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« Politiques de sobriété » : réformer notre appréhension de la consommation

Le sociologue et spécialiste des politiques publiques environnementales Bruno Villalba publie aux éditions Le Pommier l’ouvrage Politiques de sobriété. Il y introduit le concept de sobriété à travers la réflexion de plusieurs intellectuels, puis l’insère dans une dimension socio-environnementales et imagine enfin ses potentielles extensions politiques.

« La sobriété doit désormais se concevoir comme une réponse politique pour s’adapter à un monde profondément bouleversé. Notre contexte historique est inédit. L’époque de l’Anthropocène est placée sous le double registre des limites plantaires et des risques techniques qui menacent nos possibilités d’existence. L’inédit se matérialise par l’existence de situations d’irréversibilités produites par les conséquences de nos choix de développement. Dès lors, il ne s’agit plus de percevoir la sobriété comme une politique du libre choix, valorisant le libre arbitre de chacun (comme accomplissement personnel), mais comme une situation commune imposée par l’existence de ces irréversibilités. »

Bruno Villalba fait état d’une crise écologique sans précédent, caractérisée par le franchissement de seuils critiques et alimentée par un consumérisme dont l’assouvissement de besoins accessoires et la rotation des biens marchands constituent probablement la pointe la plus avancée. Il rappelle que l’innovation et la croissance verte présentent des limites liées à l’épuisement des ressources naturelles, aux externalisations négatives, aux effets rebonds, à l’invisibilisation des problèmes socio-écologiques ou à la problématique des terres rares. Souvent promu (à dessein), le recyclage demeure quant à lui largement insuffisant pour répondre aux besoins d’une économie en croissance. Le numérique, qui est considéré comme une solution pour la transition écologique, n’est pas exempt de coûts environnementaux et sociaux majeurs, et souvent sous-estimés. La relance de la filière nucléaire, bien qu’elle s’attache à décarboner l’énergie, pose à son tour des problèmes de durabilité et de sécurité. Face à ces écueils, longuement développés, le sociologue propose d’embrasser la sobriété et d’en faire un élément constitutif de nos politiques publiques et de notre rapport à la consommation.

Approche théorique

Dans ses premiers chapitres, à l’étoffe théorique, Bruno Villalba se penche sur différentes réflexions utiles à la problématisation de la sobriété. Il explique que les religions monothéistes et d’autres traditions spirituelles l’invoquent en ce sens qu’elle permet de se rapprocher de l’essentiel pour se consacrer à des objectifs plus élevés. Dans le christianisme, la sobriété se traduit par la modération dans divers aspects de la vie et valorise la frugalité. Le pape François promeut une culture écologique basée sur la sobriété, tandis que la théologie protestante développe une approche articulée autour de l’ascétisme séculier et de la tempérance.

Jean-Baptiste de Foucauld propose une perspective humaniste de réenchantement du monde basée sur la sobriété, visant à rééquilibrer la satisfaction des besoins matériels et relationnels. La sobriété a une dimension politique et Foucauld appelle à la constitution d’une fraternité républicaine reposant sur l’entraide et la coopération. Jean-Jacques Rousseau, Ivan Illich et d’autres penseurs prônent la mesure et la modération comme vertus sociales essentielles. La frugalité conviviale d’Ivan Illich s’inspire de ses racines chrétiennes et vise à créer une société plus équitable et durable. Les théoriciens anarchistes et les activistes tels que Léon Tolstoï, Élisée Reclus ou le mouvement Straight Edge prônent également une vie simple et frugale.

Murray Bookchin, théoricien anarchiste, examine une société d’après-rareté, où la technologie nous libère de la contrainte du travail et de la consommation, tout en mettant l’accent sur la crise écologique et la nécessité de changer notre relation à la nature. Bookchin préconise des communautés équilibrées, la démocratie directe et des sociétés décentralisées pour atteindre l’abondance partagée et la justice sociale.

Approche pratique

Bruno Villalba développe sa démonstration en commençant par contextualiser la sobriété face aux limites planétaires, puis en déconstruisant les illusions de l’innovation et de l’efficacité. Ensuite, il interroge la politisation de la sobriété et examine les relations entre égalité, sobriété et politiques étatiques. Il traite enfin de la sobriété en tant qu’expérimentation existentielle et autonomie relationnelle.

En 2009, des chercheurs du Stockholm Resilience Center, en collaboration avec d’autres scientifiques, prennent le parti de modéliser les neuf limites planétaires du système Terre. « La publication des premiers travaux met en lumière le franchissement de trois limites : le climat, le cycle de l’azote et du phosphate et la biodiversité ! Puis c’est au tour des sols de franchir leur seuil de résilience (artificialisation, déforestation…). En 2020-2022, deux autres limites sont franchies: le cycle de l’eau et les polluants environnementaux (dont le plastique). 350 000 produits chimiques (ou mélange de produits chimiques) existent sur le marché mondial […] L’utilisation mondiale des plastiques n’a cessé d’augmenter depuis les années 1950 et la production mondiale a crû de 79 % entre 2000 et 2015. La production mondiale cumulée devrait tripler d’ici 2050 pour atteindre 33 milliards de tonnes ! »

C’est en partant de ce constat, augmenté de nombreuses autres données, études ou actualités, que Politiques de sobriété va se déployer pour avancer quelques actions d’amélioration possibles et en appeler à une réelle politisation de l’écologie. Les limites planétaires mettent en évidence l’inadéquation de notre perception temporelle actuelle. La pression démographique et les « ruines irréversibles » laissées par notre civilisation thermonucléaire et chimique posent de nombreux défis, y compris aux générations futures. Bruno Villalba nous invite dès lors à repenser notre rapport au temps et à élaborer un nouveau régime d’historicité basé sur les contraintes écologiques. La révolution industrielle et politique a conduit à une conception duale du temps, centrée sur le présentisme et l’accélération. Mais la dégradation écologique remet en question ce schéma et rend urgent le changement de nos modes de vie, par le double effet d’une contraction du temps disponible et d’un délai incompressible pour réaliser des changements significatifs qui permettraient de préserver les possibilités de continuité et de perpétuation humaines.

Pour une politique de sobriété, il faut définir un objectif commun de modération et renoncer à l’illusion de l’abondance sans conséquences. Le renoncement, inspiré par Illich, est libérateur et ajuste nos actions face aux défis écologiques. Des intellectuels aussi divers qu’Illich, Halévy, Gorz, Castoriadis ou Rabhi explorent des solutions conciliant besoins humains et limites planétaires. La sobriété, qui possède un potentiel subversif et conteste le productivisme, met en évidence le lien entre questions sociales et écologiques et pousse à repenser les notions de richesse et de pauvreté. Comme en témoigne abondamment Bruno Villalba, les limites planétaires imposent l’invention de nouveaux outils intellectuels pour faire face aux maux globaux. La sobriété appelle à coopérer et anticiper une gestion conviviale des conséquences de ces maux communs.

Approche politique

La dégradation de la Terre est due à une responsabilité différenciée, avec une part importante attribuable aux Occidentaux. Il est important de tenir compte des asymétries entre les pays et les classes sociales pour mieux appréhender les imputabilités environnementales. Les politiques doivent permettre aux pays pauvres d’accéder à un niveau de confort acceptable tout en organisant un transfert de pouvoir d’achat des plus riches vers les plus modestes. Les premiers doivent réduire considérablement leur empreinte écologique, mais ils ne sont pas les seuls concernés, puisque les entreprises polluantes doivent également être épinglées. Une vraie justice écologique doit chercher à concilier les préoccupations sociales et écologiques. L’auteur le martèle : il est crucial de concevoir une nouvelle relation à la nature et de repenser l’accès aux ressources naturelles.

La sobriété vise à aller vers moins pour tous et beaucoup moins pour ceux qui dépassent le nécessaire, comme condition de stabilisation durable des rapports sociaux. Elle doit cependant se lester d’une dimension de justice sociale. Bruno Villalba aborde la question de l’égalité et de la justice dans le contexte de la sobriété et de la conservation. Il souligne que l’égalité ne peut être simplement définie comme l’extension d’un droit abstrait mais doit prendre en compte les implications concrètes et matérielles de sa réalisation. La justice doit alors passer d’une logique redistributive à une logique de conservation, s’employant à préserver les processus écologiques et assurer la continuité dans une production modérée de biens pour les générations présentes et futures. La consommation de masse, sous ses dehors d’égalité et de liberté, façonne l’identité des travailleurs et tend à les aliéner. La télévision continue en sus de jouer un rôle majeur dans la construction de cette représentation de la consommation et de la réalité des marchandises – et de notre rapport vis-à-vis d’elles.

La démocratie permet de déterminer conjointement les limites de nos libertés et de nos contraintes, notamment en matière d’écologie. La sobriété doit selon l’auteur devenir un élément central des politiques gouvernementales face à l’urgence écologique. Son institutionnalisation implique une responsabilisation accrue de l’État et des mécanismes de contrainte, comme le rationnement. La sobriété individuelle, promue par les religions et les mouvements écologistes, s’avère en effet insuffisante face à l’ampleur des déséquilibres. L’État doit alors créer un cadre de transformation pour favoriser une transition à grande échelle. Le constat est clair et sans appel : les politiques gouvernementales axées sur la croissance économique et l’exploitation des ressources limitées renforcent la pression sur les individus pour consommer de manière responsable.

L’individualisation de la sobriété, encouragée par l’État, évite d’interroger les causes structurelles des déséquilibres écologiques. La lutte contre le gaspillage, pour ne citer que cet exemple, ne constitue pas un renversement écologique du rapport à la consommation, mais des alternatives, comme les circuits courts et les coopératives autogérées, peuvent en revanche contribuer à favoriser le développement durable. Des outils comme la carte carbone et la taxe carbone, longuement commentés par l’auteur, établissent une relation entre consommation d’énergie et conséquences écologiques, mais présentent aussi une série de défis en matière d’égalité, de vie privée et d’acceptabilité sociale, sur lesquels l’ouvrage revient amplement.

Bruno Villalba incite à rompre avec l’anthropocentrisme et à adopter la sobriété comme mode de vie durable. Il démontre en quoi les institutions et l’adhésion individuelle ont partie liée dans ce cheminement réflexif et éco-compatible. Si la consommation éthique ne remet en cause ni le capitalisme ni la surconsommation, la sobriété, en revanche, implique de réduire la production et l’utilisation des ressources. Dans le contexte alimentaire, il peut s’agir de la réduction de la consommation de viande et l’adoption d’une alimentation locale et de saison. La sobriété peut également se traduire dans une approche reproductive, qui consiste à renoncer à la parentalité pour des raisons écologiques (un phénomène controversé et minoritaire). L’auteur rappelle, comme une évidence, que l’autonomie, concept central des Lumières, doit être repensée à l’aune des contraintes environnementales.

L’adoption de la sobriété implique la prise de conscience de notre appartenance au monde et la reconnaissance de la vulnérabilité de la nature. Les politiques qui la soutiennent peuvent favoriser l’inclusion des autres espèces et réduire l’impact anthropique sur l’environnement. Elles offrent un cadre pratique et méthodologique collectif pour négocier les contraintes matérielles et construire un avenir viable pour tous les êtres vivants. De manière étayée, en naviguant entre Jean Baudrillard, théoricien de la société contemporaine de consommation, et la philosophe et politologue Hannah Arendt, Politiques de sobriété en fait pleinement état, échafaudant et déployant un argumentaire cohérent, pertinent et d’une urgence palpable.

Politiques de sobriété, Bruno Villalba
Le Pommier, avril 2023, 470 pages

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5

« Introduction à Spinoza » : explorer une philosophie séminale

L’opuscule Introduction à Spinoza de Charles Ramond permet une initiation à l’un des philosophes les plus influents de l’histoire. Cet ouvrage clair et rigoureux offre un aperçu de la pensée spinoziste, tout en mettant en lumière ses liens avec d’autres philosophes tels que René Descartes.

Dans son opuscule de vulgarisation philosophique Introduction à Spinoza, Charles Ramond propose une exploration à la fois rigoureuse et accessible de la pensée spinoziste. Il rend d’abord compte d’une connaissance approfondie de l’Ancien Testament et du Talmud et rappelle que Spinoza, qui a vécu à Amsterdam au sein d’une famille de Marranes (des Juifs ayant fui l’Inquisition espagnole au Portugal), a été excommunié de sa communauté religieuse en raison de ses positions rationalistes. Le philosophe accordait en sus une grande importance à la figure du Christ, qu’il estimait supérieure à celle de Moïse.

Si Spinoza reprend et prolonge la philosophie cartésienne, il ne manque pas de remettre en question l’exception que Descartes réserve aux hommes dans le règne universel de la quantité. Charles Ramond présente longuement l’œuvre majeure de Spinoza, L’Éthique, dont il souligne la structure géométrique et la progression rigoureuse. L’ouvrage apparaît en effet écrit à la manière des géomètres. Sa construction se fait sans étape ni rupture, chaque développement reposant sur la véracité absolue de ce qui précède. Introduction à Spinoza met en lumière la philosophie de l’immanence de Spinoza : Dieu est présent en toute chose et le tout de la réalité est indifféremment appelé Dieu, nature ou substance. Charles Ramond verbalise dans le détail les concepts-clés de la pensée spinoziste, tels que la nature naturante et la nature naturée, les attributs, les modes infinis immédiats et médiats ou encore la théorie de l’adéquation.

L’auteur insiste sur le rejet par Spinoza des miracles et du libre arbitre, ainsi que sur l’extension du déterminisme mécaniste que Descartes avait déjà posé pour les corps inanimés et les animaux. Pour Spinoza, la liberté est une nécessité intérieure et la contrainte est une nécessité extérieure : nous sommes alors déterminés à agir par autre chose que nous-mêmes et notre nature propre. Dans la philosophie spinoziste, il n’y a pas de promesses de récompense ou de châtiment. Elle s’appréhende plutôt comme un panthéisme naturaliste qui rejetterait toute forme de métaphysique.

Charles Ramond explore également la théorie de la connaissance de Spinoza, qui accorde de la valeur à la recherche de la vérité et de la connaissance uniquement dans le cadre d’une quête existentielle individuelle ou collective en vue d’un perfectionnement ou d’un accomplissement humain. Il aborde les concepts d’affects, de passions et d’actions chez Spinoza, ainsi que les figures archétypales du sage et de l’ignorant. Pour Spinoza, les affects sont à la pensée ce que les affections sont au corps : tous deux viennent contrarier, augmenter ou diminuer la puissance et les capacités d’action du corps ou de l’esprit. Parmi les affects primitifs ou primaires, le philosophe épingle la joie, la tristesse et le désir. Le désir ne constitue pas, selon lui, une tension subjective ou intentionnelle, mais bien la dernière direction prise pour persévérer dans l’être.

Chez Spinoza règne la quantité. L’effort s’amalgame avec une forme de persévérance dans l’être, ce qui le rapproche en fait de l’inertie. Il s’apparente à une chute dans le vide que rien, c’est-à-dire aucune force extérieure, ne viendrait freiner. La possibilité d’un changement d’essence au cours d’une vie est énoncée par le philosophe. Et plus globalement, l’auteur situe le spinozisme au croisement du mécanisme et d’une certaine forme d’éléatisme. Il conclut son opuscule avec une analyse synthétique du Traité politique et du Traité théologico-politique de Spinoza. Le philosophe y défend l’idée de démocratie (vu comme un régime absolu et inconditionnel) et de la liberté de penser, il y pourfend les prêtres usurpateurs et y rappelle certains grands principes de sa philosophie. À travers ces deux ouvrages, il tend à assujettir le théologique au politique, tout en conceptualisant le fait de se sacrifier pour ses idées et pour la liberté.

Introduction à Spinoza est un ouvrage méticuleux, probablement moins accessible que d’autres opuscules de la collection « Repères », mais qui offre cependant une approche suffisamment claire et précise de la pensée spinoziste. L’auteur parvient à en dévoiler les nuances et à mettre en lumière les liens entre les différentes facettes de cette philosophie. La nature hostile, l’homme soumis à ses affects et à la superstition, la crainte et l’espérance issues de la tristesse et évoluant de paire, les préjugés sources de confusion, les foules comme lieux de haute intensité affective et souvent manipulables : nombreuses sont les problématiques déroulées au fil de cette introduction dense et éclairante.

Introduction à Spinoza, Charles Ramond
La Découverte, avril 2023, 128 pages

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4

« Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?) » : à l’aube du transhumanisme

Les éditions La Découverte et Delcourt s’associent à l’occasion d’un essai graphique intitulé Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?), rassemblant Thierry Murat et Miguel Benasayag. L’ambition de l’ouvrage est claire : transposer partiellement et surtout compléter l’essai éponyme du philosophe et psychanalyste franco-argentin Miguel Benasayag, publié en 2016.

La quête insatiable de l’humanité pour comprendre les mystères de la nature a donné lieu à plusieurs découvertes majeures qui ont bouleversé notre perception du monde et de l’homme. Dans Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?), Thierry Murat et Miguel Benasayag reviennent ainsi sur les trois blessures narcissiques infligées par la science à l’homme : Copernic et Galilée mettent en cause la vision géocentrique du monde, le darwinisme nous apprend que notre espèce partage un ancêtre commun avec les primates et que nous ne sommes, en réalité, que de proches cousins des singes, Freud démontre que les êtres humains sont soumis à des forces inconscientes, notamment des pulsions et des désirs, qui influencent en profondeur leur comportement.

Aujourd’hui, c’est un autre défi qui se pose aux connaissances humaines. Non seulement les nouvelles technologies numériques agissent puissamment sur la structure de notre cerveau et nos capacités cognitives, mais les machines prennent une place croissante dans notre vie quotidienne, en ce y compris professionnelle. Un exemple particulièrement édifiant se trouve dans la dernière partie de l’ouvrage, avec le cas, certes extrême, de la société chinoise NetDragon Websoft, mastodonte du secteur vidéoludique… piloté par une IA occupant les fonctions de directrice générale. Ce mouvement de fond visant à mettre en compétition les hommes et les IA remonte à plusieurs décennies. La victoire de Deep Blue, l’ordinateur d’IBM, sur le champion du monde d’échecs Garry Kasparov en constitue probablement un tournant majeur. En 1997, l’intelligence humaine apparaît (déjà) menacée par son homologue artificielle – bien qu’un bug soit en réalité à l’origine de la victoire de la machine.

Leibniz a introduit les notions de perception, d’aperception, de conscience et de connaissance pour décrire les processus cognitifs qui sous-tendent notre compréhension du monde. Le travail du cerveau consiste à organiser et à harmoniser les informations, tout en s’adaptant aux changements et aux stimulations externes. Les auteurs s’appuient sur ces réflexions pour problématiser les effets du numérique sur nos structures cérébrales et capacités cognitives. Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?) revient ainsi abondamment sur les écrans, les réseaux sociaux et leurs effets délétères sur la construction cognitive, la maîtrise de l’attention, de l’émotion et le degré de concentration. L’exposition constante à des stimuli hypnotiques et aux boucles neuronales ultra-rapides engendrées par ces technologies nuit à notre tolérance à l’ennui, un état pourtant nécessaire pour développer la créativité et la réflexion. Rien que ça.

Rendu plus léger par le recours aux dessins, le propos général de l’ouvrage n’en demeure pas moins dense et passionnant. Une analogie permet aux auteurs d’exemplifier la manière dont les nouvelles technologies peuvent entraîner des altérations morphologiques sur le cerveau. La relation étroite et fonctionnelle entre l’homme et le chien a en effet façonné l’évolution de ces deux espèces. L’homme a développé une capacité à communiquer par la parole, tandis que le chien a fait de même avec des compétences olfactives et auditives poussées à leur apogée, ainsi qu’à travers une soumission envers son maître. Les auteurs s’interrogent sur la possibilité d’une coévolution similaire entre l’homme et la machine digitale, et sur l’impact de cette relation sur notre essence anthropologique.

Le cerveau humain est d’une complexité telle qu’une lésion importante peut provoquer un effet limité, tandis qu’une lésion mineure peut entraîner des conséquences considérables. La plasticité cérébrale permet une certaine réadaptation, parfois vertigineuse, comme le montrent les enfants épileptiques ayant subi une hémisphérectomie et vivant avec une seule moitié de cerveau sans pour autant demeurer dans un état végétatif. Cette plasticité présente des avantages certains mais supposent aussi que les nouvelles technologies puissent exercer une influence significative sur notre cerveau. Et ce terrain, nous l’avons vu, est celui qu’investissent Thierry Murat et Miguel Benasayag. Ils expliquent notamment que les réseaux sociaux se caractérisent par un phénomène de déréalisation qui peut entraver la capacité des humains à agir, car ils n’« habiteraient » plus suffisamment leur corps et le réel. Et les auteurs de dénoncer ceux qui entendent virtualiser et stériliser le réel, ainsi que l’idéal du cyborg, c’est-à-dire de l’homme indéfiniment augmentable. Cette vision d’un avenir d’hybridation biotechnologique, au cœur de l’ouvrage, interroge sur les limites éthiques et les implications anthropologiques de notre quête incessante de progrès technologique.

Finalement, des espoirs de Shannon et Wiener jusqu’à la Silicon Valley et le projet artefactuel d’un homme nouveau modulaire et algorithmique, Thierry Murat et Miguel Benasayag dressent un panorama glaçant, terriblement actuel, tout en opérant toutes les distinctions nécessaires et indubitables entre l’homme et la machine, entre la mémoire et le stockage, entre les réseaux neuronaux et les circuits électroniques. En cela, Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?) apparaît plus indispensable que jamais.

Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?), Thierry Murat et Miguel Benasayag
La Découverte/Delcourt, mai 2023, 184 pages

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4

Les Gardiens de la galaxie Vol. 3 : retour à l’arraché

Le retour inespéré de James Gunn aère enfin une saga qui n’offrait plus rien de super-héroïque depuis la séparation des Avengers. Les Gardiens de la galaxie Vol. 3 sonne ainsi comme un chant du cygne pour le cinéaste et pour toute une bande déjantée qui a rarement connu le couperet exigeant de son audience. Comme quoi, il est toujours possible de s’éclater tout en se taquinant.

Une phase 4 catastrophique et un début de phase 5 soporifique avec Ant-Man et la Guêpe : Quantumania, le Marvel Cinematic Universe est sur les rotules depuis Avengers : Endgame. Faute de savoir quelle direction prendre ou de savoir comment les pièces vont s’imbriquer dans le peu de matière que le multivers marvelien a à nous offrir, il est toujours réconfortant de saluer une œuvre qui peut encore être identifiée par son auteur, James Gunn. Adulé de tous les fans, jusque dans l’écurie DC Comics, le geek du Missouri trouve encore la force gonfler les rangs des Gardiens, tout en maniant le burlesque afin que les figures secondaires ne disparaissent pas entièrement dans le décor. Si cette observation est plus que valable dans le volet précédent, on se montrera un peu plus hésitant par ici, mais cela est suffisant pour justifier le départ de Star-Lord et sa génération de bras cassés, soit vers d’autres horizons, soit pour qu’ils se reposent enfin de leur folle aventure l’espace.

Chaos Space

On prend les mêmes et on recommence ? La formulation nous pend à la langue lorsqu’une suite est annoncée. Pourtant, le Vol. 2 des Gardiens nous a fait passer par tout un tas d’émotions, quitte à ce que son feu d’artifice final soit le plus tragique possible. Du moment que ça fonctionne, on ne demande rien de plus à ce genre de blockbusters qui doit avant tout nous en mettre plein la vue. Et on en a vu plein des choses du côté de Black Panther : Wakanda Forever, Thor : Love and Thunder ou encore Doctor Strange : The Multivers of Madness. Mais tous ceux-là ont échoué là où James Gunn parvient encore à rester cohérent avec la stylisation de son univers et le ton des films familiaux.

Mention honorable à cette lutte solidaire dans un petit couloir, où la chair de vilaines créatures rebondit sur les parois avant de les peindre de leur sang. Tout l’art du spectacle de Gunn est là, sans complexe et qu’il n’hésite pas à jumeler avec le burlesque de ses premières réalisations horrifiques. C’est fun et ludique, des qualités rares de paysages hollywoodien pour qu’on le salue à la première occasion.

Ce qui peut toutefois dérober à cette analyse, c’est dans le traitement expéditif d’une icône des comics books, Adam Warlock (Will Poulter), sorti trop tôt de son cocon pour qu’on s’y intéresse vraiment. Le plan de renouvellement des Gardiens est en marche et il n’est pas surprenant de voir que son arrivée est incompatible avec la conclusion de deux arcs très attendus du côté des deux « cerveaux » de l’équipe.

Là où on se sent bien également, c’est dans l’équilibre entre l’humour et d’intenses séquences dramatiques, déjà dans l’ADN du groupe. Gunn gère son tempo comme nul autre dans le MCU, avec des gags toujours aussi immatures, mais qui ne sont pas seulement là pour remplir des transitions douteuses ou pour recapter l’attention du spectateur, déjà perdu à des années-lumière de ce qui se passe à l’écran. Pas de piège, nous avons bien affaire à un face-à-face direct entre les personnages et un public qui a tout à découvrir sur le raton laveur qui cache bien ses cicatrices.

Secouer la cage

C’est à se demander si James Gunn n’attendait pas que ça, de nous faire découvrir les origines de Rocket Raccoon, chantonnant Creep avec beaucoup de retenue. Ce dernier n’a plus rien d’une mascotte dans cet épisode que l’on vivra à sa hauteur. En effet, Peter Quill en a quasiment fini avec son passé, du moins, le plus gros morceau reste pour ce petit rongeur de l’espace et le Maître de l’Évolution (Chukwudi Iwuji), nouvel antagoniste mégalomane, tel le docteur Frankenstein. Celui-ci cherche à dompter la perfection à travers la science et un repeuplement pacifique d’êtres, dont on a forcé l’évolution. Certains ne seront pas du même avis, mais sa présence rafraîchit dans le paysage du MCU, qui n’a de cesse de limiter la cruauté de ses vilains, soit en leur donnant une bonne raison d’en vouloir au monde ou en nuançant leur conquête du monde. Ce scientifique-là, on le hait de toutes nos forces et c’est aussi ça un bon traitement du manichéisme, qui n’a au fond rien de méprisant.

Le véritable braquage du film se joue dans les petits détails que l’on accepte volontiers et c’est pourquoi la narration en flashback nous émeut plus que tout. Gunn aborde ses marginaux de l’espace avec un profond respect qui les rend plus humains que n’importe quel super-héros générique en costume moulant en lycra.

Si le retour de Gamora aurait également pu servir de noyau à ce voyage, on préfère jouer la carte de la seconde avec humilité. Ce qui permet de bouleverser la hiérarchie des personnages que l’on sent épuiser. Un ultime retour aux sources les émancipera forcément de leur passé, offrant ainsi une conclusion précipitée qui jure un peu avec le reste de l’univers du MCU, mais comment en vouloir à James Gunn de s’être attaché aux Gardiens et à leur charme incomparable.

Cette dernière aventure déconnectée des Avengers donne donc un certain cachet aux Gardiens de la Galaxie Vol.3, qui déborde de tendresse là où on ne l’attend pas toujours. La séparation aura toutefois un goût amer quant aux succès de cette dynamique de groupe, qui semble quitter une bonne fois pour toute la régularité du MCU. Nous espérons cependant nous tromper à ce sujet, et ce, pour le bien d’une franchise qui doit retrouver ses couleurs d’antan. Ce film est ici pour nous rappeler qu’il existe une sensibilité au-delà du cerveau, qu’on ne peut dupliquer d’un claquement de doigt.

Bande-annonce : Les Gardiens de la galaxie Vol. 3

Fiche technique : Les Gardiens de la galaxie Vol. 3

Titre original : Guardians of the Galaxy Vol. 3
Réalisation & Scénario : James Gunn
Photographie : Henry Braham
Musique : John Murphy
Montage : Greg D’Auria, Fred Raskin
Décors : Beth Mickle
Costumes : Judianna Makovsky
Production : Marvel Studios
Pays de production : États-Unis
Distribution France : The Walt Disney Company France
Durée : 2h30
Genre : Action, Aventure, Fantastique, Science-Fiction
Date de sortie : 3 mai 2023

Synopsis : Notre bande de marginaux favorite a quelque peu changé. Peter Quill, qui pleure toujours la perte de Gamora, doit rassembler son équipe pour défendre l’univers et protéger l’un des siens. En cas d’échec, cette mission pourrait bien marquer la fin des Gardiens tels que nous les connaissons.

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3.5

Camila sortira ce soir : l’adolescence, entre perte et émergence

Dans son nouveau long-métrage, Camila sortira ce soir, la réalisatrice argentine Inés María Barrionuevo capte une adolescente à l’âge de tous les possibles, à la fois grisant et douloureux, entre certitudes et doutes.

Quatrième long-métrage d’Inés María Barrionuevo, née en 1980, en Argentine, Camila sortira ce soir accompagne les émois de son héroïne éponyme, déplacée de La Plata à Buenos Aires par l’hospitalisation, ultime, de sa grand-mère. Sa propre mère (Adriana Ferrer), sa sœur et elle-même emménagent dans le grand appartement citadin et bourgeois, à présent déserté, mais comme plongé dans le formol par la menace qui pèse sur l’aïeule. Durant cette hospitalisation d’une figure familiale que Camila (Nina Dziembrowski) n’aimait pas, l’adolescente affronte son insertion dans un nouveau lycée, privé cette fois-ci, et les liens complexes qu’elle y noue, avec un, puis une camarade de classe (Maïte Valero).

Sur un scénario d’Andrés Aloi, la réalisatrice argentine tisse habilement des thèmes aussi différents que les rapports entre élèves au sein d’un établissement et les risques de harcèlement auxquels ils peuvent aboutir, la vengeance amoureuse, l’ouverture à la sexualité, voire aux sexualités, les grossesses non désirées, les premières prises de conscience sociétales, la découverte de la politique, les premières manifestations, l’engagement, le regard porté sur les actions des adultes…

Hormis durant les nuits évoquées par le titre, où les teintes se font plus chatoyantes, le chromatisme principal se déploie dans des tons froids, comme éteints, allant du bleu au vert, en passant par le gris. Les contours et les reliefs apparaissent souvent comme très légèrement floutés, légèrement brumeux. Monde des limbes parfaitement saisi par la directrice de la photographie, Constanza Sandoval, et qui rend bien compte d’un âge véritablement suspendu entre enfance et maturité, où ce qui fut doit s’éteindre mais où ce qui sera n’est pas encore advenu. Avec beaucoup de sensibilité, la progression du film renforce cette zone d’inquiétudes en rendant de plus en plus présente la question des générations. Si bien que, en un jeu de basculement assez subtil, c’est finalement sur la mère de Camila que se déplace l’attention dans les scènes finales. Figure initialement de l’ombre, occupant une position également instable et fragilisée, entre une génération qui s’éteint et une autre qui accède à sa féminité et à sa vie d’adulte. Mais figure qui a permis celles qui découlent d’elle, même si elle atteint les heures où elle doit affronter la mort de l’un des deux êtres qui lui ont donné la vie. Un décentrage-recentrage qui dramatise aussi de façon enrichissante l’accession à la vie de la jeune Camila, ses excès, ses transgressions, ses audaces…

Bande-annonce : Camila sortira ce soir

Fiche technique : Camila sortira ce soir

Titre original Camila saldrá esta noche
Réalisateur : Inés María Barrionuevo
Par Inés María Barrionuevo, Andrés Aloi
Avec Nina Dziembrowski, Adriana Ferrer, Carolina Rojas…
En salle le 7 juin 2023 / 1h 43min / Drame, Romance

Synopsis du film Camila sortira ce soir : Lorsque sa grand-mère tombe gravement malade, Camila doit déménager à Buenos Aires avec sa mère et sa soeur. Elle quitte alors son lycée public pour une institution privée très traditionaliste. Dans ce milieu hostile, elle fait la rencontre de Clara, une camarade de classe qui cache un secret. Une révolution féministe est sur le point de commencer.

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3.5

The Wild One : le discours de la méthode

Rescapé de l’Holocauste, Jack Garfein est The Wild One qui a rapidement apprivoisé les subtilités de la performance d’acteur, avant de révéler d’autres talents qui partagent avec lui ce croisement entre les expériences intimes et ce nouveau refuge qu’est le cinéma.

Si le nom de Jack Garfein ne vous titille pas plus que ça, le documentaire de Tessa Louise-Salomé s’en chargera. En effet, le modeste cinéaste qu’il est revendique avant toute chose la performance de son jeu. Ce n’est que lorsqu’il se voit rapidement projeté sur la scène de la réalité que jouer la comédie est devenu vital. C’est pourquoi on retiendra volontiers les détails d’un parcours atypique, de sa brève mais intense enfance en Europe avant de se trouver un siège à Hollywood.

Tessa Louise-Salomé n’est pas à son premier coup d’essai quand il s’agit d’ausculter la genèse d’un artiste. Fascinée par le cinéma de Leos Carax, elle en a déjà fait l’éloge à deux reprises, une fois dans Drive in Holy Motors, puis une autre en ouvrant la psyché de cet auteur avec Mr. X. De la même manière, c’est un sentiment de proximité qui la confronte à ses sujets filmés et il ne serait pas étonnant qu’un portrait sur Yórgos Lánthimos voie le jour sous sa narration.

Si la cinéaste œuvre dans le sens patrimonial de ses pairs, c’est bien évidemment pour nous offrir cette seconde lecture que l’on se refuse inconsciemment ou par manque de temps. Cette impulsion, elle la transmet dans ses coproductions, donnant un second souffle aux compositions de Sébastien Tellier ou en frottant le vernis des sculptures d’Anish Kapoor. Pour Garfein, tout l’enjeu est de commémorer son héritage. Mais avant d’en arriver là, il est nécessaire de faire un grand détour sur le premier chapitre de sa vie.

The Strange One

Une forêt ténébreuse et des rails bien usés qui filent vers une destination emblématique, le jeune garçon a bien connu le camp de concentration d’Auschwitz. La vie qu’il y décrit sillonne suffisamment de livres d’histoire pour qu’il soit difficile de passer à côté de la souffrance qu’il a endurée. Tout ce témoignage aurait autant de valeur qu’une autre, mais c’est dans une approche tragique que Garfein décrit sa première performance. Simuler une maladie a préservé sa dignité et justifie ainsi toute la rigueur qu’il empoigne à chaque réplique qu’il donne, quelle que soit la scène sur laquelle il doit jouer.

La structure du documentaire joue ainsi sur des allers-retours permanents entre cette sombre époque et son ascension à Hollywood. L’enfant d’après-guerre a trouvé sa place à Los Angeles et ne manque pas l’occasion de nous offrir un fragment de sa jeunesse à chaque occasion. En réalisant The Strange One, sorti au printemps 1957, il dépeint un milieu carcéral au sein d’une académie militaire. On cherche à y former des hommes, mais la démarche inquiète plus que tout. Les motifs d’humiliation et les diverses menaces du sergent Jocko De Paris (premier rôle au cinéma de Ben Gazzara) envers ses cadets, relatent aussi bien son expérience des camps qu’une réelle envie de rendre hommage aux victimes de ce genre d’agression. Jack Garfein défend les valeurs humaines jusqu’à y greffer la ségrégation et l’homosexualité, des tabous qui l’ont rapidement propulsé en haut de la blacklist des producteurs. Il était alors tenu en joue par la « dictature » hollywoodienne, où il était toutefois armé des meilleures intentions pour faire-valoir ses origines et son courage à travers ses personnages.

Something Wild

Ce n’est que quatre ans plus tard avec son second et ultime long-métrage, Something Wild, que Garfein atteint le bout de la nuit. Il y brosse le portrait d’une femme violée et qui cherche à surmonter ce traumatisme. C’est ce qu’elle fera et surprenamment aux côtés d’un homme qui a également ses démons à combattre. Le cinéaste met de nouveau l’accent sur la solidarité, à la fois comme l’outil le plus efficace pour prolonger son espérance de vie et comme un argument en faveur d’une humanité bienveillante. Cette proposition n’a pas manqué de secouer les colonnes de la presse à scandale, qui n’y voyait que de la malhonnêteté quant au drame filmé et à sa morale finale (effectivement assez embarrassante).

Au-delà du récit, c’est avant tout cette cohérence et cette souffrance que capte Garfein. Corroll Baker s’acquitte parfaitement de son rôle, pourtant éprouvant mais qui souligne ainsi la nécessité d’avoir étendu l’association d’Actors Studio jusqu’aux pieds d’Hollywood, une terre de rêve qui puise dans la réalité, aussi crue soit-elle. Appréhender un rôle est devenu une science qui gravite autour des émotions et du fait de les recréer, de la manière la plus organique possible. Le théâtre et le cinéma ont rapidement salué cette audace, et ce documentaire en fait son argument principal, plaçant ainsi le metteur en scène, chargé en histoire, au centre de l’écran.

La voix de Willem Dafoe diffuse également les bonnes paroles, mais quelque chose peut sonner creux dans ce processus débridé. Si l’on a parfois du mal à raccrocher tous les wagons dans le bon ordre, The Wild One tente d’invoquer le fantôme d’un homme qui a longtemps cherché à guérir de cette maladie qui l’a accompagné. Peut-être que la vision de Tessa Louise-Salomé correspond tout simplement au même jeune garçon de la Seconde Guerre mondiale, celui qui a mis du temps à comprendre en quoi les derniers mots de sa mère, aussi cruels soient-ils, sont porteurs d’amour et lui ont sauvé la vie. Jack Garfein rejoue sa vie comme si c’était le dernier acte, à la fois pour ne pas oublier d’où il vient et pour ne pas perdre ce qui lui reste à partager. Le spectateur n’a plus qu’à honorer sa mémoire en émiettant le flegme d’un homme qui n’a jamais quitté son personnage.

Bande-annonce : The Wild One

Fiche technique : The Wild One

Réalisation : Tessa Louise-Salomé
Photographie : Boris Lévy
Musique : Gael Rakotondrabe
Montage : Simon Le Berre
Production : Petite Maison Production
Pays de production : France
Distribution France : New Story
Durée : 1h34
Genre : Documentaire
Date de sortie : 10 mai 2023

Synopsis : Petit garçon des Carpates rescapé de la Shoah, metteur en scène à succès, poumon de l’Actors Studio, protégé d’Hollywood mais aussi exilé, conspué, oublié, Jack Garfein a vécu plusieurs vies. « The Wild One » nous fait découvrir la vision d’un homme dont la vie entière fut tournée vers l’idée que la création artistique est un acte de survie.

The Wild One : le discours de la méthode
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3

Showing Up : ou le minimalisme du cinéma indépendant américain dans toute sa splendeur

Le nouveau Kelly Reichardt, Showing up, est clairement une œuvre mineure de sa filmographie. Inconsciemment, elle y cristallise tous les clichés minimalistes du cinéma indépendant américain entre monotonie et minimalisme poseur. Il n’empêche, son film développe un petit charme indéniable et quelques moments savoureux qui ne compensent pas son côté quelque peu insignifiant qui nous fera vite l’oublier.

Le cinéma dit indépendant américain peut parfois devenir une caricature de lui-même. Quand, par exemple, bon nombre de ses codes se retrouvent regroupés dans une œuvre. Le nouveau film de Kelly Reichardt, papesse de ce type de cinéma, en comprend beaucoup. Beaucoup trop. Si certains de ses films ont marqué cette frange du cinéma d’auteur outre-Atlantique par leur qualité indéniable – on pense par exemple à des long-métrages comme Wendy et Lucy et surtout son avant-dernier opus en date, le magistral First Cow – toute sa filmographie n’est pas de cet acabit. En plus d’être un opus mineur, mais pas son pire (Certain Women était d’un ennui abyssal), Showing Up demeure bien trop ancré dans les sentiers balisés de ce cinéma certes exigeant mais souvent rébarbatif.

La réalisatrice retrouve sa muse, Michelle Williams, après son immense rôle dans le dernier Spielberg, pour la quatrième fois. L’actrice fait confiance à la réalisatrice et réciproquement. Cela se ressent à chaque scène. Le rôle de cette artiste timide que tous les petits malheurs du monde vont éprouver, lors d’une semaine critique précédant son exposition, n’est pas à proprement parler un rôle fort mais l’actrice s’y glisse avec la grâce qu’on lui connait. Elle est juste, comme souvent, et fait partie des aspects positifs, car il y en a, de ce petit film qui frôle l’insignifiance et qu’il est permis d’oublier aussi vite sorti de la salle.

On y parle d’art et, d’ailleurs, Reichardt a écrit le scénario avec un véritable artiste, Jonathan Raymond, dont on voit les œuvres à l’écran. Le microcosme artistique est ici montré dans ce qu’il a de plus attirant et déplaisant à la fois. Des bobos ou des baba-cool au sein d’un institut d’art presque coupé du monde. Le regard que porte la cinéaste sur ces gens est plutôt affectueux même si certaines séquences un peu amusantes croquent parfois le côté inaccessible et hermétique du milieu de l’art. Mais on est loin d’une critique acerbe comme l’épuisant et prétentieux (en plus d’être récipiendaire d’une Palme d’Or) The Square du suédois Ruben Ostlund, qui s’est heureusement rattrapé avec la suivante, ou du raté Velvet Buzzsaw sorti sur Netflix. Non, la cinéaste les aime, cela se sent, et leur dédie presque son film, même si elle ne le dit pas.

Le problème principal de ce film minimaliste au possible mais qui évite tout de même le contemplatif ennuyant est qu’il ne raconte pas grand-chose. Showing up est la somme de micro péripéties qui peuvent parsemer nos vies ; la plupart sont malheureusement peu palpitantes ici et encore moins mémorables. Des seconds rôles pas toujours bien creusés ni écrits vont croiser le chemin du personnage principal pour le pire et le meilleur. De Hong Chau en propriétaire et amie, à la relation biaisée, qu’on a largement préférée dans The Whale, à Maryann Plunkett et Judd Hirsch en parents divorcés plutôt drôles. Mais que dire des personnages de Andre Benjamin ou Amanda Plummer, à peine dessinés. Inutiles et vains ou alors coupés au montage.

Reichardt tombe dans de nombreux travers (volontairement?) qui ont fait que ce type de cinéma a connu un creux à la fin des années 2000 et est tombé presque dans l’abandon. De ce type de productions issues d’un festival comme Sundance qui n’a plus le prestige d’antan. Showing up a pourtant été sélectionné en compétition au dernier Festival de Cannes. Lorsqu’on voit les perles de la section parallèle Un Certain Regard, c’est à n’y rien comprendre. C’est monotone, ça s’étire plus que de raison et surtout c’est le genre de film qui ne raconte pas grand-chose.

Malgré tout, Showing Up n’est pas totalement déplaisant. Il développe même un certain charme si on veut bien se couler dans son rythme nonchalant et son absence de réelle ligne narrative. Les images sont douces et quelques séquences s’avèrent plutôt réussies. La ville de Portland est filmée de manière envoûtante. Il faut aussi noter que les silences ont leur importance mais que Reichardt en abuse. En somme, si l’ennui n’est jamais très loin et que ce long-métrage ne devrait pas marquer grand monde, il n’est pas mauvais. Comme le vestige d’un certain cinéma sous perfusion que seuls quelques artistes continuent d’exercer. Dispensable à défaut d’être raté, on se demande si un tel script méritait bien un film ? Poser la question c’est y répondre.

Bande-annonce : Showing up

Synopsis : Avant le vernissage de son exposition, le quotidien d’une artiste et son rapport aux autres où le chaos de sa vie va devenir sa source d’inspiration…

Fiche technique : Showing up

Réalisation : Kelly Reichardt
Avec Michelle Williams, Hong Chau, Maryann Plunkett, …
Photographie : Christopher Blauvelt
Montage : Lucian Johnston
Scénario : Kelly Reichardt & Jonathan Raymond.
Production : A24.
Pays de production : Etats-Unis.
Distribution France : Diaphana
Durée : 2h59
Genre : Comédie – Drame.
Date de sortie : 3 mai 2023

Showing Up : ou le minimalisme du cinéma indépendant américain dans toute sa splendeur
2.5

Donjons & Dragons : L’honneur des voleurs – un excellent divertissement drôle et palpitant

Après trois adaptations douteuses dans les années 2000, le jeu de rôle Donjons et Dragons bénéficie enfin d’une adaptation à la hauteur de son statut culturel. Retour sur une excellente sortie fantasy, drôle et palpitante.

« Donjons et Dragons » est un jeu de rôle sur table qui s’est popularisé dans les années 80. Il a connu plusieurs éditions et a vu une adaptation animée et même en jeu vidéo. Même si ce genre de jeu existait déjà, il est le 1er qui acquiert ce genre de notoriété. Il se caractérise par un univers riche et contient un lore composite fait de magie, de divinités et de créatures fabuleuses comme les nains, les dragons, les trolls ou les elfes.

Synopsis : Edgin et Holga sont deux prisonniers qui s’évadent afin de rentrer chez eux retrouver la fille d’Edgin, Kira. Ils se sont retrouvés piégés durant une quête où la sorcière qui était leur alliée, Sofina, les ont trahis. Dans un dernier effort avant d’être arrêté, Edgin demande à Forge son dernier allié, de s’occuper de Kira jusqu’à son retour. Lorsqu’ils le retrouvent, Edgin et Holga constatent que Forge les a trahis et qu’il s’est allié à Sofina. Ils vont devoir alors partir dans une nouvelle quête afin de récupérer Kira, qui n’a  plus confiance en son père. C’est une quête afin de restaurer leur honneur auprès de ceux qui les ont connus…

Genèse du projet

Il aura fallu près de 10 ans pour que le projet voit le jour. Elle commence déjà par le litige rapidement réglé entre Warner Bros et Hasbro, qui s’associent afin de produire l’adaptation. Plusieurs scénaristes sont annoncés dont David Leslie Johnson-McGoldrick, qui a travaillé sur les films d’épouvante et d’horreur Esther, Le Chaperon rouge et deux derniers films Conjuring : Le cas Enfield et Sous l’emprise du diable.

Mais le projet tombe à l’eau et c’est la Paramount qui reprend le projet en 2017. Le scénario d’origine de Johnson-McGoldrick est retouché par les réalisateurs et scénaristes Chris McKay (Batman Lego) et Michael Grillio. Nous sommes en juillet 2019 quand les réalisateurs John Francis Daley et Jonathan Goldstein sont recrutés. Ils ont travaillé sur plusieurs projets communs comme les comédies Comment tuer son boss 1 et 2.

Ils retravaillent le scénario de Michael Grillio et l’annoncent en janvier 2020. À partir de là, le projet se met réellement en route avec le choix de Chris Pine pour un des rôles majeurs. Michelle Rodriguez (Lost), Regé-Jean Page (Les chroniques de Bridgerton) et Justice Smith (Jurassic World) sont annoncés en février 2021. Hugh Grant qu’on ne présente plus et Sophia Lillis (Beverly dans ça ) sont annoncés le mois suivant.

La Quête : la valeur des liens et celle des objets

L’intérêt de cette adaptation réside essentiellement dans la quête de nos héros. En effet, Edgin (Chris Pine) et Holga (Michelle Rodriguez) partent vers une quête afin de restaurer leur dignité et leur honneur auprès des leurs, et non pour de la richesse. Plus que les biens matériels, les liens familiaux et filiaux sont mis en avant. À travers les différentes backstories des personnages, nous voyons sous leurs dehors des personnes au final bien plus vulnérables qu’elles le laissent paraître. La quête n’est pas l’objet mais le voyage et ce qu’ils apprennent de leur aventure.

Un jeu de rôle réussi

Le charme de ce film réside dans la finesse du scénario. Nos héros sont des caricatures aussi réussies que les personnages du Donjon de Naheulbeuk, série audio encore très populaire où un groupe se met en route dans un donjon afin d’y retrouver un trésor. Au final comme dans les jeux de rôle, nos héros ont des « rôles »: Edgin est le barde, un personnage qui est moqué de manière récurrente considérant son « inutilité ».  Holga est une barbare, autre personnage qui suscite généralement le rire pour son manque d’intelligence et son esprit bourrin malgré son apport de puissance dans une équipe.

Comme dans ce genre de jeu aussi, ils se retrouvent à recruter d’autres membres afin de constituer leur équipe. Entre en scène Simon Aumar, un piètre sorcier dans ce qu’il fait et Doric, une druidesse qui cherche à protéger les siens des destructions que Forge a opéré sur leur territoire. Elle n’est d’ailleurs pas sans rappeler la caricature des elfes dans ce genre d’univers.

L’équipe constituée, il est temps pour eux de partir à la quête d’un heaume qui permet de désactiver tous les sorts afin de contrer les plans de Sofina et de Forge. Et c’est durant leur périple qu’ils rencontrent un paladin, en la personne de Xenk. C’est un membre temporaire de l’équipe, il ne reste qu’afin de leur montrer où il a caché le fameux heaume, avant de repartir sur les routes en solitaire.

En cela, la quête de nos héros est similaire au jeu, sans les jeux de dés, ni les cartes qui annoncent les actions qu’ils ont à faire. De ce fait, la réussite est d’avoir directement immergé le spectateur dans l’aventure et de ne pas avoir collé trait pour trait à l’univers ou à la façon dont il se joue.

Un film hi-la-rant

L’humour constitue véritablement un atout dans ce long-métrage. Tous les personnages sont véritablement attachants et hilarants. Edgin est un peu bête, malgré son statut de « celui qui fait les plans », Holga est obsédée par les patates, au point qu’elles deviennent son arme,  Simon est un sorcier raté très drôle et même Xenk qui a ce charisme impossible à craqueler se révèle un peu bébête avec les mots quand ils ne sont pas explicites. Il ne comprend pas les métaphores et va toujours en ligne droite quel que soit l’obstacle.

C’est une bonne idée de rire de ces personnages mais aussi que les acteurs rient d’eux-mêmes. Regé-Jean Page casse son rôle de ténébreux Duc Basset avec ce petit rôle dans D&D.

Mais il n’y a pas que cette autodérision. Le dragon qui garde le heaume est une grosse bestiole bien dodue digne des chats d’internet. Il poursuit nos héros jusqu’au dernier souffle pour essayer de s’en repaitre comme un chat qui accourrait vers une gamelle de croquettes en mouvement. Mais une des scènes les plus drôles est bien entendue celle qui se trouve dans la bande-annonce, où ils doivent questionner des morts. Nous vous invitons à y jeter un œil afin d’avoir une idée du contenu humoristique du film.

Somme toute, nous dirions que c’était un excellent moment de visionnage. La salle était comble et hilare face à ce groupe de héros en herbe. Nous avons passé un excellent moment, néophyte comme spécialiste du jeu de rôle sur table. Il va sans dire que si le film bénéficie d’une suite (ce qui pourrait bien être le cas), nous aurions hâte de la découvrir. Nous vous invitons ainsi, si cet article vous a plu à courir vers la salle de cinéma afin de passer un bon moment en compagnie de cette bande de héros.

Bande-annonce – Donjons & Dragons : L’Honneur des voleurs

Fiche technique – Donjons et Dragons : L’honneur des voleurs

Titre original Dungeons & Dragons : Honor Among Thieves
Réalisation et Scénario : Jonathan Goldstein et John Francis Daley
Scénario : Michael Gilio, Chris McKay
Avec Chris Pine, Michelle Rodriguez, Regé-Jean Page…
Musique : Lorne Balfe
Costumes : Amanda Monk
En salle 12 avril 2023 / 2h 14min / Fantastique, Aventure
Distributeur : Paramount Pictures France

Sources de cet article :

donjons et dragons: l’honneur des voleurs -wikipédia-

donjons et dragons -wikipédia-

Pour aller plus loin :

Joueur du Grenier – HORS SERIE Donjons et Dragons – youtube

Des informations bonus assez enrichissantes voire surprenantes sur l’adaptation -IMDB –

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3

Nos Cérémonies : les inséparables

La vie et la mort sont intimement liées à l’adolescence, une mue caractérisée par la découverte de soi. On s’égare et on se retrouve, tout ça dans le même mouvement que Nos Cérémonies entretient avec une grande sensibilité. Il s’agit autant d’arguments établissant le portrait d’une jeunesse traumatisée que d’une véritable ode à la fraternité et dans toutes ses nuances.

Son passage à la Semaine de la Critique 2022 n’a pas fait que des étincelles dans les yeux, car il reste toujours cette once de cynisme et d’espoir qui ronge encore le spectateur au bout du visionnage intense. Simon Rieth, qui a grandi avec une caméra à la main, sait comment appréhender ce premier long-métrage plein de promesses et de passions. En replongeant sur les lieux de son adolescence à Royan, il prend soin d’émietter une rivalité sous diverses formes, au nom de la fraternité, de l’amitié et des sentiments. Il questionne également la masculinité, dans un élan ludique, où la violence et la virilité qu’on lui associe se révèlent finalement superficielles.

Les démons de midi

Pourtant, tout l’enjeu repose sur ce dernier coup d’épée, qu’on ne verra jamais aller jusqu’au bout dans une ouverture qui ne cache pas son jeu. Simon et Raymond Baur, frères de sang, incarnent respectivement Tony et Noé. Cette complicité est au service d’un jeu assez physique, où la tension devient frénétique, au même titre que la provocation. Pourtant, on continue de flirter avec une idée de mort et c’est d’ailleurs ce qui ramène ces frères, une dizaine d’années plus tard, au berceau de leur enfance.

À présent inséparables, au nom du miracle et de la malédiction, ils vont devoir confronter leur existence à leur monde, où la frontière est mince entre la réalité et l’imaginaire. Le cinéaste en appelle aux couleurs, pour occulter l’anxiété de ces frères, qui évoluent inévitablement sous une chaleur des enfers. Les rayons du soleil se faufilent entre les branches, les feuilles et viennent caresser chaque partie du corps que l’on expose volontiers, au risque de s’y bruler. De ce toucher, Simon Rieth transcende les sens et transforme les corps. Sa volonté est bien évidemment de filmer le passage de l’enfance à l’âge adulte, avec ce qu’il faut d’ambiguïté pour que chaque élément de chute nous stimule.

L’amour brûle sous le soleil

Nous avons toute une construction sur un univers à la limite du surnaturel, plus discret et tout en contemplation dans La Montagne de Thomas Salvador, dont les ingrédients accentuent les lâcher-prises de Tony. Mais les retrouvailles avec une amie d’enfance (Maïra Villena) réveilleront de nouveau cette même rivalité bouillonnante, qui les avait rapprochée jusqu’à ce que ça en devienne toxique pour eux. Cette trajectoire sert ainsi le discours d’une jeunesse qui ne fait que renaître de ses cendres en permanence, qui vit sous l’impulsion du moment, ou bien dans une solitude qui fragilise davantage l’équilibre de leurs relations. Il n’y a pas de place pour le deuil, seuls comptent ceux qui restent et ceux qui peuvent le rester un peu plus longtemps. Apprendre à vivre avec la mort, c’est le challenge ultime de ces frangins qui ont déjà plusieurs fantômes du passé à neutraliser.

S’il y a quelque chose qui frappe immédiatement dans la réalisation de Rieth, c’est bien l’idée d’une boussole, commandée par des forces supérieures, le soleil d’une part et le désir par extension, qui guident les protagonistes vers un destin tragique. Nos Cérémonies ne manque donc pas d’impressionner par sa brutalité, que ce soit dans la photographie ou dans le sound design, et parfois les deux dans le même travelling. La fraternité des enfants perdus, peut-être même orphelins tout court, est façonnée avec une originalité, qui déborde de sensualité. Cette expérience rare dans le paysage français vaut le détour et on admettra cette part de nihilisme dans l’intrigue qui entraîne forcément des conséquences sur la génération suivante, plus vivante que jamais.

Bande-annonce : Nos Cérémonies

Fiche technique : Nos Cérémonies

Réalisation : Simon Rieth
Scénario : Simon Rieth, Léa Riche
Photographie : Marine Atlan
Montage : Guillaume Lillo
Costumes : Charlotte Richard
Production : Les Films du Poisson
Pays de production : France
Distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h44
Genre : Drame, Fantastique
Date de sortie : 3 mai 2023

Synopsis : Royan, 2011. Alors que l’été étire ses jours brûlants, deux jeunes frères, Tony et Noé, jouent au jeu de la mort et du hasard… Jusqu’à l’accident qui changera leur vie à jamais. Dix ans plus tard et désormais jeunes adultes, ils retournent à Royan et recroisent la route de Cassandre, leur amour d’enfance. Mais les frères cachent depuis tout ce temps un secret…

Nos Cérémonies : les inséparables
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3.5

Lone Star, une ville très tranquille face à son passé

Lone Star. Le plus atypique des réalisateurs américains brosse un portrait doux-amer d’une ville frontalière. Un constat désabusé sur le poids du passé et des générations.

I Plusieurs histoires en une

John Sayles est un réalisateur américain atypique. Il réalise des films au rythme particulièrement lent, à la réalisation très dépouillée, illustrant des faits historiques méconnus (Matewan, Amigo) ou des drames de la vie ordinaire, toujours dotés de budgets réduits et souvent méconnus. Lone Star est sans doute son film le plus connu, le plus ambitieux aussi et finalement le plus représentatif de sa filmographie.
Le point de départ de l’histoire est la découverte, près de la petite ville frontalière du Texas Rio County d’un squelette qui s’avère être celui de Charlie Wade, ancien shérif de la ville tristement connu pour sa corruption et sa brutalité. C’est l’occasion, pour le shérif fraîchement élu Sam Deeds qui doit résoudre l’affaire, de revisiter son passé et celui de son père Buddy, le tombeur populaire de Wade mais aussi de renouer avec Pilar Cruz, son amour de jeunesse dont il dut se séparer. Parallèlement, on suit d’autres histoires personnelles comme celle de Delmore Payne, colonel noir de la base militaire proche qui doit, également, résoudre un crime impliquant une recrue et renouer avec son père, ainsi que celle de Pilar Cruz, se débattant dans ses relations difficiles avec ses enfants et sa mère. Des histoires simples et banales, correspondant à leur auteur, qui se rejoignent par le biais d’un fait divers qui devient vite secondaire.
Le film eut un certain succès commercial et critique, recueillant également plusieurs nominations (notamment l’Oscar du meilleur scénario) et récompenses (meilleur scénario pour les Satellite Awards, meilleure actrice pour les Bravo Awards, équivalent des Oscars pour les artistes latinos). Encore largement bien noté actuellement, il est sans doute le plus connu des films de John Sayles et résume parfaitement son style.

II Un tableau de société doublé d’un drame humain

Il est, a priori, difficile de classer le film en un seul genre. Est-ce seulement un drame ? Ou aussi un thriller ? Un néo-western ? Un peu de tous ces genres à la fois, le film les mélangeant autant que ses différentes histoires ou les relations au temps. En effet, sa particularité est qu’il intègre toutes ses scènes de flash-back dans la continuité des scènes du présent se déroulant dans les mêmes lieux. Une manière assez déroutante mais efficace pour illustrer les lourdes conséquences de ce passé tragique et des erreurs commises sur le présent. En effet, l’enquête de Sam le conduit à revisiter le passé de sa ville concernant son père et lui révélant le passif de ce dernier ainsi que le lien qui l’unit à Pilar. Ironiquement, il finira par classer son enquête, étant davantage accablé par les révélations peu flatteuses sur son père avec il était déjà brouillé. Le lien distendu entre les génération est un thème majeur du film : Sam tente d’en savoir plus sur son père avec qui il avait rompu, Delmore tente de renouer avec le sien qui l’avait abandonné lui et sa mère, Pilar gère une relation conflictuelle avec sa mère qui la rabaisse. Ces trois personnages ont un contentieux avec leurs géniteurs qui leur ont tous menti ou les ont trahis de manière plus ou moins grave et tentent malgré tout d’aller en avant, sans réellement parvenir à résoudre leurs problèmes. Une illustration sobre et tendue du drame des relations humaines, notamment filiales, ainsi que du poids inaltérable d’un passé peu reluisant longtemps enfoui (à l’instar des restes de Charlie).

Un autre thème important est celui de la coexistence des différentes communautés de la ville, blanche, noire, hispanique. Une cohabitation ambiguë, ni franchement hostile ni réellement amicale, surtout distante, même si elle n’empêche pas des rapprochements individuels comme entre Sam et Pilar. Cette situation est essentiellement le résultat des agissements criminels de Charlie qui rackettait et malmenait essentiellement des Noirs et des Mexicains. Bien que ce système soit terminé depuis la mort de l’ancien shérif, il a laissé des séquelles d’autant plus que Buddy s’avère être nettement moins intègre qu’on ne pouvait le penser au début, agissant seulement avec plus de subtilité et moins de violence que son prédécesseur. Une illustration pessimiste des relations compliquées entre les différentes communautés ethniques aux États-Unis supposées ne jamais se résoudre.
Sur le plan formel, on retrouve tous les éléments des films de Sayles : rythme très lent, plans contemplatifs et assez cadrés sur les acteurs, fascination pour les grands espaces et intérêt pour le rapport au temps et à l’espace. Le casting, essentiellement composé de seconds rôles américains illustres, joue avec une grande sobriété et une justesse de ton, comme toujours dans les films de Sayles. Chris Cooper, acteur fétiche du réalisateur, est très convaincant et émouvant dans son rôle de shérif désabusé et impuissant, héritant d’un passé auquel il ne peut rien et n’arrivant pas à trouver son bonheur, préoccupation qui l’emporte finalement sur son enquête qu’il préfère enterrer pour l’intérêt de tous, y compris le sien.

Lone Star est un de ces films un peu à part de la production cinématographique de l’époque alors largement dominée par les blockbusters d’action (le film est sorti la même année que Independance day et Rock) et fait partie de ces films indépendants originaux et individualistes, traitant leur sujet à leur rythme et à contre-courant. Une façon de faire qui ressemble bien à John Sayles, réalisateur hors-normes aux films inclassables et sans doute le dernier représentant du cinéma indépendant à l’heure actuelle.

Bande-annonce : Lone Star

Fiche Technique : Lone star

Réalisateur : John Sayles
Scénario : John Sayless
Interprètes : Chris Cooper, Kris Kristofferson, Elizabeth Pena, Frances Mc Dormand, Joe Morton, Clifton James, Ron Canada…
Production : R. Paul Miller et Maggie Renzi
Musique : Mason Daring
Photographie : Stuart Dryburgh
Distribution : Columbia TriStar
Date de sortie : 18 septembre 1996.
Genre drame, Film policier
Durée 135 minutes

L’Histoire sans fin : vertige d’identifications

Sortie quasi en plein cœur des années 80, l’adaptation cinématographique de la première moitié du livre de Michael Ende, L’Histoire sans fin, se met à hauteur d’enfants en célébrant leur capacité à rêver. Une dichotomie s’opère entre ceux qui ont la tête en l’air et ceux qui ont les pieds sur terre. Le rêve est vu comme une qualité, une force : il s’agit d’imaginer, de s’évader pour trouver l’espoir et agir.

Quête, écosystèmes féeriques, menace, fin d’un monde, quiétude temporaire, actions épiques, suspens, réenchantement, L’Histoire sans fin de Wolfgang Petersen contient toutes les recettes du cinéma fantastique en poussant à l’extrême la caractéristique des « livres dont vous êtes le héros ». Parallèle entre fiction et réalité dans un superbe écrin artisanal : le principe de représentation et d’identification du lecteur produit une interactivité surréaliste en signifiant l’importance de ce que le film appelle « la fantaisie de l’homme ».

Les premières minutes imposent très vite une réalité morose, où un enfant, Bastien, vit avec son père après la mort de sa mère. Ce dernier, isolé, l’écoute lui dire qu’ils ont des responsabilités et que la vie doit continuer.

 – Le professeur a dit que tu dessinais des chevaux sur ton livre de math.
– Pas des chevaux, des licornes.

Ce cadre préliminaire, cette vie sur terre, est ensuite remplacé par le monde de Fantasia, avec Atreyu comme héros, quand Bastien trouve refuge dans le grenier de son école pour lire un livre volé chez un bouquiniste énigmatique.

Cette curiosité, cette appétence, ce goût pour la lecture est le thème central du film.

Avec ses forêts tentaculaires, ses escargots de course, ses chauves-souris gigantesques, ses géants mangeurs de pierre, Fantasia est un monde au grand pouvoir d’évocation, mais en perdition. Un mal se propage : le néant, une force qui, peu à peu, détruit tout et tout le monde.

Le néant évoque la disparition, la fin, la mort et donc le vide, comme la mort de la mère de Bastien impose un vide dans sa vie.

Cet univers qui s’étiole n’est pas sans espoir et contient une logique interne qui nous permet de penser que tout est possible. Devenu iconique, Falkor, le dragon « porte-bonheur », est un partenaire optimiste pour Atreyu, qui souligne plusieurs fois l’importance de la chance pour s’en sortir, trouver une issue. Cette chance est vue comme une amélioration, une circonstance favorable qui peut arriver à tout moment sans élaboration particulière préalable. C’est une croyance, un acte de foi, dans un monde où la magie existe, ce qui accessoirement peut être rassurant pour le spectateur.

Métafiction et mise en abyme avec un livre dans le film aux thèmes similaires

L’Histoire sans fin fait ressortir le lien existant entre l’écrivain et le lecteur. C’est une sorte de possibilité divine qui est offerte au créateur d’un livre : pouvoir générer un Big Bang de personnages, d’histoires, avec ses codes, ses normes, ses lois, sa cohérence, entretenue par l’imagination, l’appropriation du lecteur, qui redessine mentalement l’ensemble des descriptions, des actions, etc. Les deux ont besoin l’un de l’autre.

Le film participe par ailleurs à ce cinéma conscient de lui-même, à travers une mise en abyme, en utilisant une des caractéristiques de la métafiction, la métaréférence, où un personnage se rend compte qu’il fait partie d’un livre et où le lecteur (Bastien) se rend compte qu’il fait partie d’un film.

Il en résulte une sensation de vertiges, un phénomène de réverbération, un réseau d’identifications entre le spectateur et le lecteur.

Le lecteur, Bastien, doit avoir conscience de sa raison d’être pour sauver Fantasia. Cette lucidité nécessaire est l’élément vital du récit.

On peut noter l’importance du monde de l’enfance qui est particulièrement mise en avant. Trois personnages clefs, dont deux héros, ont moins de 12 ans.

La pertinence ou non de révéler un sous-texte

Selon le scénariste Ron Nyswaner, il est souvent préférable de ne pas écrire le sous-texte d’une œuvre, de ne pas mettre le thème du film dans la bouche d’un personnage, même s’il l’a fait lui-même dans Philadelphia.

On peut expliquer cette réserve, cette prudence, par le désir de privilégier un procédé plus subtil, indirect, où le spectateur décode lui-même un propos à travers chacune des scènes qui se succèdent, afin d’engendrer une imprégnation progressive, globale, faite de symboles, de représentations, conscientes ou non, sans discours clair et explicite.

Mais cette approche n’est pas toujours nécessaire si le contexte d’une scène est favorable et si la divulgation du thème est inhérente au dénouement d’une intrigue. En dénouant l’intrigue, on est alors forcé de divulguer le sous-texte du film.

L’Histoire sans fin le confirme, en faisant parler Gmork, l’antagoniste, un loup géant féroce dans le monde de Fantasia.

Fantasia est le monde de la fantaisie de l’homme. Chacune de ses parcelles, chacune de ses créatures, fait partie des rêves et des espoirs de l’homme. C’est pour cette raison que Fantasia n’a aucune limite. Les gens ont commencé à perdre espoir et à oublier leur rêve, alors le néant envahit tout. Le désespoir détruit ce monde. Les gens qui ont perdu espoir sont faciles à soumettre, et celui qui obtient la soumission détient le pouvoir.

Mélancolie, isolement, deuil, espoir, magie, imaginaire, réalité, métafiction, mise en abyme, identification, lecture, vision… Le champ lexical du film évoque une réussite qui joue sur plusieurs tableaux, au propos sans sophistication particulière sur le fond, mais qui exploite les atouts du cinéma avec une certaine maestria. Le tout ose un coup de folie, à la gloire des rêveurs, où imaginaire et réalité coexistent, afin de générer exaltation, excitation et émotions stimulantes. Le prof de math ne doit pas confondre les chevaux avec les licornes. Il faut changer le monde, le redéfinir, le refaçonner, connoter quelque chose de nouveau, formuler une équation élégante qui décrit la réalité des fantaisies existantes. Une vie sans rêve peut signifier un manque d’élan, une perte de sens, et donc la mort… comme le néant.

Bande-annonce : L’Histoire sans fin

Fiche technique : L’Histoire sans fin

Synopsis : Bastien, dix ans, est un passionné de romans d’aventures. Un jour, il dérobe un ouvrage merveilleux peuplé d’extraordinaires créatures. Il s’enfonce fébrilement dans l’univers fantastique de ce livre qui le fascine. 

  • Titre anglais : The NeverEnding Story
  • Titre allemand : Die unendliche Geschichte
  • Réalisation : Wolfgang Petersen
  • Scénario : Wolfgang Petersen et Herman Weigel, d’après le roman L’Histoire sans fin de Michael Ende
  • Avec Barret Oliver, Noah Hathaway, Tami Stronach…
  • Musique : Klaus Doldinger et Giorgio Moroder
  • Décors : Rolf Zehetbauer
  • Costumes : Ul De Rico et Diemut Remy
  • Photographie : Jost Vacano
  • Montage : Jane Seitz
  • Effets spéciaux : Brian Johnson
  • Producteurs : Bernd Eichinger, Dieter Geissler et Bernd Schaefers
  • Sociétés de production : Constantin Film, Bavaria Film, Westdeutscher Rundfunk et Dieter Geissler Filmproduktion
  • Genre : fantasy, aventures
  • Durée : 94 minutes
  • Dates de sortie : 21 novembre 1984
Note des lecteurs1 Note
3.8

O Marinheiro das Montanhas : lorsque le cinéma rencontre l’identité

Ce documentaire, signé Karim Aïnouz (présenté en séance spéciale au Festival de Cannes en 2021), est avant tout un voyage initiatique. À travers sa caméra, le réalisateur raconte l’Algérie comme une lettre, presque un poème, à sa mère Iracema. Ce film aborde des sujets intimes tels que le lien ambivalent entre le déracinement et l’appartenance mais également entre la mémoire et le souvenir.

Une documentation au service d’un memento identitaire

Dans O Marinheiro das Montanhas, c’est une approche presque académique d’une vie alternative que nous offre Karim Aïnouz. En soulevant la question universelle de l’identité, particulièrement intrinsèque aux enfants de familles multiculturelles, le réalisateur pousse le spectateur à philosopher sur sa propre essence : qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? Comment aurait été ma vie si j’étais né(e) de l’autre côté de l’océan ? Afin de comprendre la portée du film, il faut se plonger dans l’histoire personnelle et artistique du réalisateur. On observe dans le travail de Karim Aïnouz, une récurrence de thèmes bien pensés, au ton romantique. À travers des histoires profondes et complexes, c’est bien souvent la question de l’identité qui est mise en avant. Les personnages créés par le réalisateur semblent projetés dans un processus de déconstruction, puis de reconstruction. Ces derniers se retrouvent d’abord confrontés à un déchirement, un abandon ou encore un exil puis à une rencontre des autres et corrélativement d’eux-mêmes.

O Marinheiro das Montanhas, s’inscrit dans cette récurrence d’une manière intimement plus particulière puis qu’il ne s’agit plus d’une œuvre de fiction mais d’un documentaire biographique. L’œuvre retranscrit le premier voyage en Algérie de Karim Aïnouz. Le réalisateur, né au Brésil d’une mère brésilienne et d’un père algérien, décide de filmer son premier contact avec la terre de son père, celle de ses ancêtres pour enfin comprendre qui il est. À travers son objectif, c’est alors le portrait d’une Algérie post-coloniale qui est dressé : vivante, colorée, presque familière pour le spectateur mais également d’une Algérie marquée par son histoire. C’est en fait, une rencontre entre les vestiges de l’identité coloniale et l’identité nationale retrouvée. Le réalisateur semble jouer avec la frontière entre le connu et l’inconnu, dans sa propre histoire mais également dans celle des Algériens. Ce documentaire prend alors la dimension d’une petite pièce dans une œuvre bien plus grande, à l’image du puzzle d’une vie, sa vie.

Une réelle expérience artistique et audiovisuelle

Outre son aspect initiatique, ce documentaire a une réelle vocation artistique. C’est une œuvre pensée comme un récit : introduite, ponctuée et conclue. Par le biais de lumières stroboscopiques et de filtres de couleur, une démarcation plus ou moins claire semble être faite entre le passé (argentique) et le présent (vidéo). L’usage de ces deux procédés permet une représentation exacerbée de la désorientation et du torrent émotionnel traversé par le réalisateur dans sa quête de lui-même.

Dans le travail du cinéaste, la performance esthétique prime sur la performance technique. En employant plusieurs procédés de filmage dans ses films ou œuvres visuelles, Karim Aïnouz apparaît comme un prodige de l’audiovisuel. On peut attester qu’O Marinheiro das montanhas ne déroge pas à cette règle. Grâce à des plans variés, axés tantôt sur des paysages, tantôt sur des visages, ce documentaire s’apparente à un hymne à l’humanité et à la beauté du naturel, du quotidien. C’est avec une grande curiosité et avec beaucoup d’honnêteté que la caméra du réalisateur s’attarde sur des petits moments de vie au sein de ce pays et de cette famille enfin retrouvés. De plus, la musique traditionnelle, ponctuelle,  souvent précédée et suivie de silences intenses renforce l’expérience audiovisuelle pour le spectateur, à son tour téléporté en Algérie. C’est ce rapport étroit entre le complexe et la simplicité qui contribue à faire d’O Marinheiro das Montanhas une œuvre intime et une expérience audiovisuelle à part entière.

Bande-annonce – O Marinheiro das Montanhas 

Fiche Technique – O Marinheiro das Montanhas 

Titre original : O Marinheiro das Montanhas
Titre français : Marin des Montagnes
Réalisation : Karim Aïnouz
Scénario : Karim Aïnouz et Murilo Hause
Pays d’origine : Brésil
Genre : Documentaire
Durée : 95 minutes

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