Winter Sleep, de Nuri Bilge Ceylan : Critique du film

En cinq films sélectionnés à Cannes, Nuri Bilge Ceylan a raflé 5 prix, dont la palme d’or pour Winter Sleep. Avec un tel historique, on peut facilement imaginer que le réalisateur ait constamment la pression de bien faire, et même de succomber à la recherche de la sur-performance, au risque de s’éloigner de son propos artistique initial.

Synopsis : Aydin, comédien à la retraite, tient un petit hôtel en Anatolie centrale avec sa jeune épouse Nihal, dont il s’est éloigné sentimentalement, et sa sœur Necla qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l’hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements…

Le seigneur des steppes

De fait, ce film peut être qualifié de magistral à bien des égards. Il raconte l’histoire d’un homme ambivalent, Aydin, qui dans une des premières scènes, se fait « caillasser » la voiture par le fils d’un autre homme auprès de qui il vient réclamer des arriérés de loyer. Plus exactement, son intendant Hidayet se soumet à cette basse besogne, tandis que lui reste à l‘écart. Aydin semble interloqué par l’incident. Lui un homme simple, dont le plaisir dans ce matin hivernal est d’aller ramasser des champignons, et de les proposer pour le petit déjeuner aux clients de son cossu hôtel troglodytique de la Cappadoce. Il ne comprend donc pas un tel ressentiment. Du moins est-ce la sensation que le film procure.

Pourtant, sous ces dehors faussement magnanimes, envers ses locataires, ses clients, sa belle et jeune femme qui essaie de se rebeller contre son emprise, Aydin est en fait une personnalité ambiguë, à la fois généreux et intransigeant, sûr de son droit, compréhensif mais composant sans problème avec une conscience de classe. Du désarroi, donc face aux réactions qu’il suscite, mais de la condescendance aussi. Un personnage pas forcément héroïque, pas détestable non plus.

Le film est esthétiquement proche de la perfection. Ce qui frappe en premier sont les images splendides, boostées par une nature ultra-généreuse, la Cappadoce magnifiquement filmée en hiver, en plans larges et étourdissants, en légère plongée, sous la neige, selon les habitudes de Nuri Bilge Ceylan qui déclare aimer filmer la neige par dessus tout. La steppe anatolienne et les chevaux sauvages sont sublimés par le réalisateur, et même les simples scènes d’intérieur éclairées au feu de bois sont remarquables.

Puis il convient de souligner la qualité des dialogues, certes largement inspirés par Tchekov (dont 3 nouvelles ont servi de matériau à ce scénario co-écrit avec son épouse), qui apportent au film beaucoup de dynamisme dans leur succession, ce qui ne laisse aucune place au risque de l’ennui, malgré une durée de film qui fait peur a priori, et un rythme assez languissant, le film n’étant émaillé d’aucune scène d’action. La mise en scène enfin, est d’une fluidité et d’une maîtrise totales, tant aucune scène, aucun décor, aucune parole ne sont laissés au hasard.

Et pourtant, en terme d’émotions, le film n’arrive pas à créer le sublime qu’on serait en droit d’attendre avec un tel niveau de perfection. Certes, la beauté elle-même du film est un vecteur d’émotions, mais on reste à la marge de l’histoire de cet homme. Même les deux personnages féminins, l’épouse Nihal et la sœur Necla ne parviennent pas à nous émouvoir vraiment, leur motivation et la place qui leur est laissée ne sont pas très claires finalement… Peut-être que le « sleep » du titre se traduit par un engourdissement et une torpeur généralisés des personnages qui du coup, ont du mal à convaincre.

Cependant, le jury du festival de Cannes a sans doute pris la bonne décision en attribuant cette palme d’or. Au travers de son discours, le film fait réfléchir sur bien des thématiques. Ces 196 minutes de dialogues presque ininterrompus sont, dans leur majeure partie, axées sur des interrogations entre les différents personnages dont la profondeur est réelle. Ceylan aborde par exemple la violence de classe et son caractère inéluctable, à travers cette très belle scène où le jeune garçon qui a lancé la pierre sur sa voiture, est emmené un peu de force par son oncle (un religieux) chez Aydin pour demander pardon. Aydin lui tend la main d’une manière un peu joueuse, voire moqueuse, pour recevoir une sorte de baiser d’allégeance. Le jeune garçon s’évanouit alors, dans un refus inconscient de l’oppression, déjà une révolte qui ne dit pas son nom.

De même, le film évoque l’éthique comme dans cette longue conversation entre Aydin et sa sœur Necla, l’attitude à adopter face du mal, afin d’emmener le « malfaisant » à un repentir quasi spontané… Il relate également la responsabilité morale d’une figure qui se veut tutélaire comme celle d’Aydin, (auto) érigé en Seigneur de ces lieux, la conduite il devrait tenir par rapport à ses « sujets » … Des sujets importants, traités par les personnages et le réalisateur sur un mode plutôt grave.

Winter Sleep est beau, et est intelligemment construit, ce qui justifie pleinement sa palme d’or.

Fiche technique – Winter Sleep

Winter Sleep (Kış Uykusu)
Turquie – 2013
Réalisation: Nuri Bilge Ceylan
Scénario: Nuri Bilge Ceylan, Ebru Ceylan
Interprétation: Haluk Bilginer (Aydin), Melisa Sözen (Nihal), Demet Akbağ (Necla), Ayberk Pekcan (Hidayet), Serhat Mustafa Kılıç (Hamdi), Nejat İşler (Ismail)…
Date de sortie: 6 août 2014
Durée: 3h16
Genre:
Image: Gökhan Tiryaki
Décor: Gamze Kuş
Son: Andreas Mücke-Niesytka, Thomas Robert, Benoît Gargonne, Lars Ginzel
Montage: Nuri Bilge Ceylan, Bora Gökşingöl
Production: Zeynofilm
Distributeur: Memento Films Distribution

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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