Lone Star, une ville très tranquille face à son passé

Lone Star. Le plus atypique des réalisateurs américains brosse un portrait doux-amer d’une ville frontalière. Un constat désabusé sur le poids du passé et des générations.

I Plusieurs histoires en une

John Sayles est un réalisateur américain atypique. Il réalise des films au rythme particulièrement lent, à la réalisation très dépouillée, illustrant des faits historiques méconnus (Matewan, Amigo) ou des drames de la vie ordinaire, toujours dotés de budgets réduits et souvent méconnus. Lone Star est sans doute son film le plus connu, le plus ambitieux aussi et finalement le plus représentatif de sa filmographie.
Le point de départ de l’histoire est la découverte, près de la petite ville frontalière du Texas Rio County d’un squelette qui s’avère être celui de Charlie Wade, ancien shérif de la ville tristement connu pour sa corruption et sa brutalité. C’est l’occasion, pour le shérif fraîchement élu Sam Deeds qui doit résoudre l’affaire, de revisiter son passé et celui de son père Buddy, le tombeur populaire de Wade mais aussi de renouer avec Pilar Cruz, son amour de jeunesse dont il dut se séparer. Parallèlement, on suit d’autres histoires personnelles comme celle de Delmore Payne, colonel noir de la base militaire proche qui doit, également, résoudre un crime impliquant une recrue et renouer avec son père, ainsi que celle de Pilar Cruz, se débattant dans ses relations difficiles avec ses enfants et sa mère. Des histoires simples et banales, correspondant à leur auteur, qui se rejoignent par le biais d’un fait divers qui devient vite secondaire.
Le film eut un certain succès commercial et critique, recueillant également plusieurs nominations (notamment l’Oscar du meilleur scénario) et récompenses (meilleur scénario pour les Satellite Awards, meilleure actrice pour les Bravo Awards, équivalent des Oscars pour les artistes latinos). Encore largement bien noté actuellement, il est sans doute le plus connu des films de John Sayles et résume parfaitement son style.

II Un tableau de société doublé d’un drame humain

Il est, a priori, difficile de classer le film en un seul genre. Est-ce seulement un drame ? Ou aussi un thriller ? Un néo-western ? Un peu de tous ces genres à la fois, le film les mélangeant autant que ses différentes histoires ou les relations au temps. En effet, sa particularité est qu’il intègre toutes ses scènes de flash-back dans la continuité des scènes du présent se déroulant dans les mêmes lieux. Une manière assez déroutante mais efficace pour illustrer les lourdes conséquences de ce passé tragique et des erreurs commises sur le présent. En effet, l’enquête de Sam le conduit à revisiter le passé de sa ville concernant son père et lui révélant le passif de ce dernier ainsi que le lien qui l’unit à Pilar. Ironiquement, il finira par classer son enquête, étant davantage accablé par les révélations peu flatteuses sur son père avec il était déjà brouillé. Le lien distendu entre les génération est un thème majeur du film : Sam tente d’en savoir plus sur son père avec qui il avait rompu, Delmore tente de renouer avec le sien qui l’avait abandonné lui et sa mère, Pilar gère une relation conflictuelle avec sa mère qui la rabaisse. Ces trois personnages ont un contentieux avec leurs géniteurs qui leur ont tous menti ou les ont trahis de manière plus ou moins grave et tentent malgré tout d’aller en avant, sans réellement parvenir à résoudre leurs problèmes. Une illustration sobre et tendue du drame des relations humaines, notamment filiales, ainsi que du poids inaltérable d’un passé peu reluisant longtemps enfoui (à l’instar des restes de Charlie).

Un autre thème important est celui de la coexistence des différentes communautés de la ville, blanche, noire, hispanique. Une cohabitation ambiguë, ni franchement hostile ni réellement amicale, surtout distante, même si elle n’empêche pas des rapprochements individuels comme entre Sam et Pilar. Cette situation est essentiellement le résultat des agissements criminels de Charlie qui rackettait et malmenait essentiellement des Noirs et des Mexicains. Bien que ce système soit terminé depuis la mort de l’ancien shérif, il a laissé des séquelles d’autant plus que Buddy s’avère être nettement moins intègre qu’on ne pouvait le penser au début, agissant seulement avec plus de subtilité et moins de violence que son prédécesseur. Une illustration pessimiste des relations compliquées entre les différentes communautés ethniques aux États-Unis supposées ne jamais se résoudre.
Sur le plan formel, on retrouve tous les éléments des films de Sayles : rythme très lent, plans contemplatifs et assez cadrés sur les acteurs, fascination pour les grands espaces et intérêt pour le rapport au temps et à l’espace. Le casting, essentiellement composé de seconds rôles américains illustres, joue avec une grande sobriété et une justesse de ton, comme toujours dans les films de Sayles. Chris Cooper, acteur fétiche du réalisateur, est très convaincant et émouvant dans son rôle de shérif désabusé et impuissant, héritant d’un passé auquel il ne peut rien et n’arrivant pas à trouver son bonheur, préoccupation qui l’emporte finalement sur son enquête qu’il préfère enterrer pour l’intérêt de tous, y compris le sien.

Lone Star est un de ces films un peu à part de la production cinématographique de l’époque alors largement dominée par les blockbusters d’action (le film est sorti la même année que Independance day et Rock) et fait partie de ces films indépendants originaux et individualistes, traitant leur sujet à leur rythme et à contre-courant. Une façon de faire qui ressemble bien à John Sayles, réalisateur hors-normes aux films inclassables et sans doute le dernier représentant du cinéma indépendant à l’heure actuelle.

Bande-annonce : Lone Star

Fiche Technique : Lone star

Réalisateur : John Sayles
Scénario : John Sayless
Interprètes : Chris Cooper, Kris Kristofferson, Elizabeth Pena, Frances Mc Dormand, Joe Morton, Clifton James, Ron Canada…
Production : R. Paul Miller et Maggie Renzi
Musique : Mason Daring
Photographie : Stuart Dryburgh
Distribution : Columbia TriStar
Date de sortie : 18 septembre 1996.
Genre drame, Film policier
Durée 135 minutes

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