« Le Racisme en images » : comment les représentations se lestent d’idéologie

L’historien Pascal Blanchard et l’anthropologue Gilles Boëtsch publient Le Racisme en images aux éditions de La Martinière. Des caricatures aux affiches politiques en passant par les films, peintures ou publicités, ils énoncent toutes ces fois où les stéréotypes, physiques ou culturels, ont infusé à travers des représentations abondamment diffusées.

Dans Corps noirs et médecins blancs, récemment publié aux éditions La Découverte, l’historienne Delphine Peiretti-Courtis revenait abondamment sur les caractéristiques ethniques, culturelles et physiques que les spécialistes occidentaux attribuaient volontiers aux peuples africains. Renvoyés sans autre forme de procès à l’infériorité, l’animalité ou la sexualité, ces derniers voyaient aussi se porter sur eux toutes sortes de jugements sur leur peau, leurs fesses, leur odeur ou leur capacité à se montrer travailleurs et disciplinés. Presque dans le même temps, le même éditeur invitait Livio Boni et Sophie Mendelsohn, tous deux psychanalystes, à puiser aux interstices entre la psychologie et l’aventure coloniale de quoi expliquer la persistance du racisme. Enfin, dans la première partie de son histoire globale de l’esclavage (paru chez Folio/Gallimard), Olivier Grenouilleau reprécisait quant à lui que l’argument du progrès civilisationnel a longtemps présidé, à bon compte, à la défense d’une institution injuste, cruelle et dégradante. Le Racisme en images leur emboîte le pas, comme il le fait pour Howard Zinn, Ta-Nehisi Coates ou Chester Himes. À chaque fois, à l’aide d’images symptomatiques d’une idéologie, d’un événement historique et/ou d’une époque, Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch démontrent comment les prénotions ethniques et culturelles se sont inscrites au cœur des représentations, et par extension des esprits. Il ne faut pas aller bien loin pour comprendre que ces images racialement connotées se projettent partout : pages 26-27, Rachid Benzine effeuille l’affiche d’Ali-Baba et les 40 voleurs ; page 29, les auteurs incorporent à leurs ressources photographiques une affiche de propagande du Front national présentant une femme portant la burqa à l’avant-plan d’une France aux couleurs de l’Algérie transpercée de minarets. Pis, d’une époque à l’autre, on n’a jamais cessé de caractériser l’Arabe en misogyne (voire en violeur), en vaurien ou encore en communiste.

Le Racisme en images est une somme historique et patrimoniale très appréciable. Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch recontextualisent brièvement, mais toujours avec clarté, le terreau sur lequel s’est développée une imagerie biaisant nos perceptions de l’altérité. Car c’est toujours l’autre qui est visé : l’indigène, l’esclave, le colonisé, le Juif, la femme exotique… Et les images se répondent de la même manière que les idéologies. Dès lors que la traite négrière est organisée, la propagande se met en branle : la chromolithographie Le Bon Serviteur livre une vision apaisée de l’esclavage, tout comme Martha la bonne Négresse. Mais la violence décriée par les abolitionnistes trouve elle aussi un écho, dans des représentations telles que The Lash, carte illustrée éditée en pleine guerre de Sécession, ou Les Esclaves au Brésil, gravure d’Horace Castelli dénonçant les « supplices épouvantables » infligés par les maîtres. Les lecteurs du #J’accuse… ! de Jean Dytar ne seront pas surpris de retrouver, à l’endroit des Juifs, une caricature d’Émile Courtet offerte aux lecteurs du journal antisémite La Libre Parole : le nez crochu, le crame déformé et les allusions au vol y personnifient la judéité. Dans L’Assiette au beurre, d’Henri Gustave Jossot, c’est la mission civilisatrice de la colonisation qui est remise en question par le meurtre d’enfants indigènes, laquelle avait auparavant fait l’objet d’images zélées, ayant trait à l’alphabétisation des Congolais ou à une France vichyste prétendument unifiée dans sa diversité. Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch ne manquent jamais de le rappeler : l’image est un puissant vecteur d’idéologie, un outil de propagande servant à former ou consolider l’opinion. En ce sens, dans ses motifs et mises en scène, elle s’avère toujours hautement signifiée, à l’instar de l’huile sur toile Petit maître que j’aime, symbole de l’appropriation du corps des femmes noires par leurs maîtres blancs (la sexualité interraciale n’étant alors envisagée que dans ce sens).

Le Racisme en images ne fait évidemment pas l’économie de ces illustrations passées à la postérité : le poing levé de Tommie Smith et John Carlos lors des Jeux olympiques de Mexico, alors que les États-Unis sont en pleine lutte pour les droits civiques ; la photographie d’Adolf Hitler aux côtés du Discobole Palombara, prise par Heinrich Hoffmann, instaurant une parenté – et une continuité – entre la Grèce antique et l’Allemagne nazie ; la publicité de Kellogg’s pour ses Corn Flakes présentant un Amérindien cramponné à un symbole culinaire de la société moderne américaine ; le cliché de Jean Texier et Claude Angeli présentant en 1961 un pont parisien recouvert de l’inscription « Ici on noie les Algériens »… Toutes ces images sont étroitement chevillées à l’Histoire. Elles témoignent d’une ligne de fracture, de dérives politiques, de la manière dont un ordre, nouveau ou non, s’institue ou se consolide… En filigrane, Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch se questionnent sur l’héritage Banania, et sur ces moments où humour et racisme/rejet s’enchevêtrent. Car aujourd’hui encore, la stéréotypisation des comportements a souvent cours dans les représentations : l’Arabe est un truand, le Noir un comique, l’Asiatique un individu effacé, les femmes des héroïnes exotisées. De quoi densifier une réflexion utile sur l’image, la propagande, l’opinion publique et les idées préconçues.

Le Racisme en images, Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch
Éditions de La Martinière, octobre 2021, 240 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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