Critique : La Famille Bélier, un film de Eric Lartigau

Présenté lors de la semaine de la comédie UGC qui a eu lieu début septembre, La famille Bélier voudrait faire l’événement lors de sa sortie prévue en décembre 2014. Tous les éléments sont en effet réunis pour une sympathique comédie de Noël : un réalisateur solide, un sujet qui allie respect du handicap et développement personnel, des acteurs plutôt populaires, Karin Viard et François Damiens en tête,  et surtout le fait que personne ne peut dire non à une feel good story à cette période de l’année.

La java d’Eric Lartigau, est-ce bien elle qui nous plaît ?

Synopsis : Paula a 16 ans. Elle vit à la campagne et partage son quotidien entre le travail à la ferme et l’école. Pour avoir une chance de côtoyer le beau garçon de ses rêves, elle s’inscrit à la chorale de l’école avec sa meilleure amie. Elle y découvre sa voix, et rêve de réussir le concours d’entrée pour la maîtrise de Radio France. Tout ceci serait bel et bon, si ses parents n’étaient pas sourds, et si cela n’impliquait pas de quitter la grange familiale pour Paris.

Pourtant, malgré tous ces ingrédients La famille Bélier peine à convaincre…

Si Eric Lartigau n’était pas là…

Si l’on devait opposer artiste et artisan, Eric Lartigau rentrerait certainement dans la deuxième catégorie. Il est d’ailleurs assez ironique qu’il soit le réalisateur de l’Homme qui voulait vivre sa vie, tant il semble ne pas se soucier de vivre la sienne. En effet, ses réalisations sont toujours associées au talent des autres : H à celui d’Eric, Ramzy, et Jamel, Mais qui a tué Paméla Rose à  celui de Kad et Olivier, Prête moi ta main à celui d’Alain Chabat, et enfin l’Homme qui voulait vivre sa vie est l’adaptation d’un best seller. Pourtant, malgré sa volonté de ne pas se mettre en avant, il a tout du travailleur consciencieux, dont l’importance ne se vérifie qu’en son absence : Mais qui a retué Paméla Rose fut un échec artistique et commercial total, La femme du Vème, autre adaptation de Douglas Kennedy, est passée complètement inaperçue.

Il se met ici au service du scénario écrit par Victoria Bedos et  Stanislas Carré de Malberg, qui ont travaillé auparavant sur la série Paris XVIème. Et si l’on doit identifier le problème de La famille Bélier, il se trouve certainement dans ce scénario d’une grande faiblesse. Lartigau est à son aise pour structurer des récits, mais il part ici d’un matériel qui manque de folie et de richesse.

Le point de départ est pourtant assez original : on parle très peu de surdité au cinéma, et encore moins dans un cadre familial. Qu’est-ce que ça fait d’être sourd et d’élever un enfant qui parle, et même chante ? A l’inverse, comment vit-on avec cette famille différente quand on est un adolescent qui a envie d’être comme les autres ?

A cela s’ajoute le fait que tout cela se passe dans un contexte de ruralité confrontée à un tournant : les parents de l’héroïne sont agriculteurs, et son père en particulier, se présentent aux élections municipales pour y défendre les fermiers face à la volonté d’urbanisation incarnée par le maire sortant.

Surdité contre parole, adolescence contre parents, campagne contre ville, voilà du carburant pour une histoire drôle mais aussi riche.

Ils ont la structure, mais c’est tout 

Dès les premières minutes, on comprend pourtant que l’unique but recherché est l’efficacité, et que cela passe par une liste très précise de tous les clichés liés au genre de « l’outsider qui réussit contre toute attente ». Ainsi, l’héroïne voit son talent se développer dans l’environnement le plus improbable, mais va mûrir grâce à la rencontre avec un mentor, et, après avoir subi des échecs décourageants, finira par triompher. On a vu cette formule déclinée des milliers de fois, de Rocky à Will Hunting, de Rasta Rockett à Dirty Dancing.

La question de la surdité n’est jamais vraiment posée, et comme le révélait Eric Lartigau dans l’entretien d’après projection, elle n’est que le prétexte à une histoire de réussite malgré la différence. Cela aurait pu être une championne de course issue d’une famille de paralytiques, une peintre issue d’une famille d’aveugles, le scénario n’en aurait pas fondamentalement changé. D’ailleurs, et quoi qu’on pense de la prestation de François Damiens et Karin Viard, il n’est pas sûr que les sourds-muets apprécient que le rôle des parents aient été confiés à des acteurs parlants et peu habitués au langage des signes.

Maintenant, si l’on sait dès la première minute que l’on ne sera jamais surpris par le film, et que l’on restera  tout du long dans une approche superficielle, on peut tout de même s’attendre à éprouver le plaisir lié aux mécaniques bien huilées, aux dialogues savoureux portés par de bons acteurs, à la petite touche d’émotion qui nous prend en traître.

Mais tout est grossier et fade dans cette famille Bélier. Au delà d’une mise en scène strictement fonctionnelle, et d’un jeu d’acteur pas toujours bien juste, on est choqué par la lourdeur constante du propos. Si le principe de base, à savoir une jeune femme qui se distingue de parents sourds-muets en chantant, ne vous choque pas, sachez que l’on a en plus :

  • Une famille de paysans têtus dont le patronyme est Bélier
  • Non pas une mais deux sous-intrigues inutiles uniquement conçues pour que l’on comprenne bien que notre héroïne est indispensable dans la vie de ses parents, et qui disparaissent aussitôt qu’il est acquis qu’elle partira tout de même
  • Une histoire d’amour qui se construit autour de la répétition d’une chanson romantique en duo. Pour être sûr que vous compreniez bien, le professeur de chant les fait chanter en dansant le slow, pour qu’ils se sentent plus à l’aise.
  • Enfin, une déclaration d’indépendance qui s’effectue via une chanson sur un adolescent qui quitte ses parents.

A côté de cette charpente plus qu’apparente, La famille Bélier a peu à apporter, et ne semble même pas avoir envie de jouer son programme jusqu’au bout. Si l’on ne s’ennuie pas trop, le film n’exploite aucune de ses thématiques jusqu’au bout : ni celle de la famille, ni celle de l’apprentissage, ni celle de la comédie romantique, semblant au final être le plan détaillé d’un meilleur film.

Etes-vous pour Sardou ?

Mais la vraie question est : pourquoi autant de chansons de Michel Sardou durant le film ? On en compte au moins 4, si ce n’est plus, que l’on entendra en long en large et en travers, en chorale, a capella, accompagnées au piano, ou en duo. A croire qu’il serait le véritable héros du film.

Cette fascination pour le chanteur du rire du sergent  symbolise la difficulté de La famille Bélier à trouver sa tonalité.

En effet, l’obsession du professeur de musique joué par Eric Elmosnino est tout d’abord présentée comme un élément comique : alors qu’il s’énerve auprès du rectorat d’être coincé dans un trou paumé imperméable à la grande culture, sa première décision est de choisir de faire travailler ses élèves sur l’oeuvre du « grand Michel Sardou ». Histoire que l’on comprenne bien le décalage, on entend les élèves soupirer et se plaindre de devoir travailler sur quelque chose d’aussi ringard. On se dit alors que l’on a là un personnage comique.

Pourtant, au fur et à mesure que la relation mentor / élève s’approfondit, on se rend compte que le choix de ces nombreuses chansons est en fait au premier degré. A tel point qu’on en ressent un certain malaise : qu’il termine son spectacle de fin d’année par un duo d’amour, très bien, mais fallait-il choisir un morceau qui commence par «  A faire pâlir tous les Marquis de Sade, à faire rougir les putains de la rade » ? Fallait-il aussi présenter « Je vole » au concours, sachant que son style variété est assez éloigné des airs classiques conseillés par le jury, et sachant surtout que cet hymne à l’indépendance  est en réalité une métaphore du suicide, comme l’a avoué Sardou à plusieurs reprises ?

La musique de Sardou est à la fois vecteur d’un rire moqueur, à l’image des t-shirts Être une femme 2010 porté par la chorale, et à la fois porteur d’émotion comme lorsque le père entend sa fille chanter « Je vais t’aimer « , en apposant sa main contre ses cordes vocales.

Cette absence de choix rend la performance d’Eric Elmosnino d’autant plus remarquable en ce qu’il incarne dignement ces facettes contradictoires.

Vers des salles de cinéma de solitude ?

Que penser au final de cette famille Bélier ? Plus qu’un mauvais film, le mot qui le qualifie le mieux est insignifiant. Pas très drôle, pas marquant, pas émouvant, pas beau, le film est médiocre en tous points. Dans un contexte ultra-compétitif où une dizaine de films sort par semaine, on a de la peine à se donner une raison d’aller voir celui-ci plutôt qu’un autre, à moins d’avoir de la famille sourde, ou d’être un fanatique de Michel Sardou.

Crédit photos : la photo de groupe est tirée du dossier de presse du film.

Fiche technique : La famille Bélier

Réalisateur : Eric Lartigau
Genre : Comédie familiale
Année : 2014
Date de sortie : 17 décembre 2014
Durée : Non communiquée
Casting : Louane Emera, Karin Viard, François Damiens, Eric Elmosnino
Musique : Evgueni et Sacha Galperine, en plus des chansons de Michel Sardou. Scénario : Victoria Bedos, Stanislas Carré de Malberg
Nationalité : France
Producteur : Eric Jehelmann, Philippe Rousselet
Maisons de production : Jerico, Mars Film
Distribution (France) : Mars Distribution

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Benjamin S.
Benjamin S.https://www.lemagducine.fr/
Cinéphile et bédéphile, j'ai grandi dans le regret de ne pas avoir vécu l'époque Starfix. J'aime tous les types de films, bons comme très mauvais, mais je ne supporte pas la tiédeur.

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