Les Âmes perdues : faire réapparaître les disparus de Syrie

Les Âmes perdues, de Stéphane Malterre et Garance Le Caisne, est un documentaire saisissant sur les disparus de Syrie sous le régime de Bachar al-Assad. Et une superbe tentative pour faire en sorte que, le pire ayant eu lieu, ces « âmes » ne soient, malgré tout, pas totalement « perdues ».

Synopsis du film Les Âmes perdues : En 2014, un mystérieux déserteur, portant le nom de code César, divulgue des dizaines de milliers de photos des victimes du régime syrien, morts sous la torture.
Alors que les suppliciés sombrent dans l’oubli et que des milliers de civils disparaissent, leurs familles, leurs avocats et un petit groupe d’activistes tentent de déposer des plaintes dans des tribunaux européens. Ce film raconte les rebondissements d’enquêtes et de procédures qui conduiront à l’émission de mandats d’arrêts et l’annonce d’un procès contre les plus hauts responsables de l’administration de Bachar al-Assad, pour crimes contre L’humanité.

Bachar al-Assad, ses crimes, leur impunité. Stéphane Malterre et Garance Le Caisne choisissent d’aborder l’insoutenable par le biais, d’abord déconcertant, de l’espace hautement esthétisant d’une exposition. Mais bien vite, on perçoit que cette mise à distance opérée par le cadre permet de s’approcher, sans indécence ni voyeurisme, de la mise à nu la plus radicale qui soit : celle de corps sans vie, abandonnés à la mort et aux regards, après avoir été visiblement suppliciés. En janvier 2014, dans une exposition choc se tenant à Rome, étaient en effet dévoilées au monde les 27000 photos des disparus syriens ; des clichés pris par l’un des photographes officiels de la police militaire ; un homme qui, exfiltré de Syrie en 2013, et avec la complicité d’un opposant au régime, Sami, maintenant lui aussi exilé, est parvenu à copier ces clichés et à les faire sortir de Syrie. Son nom de code est désormais César, et c’est uniquement masqué et la voix retravaillée qu’il peut prendre le risque de participer au film et d’apparaître à l’écran. Mais d’emblée, la violence de ce choc frontal avec le réel n’est pas insularisée, puisque l’exposition romaine entre aussitôt en dialogue avec les statues des fontaines de la ville, en un échange si subtilement noué que l’on ne perçoit pas immédiatement la rupture entre les corps martyrisés et ces membres qui se jettent avec violence vers le ciel.

La médiation confiée à l’art se prolonge dans le dispositif qui permet à César de participer au documentaire. Un dispositif presque théâtral, puisque le témoin hyper visuel de l’indicible est non seulement masqué comme dans le théâtre antique, mais évolue dans un décor à la fois minimaliste et reconstitué, dans lequel des parallélépipèdes de tissus gris étalés au sol figurent les cadavres dont il a inscrit définitivement l’image et soutiennent de façon muette le récit qui nous est à présent livré.

Après ces deux entrées en matière aussi clouantes l’une que l’autre, malgré le pas de côté autorisé par l’art, et après quelques vues de Syrie essentiellement aériennes, voire satellitaires, accompagnées de brèves précisions sur l’histoire politique récente du pays, c’est essentiellement hors du périmètre défini comme irrespirable qu’il sera loisible à la suite du scénario de poursuivre son élaboration. Trois fils, trois enquêtes vont s’entrecroiser, soutenues par deux avocates internationales et plusieurs associations : Almudena Barnabeu, en Espagne, et Clémence Bectarte, en France. La première défend Amal, une coiffeuse exilée qui a reconnu son frère en l’un des suppliciés photographiés par César, et Mazen al-Hamada, ancien prisonnier, à qui elle a d’ailleurs consacré un livre antérieurement, Oublie ton nom. La seconde accompagne Obeïda Dabbagh dans ses démarches pour obtenir des nouvelles de son frère et de son neveu, franco-syriens comme lui, arrêtés en 2013 par les services de renseignement syriens. Suivant le fil de ces investigations et tentatives de mise en cause de l’Etat syrien, le montage, par Sébastien Touta, se fait chronologique, presque haletant, sous-tendu par une musique de film d’espionnage composée par Gregor Keienburg et Raffael Seyfried.

On mesure la difficulté à faire ne serait-ce que vaciller un État mis en place en 2000, par l’élection qui suivit la mort du père de Bachar, Hafez al-Assad. On mesure l’impunité dont jouit cet État, malgré les 112000 disparus entre mars 2011 et août 2022. On mesure l’inertie, la frilosité de la classe internationale, et plus encore depuis que l’Etat islamique menace le régime, à partir de 2013…

Le titre place ce film dans un certain cousinage, à la fois proche et lointain, avec l’autre documentaire, terrible et superbe, de l’immense réalisateur chinois Wang Bing : Les Âmes mortes (2018). Des disparus des camps de Mao, en Chine, aux martyrs de Bachar al-Assad, en Syrie, une étrange, triste et scandaleuse fraternité se dessine. Mais, grâce à Wang Bing, d’une part, à Stéphane Malterre et Garance Le Caisne, d’autre part, ces âmes sacrifiées par une politique inique et, surtout, criminelle, ne sont ni totalement « mortes », ni totalement « perdues »…

Bande-annonce : Les Âmes perdues

Fiche technique : Les Âmes perdues

Titre original : The Lost Souls Of Syria
Réalisation : Stéphane MALTERRE
Scénario : Stéphane MALTERRE et Garance LE CAISNE
Par Garance Le Caisne, Stéphane Malterre
Photographie : Laura SIPAN, Stéphane MALTERRE, Thibault DELAVIGNE, Beate SCHERER BVK
Son : Armin BADDE, Frédéric COMMAULT
Montage : Sébastien TOUTA
Musique originale : Gregor KEIENBURG, Raffael SEYFRIED
Production : Les Films d’Ici (France), Katuh Studio (Allemagne)
Producteurs : Sébastien ONOMO, Vanessa CISZEWSKI
Distributeur : Dulac Distribution

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.