Doctor Strange in The Multiverse of Madness : l’art de la contrebande par Sam Raimi

Rangé des voitures depuis 2013 et sa relecture du classique Oz, c’est peu dire que l’on se demandait ou ré-émergerait Sam Raimi au milieu de cette industrie hollywoodienne en plein marasme post-Covid. Et telle une évidence pour quiconque souhaiterait se racheter une place au soleil après un hiatus d’une décennie, le voilà à s’acoquiner avec l’ogre Marvel pour ce qui s’apparente aux premiers abords à de la pure commande de mercenaire. C’était sans compter la facétie du bonhomme qui profite de son passage éclair dans le MCU pour réinvestir son genre de prédilection – l’horreur – et ainsi travestir un modèle de blockbuster pourtant passablement érodé par le temps. Bref, du bel ouvrage de contrebande en somme.

« Je vais montrer à ces gamins comment on réalise un film de super-héros »

Lorsqu’il ponctue, non sans un air goguenard, son interview pour nos confrères de Rolling Stone, par cette phrase, c’est peu dire que l’on devine la malice mais surtout l’optimisme presque anormal de Sam Raimi. Il faut dire que depuis sa dernière contribution au genre super-héroïque – Spider-Man 3-, le bougre n’a pas manqué de s’épandre dans les médias pour admettre, en coin, à quel point l’omniprésence de Sony dans le processus créatif dudit film avait rendu toute l’entreprise chaotique. Dès lors, le voir retourner au genre, qui plus est dans une configuration radicalement différente – plus question ici de continuer un univers qu’il avait façonné de A à Z, mais bien de s’insérer dans une dynamique bien rodée – avait de quoi laisser songeur. Et ce d’autant plus quand l’on connait la propension de la firme à Kevin Feige à étriller avec une ferveur jamais démentie le style et bien souvent les aspirations de tous les réalisateurs qui ont eu le malheur de s’y aventurer. Toujours est-il que malgré cette sinistre réputation, la firme continue d’attirer de gros noms ; ces derniers étant sans doute au fait de l’introspection qu’elle semble traverser puisque étant elle aussi soumise à ce que toute entreprise doit affronter un jour : le besoin de se moderniser. Ici, point question d’y renverser la table et opérer une révolution non, mais plutôt parvenir à ramener de leurs univers respectifs dans cette entreprise en apparence imperméable à toute intrusion extérieure. Et si on a vu ce que cette inclination a donné avec Chloé Zhao, qui a tenté bien mollement d’y transposer les germes de son cinéma indépendant sur sa bande disparate des Eternels, reste qu’on était curieux de voir comment le chantre de l’horreur et de la bizarrerie Sam Raimi allait pouvoir transposer ça dans un film certes plus enclin à l’accepter – on parle d’un sorcier mystique quand même – mais pas pour autant vendu à sa cause. Résultat, même si on n’assiste pas au hold-up créatif dont tous ses fans rêvaient, reste que Sam Raimi a bien réussi avec Doctor Strange in The Multiverse of Madness, à saboter de l’intérieur la machine à rêves marvelienne et à distiller bien plus de personnalité et de style qu’on aurait pu l’espérer. 

Et Dieu sait combien l’entreprise était pourtant périlleuse. Car à avoir trop dilué son univers via ses nombreuses séries télévisées, le Marvel Cinematic Universe (qui porte ce nom désormais uniquement pour le prestige) est confronté à une mythologie qu’il ne semble plus vraiment contrôler. En attestent les récentes sorties de Loki et Spider-Man No Way Home, qui avec le recul et leur utilisation du concept du multiverse apparaissent davantage comme des instruments voulant contenter les fans à tout prix, que des récits s’intégrant dans une histoire plus large. Partant de là, et vu la quantité infinies de possibilités qui s’offrent avec ce fameux multiverse, on partait donc légèrement défaitiste quant à la tenue du scénario estampillé Michael Waldron. Sans surprises, c’est sur ce domaine là que l’adage qui veut que Marvel broie ses réalisateurs s’avère le plus perceptible tant la première demie-heure se transforme en une regrettable partie de « Où est Sam Raimi ? ». Récit laborieux, rythme balourd, visuels disgracieux et peu inventifs, c’est peu dire que cette entame laissait craindre le pire… Mais, soudain, au milieu de ce cauchemar, le miracle. Car passé le cap des 30 minutes écoulées, Sam Raimi arrive enfin à se défaire du sacro-saint cahier des charges imposé par son employeur. Et avec ça, déjà un constat s’impose : Doctor Strange In The Multiverse of Madness sera moins consacré à élargir les bases du macro-univers de la phase IV qu’à donner une nouvelle aventure à notre docteur préféré. Dès lors, le film plonge la tête la première dans un paradoxe assez étonnant de la part du MCU : un film dont on apprécie la singularité mais on déplorera le fait qu’il n’étend pas la grande histoire sous-jacente à toute l’entreprise. Passé cette situation des plus étranges, on pourra alors se focaliser sur le reste qui, cette fois, est à ranger au crédit de Raimi. Débarrassé de tout ce qui fait d’une œuvre du MCU… une œuvre du MCU, Raimi peut alors se faire plaisir. Et le voilà à distiller ce qui fait la sève de son cinéma. On notera ainsi que c’est du côté des thèmes essaimés par cette même histoire qu’il parvient à s’imposer, tant cette dernière draine dans son sillage, nombre de thématiques déjà abordées (et en mieux) dans sa trilogie de l’homme araignée. Le sacrifice de soi, l’être aimé inatteignable, la corruption de l’âme par les pouvoirs et la rédemption : autant de sujets qui s’entrechoquent ici mais surtout se répondent entre eux tels des miroirs. L’impact des miroirs sera d’ailleurs à souligner tant ils illustrent la profonde dualité existant entre le Docteur et sa némésis campée par Wanda Maximoff. Tous deux sont ainsi intrinsèquement liés par la notion de pouvoir mais surtout de contrôle : quand l’un en dispose à sa guise mais reste incapable de l’utiliser pour alimenter ses desseins, l’autre fait fi de toute interdiction pour atteindre les siens. Et au milieu d’eux, America Chavez, une jeune femme dont la singularité est justement de ne pas incarner le contrôle tant ses pouvoirs – véritables moteurs de l’intrigue – sont une énigme pour elle.

Mais en petit trublion trop content de revenir aux affaires, c’est surtout via ses images que Raimi parasite le plus la formule Marvel et marque son « contrôle » sur elle. Déjà, en investissant un genre littéralement honni par son employeur, mais surtout en ne se bridant pas le moins du monde en le faisant. Alors bien sûr, sans doute à cause d’un PG-13 qu’il n’aura hélas pas su abattre, on est loin de l’horreur arty à la Ari Aster ou même celle de ses débuts ; et on sent par-ci par-là une légère retenue. Mais même contenu par un cahier des charges aussi épais qu’un Kouign Amman, le talent de Raimi est suffisamment vivace pour incarner une anomalie au sein des productions majoritairement formatées du MCU. On y voit des cadavres déambulant en meute, un combat musical que n’aurait pas renié un Edgar Wright période Scott Pilgrim, des transitions audacieuses et inspirées et même des plans versant carrément dans la référence (Evil Dead, mais aussi tout un florilège d’œuvres horrifiques ayant marqué le genre). De quoi marquer sa différence mais surtout apposer des visuels jusque ici jamais vu dans une saga qui commençait sévèrement à ronronner.

A défaut de réinventer la roue et in fine parasiter totalement de l’intérieur le système de production Marvel, reste que Doctor Strange In The Multiverse Of Madness s’y essaie suffisamment pour que l’effort soit visible et permette à son artificier Sam Raimi de briller. Dès lors, il sera difficile de renier son plaisir à la vue d’un spectacle qui ose verser dans l’effroi/horreur, distillant de facto un côté inédit qui commençait à manquer dans les productions de la firme. Rafraichissant !

Doctor Strange In The Multiverse Of Madness : Bande-Annonce

 

Doctor Strange in The Multiverse of Madness : Fiche Technique

Réalisateur : Sam Raimi
Scénario : Michael Waldron
Casting : Benedict Cumberbatch (Doctor Strange), Elizabeth Olsen (Wanda Maximoff), Rachel McAdams (Christine Palmer), Benedict Wong (Wong), Xochitl Gomez (America Chavez), Chiwetel Ejiofor (Baron Mordo), Patrick Stewart (Professeur Charles Xavier)
Musique : Danny Elfman
Photographie : John Mathieson
Production : Kevin Feige, Scott Derrickson, Marvel Studios
Distribution : Walt Disney Production
Budget : 200.000.000 de dollars

Etats-Unis – 2022

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3.5

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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