Remorques : passions à la dérive

La ressortie en salles de Remorques permet de (re)découvrir une des œuvres majeures de Jean Grémillon, trop rarement mentionné comme un des grands cinéastes de son époque. Le film, qui fait renaître le duo mythique Gabin-Morgan, est à la fois une parfaite synthèse du travail du réalisateur et un des chefs-d’œuvre du réalisme poétique.

Une genèse tourmentée…

Avant d’être porté à l’écran, Remorques fût d’abord un roman, écrit par Roger Vercel. Après sa publication en 1935, les droits d’adaptation furent acquis par le producteur Raoul Ploquin. Celui-ci souhaitait faire renaître le succès de Gueule d’amour, en collaborant de nouveau avec Jean Grémillon et Jean Gabin. Vercel lui-même, puis Charles Spaak, scénariste de La Grande Illusion, écrivirent les premières versions du scénario. Mais la reprise du projet par le producteur Joseph Lucachevitch nécessita une nouvelle refonte du scénario. André Cayatte reprit le travail de Charles Spaak, mais les exigences de Jean Gabin, insatisfait, ont amené le poète Jacques Prévert à réécrire le scénario et les dialogues du film. Le récit amoureux devient dès lors le point central du récit.

Déjà chaotique dans son écriture, le film le fut encore plus dans son tournage, débuté en juillet 1939. Le film ne sort que deux ans plus tard, en novembre 1941. En effet, la guerre stoppe net la production du film. Grémillon et d’autres membres du tournage sont mobilisés. Le tournage reprend en 1940. Mais l’imminente invasion allemande amputa le film de nombreuses scènes. Les scènes restantes sont finalement tournées en studio durant l’été 1941. Déjà bien perturbé par la guerre, le tournage est également perturbé par le temps. Les scènes de tempête sont impossibles à tourner, la météo étant bien trop calme. Ces scènes sont ainsi finalement tournées dans les studios grâce à l’usage de maquettes.

…à l’image de ses personnages

Remorques est un grand mélodrame. Jean Gabin, au sommet de son art, y fait perdurer son statut d’icône populaire. Ici, il incarne un ouvrier de la mer, capitaine du remorqueur Le Cyclone. Cela implique de grandes responsabilités, puisque de nombreux hommes dépendent de lui. La scène d’ouverture du film, le mariage d’un des matelots, souligne l’esprit de fraternité du monde ouvrier. La dimension sociale est particulièrement importante pour Grémillon. D’origine modeste, le cinéaste a d’abord fait ses armes dans le documentaire, à travers des courts-métrages filmant les travailleurs. Très rapidement, l’équipage est appelé pour sauver les passagers d’un navire en détresse. Une attention toute particulière va ainsi être donnée aux gestes des ouvriers. Les scènes d’efforts collectifs sont filmées comme un documentaire, montrant chacun des rouages du fonctionnement du bateau.

Au-delà de ses velléités réalistes, le véritable cœur de Remorques réside dans ses tumultes amoureux. André Laurent (Gabin) est marié à Yvonne. Ils s’aiment, mais Yvonne vit mal les aventures maritimes de son mari et préférerait qu’il se retire. André comprend sa femme, mais il se refuse à abandonner la mer car il laisserait tomber des hommes qui comptent sur lui. C’est ainsi qu’il rencontre Catherine, qu’il sauve lors d’une intervention. Elle est mariée à un homme qu’elle n’aime plus et décide de le quitter. Alors, ces deux âmes tourmentées vont se rencontrer et une idylle va naître. Il ne faudrait surtout pas oublier de mentionner l’apport de Prévert. Le film bénéficie grandement de la poésie de ses mots, dont se dégage un grand romantisme.

Le lien entre la mer et ces tumultes amoureux est évident. Comme ce fut le cas auparavant chez Jean Renoir dans Partie de Campagne, la nature n’est ici que le reflet des tourments intérieurs des protagonistes. Les tempêtes sont également celles des sentiments de ces êtres, prisonniers de leurs indécisions. Le travail du son accentue ces liens étroits. La mer, le vent, les orages transforment le film en véritable tragédie. Car en effet, aussi poétique soit-il, le film n’oublie jamais de signifier l’issue forcément terrible de cette histoire.

Car Yvonne cache sa maladie à André. Elle ne veut pas l’inquiéter, mais la fatalité est proche. C’est bien trop tard qu’il apprend la nouvelle, surplombée par un orage lourd de sens. Tous les personnages sont ainsi mis face à leurs échecs et tourments, et doivent désormais pleinement en assumer les conséquences. André admet son égoïsme vis-à-vis de sa femme. Catherine, elle, seule dans sa chambre, comprend que son aventure avec le marin relève de l’impossible. La scène finale avec son chœur religieux assène le coup fatal à cette tragédie. Jean Gabin, héros désillusionné, ne peut que s’en remettre à la mer, la seule chose qu’il lui reste.

Remorques : bande annonce

Remorques : fiche technique

Réalisation : Jean Grémillon
Scénario et dialogues : Jacques Prévert
Interprétations : Jean Gabin ( André Laurent ), Madeleine Renaud ( Yvonne Laurent ), Michèle Morgan ( Catherine ), Fernand Ledoux ( Kerlo, le bosco )
Photographie : Armand Tirard
Musique : Roland-Manuel
Montage : Yvonne Martin
Décors : Alexandre Trauner
Production : Maîtrise Artisanale de l’Industrie Cinématographique ( MAIC ), SEDIF

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Pierre-Louis Goblet
Pierre-Louis Goblethttps://www.lemagducine.fr/
Ma passion pour le cinéma est née suite à mon visionnage de Blade Runner. Dès lors, j'ai su que je voulais faire du cinéma mon métier, et j'ai entamé mes études dans ce but. Je suis notamment passionné du Cinéma Asiatique en général, notamment du cinéma Hong-Kongais de la grande époque, mais mon éventail cinématographique est très vaste, allant de Wong Kar-Wai à Kieslowski, en passant par Richard Fleischer, Pedro Almodovar ou encore Satoshi Kon.

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