pousser les curseurs de la virilité, pour que ça soit un peu chaplinesque ? Il me fait « bah non ». (Rires). Non mais genre marche un peu comme un bonhomme quoi. « Montre moi Victoria . Ah bah t’es beaucoup plus viril que moi. » (Rires).

LeMagDuCine : Pierre, c’est un film de famille recomposée, donc un film de troupe, de comédiens. Est-ce que c’est ce que vous recherchez aujourd’hui ?

Pierre Richard :  Oui j’aime assez ça pour mon plaisir, pendant le tournage, de se retrouver. Là je les connaissais tous plus ou moins, bien sûr plus ceux qui avaient mon âge… Du coup ça ressemble un peu au théâtre, quand on tourne pendant un mois ça finit par y ressembler. On ne se quitte plus, on mange ensemble… Et oui c’est quelque chose que je recherche. Là c’est bien parce que justement on est heureux de se retrouver. On rit avant, pendant parfois, et après. C’est la famille, et comme c’est une histoire de famille…

Victoria Bedos : Ça a pris super bien.

Pierre Richard : On était déjà une famille en dehors du film.

Victoria Bedos : Et comme on a tourné de manière resserrée toutes les scènes dans la maison, on a l’impression d’y habiter. Chacun avait sa chambre. La maison de famille.

Pierre Richard : En plus moi les jours ou je tournais c’est quasiment tout le temps dans la maison. On s’y retrouvait le matin avant de tourner, et le soir pour diner après la journée on se retrouvait dans le même restaurant.

Victoria Bedos : Les tournages de Province ça fait ça aussi, on rentre pas chez soi.

Pierre Richard : J’adore tourner ailleurs qu’à Paris.  Sinon à 19h on fait « salut à demain. » Là c’est « on va manger. »

Le Jeune Imam : la valeur du pardon

La foi n’est pas nécessairement religieuse lorsque l’on porte sa famille dans son cœur. Le Jeune Imam brosse un portrait plein de nuances et d’amour à travers une rupture mère-fils, que Kim Chapiron et Ladj Ly agrémentent de leur sensibilité.

Des Misérables aux Merveilles de Montfermeil, difficile d’accrocher à cette dernière note d’intention, qui s’est perdue dans la folie administrative. Kim Chapiron compte pourtant réinvestir cette cité, qui regorge avant tout d’expatriés qui ont tout à prouver pour exister, aussi bien dans leur propre communauté que dans leur propre foyer. Ce n’est donc pas La Crème de la crème que le cinéaste dépeint ici, mais bien une famille qui a la lourde tâche d’être respectable, afin de pouvoir assurer le nouveau départ initié par la matriarche des lieux.

Des bons hommes

La volonté d’Ali (Abdulah Sissoko) sera mise à rude épreuve, dès lors qu’il se voit arraché à ses racines et que sa mère (Hady Berthe) l’envoie se repentir de ses petits larcins en terre malienne. Le jeune adolescent doit alors tout réapprendre, du respect à la foi. Son éducation va dans ce sens pendant près de dix ans avant de retourner auprès des siens, qui lui ont malgré tout laissé une place en suspens. Ce héros déchu doit se résoudre à faire face à celle qui l’a abandonné, malgré la bienveillance de cet acte. Commence alors un gigantesque pèlerinage qui ne sera pas de tout repos pour ce jeune homme, dont la bonté ne suffira pas à tout réparer.

Son chemin de croix le mène pourtant à dévoiler ce qu’il sait faire de mieux, à savoir rassembler des fidèles autour de sa mélodieuse voix et de sa vigoureuse jeunesse sur laquelle on mise tout. Et par le biais de cette figure tragique, on parvient à se rapprocher des êtres ordinaires, dans le réel, qui ont peu à donner et beaucoup à perdre. C’est en cela que son ascension au titre de leader spirituel va connaître des dérives que l’on peut soupçonner, mais que l’on ne pourra pas freiner.

Des mauvais dieux

Il serait vain de s’élever, sans en entraîner d’autres dans le même mouvement. Les imams ont cette faculté, canalisée dans une foi et une éloquence à l’épreuve des vices, comme tout serviteur de Dieu. Mais lorsque les ambitions entrent en contradictions avec les devoirs primaires, le pardon n’a plus de valeur.

Le cinéaste met l’accent sur les failles d’une institution peu encadrée et qui se base sur la confiance mutuelle. Chapiron en faisait déjà l’exégèse dans son dernier long-métrage, où un réseau de prostitution tombe dans le filet de l’ego. Les ambitions d’Ali se retournent ainsi contre lui, dans une arnaque spirituelle dont il n’a pas lui-même conscience de sa portée. Les réseaux sociaux sont devenus des canaux de communication privilégiés dans l’ère du numérique, que l’on soit adepte de la démarche ou non. De cette manière on abandonne une part de soi dans l’image que l’on donne, jusqu’à se scinder en deux entités, l’un comme un guide humble et prometteur, l’autre comme la figure absolue du divin. Tout semble possible dans les paroles de ce prêcheur qui ne tend pas toujours l’oreille là où il faut.

Satisfaire le 5e pilier de l’Islam jusqu’à La Mecque est une entreprise qui vaut toutes ses économies pour certains, mais également l’espoir de toute une vie de patience pour ces mêmes croyants. Le Jeune Imam crée de l’inconfort dans le sentiment d’échec qui justifie pourtant la quête de reconnaissance d’un fils envers sa mère. Si l’exemple n’est pas exclusif à la religion musulmane, la valeur du pardon reste universelle et proportionnelle à ceux qui savent s’écouter. Une mère médite sur les choix d’un enfant qui hurle désespérément à travers le Coran. C’est là que se situe toute l’intensité du récit, qui questionne sans cesse son public sur les notions d’amitié, de fraternité et de seconde chance.

Bande-annonce : Le Jeune Imam

Fiche technique : Le Jeune Imam

Réalisation : Kim Chapiron
Scénario : Kim Chapiron, Ladj Ly, Ramzi Ben Sliman, Dominique Baumard
Photographie : Sylvestre Dedise
Son : Simon Farkas, Guillaume D’Ham, Olivier Guillaume
Décors : Karim Lagati
Costumes : Fabienne Menguy
Maquillage : Stéphanie Rossi
Coiffure : Sébastien Chenille
Montage : Flora Volpelière, Benjamin Weill, Esther Lowe
Musique : Pink Noise, Magou Samb, la Mòssa
Production : SRAB Films, Lyly Films, Septième Ciel
Pays de production : France
Distribution France : Le Pacte
Durée : 1h38
Genre : Drame
Date de sortie : 26 avril 2023

Synopsis : À 14 ans, Ali est un adolescent à la dérive. Sa mère qui l’élève seule ne trouve d’autres solutions que de l’envoyer au village au Mali pour finir son éducation. Dix ans plus tard, Ali revient. Malgré les doutes de sa mère auprès de qui il est prêt à tout pour briller, il devient l’imam de la cité. Adulé de tous et poussé par ses succès, Ali décide d’aider les fidèles à réaliser le rêve de tout musulman : faire le pèlerinage à la Mecque.

Le Jeune Imam : la valeur du pardon
Note des lecteurs54 Notes
3.5

La Dernière Reine : algerian pride

Avec La Dernière Reine, Adila Bendimerad et Damien Ounouri nous emportent dans un souffle épique et salutaire vers une forme de reconquête de la fierté algérienne. En situant l’action en 1516, ils renouent avec le passé historico-mythique d’une Algérie bien antérieure à la colonisation française, et partent à la découverte d’une figure riche et fascinante, la reine Zaphira.

Synopsis du film La dernière Reine : Algérie, 1516. Le pirate Aroudj Barberousse libère Alger de la tyrannie des Espagnols et prend le pouvoir sur le royaume. Selon la rumeur, il aurait assassiné le roi Salim Toumi, malgré leur alliance. Contre toute attente, une femme va lui tenir tête : la reine Zaphira. Entre histoire et légende, le parcours de cette femme raconte un combat, des bouleversements personnels et politiques endurés pour le bien d’Alger.

Par l’entremise d’Adila Bendimerad, à la fois actrice principale, coréalisatrice, coscénariste et coproductrice, et de Damien Ounouri, qui rejoint sa collaboratrice sur les postes de la réalisation, du scénario et de la production, nous parvient soudain d’outre-Méditerranée un grand souffle salutaire manifestant un désir d’Histoire, de mythe, d’élan, d’amour, de construction et de destruction. Pour nourrir cette aspiration, l’intrigue s’ancre dans une Algérie historique, précisément en 1516, alors que le pays se cherche encore, entre mainmise espagnole s’exerçant depuis six ans et menace émanant des attaques de pirates qui jouent aussi bien de la férocité que de la rouerie. Comme trop souvent, la religion se mettra de la partie et le bon roi éclairé, lettré et savant, Salim Toumi (très augustement campé par Tahar Zaoui), préfèrera s’allier, contre les Espagnols catholiques, avec les pirates musulmans, emmenés par le redoutable Aroudj Barberousse (Dali Benssalah)…

Sur le mode d’un film de cape et d’épée, il découlera de cette alliance toute une succession d’évènements qui tiendront le spectateur en haleine, depuis la résistance de la reine bientôt endeuillée – la mythique Zaphira, à laquelle la réalisatrice, visiblement fascinée par cette figure féminine, prête ses traits et son interprétation habitée -, jusqu’à l’entreprise de conquête et de séduction conduite d’abord avec éclat, puis avec de plus en plus de délicatesse et de subtilité, par le chef des pirates.

Ces péripéties sont l’occasion d’une plongée infiniment tonique – et tonifiante ! – dans un univers algérien qui, renouant avec une période bien antérieure à la colonisation française, se débarrasse de sa position victimaire ainsi que du ressentiment qui l’accompagne, et ose le rythme, ose la beauté, ose le rêve. Comme en une arabesque infinie, la très belle partition sur instruments anciens et ethniques des frères Evgueni et Sacha Galperine s’enroule au montage virtuose de Matthieu Laclau et Yann-Shan Tsai et épouse la courbe des bonheurs et des drames. La somptuosité des décors et des lieux, aussi bien intérieurs qu’extérieurs, aussi bien urbains que sauvages, rend hommage au travail de Feriel Gasmi Issiakhem, à la direction artistique et aux décors, à celui de Jean-Marc Mireté, aux costumes, à celui de Samir Haddadi, pour ses combats plus allusifs et chorégraphiés que banalement ou troublement réalistes, enfin à la photographie magnifique de Shadi Chaaban, et permettent d’étreindre à pleins bras une fierté algérienne lancée à la reconquête de ses racines, celles-ci dussent-elles ondoyer souterrainement entre mythe et Histoire. Les seconds rôles ne sont nullement abandonnés et Imen Noel compose une Chegga, l’autre épouse du roi, fine diplomate et stratège, qui ne pâlit en rien devant la belle Zaphira et sait se dégager des lises de la triviale rivalité ; la compagne du pirate Barberousse, l’esclave scandinave affranchie Astrid, qui explore, à l’opposé, tous les méandres de la jalousie, est incarnée par une Nadia Tereszkiewicz qui sait rendre son personnage antipathique tout autant qu’émouvant.

Enfin, le duo formé par Adila Bendimerad et Dali Benssalah, en reine Zaphira et pirate Aroudj Barberousse, offre quelques beaux moments et belles passes d’armes, que celles-ci soient verbales ou se rapprochant plus de la joute amoureuse. En des temps où les destins féminins se voient si souvent et si violemment menacés par le monde, il semble urgent, et en tout cas infiniment salutaire, d’arracher au passé, à l’oubli, et de faire réaffleurer dans l’inconscient et même le conscient collectif des silhouettes féminines aussi fortes, aussi affirmées, revendiquant leur vie physique et spirituelle de femmes libres, aussi désirantes que fidèles à une éthique.

Bande-annonce : La Dernière Reine

Fiche Technique : La Dernière Reine

Réalisateur : Damien Ounouri, Adila Bendimerad
Scénariste : Damien Ounouri, Adila Bendimerad
Avec Adila Bendimerad, Dali Benssalah, Nadia Tereszkiewicz, Mohamed Tahar Zaoui, Imen Noel…
Distributeur : Jour2fête
19 avril 2023 en salle / 1h 50min / Historique, Drame

Note des lecteurs4 Notes
4

Top 10 des séries Netflix à regarder en ce moment

Netflix regorge de séries captivantes qui ne demandent qu’à être découvertes. Si vous cherchez de nouvelles séries Netflix à regarder, vous êtes au bon endroit ! Nous avons rassemblé les 10 meilleures séries disponibles sur la plateforme de streaming.

Que vous soyez fan de comédies, de drames, d’action ou de téléréalité, il y en a pour tous les goûts. Alors, préparez votre popcorn, il est temps de découvrir le top 10 des séries les plus populaires du moment !

Beef

Avec une réputation qui la précède, cette série comique et dramatique vous est présentée par le géant cinématographique, A24.

Tout commence par un incident anodin de rage au volant où Danny et Amy se retrouvent impliqués. Un coup de klaxon, un moment d’hésitation et un doigt d’honneur entremêlent leurs destins de l’épisode 1 jusqu’au dénouement final à l’épisode 10.

Au cœur de cette œuvre d’art se trouve une réflexion profondément existentielle sur l’importance d’ouvrir et de discuter de nos émotions, plutôt que de les laisser nous consumer.

Harry & Meghan

En six épisodes captivants, la série documentaire Harry & Meghan offre à Prince Harry et Meghan Markle la possibilité de partager des détails personnels sur leur vie. En explorant leur histoire depuis le début, Harry & Meghan plonge dans les détails complexes, offrant des moments intimes qui dressent un portrait très personnel du duc et de la duchesse de Sussex. Avec des commentaires éclairés de leurs amis célèbres tels que Tyler Perry, Serena Williams et Abigail Spencer. Cette émission offre un accès exclusif au cercle intime du couple.

Love is blind 

Dans cette émission de rencontre unique, un groupe d’hommes et de femmes célibataires cherchent à trouver l’amour, mais avec une surprise de taille. La condition est qu’ils ne peuvent pas voir le visage de leur potentiel partenaire amoureux. Au lieu de cela, ils apprennent à les connaître à travers des conversations dans des salles individuelles appelées « solo pods ».

Après avoir accepté une demande en mariage, les candidats ont enfin l’opportunité de se rencontrer en personne, puis décident s’ils sont vraiment faits pour être ensemble dans le mariage. Si vous n’arrivez pas à accéder à cette émission, l’utilisation d’un VPN peut vous aider, téléchargez Cyberghost vpn et obtenez des fonctionnalités exceptionnelles à bas prix et accédez à Love is blind et tout à contenu géo-restreints.

Unstable 

Créé par Rob, John Owen et Victor Fresco, Unstable présente un adolescent réservée qui commence à travailler pour son père excentrique. Il se rend rapidement compte à quel point ils sont différents. Le problème est que l’adolescent Jackson, déteste Ellis en raison de la pression constante de son père pour qu’il soit comme lui. La dynamique réelle de Rob et John Owen est joliment exposée dans leur lieu de travail original.

Transatlantic

Transatlantique » dépeint un collectif d’individus qui ont aidé de nombreux réfugiés à fuir la France sous l’occupation nazie sans soutien gouvernemental.

Transatlantique nous fait plonger dans la coexistence de l’amour et de l’art au cours d’un sombre chapitre de l’histoire. Avec Gillian Jacobs, Corey Stoll et Cory Michael Smith.

Shadow and Bone

Après une interruption de deux ans, la deuxième saison de Shadow and Bone est de retour, Alina se battant pour sauver Ravka tout en évitant d’être capturée alors qu’elle s’efforce de démanteler le Shadow Fold.
L’une des introductions remarquables de la saison 2 est le personnage de Nikolai Lantsov, joué par Patrick Gibson, qui le prince bien-aimé de Ravka dans la série.

Planète Cunk (Cunk on Earth)

Diane Morgan, une comédienne anglaise, incarne le personnage comique Philomena Cunk depuis plus de dix ans, divertissant le public en examinant avec humour l’histoire des inventions les plus importantes de l’humanité.

The Night Agent 

Le Night Agent est une série d’action palpitante créée par Shawn Ryan, basée sur le roman de Matthew Quirk de 2012. Cette série raconte l’histoire d’un seul « agent de nuit » qui se retrouve pris dans une dangereuse conspiration.

Peter Sutherland, un agent du FBI de bas niveau, travaille de nuit dans le sous-sol de la Maison Blanche, supervisant une ligne téléphonique pour les agents sous couverture qui ne sonne jamais. Mais un jour fatidique, le téléphone sonne enfin, propulsant Peter dans une série d’événements. Cette série captive véritablement le spectateur tout au long de ses 10 épisodes.

Physical 100 

Physical: 100 est une série télé-réalité intrigante développée par Jang Ho-gi, avec un soupçon de Squid Game, où 100 concurrents exceptionnellement en forme participent à des épreuves éprouvantes qui testent leur endurance et leurs compétences, tout en se disputant une chance de réclamer le prix en argent.

Unseen 

Unseen » est un thriller criminel captivant qui raconte l’histoire d’une femme de ménage, jouée par Gail Mabalane, qui cherche son mari récemment libéré de prison. La magnifique ville sud-africaine sert de décor à cette série, où les images saisissantes contrastent avec l’univers sombre et dangereux du crime, créant ainsi un mystère envoûtant qui tient en haleine les spectateurs. Les performances de soutien de Brendon Daniels et Hein De Vries sont excellentes. Yael Tygiel vante la qualité exceptionnelle de la production et l’intrigue enivrante de la série avec une touche de danger.

Pour conclure, les séries Netflix offrent une grande variété de contenus passionnants à découvrir en ce moment. Avec notre sélection des 10 meilleures séries, vous avez de quoi satisfaire vos envies de divertissement, quels que soient vos goûts.

 

Article écrit par Magda P.

Mad God : un cauchemar légendaire

Il aura fallu trente ans pour que Phil Tippett, grand nom des effets spéciaux, mène son projet à bien. Et si l’ensemble pourra en rebuter par ses défauts et son côté hautement glauque, Mad God reste une indéniable réussite. Un film d’animation qui donne corps à un cauchemar et au génie d’un artiste, avec beaucoup de mérite et de savoir-faire.

Synopsis de Mad God Un Assassin surgit des abysses dans une cloche à plongée et s’enfonce au cœur d’un univers infernal peuplé de créatures mutantes et de scientifiques fous. Bientôt capturé, il devient la victime du monde qu’il est chargé de détruire…

Est-il encore utile de présenter l’artiste accompli qu’est Phil Tippett ? Fervent défenseur de l’animation en volume (ou stop motion), il a apporté sa contribution dans le domaine des effets spéciaux avec un immense mérite. Les premiers Star Wars, le Piranhas de Joe Dante, Le Dragon du Lac de Feu, Indiana Jones et le Temple Maudit, la trilogie RoboCop, Willow… tant de titres cultes des années 70-80 qui nous ont marqués par leur qualité plastique – si ce n’est plus pour certains d’entre eux ! Un homme de l’ombre qui a permis l’aboutissement visuel de bien des projets, pour les résultats que nous connaissons aujourd’hui. Un véritable artisan qui a su s’adapter – non sans difficultés, ne le nions pas – aux effets numériques, apportant ainsi son savoir-faire sur des films tout aussi ancrés dans l’air du temps : Jurassic Park, Cœur de Dragon, Starship Troopers… Bref, maintes fois récompensé et reconnu par ses pairs, le bonhomme fait partie de ces techniciens légendaires qui ont donné au cinéma fantastique/de SF ses lettres de noblesse. Aux côtés de grands noms tels que Willis O’Brien et Ray Harryhausen. Et si nous parlons aujourd’hui de lui, c’est pour la sortie de sa toute nouvelle réalisation, Mad God. Un film d’animation qui risque fort de vous marquer au fer rouge.

Si nous qualifions ici de « nouvelle réalisation », c’est que Phil Tippett n’en est pas à son premier coup d’essai. En effet, le cinéaste possède à son actif l’infâme Starship Troopers 2 : Héros de la Fédération, un grotesque DTV faisant honte au film de Paul Verhoeven. Mais le rédacteur de ces lignes ne lui en tiendra pas rigueur, voyant en cette erreur de parcours une excuse financière pour concrétiser Mad God. Car il faut savoir que ce dernier est le fruit d’un dur labeur qui aura mis trente ans à se mettre en place. Trois longues décennies durant lesquelles Phil Tippett aura mis tous ses moyens à disposition, du savoir-faire de son studio d’animation au financement de sa propre poche. Ce dernier passe également par un Kickstarter, afin d’apporter les fonds restants nécessaires à la finalisation de son ambition, celle de mettre sur pieds une vision cauchemardesque qui le hante depuis fort longtemps, le tout en mettant à profit son art de la stop motion. Et autant dire de suite que l’entreprise s’avère être une franche réussite !

Bien qu’imparfaite, il faut bien le reconnaître, la faute vient principalement du fait que Phil Tippett ne soit définitivement pas un réalisateur hors pair. En effet, les principaux défauts relèvent d’une question de mise en scène, venant nuire à l’impression finale. Une luminosité assez terne par moment rend certains passages illisibles (le combat entre les deux créatures géantes). Ou encore des plans, voire des séquences qui s’éternisent sans réelle raison – que ce soit les pas du protagoniste ou bien cette scène de dissection qui n’en finit pas –, alourdissant à l’excès l’action qui nous est présentée. Même constat en ce qui concerne l’écriture, tant celle-ci se révèle être un brin maladroite dans sa construction. En prenant le parti d’être un film muet et de faire des détours spatio-temporels (ellipses, flashbacks…), le scénario a bien du mal à prendre forme. Et pourra faire perdre patience à plus d’un spectateur lors des premières minutes du visionnage. Étant donné que celui-ci se présente sous la forme d’un enchaînement de scénettes et de péripéties montées bout à bout.  Bien évidemment, l’ensemble prend tout son sens au fur et à mesure que le récit avance jusqu’à un twist final révélateur. Mais pour en arriver là, le cheminement pourra s’avérer pénible pour une partie du public.

Là où Mad God est la réussite citée plus haut, c’est bien par son impressionnante technicité. En alliant diverses figurines, décors faits à la main, effets spéciaux à l’ancienne (dont les incrustations à l’image), le montage et même « l’emploi » de véritables acteurs, Phil Tippett est parvenu à créer un univers sans pareil. Nous irions même jusqu’à dire que le réalisateur a accompli l’exploit de donner corps au plus effroyable des cauchemars. Celui qui suinte par tous les pores de violence, de douleur, de peine et surtout de désespoir. Entrer dans Mad God, c’est vivre une expérience d’un glauque rarement atteint, au risque de vous remuer l’estomac. C’est assister à une véritable descente aux enfers. Et c’est surtout découvrir un portrait hautement nihiliste de notre société et de notre humanité. Et ce par la puissance de l’image ! Car à défaut d’avoir un scénario facile d’accès, le long-métrage fourmille d’idées visuelles, d’un bestiaire malaisant et d’une ambiance apocalyptique. Tippett se permet même d’ajouter ici-et-là quelques notes de couleur, voire d’humour – celui-ci restant noir et ironique, cela va de soi ! –, sans que cela affaiblisse sa terrifiante atmosphère. Cela aurait très bien pu tomber dans le too much et donc le ridicule, mais l’ensemble fait preuve d’une indiscutable cohérence, aussi bien visuelle que sonore. Permettant à Mad God d’être captivant au possible, et ce malgré ses défauts cités précédemment.

Vous l’aurez compris, il ne s’agit pas d’un film d’animation tout public. Âmes sensibles, s’abstenir ! Et encore moins à laisser à la portée des enfants ! S’il pourra remettre en question la santé mentale de Phil Tippett – reconnu comme étant une personne grandement dépressive –, Mad God se présente à nous comme l’œuvre ultime d’un artiste de renommée. Vous pourrez toujours revenir à des films plus « accessibles » sur lesquels il a travaillé par le passé ou bien vous jeter sur divers documentaires pour découvrir le travail du bonhomme, dont Des rêves et des monstres du même éditeur, Carlotta Films. Mais en aucun cas vous ne devez passer à côté de ce bijou d’animation. Faites fi de ces errances et laissez-vous emporter dans ce voyage cauchemardesque ! Ne serait-ce que pour faire honneur à l’immense artiste qu’est Phil Tippett et à tout ce qu’il a pu nous offrir, au cinéma mais aussi à nous, spectateurs, avides d’œuvres qui sortent de l’ordinaire.

Mad God – Bande-annonce

Mad God – Fiche technique

Réalisation : Phil Tippett
Scénario : Phil Tippett
Interprétation : Alex Cox (le dernier homme), Niketa Roman (l’infirmière / la sorcière), Satish Ratakonda (le chirurgien)…
Photographie : Phil Tippett et Chris Morley
Décors : Phil Tippett
Montage : Michael Cavanaugh et Ken Rogerson
Musique : Dan Wool
Producteur : Phil Tippett
Maison de Production : Tippett Studio
Distribution (France) : Carlotta Films
Durée : 83 min.
Genre : Animation
Date de sortie :  26 avril 2023
Etats-Unis – 2021

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3.5

Sur l’Adamant, Le bateau v/ivre de Nicolas Philibert

Avec dignité, juste mesure et empathie Nicolas Philibert nous embarque à quai Sur l’Adamant avec les patients d’un centre de jour psychiatrique. Portrait vertueux du cinéaste en écouteur-thérapeute certes, mais pas forcément document réaliste sur le paysage de la psychiatrie ! 

« Ils sont tous acteurs sans le comprendre« 

Sur l’Adamant est une expérience unique en son genre d’une autre psychiatrie possible. Fondée en 2010 sur une péniche amarrée port de la Rapée, ce centre de jour accueille des patients adultes souffrant de troubles mentaux ressortissant des 4 premiers arrondissements de Paris pour un suivi thérapeutique, organisé sous forme d’ateliers divers (poésie, cuisine, dessin, ciné-club, etc.) visant à favoriser l’autonomie et le vivre ensemble des malades.

Avec la psychiatrie, Philibert n’est pas un novice et il revient ici à ses obsessions cinématographiques : filmer une autre manière d’être soignant et une autre d’être patient. Il y a trente déjà il s’intéressait dans son Moindre geste à la Clinique de la Borde dirigée par le psychiatre Jean Oury qui vint révolutionner l’art de soigner les plus fragiles et ouvrir de nouvelles manières de penser le soin donc les relations entre les psychiatres et les patients. Il n’est guère étonnant de le voir s’intéresser à ce bateau psy avec sa délicatesse, sa modestie, son art de la bonne distance et son tact habituels.

Très doucement et sans jamais être intrusif, Sur l’Adamant suit pas a pas, presque furtivement, les allées et venues de ses hôtes, tout comme leurs interactions.

Ce que privilégie Philibert ici, ce ne sera jamais une parole de surplomb ou d’autorité. Les psychiatres n’y sont pas interviewés. Et même nous n’en verrons quasiment jamais, à une exception près : la présentation de la nouvelle responsable du lieu, Sabine Berlière, qui se déroule au même titre que les ordres du jour, tenus le lundi matin dans une ambiance chaleureuse, équilibrée, conviviale et sage.

Ces quatre vertus sont exactement celles du film qui définissent un modus vivendi et un protocole d’approche du cinéaste : jamais (sauf une fois) ne seront filmés les déséquilibres, les excès ou dirions-nous les folies de ces personnes. Sur l’Adamant se veut sage, égal et propose par conséquent une vision très plane et étale de la maladie mentale. Se dessine ici à la fois le parti-pris majeur du film et aussi sa limite. Pourquoi ce choix de la mesure absolue comme critère d’une communauté psychiatrique viable ? Pourquoi à tout prix cette régulation discrète présentée comme si c’était tous les jours ainsi ?

Le spectateur est en droit de se demander si cette règle de l’équilibre et de la modération est bien réelle, si elle vaut pour le temps du film seulement ou a lieu tout le temps, et si elle n’est pas un leurre bien pensant, un pansement peu lucide, une sorte de prothèse posée par le réalisateur pour contrer une certaine norme : celle qui consisterait à filmer la folie dans ses outrances, jaillissements et démesures (voir le Titicutt Follies de Frederick Wiseman).

Sur 1h48, ce qui intéresse Philibert c’est de s’attarder sur les personnes côtoyant régulièrement cette péniche, les individualités uniques davantage que les groupes, les liens de transmission tissés entre la caméra et ces personnes. Nous verrons ces patients tour à tour participer aux divers ateliers proposés. Nous les verrons donc en groupe et suivis par un animateur en dessin, cuisine et écriture. Réfléchir au futur programme du ciné-club et même compter leur propre argent redistribué au sein de l’association pour les cafés et autres dépenses nécessaires font également parti du lot.

Toutefois la caméra de Philibert ne vise pas à rendre compte du fonctionnement du lieu.

Elle s’attarde davantage sur les subjectivités et construit des portraits d’hommes et de femmes à travers leur souffrance, leur hobby, leurs propres marottes ou en dialoguant directement avec la caméra du cinéaste. La beauté bien sûr vient de la connexion orchestrée – comme une évidence – entre la caméra du documentariste et la parole des patients. Le lien, la proximité avec l’image semble aller de soi, jamais forcée ou violente, jamais conflictuelle. La encore le spectateur s’interroge : est ce possible ? Vrai ? Pourquoi effacer de la réalité psychiatrique et toutes ses aspérités puisque nous savons bien qu’il y en a ?  « C’est le traitement qui est indispensable, pas la communication » surligne un patient. « Sans traitement pas de communication, je ne serai pas là à vous parler, je me prends pour Jésus moi ou je sauterai dans la seine ». Manifestement Nicolas Philibert ne s’intéresse qu’aux conséquences du traitement psychiatrique : la communication. Sans le vouloir donc, son film ratifie la bonne santé d’un système qu’il semble dénoncer par ailleurs.

Chacun se confie spontanément, aisément et presque sans trouble. Cela donne des morceaux de bravoure assez attendus puisque comme le dit Francois l’un des patients qui ouvre le film : tous sont acteurs sans le comprendre !

Il faut entendre la grâce et toute l’infinie poésie de chacun. L’un décrit avec force les images mentales et de beauté performative comment il voit les hommes, avec un collier de barbe et une drôle de coupe de cheveux hirsute, se transformer en oiseaux et ceux-ci en piqûres. Un autre, sorte de clone de Gilles Deleuze, se prend pour la réincarnation de Jim Morrison et se voit pour l’éternité comme un personnage de Wim Wenders. C’est fluide, cohérent, aérien, dément. L’ensemble de ces paroles est fascinant. 

Nous ne pouvons pas ne pas être captivés et sidérés par ces personnalités hors normes. Cela interroge sur le statut si ténu entre l’artiste et le fou.

Il n’en demeure pas moins que l’on puisse aussi être agacé par cette constante. Jamais Sur l’Adamant ne montrera vraiment la souffrance ou l’impuissance tragique de ces personnes. Jamais nous n’aurons – sauf une fois – de crises, de débordements. Jamais un mot plus haut que l’autre. Comme si cet air de folie que Philibert filme avait le don d’être moins imprévisible, moins dur surtout, moins violemment sévère que la vie même.

Cela n’enlève rien à la sensibilité et à l’humanisme du projet. Mais cela questionne sur la réalité de ce que le film donne à voir, plutôt comme un portrait équanime du cinéaste en bateau v/ivre qu’une oeuvre réaliste et véridique sur la souffrance psychique.

Deux citations viennent ourler le film ou dire ce qu’il aurait pu être et l’une est de Fernand Deligny : « Il faut des trous pour que les images viennent se poser ». Aucun trou pourtant dans Sur l’Adamant, tellement pris et cerné dans le conventionnel d’un dire. Bien. Equitable. En bonne et dû forme.

Une autre citation d’un patient : « Vous pouvez faire des images sauvages ». Aucune image sauvage ici. Une domestication parfaite de la folie. En sortant de la salle, on aurait presque envie d’aller Sur l’Adamant pour oublier la folie et violence du monde réel et être bercé sous un ciel calme par le diamant de paroles sages.

Bande-annonce : Sur l’Adamant

Fiche Technique : Sur l’Adamant

Réalisateur : Nicolas Philibert
Par Nicolas Philibert
19 avril 2023 en salle / 1h 49min / Documentaire
Distributeur : Les Films du Losange
Directeur de la photographie : Nicolas Philibert
Montage : Nicolas Philibert, assisté de Janusz Baranek
Son : Érik Ménard, François Abdelnour
Mixage : Nathalie Vidal

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4

Trenque Lauquen : les jeux de l’amour et de la plume

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Film fleuve à la construction savante, Trenque Lauquen croise plusieurs histoires en un récit fort ingénieux qui rappelle le meilleur cinéma de Jacques Rivette. Ce chassé-croisé amoureux s’écoule en plus de 4 heures dans le vaste espace-temps d’une enquête, aussi sérieuse que loufoque, sur la disparition d’une femme… très recherchée. Somptueux !

Que les 4h20 ne rebutent pas les plus réfractaires aux fresques interminables, vous en redemanderez ! D’autant plus que ce film argentin de Laura Citarella – qui vient de recevoir le Prix de la Fémis au festival Clap (cinéma latino-américain de Paris) – sera projeté en France en deux parties dès le mois de mai prochain.
Ce fonctionnement en diptyque a souvent fait ses preuves. Citons quelques chefs-d’œuvre aussi différents que Smoking, No smoking d’Alain Resnais, les deux volumes de Kill Bill de Tarantino, ou encore, plus proche géographiquement de Trenque Lauquen, les deux films consacrés au Che par Steven Sodebergh : l’Argentin puis Guerilla
Bref, la recette fonctionne et a donné quelques pépites qui invitent les spectateurs à revenir en salle tout en laissant le temps et l’espace nécessaires aux réalisateurs pour développer leur propos.

Carte du tendre d’un triangle amoureux

Le temps et l’espace, parlons-en, justement.
Trenque Lauquen est une ville de la province de Buenos Aires où se noue l’intrigue, puis les intrigues. En deux mots, Laura, une jeune botaniste partie à la recherche d’une fleur aussi rare que mystérieuse, semble s’être volatilisée. Rafael, son compagnon, enquête sur sa disparition avec Ezéquiel, surnommé Chicho, dont les relations avec Laura restent longtemps inexpliquées.
S’en suit un long périple tragico-comique à travers la région, qui ramène irrémédiablement les deux hommes à leur point de départ : Trenque Lauquen.
On frôle le road-movie musical (longs trajets en voiture et bande-son très années 80-90) et le polar minimaliste avec enquêteurs dépressifs à la Phillip Marlowe dans The Long Goodbye (Le Privé de Robert Altman).
Parallèlement à la recherche de Rafael et Chicho, des flash-back et un montage-puzzle permettent de comprendre que Laura était elle-même en train d’enquêter sur une autre disparition, beaucoup plus ancienne. Les indices de ses propres recherches se trouvent dans une correspondance amoureuse dissimulée dans des livres de la bibliothèque municipale de la ville. Savoureuse, ô combien ! est la lecture de ces extraits, dignes des échanges épistolaires érotiques des plus grands auteurs !

Manipulation et jeux de rôles

Alors que les enquêteurs amoureux se découvrent eux-mêmes en train d’enquêter, nous entrons avec ravissement dans les différentes strates narratives. Le puzzle se construit sous nos yeux, et nous sommes autant captivés par la complexité du récit que par l’interprétation magistrale de tous les acteurs.
Impossible de ne pas évoquer l’étonnante Laura Paredes (déjà très remarquée en déménageuse survoltée dans Clementina, qui vient de remporter de Grand Prix du Clap festival) ; Ezequiel Pierri en impassible Chicho découvrant son petit cœur qui bat ; Rafael Spregelburg en novio paumé qui en apprend chaque jour un peu plus sur celle qu’il croyait connaître ; Juliana Muras prêtant sa voix mélodieuse à la solide chroniqueuse radio ; ou encore l’inquiétante et très enceinte Elisa Carricajo en pédopsychiatre fascinée par la monstruosité…

« Bizarre autant qu’étrange ! »

Tout en maintenant le cadre dans un réel bien ancré, la deuxième partie du film opère un glissement vers un autre genre : le mystère et le surnaturel. L’histoire noue – on ne peut pas ne pas y penser – quelques correspondances électives avec le cinéma de Rivette. On pense à Céline et Julie vont en bateau, Merry-go-round, Haut bas fragile, Secret défense…. Quant à la bande-son, elle accompagne fort à propos des scènes de plus en plus étranges.
La cinéaste nous ballotte sans cesse entre plusieurs ambiances, auxquelles viennent se mêler de grandes scènes conversationnelles que ne renierait pas Claude Sautet. Notamment les épisodes radiophoniques qui ont, eux aussi, un rôle important à jouer dans la construction des divers récits emboités et dans la résolution des intrigues.
Laura Citarella procède par glissements. Elle nous entraîne dans des univers surprenants, dont la succession donne de l’ampleur au film, qui croît autant dans ses thématiques que dans sa propre durée. Et à chaque fois on marche, on court, on vole, en se demandant ce que nous réserve le plan suivant.
Disons-le, sans bouder notre plaisir : plus c’est long, plus c’est bon !

Bande annonce : Trenque Lauquen

Fiche technique : Trenque Lauquen

Réalisation : Laura Citarella
Avec : Laura Paredes (Laura), Ezequiel Pierri (Chicho) Rafael Spregelburg (Rafael) Juliana Muras (Juliana), Elisa Carricajo (Elisa)
Pays d’origine : Argentine, Allemagne
Langue : espagnol
Distributeur : Capricci Films
En salle en France : 3 mai 2023 (première partie)