« Evol » : la perdition du super

Les éditions Delcourt publient les deux premiers tomes de la série Evol, du célèbre mangaka Atsushi Kaneko, à qui l’on doit déjà Bambi, Soil ou Search and Destroy. L’auteur japonais y fait étalage de ses qualités, avec une narration complexe, des personnages travaillés et l’exploration de nombreux thèmes sociétaux et psychologiques.

Nozomi, Akari et Sakura, quinze ans, se trouvent liés par un funeste destin : celui d’avoir tenté de mettre fin à leurs jours simultanément, sans coordination préalable. Ils avaient beau fréquenter les mêmes bancs d’école, ils ne s’adressaient guère la parole, jusqu’à leur rencontre impromptue dans une institution psychiatrique. Leurs parcours respectifs, révélés dans le second tome de la série, exposent les traumatismes et les épreuves qui les ont menés à cette terrible impasse existentielle. C’est d’ailleurs l’une des forces motrices de ces deux premiers numéros d’Evol : au cœur d’une fresque sociale et psychologique, sous couvert de pouvoirs super-héroïques, Atsushi Kaneko aborde des thématiques profondes et universelles, telles que la violence sexuelle et domestique, l’homosexualité, l’ostracisme, le racisme, l’éducation corsetée, la corruption ou encore les collusions d’intérêts. Ces problématiques, entremêlées avec habileté, confèrent à l’œuvre une forte coloration sociopolitique.

Le style graphique de Kaneko, caractérisé par une maîtrise du mouvement, des inserts percutants, du pointillisme et une composition cinématographique, contribue à immerger le lecteur dans un univers envoûtant, sombre et complexe. Evol se distingue aussi – et surtout – par ses détournements de la figure du super-héros. Lightning Volt et Thunder Girl se révèlent être des marionnettes aux mains du pouvoir. Dans une société gangrenée par l’avidité et la corruption, symbolisée par un maire véreux capable de tout, Lightning Volt répète les mêmes erreurs que son père, en se plaçant au service d’un potentat local qui l’utilise pour faire disparaître ses opposants. Cette entorse à la représentation traditionnelle du super-héros peut rappeler des œuvres telles que Watchmen d’Alan Moore et The Boys de Garth Ennis, qui, dans un autre registre, questionnent la notion de bien et de mal, et soulignent la complexité des rapports de force qui traversent la société.

Tandis qu’ils fuient leur centre de soins, Nozomi, Akari et Sakura découvrent qu’ils possèdent tous trois des super-pouvoirs en devenir : le premier est capable de former des trous sur des surfaces dures à l’aide de l’index, la seconde peut générer une flamme et la dernière a la capacité de voler quelques centimètres au-dessus du sol. Pas grand-chose en apparence, mais c’est cependant suffisant pour qu’ils entreprennent de former un groupe de super-vilains baptisé Evol. Leurs motivations sont floues, mais dictées par leurs expériences traumatisantes et leur volonté de rébellion face à l’injustice qui les a brisés. Cette ambivalence morale évoque un personnage tel que Magneto, dans la série X-Men. « Être un héros, très peu pour moi… Ce monde pourri mérite pas d’être sauvé… À choisir, je préfère encore tout casser… Et devenir un vrai méchant ! » À cette réplique de Nozomi, sa mère répondra en différé : « Si quelque chose doit disparaître, c’est ce monde qui t’a poussé à vouloir mourir ! Il n’y a aucune raison valable pour qu’on t’interdise d’exister ! ».

La détresse psychologique des personnages se veut bien réelle. Celle d’Akari est par exemple matérialisée par Lapinoir, qui incarne une volonté de la maintenir dans le déni et sous emprise. Fille d’un commissaire de police, elle subit des violences physiques et sexuelles, avec l’approbation d’une mère entièrement soumise à son mari. Elle est étroitement surveillée par son père, qui n’hésite pas à recourir à ses hommes et à la géolocalisation pour ce faire. Nozomi a de son côté subi le rejet de ses amis quand il a avoué, lors d’un moment de faiblesse, son amour pour Ikuto, qui s’est immédiatement et irrémédiablement détourné de lui. Il nourrit depuis cet événement le sentiment douloureux d’être un intrus en rupture avec le monde, ce qui se traduit visuellement par les représentations sous forme d’extraterrestre que lui réserve ingénieusement Atsushi Kaneko. Sakura, victime de racisme, mal dans sa peau, complète un tableau teinté de désespoir. Les réseaux sociaux et Internet jouent quant à eux un rôle central dans la publicité des (ré)actions du groupe Evol, tant dans leur critique que dans leur soutien.

Certaines subtilités référentielles se glissent dans ces deux premiers tomes de la série Evol. La scène du centre commercial a tout de l’easter egg. Évocatrice du film Zombie de George A. Romero, elle prend pour cadre un mall et dépeint avec force la perte de sens et la déshumanisation qui gangrènent la société de consommation. Akari n’a qu’une envie, irrépressible : celle de brûler ce monde d’apparences et de mensonges. Les costumes aperçus par les trois protagonistes constituent par ailleurs autant de références directes à Spider-Man, Star Wars ou Vendredi 13. Ailleurs, c’est la présence du groupe d’autodéfense CMYK Angels ou la nomination d’Atomic Power en tant que conseiller à la Défense qui traduisent les états d’âme de sociétés sécuritaires et cramponnées à l’ordre au-delà de toute raison. Brillant.

Evol (T.01 et 02), Atsushi Kaneko
Delcourt, avril 2023, 272 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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