Accueil Blog Page 85

L’année dernière à Marienbad : les couloirs du temps

0

Entre mystère, répétition et surréalisme, L’Année dernière à Marienbad se dévoile comme une œuvre cinématographique unique. Découvrez comment Resnais, en collaboration avec Robbe-Grillet, a brisé les conventions narratives pour offrir une expérience inédite et fascinante.

Bienvenue dans le labyrinthe !

La caméra part du plafond, descend le long d’une colonne, rase les murs, parcourt les couloirs d’un palace empesé, surchargé d’ornementations rococos, remonte sur un lustre, s’attarde sur un autre. Finit par s’arrêter sur une affiche : une pièce de théâtre se joue derrière cette porte, Rosmer. Trou noir : par une porte dérobée, on vient d’accéder à l’un des chemins de ce labyrinthe. Un labyrinthe non pas spatial mais temporel – mais depuis Einstein, on sait que temps et espace sont liés. Une voix monocorde ressasse des mots qui décrivent le lieu, davantage une litanie entêtante qu’un véritable discours. Un orgue puissant la couvre. L’orgue, instrument du sacré, de l’accès à l’au-delà. Déjà, cette introduction suggère autant un enfermement qu’un appel.

Les clients de l’hôtel assistent à une pièce de théâtre. Tous en tenue de soirée, figés dans leur expression, au diapason de ce qui se déroule sur la scène : un homme et une femme statufiés. La pièce s’achève par une phrase programmatique de la comédienne : voilà, maintenant je suis à vous. Le public se lève, applaudit, sort de la pièce. Les personnages s’animent, mais davantage comme des automates que comme des êtres vivants : ils se bornent à des poncifs, une femme transforme même le sujet du film en un propos banal (je reviens chaque année). La caméra slalome entre les groupes de personnes, auxquels le film n’offre aucune individualité, à l’exception d’une mystérieuse blonde qui se tient là aux moments cruciaux. Il faut chuchoter, s’en tenir à des propos distanciés : rien qui puisse éveiller les passions résumera X. Car seule la passion peut sortir ce monde de sa torpeur.

Tournant le dos au réalisme de la Nouvelle Vague, Alain Resnais propose une expérience cinématographique qui s’inspire plutôt des règles du Nouveau Roman. Il s’associe à son plus éminent représentant, un autre Alain, Robbe-Grillet, pour concevoir une œuvre brisant la chronologie narrative, s’affranchissant de toute psychologie, une invitation à se créer son propre film comme le dit la bande-annonce, en se laissant porter par les intuitions que suscitent les images.

La pièce de théâtre et ses personnages : trois archétypes

Trois personnages sortent du lot. Identifions-les, comme le fait le scénario en « X », « A » et « M », puisqu’aucun des personnages dans le film n’est nommé.

X est le narrateur, incarné par le terne (peut-être volontairement) Giorgio Albertazzi : son accent italien évoque l’altérité, il est l’étranger qui va tenter de désenvoûter A, pour qu’elle revienne à la vie. Il exerce une pression constante sur A, pour la libérer. Pourquoi cherchez-vous tout le temps à vous échapper ?, répète-t-il. La femme cherche à échapper à son emprise qui vise… à la libérer ! Cette emprise atteindra la télépathie, dans l’une des plus saisissantes scènes du film : alors que X et A sont accoudés au bar, un flash de plus en plus long surgit, où A est représentée, saturée de blanc, dans sa chambre. Par son regard déterminé, X a transmis sa vision à la femme qu’il aime. Il est le libérateur.

A comme Ariane, la captive du labyrinthe de Dédale : Delphine Seyrig est cette Prisonnière (pour citer Proust qui s’impose dès que l’on parle du mystère du temps) que X va tenter de faire sortir du labyrinthe. A résiste : laissez-moi… ne cesse-t-elle de répéter, tant il est plus aisé de se tenir dans le confort de ce qui est figé que de se lancer à l’aventure. Le film de Resnais aurait pu s’appeler L’Avventura, les préoccupations formelles d’Antonioni répondant bien à celles de Resnais.

M, joué par le troublant Sacha Pitoëff, est le troisième personnage, celui qui retient prisonnier A, le geôlier. M comme Mari. M comme Maître. M comme Meurtrier. M comme Minotaure. M comme dans Le Dossier M de Grégoire Bouillier, qui évoque avec éloquence le film. M comme Magicien aussi, comme Mandrake, dont Resnais était un admirateur. Il propose à tous un mystérieux jeu, aux règles très simples, auquel il prétend gagner toujours. Si vous ne pouvez pas perdre, ce n’est pas un jeu, lui objecte X. Je peux perdre… mais je gagne toujours, répond M. Oh la magnifique réplique ! Le merveilleux paradoxe ! X est toujours terrassé, qu’on utilise des cartes, des allumettes ou des dominos. Le film de Resnais nous présente la vie même comme un jeu, mais un jeu déterministe, auquel il est très difficile de se soustraire. C’est pourtant ce que X va proposer à A.

Un temps circulaire : la théorie de l’éternel retour

L’homme prétend que lui et A se sont aimés, « l’année dernière », dans ce lieu ou un autre proche. La femme le nie, elle n’en a aucun souvenir. X finit par avancer une photo pour preuve. Mais, plus tard, on découvrira qu’elle existe en de multiples exemplaires, dans le tiroir de la commode de la jeune femme. A plusieurs reprises, les propos de X suggèreront que cette histoire s’est déjà renouvelée de nombreuses fois, que de nombreuses fois ce fut l’année dernière. Vous n’avez pas changé glisse X à A. Ce qui, dans le registre du poncif, est un compliment, exprime ici le désespoir de Sisyphe poussant le rocher à l’infini. Vous étiez vivante alors !, cette phrase répétée par X suggère que de nombreuses fois déjà son égérie a atteint le stade de l’éveil, en échouant au dernier moment.

L’éveil, avons-nous dit ? N’avons-nous pas là affaire à la théorie bouddhiste de l’éternel retour ? L’humain se réincarne indéfiniment, il n’a pas le souvenir de ses vies passées. Tout le travail du disciple consiste à briser le cercle des réincarnations, ce que les bouddhistes nomment le nirvana (que les Occidentaux traduisent par le comble du bonheur, un vrai contresens, très révélateur de notre peur du vide). X agit comme un maître spirituel qui chercherait à guider A dans cette ascèse, ce dépouillement qui tranche avec le faste du château. Sauf que, puisque nous sommes en Occident, c’est l’amour et non le détachement qui constituera le fil d’Ariane.

Le film déploie sans cesse la notion de répétition : les personnages ressassent les mêmes mots, une rangée de tireurs se tournent tour à tour pour atteindre une cible. Les miroirs abondent, dupliquant les objets et les protagonistes, comme dans ces labyrinthes de verre qu’on trouve dans les fêtes foraines. Le jardin à la française se retrouve dans un tableau accroché au mur. Resnais met parfois les mots du couple d’aujourd’hui dans la scène d’il y a un an, et réciproquement. A d’autres moments, il désynchronise l’image et le son. Deux exemples :

  • X raconte une scène au milieu des pensionnaires alors qu’on voit A déambulant dans le parc, cassant son talon. On verra ensuite ce talon cassé mais avec A aux côtés de X.
  • Deux violonistes jouent alors qu’on entend l’orgue sempiternel.

Tout cela concourt à briser la linéarité du temps.

L’écoulement du temps : une fluidité portée par la mise en scène

Les personnages apparaissent bien souvent comme par magie, mais jamais d’une façon spectaculaire, toujours dans la fluidité, le maître-mot du film. Dans Marienbad, le tapis d’un couloir se met à onduler comme une houle. Tout flotte, en opposition au cadre rigide des lieux.

Lors de la scène de théâtre initiale, la caméra circule souplement à travers le public réparti en petits groupes. Cette fluidité dans les travellings s’accorde au sujet puisqu’il va être question de circuler dans les méandres du temps, de suivre les images qui se présentent à l’esprit, parfois souvenirs parfois fantasmes, de s’abandonner librement à leur association. Le surréalisme n’est pas loin, et l’on n’est pas surpris d’apprendre que Resnais organisa une projection pour le seul André Breton – qui, contre toute attente, détesta le film…

Resnais joue sans cesse avec cette idée d’un temps enroulé sur lui-même. Dans une scène splendide, on voit d’abord A toute seule sur un fond sombre avant que, dans un panoramique, X apparaisse sur la droite. Les deux dialoguent, la caméra poursuit son panoramique, révélant la présence de nombreux pensionnaires, pour s’arrêter sur… X de nouveau ! Resnais réitère le procédé plus tard dans le film, X étant assis à une table de jeu : panoramique vers la droite, on découvre A au seuil de la pièce, X à ses côtés. A un autre moment, c’est M qui est en double. La mélopée imposante de l’orgue revenant sans cesse, signée du frère de Delphine Seyrig (lui-même élève de Messiaen qui refusa la commande) contribue à assurer cette fluidité.

Le temps et ses multiples facettes : l’image du kaléidoscope

Si le temps apparaît comme circulaire et fluide, il peut aussi être vu comme d’innombrables fragments que l’on pourrait assembler à sa guise.

Pour traduire cette idée, le cinéaste place au cœur de son propos la notion de négatif : l’ambiance sombre du palace est comme l’autre face du jardin très clair. Et c’est dans l’un des rares moments de nuit face au jardin que se révèlera le changement tant attendu par X. Explicitement, ce parc est représenté en négatif dans l’un des tableaux du palace. Dans le plan suivant au sein du hall de l’hôtel, les personnages, de nouveau figés, semblent les arbres du parc. L’ambiance générale est sombre, feutrée, mystérieuse, ce qui ne fait que mieux mettre en valeur quelques plans surexposés, toujours sur A, en particulier à la fin, où la femme souriant à pleine dents, enfin épanouie, nous arrive dupliquée, en rafale.

Ce sont aussi des faux raccords qui viennent briser le réalisme de la narration, ou une tête énorme au premier plan, dialoguant avec un corps tout petit dans le miroir. Vers la fin du film, Resnais réunit dans le même plan A sous trois angles différents. A la façon du cubisme, Resnais juxtapose différentes visions dans une même image. Dans une autre scène, on voit A s’étendre sur le lit sous différents angles, avec des variations infimes de mouvement d’une image à l’autre. Quelle est la vraie ? A vous de choisir !

Car Marienbad n’est pas une énigme à résoudre. Il n’est nullement question de reconstituer un puzzle qui serait la réalité. Il s’agit de proposer des hypothèses, parmi lesquelles on pourrait à tout moment choisir. La vie comme un kaléidoscope d’hypothèses, comme des chemins possibles mais se déroulant tous en même temps, donc abolissant, en quelque sorte, le temps. Vertigineux.

Tout a bien lieu « en même temps ». Seul le temps du film est réel, comme choix d’un assemblage parmi d’autres, qui seraient tout aussi valables. Même l’équipe du film ne savait ce que donnerait l’œuvre achevée, et Resnais rêvait, à propos de son deuxième long métrage, d’un film dont on pourrait librement inverser les bobines… Pas étonnant que le film envoûte. Quel drôle d’endroit pour être libre ! s’exclame un couple. En effet, puisque tout, dans le décor, du château au jardin à la française est géométrique, formaté, rigide…

Deux scènes-clés porte cette idée de kaléidoscope.

  • Alors que X a réveillé en A un souvenir traumatique (ou un rêve ?) celle-ci pousse un cri et laisse tomber son verre par terre, dont les morceaux épars sont comme une allégorie du film lui-même.
  • La sculpture est un art très présent dans le film, puisqu’il n’impose pas une seule vision, invitant le visiteur à tourner autour de l’œuvre pour choisir l’angle qui le touche le plus. Dans sa première rencontre, un an plus tôt, le couple disserte autour d’une statue qui les surplombe. Que signifie-t-elle ? Est-ce la femme qui désigne une belle chose à l’homme ou l’homme qui montre à la femme un danger ? La caméra tourne autour, quel point de vue choisir ? Se mêlant à la conversation dans l’hôtel, M cherchera à fermer les imaginaires, en livrant l’interprétation historique : il ne s’agit que de Charles III avec son épouse. M est une figure de la tyrannie, qui déteste l’imaginaire. X, lui, y voit la figuration d’un danger.

Un danger ? Il y en a bien un, qui guette A. Le film ne nous montre-t-il pas le meurtre de la jeune femme, vêtue de plumes d’oiseau, au sein d’une chambre aux allures de jungle possessive ? Est-ce M, que l’on voyait tirer sur une cible, qui n’a trouvé que ce moyen pour retenir l’oiseau, prêt à s’envoler, dans sa cage ? Non, ce n’est pas ainsi que ça se finit ! lance en substance X. Vous, spectateurs, pouvez choisir une autre fin, on va vous en proposer une alternative… Quelle fin Alain Resnais a-t-il choisi ?

Trouver la sortie : les chemins de l’autonomie

Pour sortir du labyrinthe, il faut s’autonomiser. Après la scène du verre brisé qui ouvre les possibles, le couple se détache du cadre. Il danse sur un autre tempo que les autres, et A compose son regard, choisit les objets qu’elle regarde. Un bout de la terrasse s’est effondré alors que l’eau déborde du bassin, on va enfin pouvoir abandonner le chuchotement. Peut-être X va-t-il enfin gagner la partie. Il suffirait d’en gagner une pour la libérer de l’emprise de M. Dans la logique du film, ces progrès ne sont toutefois pas linéaires, on voit A retomber dans le déni et la passivité, avant de s’éveiller de nouveau.

X pousse A à s’extraire de ce lieu pétrifié comme le château de la Belle au bois dormant, comme ce jardin à la française tout en lignes et en formes géométriques, dans lequel sont disposés les clients aux allures de Playmobils ou de pièces de jeu d’échecs. Quitter son statut de statue : au début, A est toujours figurée de la même façon, un bras remontant vers ses épaules, dans le style antique. Alors que X est sur le point de gagner son pari, A réclamant toujours un sursis, de quelques heures, de quelques minutes, X la décrit comme ayant les bras le long du corps, prête à s’envoler donc.

La femme attend les douze coups de minuit. Le carrosse va-t-il enfin se changer en citrouille, c’est-à-dire en matière vivante ? Ce talon cassé, n’était-il pas la pantoufle de vair ? Les contes baignent le film de Resnais. L’héroïne déchire une lettre, symboliquement elle s’apprête à briser le cercle de l’éternel retour. X se présente, tous deux sortent du manoir. Pénètrent-ils dans la mort, la mort vue comme une libération ? Ou dans un nouveau cycle, où tout recommencera ? Chacun répondra. M les regarde, impuissant, lui échapper.

Les références cinématographiques : inspiration et descendance

Les références cinématographiques abondent. On pense à Shining, ce que confirme l’analyse passionnante de Luc Lagier – le film de Kubrick sortira presque 20 ans plus tard. Du côté des influences, L’année dernière… se veut un hommage au muet, davantage à la magie d’un Méliès qu’au réalisme des Frères Lumière. A Pabst aussi, dont Resnais fit visionner le Loulou par son équipe, auquel il a emprunté la coiffure de A et les boucles d’oreille qui scintillent de Louise Brooks.

Mais c’est surtout Hitchcock qui s’impose : pour que ce soit bien clair il apparaît d’ailleurs fugitivement, telle une statue du musée Grévin, sur le côté, devant un ascenseur. Il y a d’abord Vertigo, la référence peut-être la plus citée de l’histoire du cinéma, qui s’impose dès qu’il est question d’enfermement, de retour du passé, de doute sur la réalité, une référence revendiquée d’ailleurs par Resnais. La mort aux trousses pour l’usage d’un décor géométrique auquel on cherche à échapper, pour le personnage joué par Cary Grant qui s’émancipe, pour le froid Sacha Pitoëff aussi, qui m’a rappelé Martin Landau. Les Oiseaux, pour l’inquiétante tenue ornithologique de A, mais aussi pour la dimension psychanalytique du film : la scène des flashs de plus en plus longs suggère qu’il s’est passé là quelque chose de traumatique, quoi ? Resnais a écarté, de lui-même, l’hypothèse d’un viol…

Comme Shining, certains de ces Hitchcock ont été tournés après le long-métrage de Resnais : un brouillage temporel qui s’accorde bien au propos du film. On ne serait pas surpris d’apprendre, par ailleurs, que L’année dernière à Marienbad figure au panthéon personnel d’un David Lynch ou d’un Denis Villeneuve… Probablement le film, mal accueilli à sa sortie jusqu’à ce qu’il obtienne le Lion d’Or à Venise, a-t-il eu une influence considérable. Il est d’ailleurs étudié dans les écoles de cinéma. Comme chez David Lynch, on peut disserter à l’infini sur les possibles lectures du film. Son mystérieux Eraserhead rappelle d’ailleurs le charme étrange du film de Resnais.

Des interprétations à l’infini : quelques clés de lecture du film

Dans son documentaire, Luc Lagier suggère moult pistes d’interprétation, toutes passionnantes :

  • Resnais mettrait en scène la prise du pouvoir par l’un des personnages, X, qui chercherait à échapper au plan du film ;
  • ou bien Resnais serait A, conquérant peu à peu son autonomie par rapport au texte de Robbe-Grillet (on apprend que Resnais faisait écouter à tous les acteurs le texte lu par Robbe-Grillet, sauf à A, qu’il dirigeait méticuleusement) ;
  • ce qu’on verrait serait issu des divagations du public devant la pièce de théâtre, peut-être celles de M, sorte de démiurge façonnant A jusque dans ses souvenirs et ses fantasmes.

La force des grands films est de ne jamais livrer tous leurs secrets : ils sont une source inépuisable de mystères.

La beauté pure et l’émotion esthétique : l’écrin d’un voyage vertigineux

Mais au-delà des sens possibles de cette œuvre complexe, le film de Resnais est avant tout, très simplement, un déferlement de beauté pure. En particulier toutes les scènes d’intérieur, où la lumière sculpte finement les profils des sombres personnages. A son maximum d’intensité, on placera la scène sur la terrasse à la tombée du jour alors que la femme, qui se livre enfin (disparaissez ! pour l’amour de moi !), entend des gens qui arrivent. Son plumage noir dans l’obscurité naissante ne laisse percer que quelques tout petits points blancs, qui scintillent, dont sa pupille. Sublime. Lui répond l’ultime plan du film, la pension comme une masse sombre d’où n’émergent que sept fenêtres allumées, rappelant le jeu de Marienbad.

L’émotion que donne le film est purement esthétique : on ne sera peut-être pas touché par cette histoire d’amour, bien trop désincarnée et morcelée. On peut y voir une limite, ou au contraire une cohérence par rapport à son projet ambitieux, un parti pris assumé dans toute sa radicalité. Dans d’autres films, Resnais saura faire vibrer la corde sensible.

Par son caractère déstructuré, abscons, Marienbad n’est pas d’un accès facile. Le film est de ceux où l’on se surprend à regarder le temps passé une ou deux fois… Il n’en fut rien ici : pas moyen de quitter l’écran, comme si une force obscure absorbait l’être tout entier. Une expérience inédite, qui invite à placer ce film dans le cercle très fermé des chefs d’œuvre du 7ème art.

Bande-annonce : L’Année dernière à Marienbad

Note des lecteurs0 Note

La voyageuse : Huppert libre, sincère et divine funambule

Dans La Voyageuse, Hong Sang-soo nous embarque une fois de plus dans un voyage cinématographique hors des sentiers battus. Avec une Isabelle Huppert plus joueuse que jamais, le cinéaste coréen explore la liberté et l’imprévisibilité d’un personnage qui échappe à toute définition. Ce Grand Prix du Jury à Berlin 2024 est une ode subtile et espiègle à l’inattendu, où la vie et l’art se confondent avec une simplicité désarmante.

C’est peu dire que le personnage d’Iris (incarnée par une Isabelle Huppert plus joueuse et savoureuse que jamais) du dernier Hong Sang-Soo est voyageur. Animée par la seule règle de l’inattendu, Iris est libre, solitaire et cependant ouverte et disponible au monde, désinhibée, transgressive et sincère.

On ne saura pas d’où elle vient ni qui elle est vraiment, lestée de ce qui étreint et cerne souvent avec trop de pesanteur sociale un personnage de cinéma. Iris va, marche, rencontre, observe, fume, attend, boit du makgeolli, parle, s’intéresse à un poème sur une pierre ou se désintéresse d’une conversation dans laquelle on pourrait l’assigner ou tenter de la soumettre à des codes.

Iris est un style à elle toute seule. Il se peut que ce soit en vérité la définition d’un personnage de cinéma. Elle invente la texture de la règle, sa sensation au moment où elle vit le cœur de la scène. Mais est-ce encore une scène ? Et est-ce encore un personnage ?

Isabelle Huppert, dont c’est la troisième collaboration avec le cinéaste coréen, dit qu’elle s’aventure et lui dit oui sans scénario, sans histoire, sans personnage. Sans presque rien. Et l’on sent bien que le tissu du script d’un tel film tient à la vie d’une idée (ici excellente : une professeur de français donne des cours sans vraiment donner de cours, qui est-elle vraiment ? Psychanalyste, charlatan, visionnaire), à son paysage filmé avec espièglerie et sagacité par Hong Sang-Soo.

Pour autant, cette incertitude et imprévisibilité génèrent une cohérence fantasque, une fantaisie existentielle et droite qui obsède longtemps.

Dans des séquences étonnantes, dotées de cette ironie et fausse désinvolture qu’apporte Huppert, dont on ignore si c’est du lard ou du cochon, du triste ou du gai, du vrai ou du faux, La voyageuse infiltre nos conduites raisonnées et corsetées pour questionner notre ressenti. — Qu’avez-vous ressenti en jouant du piano ? demande la prof à ses élèves.

Huppert joue une prof de français à la pédagogie énigmatique ou socratique. Aucun manuel. Aucune étude de livre. C’est la sincérité de l’intime qui guide le cours. La valeur des émotions qu’elle écoute et retranscrit à la main sur des cartes postales. Ce seront elles qu’elle distribuera à ses élèves, ces phrases d’un for intime qu’elle leur demande de répéter à voix haute pour apprendre authentiquement le cœur de la langue étrangère.

La voyageuse, grand prix du Jury à Berlin en 2024, joue, regarde, discerne, avec pour unique boussole le fil de l’inattendu. Elle rompt discrètement, sans colère, sans violence, avec toute la violence profane des choses.

C’est un délice. Divin et drôle. Singulier et intrépide. De liberté rieuse et lucide. Un grand Hong Sang-Soo.

Bande-annonce : La Voyageuse

Fiche technique : La Voyageuse

  • Titre original : Yeohaengjaui Pilyo
  • Réalisateur : Hong Sang-soo
  • Scénariste : Hong Sang-soo
  • Producteurs : Hong Sang-soo, Kim Min-hee
  • Directeur de la photographie : Hong Sang-soo
  • Monteur : Hong Sang-soo
  • Compositeur : Hong Sang-soo
  • Ingénieur du son : Seo Yu-jin
  • Distribution :
    • Isabelle Huppert : Iris
    • Lee Hye-young : Wonju
    • Kwon Hae-hyo : Haesoon
    • Cho Yun-hee : Yeonhee
    • Ha Seong-guk : Inguk
    • Kim Seung-yun : Isong
    • Kang So-yi : Soha
  • Sociétés de production : Jeonwonsa Film, Finecut
  • Pays d’origine : Corée du Sud
  • Langues originales : Coréen, Français, Anglais
  • Genre : Drame
  • Durée : 90 minutes
  • Dates de sortie :
    • Première mondiale : 19 février 2024 (Berlinale)
    • Sortie en Corée du Sud : 24 avril 2024
    • Sortie en France : 22 janvier 2025

La Classe ouvrière va au paradis : subordination machinale

Le travail est une nécessité pour l’Homme. Sans travail, il meurt. Ce triste constat est poussé à son paroxysme dans La Classe ouvrière va au paradis. Tout en maîtrise et en nuances, Elio Petri nous livre un film politique choc qui ne souffre pas d’un militantisme versant dans le dogmatisme. En adoptant le point de vue d’un ouvrier modèle, sorte de « héros » marxiste, le cinéaste parvient à encapsuler toute la détresse et la violence de l’Italie des années 70. Il en découle un puissant commentaire sur l’aliénation du travail, ainsi que sur la lutte ouvrière et ses limites.

Synopsis : Lulù Massa est ouvrier modèle : son rendement est cité en exemple par son patron. Les autres travailleurs ne voient pas d’un bon œil ces cadences infernales, et il est détesté de ses collègues dont il méprise les revendications. Bercé par les rêves de la société de consommation, Lulù réalise parfois la vanité de la vie qu’il s’impose. Alors qu’il se coupe un doigt accidentellement, les autres ouvriers, par solidarité, se mettent en grève…

Tandis que le cinéma italien se détache progressivement du modèle néoréalisme, qui lui a permis de rebondir dans l’après-guerre, les années 60 ont été marquées par le glamour de Federico Fellini et l’approche pittoresque de Luchino Visconti. La fin de cette décennie a ensuite été nourrie de mouvements de contestation et de violence, si bien que nombre de cinéastes se sont positionnés pour tendre le miroir vers leur nation qui implose. Les Camarades (1963) de Mario Monicelli, relatant un mouvement de grève conséquent dans une usine de textile à Turin, se présente ainsi comme le précurseur de ces œuvres. La « trilogie des névroses », réalisée par Elio Petri, marche donc dans les pas de son prédécesseur, tout en mesurant la dimension réactionnaire qui s’en dégage. Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon sacralise Petri sur la scène internationale avec son intrigue psychologique sur la répression d’une police italienne. La Classe ouvrière va au paradis arrive ensuite, juste avant de conclure avec La propriété, c’est plus le vol, où un banquier use de procédés insidieux afin de dépouiller un boucher. Ce second volet compile à peu près toutes les contradictions des ouvriers et des syndicalistes, prêts à tout pour gagner une place au paradis.

Quand l’Homme devient la machine

Tourné en un peu moins de trois semaines, le 8e long-métrage d’Elio Petri est reparti de la Croisette avec une Palme d’or, ex-aequo avec un autre film italien, L’Affaire Mattei de Francesco Rosi. Les deux films ont pour point commun un engagement politique fort, mais surtout l’acteur Gian Maria Volonté comme tête d’affiche. Il fut un bandit emblématique pour Sergio Leone (Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus) et pour Jean-Pierre Melville (Le Cercle Rouge). Volonté campe un Lulù obsessionnel avec beaucoup de panache, mais reste dans un jeu qui nous rend imperméable à l’empathie. Petri cherche constamment à bousculer le spectateur assis dans son fauteuil, comme en l’immergeant de force dans la routine répétitive et oppressante de l’usine ou en installant un autre sentiment de malaise avec une séquence tournée dans une voiture. Tous ces éléments en illustrent l’insatisfaction perpétuelle des ouvriers, qui en veulent plus et qui rêvent de s’embourgeoiser. Industries capitalistes et société qui tend vers le consumérisme, telle est leur réalité et telle est la nôtre, figées dans le temps.

Programmé à servir les intérêts de son employeur aux aurores, Lulù Massa s’éjecte du lit de façon machinale. Il marche silencieusement aux côtés des autres salariés qui s’apprêtent à reprendre leur poste à l’usine du coin. À contre-courant de cette vague humaine, étudiants gauchistes et autres syndicalistes tentent de distribuer leurs tracts et de les avertir en hurlant les odieuses conditions de travail qui les déshumanisent et auxquelles ils sont confrontés au quotidien. N’était-ce pas déjà ce que Charlie Chaplin dénonçait avec amusement dans Les Temps modernes ? Rien n’empêche pourtant ces employés de forcer le passage, comme s’ils étaient atteints de surdité ou comme s’il n’y avait tout simplement rien d’autre à faire pour subvenir à leurs besoins. Petri use ainsi de l’expressionnisme dans ses plans pour noyer Lulù dans la masse, avant de le récupérer dans ses tâches et de révéler son arrogance, sa vulgarité et son égoïsme. Sa performance à l’usinage à la pièce lui vaut bien des primes qu’il dépense en babioles et autres produits inutiles qu’il accumule chez lui. Ses supérieurs se servent ainsi de sa cadence infernale comme d’une référence, quitte à augmenter les quotas de ses collègues. Le décor réel de l’usine s’avoisine donc peu à peu à un univers carcéral, où le salaire ne dépend plus des rendements de plus en plus exigeants.

Le pouvoir des impuissants

Mais quelque part, Lulù serait à l’origine des mouvements de grèves à venir. Son accident de travail lui permettra également de prendre conscience de sa véritable valeur et de la loyauté de son employeur. Il se voit bientôt comme une de ces pièces qu’il fabrique. Qu’il soit, parfait ou imparfait, il est remplaçable. La chute est donc très lourde à encaisser pour cet homme qui avait tout pour réussir selon ses principes spartiates, en renonçant à sa vie personnelle, sa famille et sa santé. Incapable de prendre du temps pour lui ou de se faire plaisir, car Lulù ne pouvait faire l’amour qu’à sa machine, il a le choix entre se conformer aux nouvelles normes, démissionner ou bien lutter auprès des syndicats. Les relents réactionnaires qui sommeillaient en lui le poussent à agir de cette manière, pour ne pas finir dans un asile psychiatrique, à l’image de l’ex-ouvrier Militina (Salvo Randone), qui ne se sépare plus de son livre sur Spartacus.

La force du film réside dans le rythme effréné que Petri insuffle au récit. Entre le montage, les gros plans et l’incroyable musique d’Ennio Morricone, aussi bien envoûtante et martiale, pour coller avec la cadence répétitive des travailleurs que l’on encourage, que nerveuse, avec un sound design qui rappelle les machines bruyantes en action, il y a un sentiment d’urgence qui s’en dégage. Les personnages crient pour se faire entendre dans un environnement bruyant, et le cinéaste ne lisse en aucun cas cet aspect, si bien que nos tympans sont constamment bombardés de sons stridents et percutants tout le long de l’intrigue. Une expérience rare et teintée d’un cynisme qui renvoie Petri au milieu dont il est lui-même issu. L’ultime séquence cristallise tout, en dévoilant le schéma horizontal du taylorisme. Les ouvriers se tiennent enfin côte-à-côte, mais perdent instantanément les qualités de communications qu’ils avaient retrouvées un peu plus tôt. Ils ne se voient plus distinctement et ne peuvent penser qu’à un éventuel paradis emmuré…

En parallèle du Nouvel Hollywood qui alimente la contre-culture de l’autre côté de l’Atlantique, Elio Petri signe un film choc, qui ne souffre pas d’un militantisme versant dans le dogmatisme. La Classe ouvrière va au paradis a le bon goût de proposer le point de vue d’un ouvrier idéal, jusqu’à ce que les murs des illusions s’effondrent avec lui. D’autres cinéastes ont également réinterprété cette formule pour l’adapter à un contexte social, politique ou familial similaire sur le fond. Ken Loach, Stéphane Brizé et Spike Lee ne sont que des exemples parmi d’autres, car la lutte de la classe ouvrière continue sur tous les fronts et revient toujours nous hanter avec malice. On peut aussi bien prendre un plaisir régressif devant le drame social de Petri que de s’en emparer pour que l’histoire évite de se répéter.

Bonus

En supplément du film restauré et distribué par Tamasa, les détenteurs du Combo Digipack Blu-ray & DVD seront ravis de feuilleter le livret qui accompagne le boîtier. Avec des images du film à chaque double-page, ce petit dossier pédagogique sur les luttes ouvrières se compose d’une remise en contexte historique de l’Italie à la suite des élections du 7 juin 1970, d’un article rappelant l’importance des organisations syndicales chez Fiat, d’un autre sur l’évolution des rapports hiérarchiques entre l’ouvrier et son supérieur direct, et enfin d’un portrait d’Elio Petri à travers un riche entretien.

Il est encore possible de pousser la réflexion plus loin auprès d’Aurore Renaut, maîtresse de conférence en études cinématographiques et audiovisuelles et spécialiste du cinéma italien. Une trentaine de minutes lui sont accordées dans les bonus, où elle revient sur la genèse du film, la vision d’Elio Petri pour atteindre le public, son sens de la documentation et la précision de son écriture, ainsi que les défis de production rencontrés. Un exposé aussi passionnant que son titre, « Petri : de la névrose à la schizophrénie ».

La Classe ouvrière va au paradis – Bande-annonce

La Classe ouvrière va au paradis – Fiche technique

Titre original : La classe operaia va in paradiso
Réalisation : Elio Petri
Scénario : Elio Petri, Ugo Pirro
Interprètes : Gian Maria Volonté, Mariangela Melato, Salvo Randone, Gino Pernice, Luigi Diberti, Donato Castellaneta, Mietta Albertini, Renata Zamengo, Federico Scrobogna, Giuseppe Fortis
Directeur de la photographie : Luigi Kuveiller
Décors : Dante Ferretti
Costumes : Franco Carretti
Musique originale : Ennio Morricone
Montage : Ruggero Mastroianni
Son : Mario Bramonti
Conseiller syndical : Mario Bartolini
Producteurs : Ugo Tucci, Mario Cotone, Stefano Pegoraro
Production : Euro International Film
Pays de production : Italie
Distribution France : Tamasa
Durée : 2h05
Genre : Drame
Date de sortie : 31 mai 1972
Date de ressortie : 8 janvier 2025
Date de sortie du Combo Digipack Blu-ray & DVD : 28 janvier 2025

Il était une fois en Amérique, où le récit américain épique de Leone

Avec Il était une fois en Amérique, Sergio Leone livre un film testamentaire, mêlant ascension criminelle et portrait de l’Amérique. Cette œuvre magistrale, point culminant de sa trilogie du temps, reflète ses souvenirs, sa vision du cinéma et sa fascination pour l’histoire américaine. Retour sur un chef-d’œuvre complexe et intemporel.

Pour son dernier film comme réalisateur, Sergio Leone nous livre un film testamentaire, une fresque monumentale relatant autant l’ascension d’un gangster américain qu’une page d’histoire américaine. Il boucle également sa fameuse trilogie du temps après Il était une fois dans l’Ouest et Il était une fois la Révolution. Un film colossal tant par l’ampleur de son sujet que par ses moyens et sa longueur, dont la production et la sortie furent épiques.

Un projet personnel de toute une vie

C’est au début des années 1960 que Sergio Leone, par le biais de son demi-frère Fulvio Morsella, prend connaissance du roman de Harry Grey The Hoods (titre français : À main armée). Il s’agit de la vie d’un gangster juif de New York, rédigée par Grey alors qu’il est détenu à la prison de Sing Sing. Leone est tout de suite séduit par le roman et y voit l’opportunité, en le remaniant, d’écrire une page d’histoire de l’Amérique. Il rencontre plusieurs fois Grey, grand fan de ses westerns, durant les années 1960-1970.

Le réalisateur italien tente d’attacher John Milius au projet, mais ce dernier doit refuser, trop occupé à écrire les scénarios de Le Lion et le Vent (qu’il réalise en 1975) et d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Milos Forman est aussi approché pendant un temps. De son côté, Leone refuse la proposition de réaliser Le Parrain, adapté du roman de Mario Puzo et finalement échu à Coppola, afin de se consacrer entièrement à son grand projet.

Il consacrera douze ans à l’écriture du scénario avec l’aide de quatre autres scénaristes italiens aux parcours très divers, puis plusieurs années à la recherche d’un producteur. Cette recherche se complique du fait que Dan Curtis a entretemps acheté les droits du roman pour une autre adaptation. Finalement, Alberto Grimaldi persuade Curtis de lui céder les droits en échange d’un financement du film Trauma avec Oliver Reed. Arnon Milchan, jeune producteur débutant, compléte la production.

Le casting est également délicat et voit défiler un nombre impressionnant d’acteurs. Pour le rôle de Noodle, Steve McQueen est d’abord envisagé, puis, après le décès de l’acteur en 1980, Richard Dreyfuss et Tom Berenger – ainsi que James Cagney pour interpréter Noodle âgé. Pour le personnage de Max, la star française Gérard Depardieu est considéré (avec Jean Gabin en version vieillie du personnage), puis Dustin Hoffman, Jon Voight, Harvey Keitel, John Malkovich et Klaus Kinski. Finalement, Robert De Niro et James Woods endossent les deux rôles. Claudia Cardinale auditionne pour le personnage de Carol sans convaincre. Enfin, Brooke Shields est envisagée pour le personnage de Deborah Gelly, avant d’être supplantée par Jennifer Connelly et Elizabeth McGovern.

Après deux ans de repérage, le film est tourné entre le 14 juin 1982 et le 22 avril 1983 dans le Lower East Side de New York, à St. Petersburg en Floride, à Boston, Montréal, Paris (Gare du Nord), Nice et Venise, ainsi que dans les célèbres studios de Cinecittà à Rome. C’est un tournage intense, ponctué de tensions entre James Woods et Robert De Niro. Le budget, largement excédé, dépasse trente millions de dollars.

Mais le plus dur pour Leone sera le montage. En effet, un accord avec Warner Bros. l’oblige à ne pas dépasser la durée de 2h45. Or, le cinéaste dispose d’assez de rushes pour un film de plus de 10 heures. Face à l’intransigeance du studio, il propose un montage de 4h25, puis de 3h41 (qui deviendra la version finale européenne), mais les exécutifs n’en démordent pas et veulent encore raccourcir le film. Ils imposent finalement une version raccourcie à 2h19. Le film est ainsi réduit de moitié et raconté dans un ordre chronologique, ce qui dénature son propos. Pire, il n’est pas présenté à la cérémonie des Oscars de cette année. En revanche, il sera bien présent au Festival de Cannes (hors compétition) et distribué en Europe, y compris en France, comme le souhaitait Leone.

Les critiques sont bonnes, mais le film ne rencontre pas son public, recueillant à peine 5,5 millions de dollars sur toute son exploitation, avec seulement 1,5 million de spectateurs en France. Le film rejoint ainsi la triste liste des œuvres longues et ambitieuses qui deviennent des échecs commerciaux, comme 1900 ou La Porte du paradis. Par la suite, au fil des ans, il connaît de nombreuses ressorties de longueurs différentes selon les pays et les éditeurs. Il atteint également, à l’instar de La Porte du paradis, un statut culte au fil de sa réhabilitation.

Une histoire de truands, d’Amérique, de souvenirs et de cinéma

Leone aura mené jusqu’au bout un projet personnel qui lui tenait à cœur. Il y exploite bien sûr les thèmes personnels qui ont marqué sa filmographie, comme la violence stylisée, le rapport au temps et à la jeunesse, et le déchirement de la légende de l’histoire américaine. On reconnaît également sa patte au niveau de la réalisation, en particulier sur les plans larges et le rythme languissant. C’est donc un véritable film-somme que nous livre le réalisateur de la trilogie du dollar qui, ici, boucle une autre trilogie entamée avec Il était une fois dans l’Ouest.

Du western au film de gangster, il demeure des thématiques et des personnages très semblables. Ici aussi, les relations d’amitié sont précaires et peuvent être détruites tragiquement ; ici aussi, la violence et le temps finissent par avoir raison des personnages. En s’inscrivant dans une époque ultérieure au Far West, en faisant évoluer davantage la chronologie de l’histoire et en alternant les flashbacks, le film amplifie ces thématiques, leur donnant un aspect intemporel.

Le souvenir est le maître mot de cette œuvre selon Leone lui-même : « j’ai fait un film sur mes souvenirs[1] ». Souvenir nostalgique de Noodle et Max pour leur jeunesse, souvenir d’une Amérique urbaine du XXe siècle pour sa période de conquête et de construction, souvenir tendre de Leone lui-même pour un cinéma épique à l’ancienne. Mais aussi des souvenirs teintés de regrets amers pour Noodle, qui ne pourra que se réfugier dans l’opium lors d’une scène finale onirique, n’étant pas sans rappeler celles du western John McCabe de Robert Altman. Les regrets portent ici essentiellement sur l’innocence perdue et les amitiés détruites, autres thèmes récurrents chez Leone.

L’histoire et l’évolution de l’Amérique sont encore davantage mises en avant, reflétant le rapport ambigu qu’entretient le cinéaste italien avec la première puissance mondiale (y compris cinématographique), entre fascination et critique : « L’Amérique me fascine depuis que j’ai visité Disneyland. Je trouve qu’à Disneyland, il y a tous les traits de caractère américains : la jeunesse, le spectaculaire, la fascination, la naïveté, l’enfance. On y retrouve toutes les contradictions de l’Amérique qui me fascine. »

Il s’agit bien, en réalité, d’une vision personnelle de Leone sur l’Amérique, le temps, l’amitié et le cinéma lui-même. « Ce film m’offrait la possibilité de raconter au second degré ma passion pour le cinéma. Et peut-être aussi suis-je convaincu qu’à force, qu’à cause du lavage de cerveau opéré par la télévision, on fera de moins en moins de films comme celui-là. Alors, je voulais laisser ce témoignage de sympathie pour un cinéma que j’ai toujours aimé. »

Le sous-titre du film pourrait donc être Il était une fois un certain type de cinéma. Il y a en effet une véritable conception de son art que nous transmet Leone, une conception grandiose, exigeante et exaltante, qu’il aura voulu incarner jusqu’au bout au travers de son projet suivant – stoppé par le décès du cinéaste en 1989 –, portant sur le siège de Leningrad durant la Seconde Guerre mondiale. Le film a ainsi une portée symbolique forte, celle du temps qui passe et qui marque à jamais les hommes, les pays et le cinéma lui-même. Une conclusion logique de cette trilogie du temps, qui aura marqué la carrière d’un réalisateur unique.

[1] Toutes les citations de Sergio Leone ici reproduites sont issues de sa conférence de presse cannoise pour Il était une fois en Amérique, en 1984.

Bande-annonce : Il était une fois en Amérique

Fiche technique : Il était une fois en Amérique

Réalisateur : Sergio Leone
Scénario : Sergio Leone, Leonardo Benvenuti, Piero De Bernardi, Enrico Medioli, Franco Arcalli (adapté du roman The Hoods de Harry Grey)
Distribution : Robert De Niro : David « Noodles » Aaronson, James Woods : Maximilian « Max » Bercovicz, Elizabeth McGovern : Deborah Gelly, Tuesday Weld : Carol, Treat Williams : James Conway O’Donnell, Joe Pesci : Frankie Minaldi, Burt Young : Joe, James Hayden : Patrick « Patsy » Goldberg, William Forsythe : Philip « Cockeye » Stein, Jennifer Connelly : Deborah Gelly (jeune).
Production : Arnon Milchan
Musique : Ennio Morricone
Directeur de la photographie : Tonino Delli Colli
Montage : Nino Baragli
Distribution : Warner Bros. (États-Unis), Columbia Pictures (France)
Budget : 30 millions de dollars
Date de sortie :
États-Unis : 1er juin 1984,
France : 23 mai 1984 (Festival de Cannes).
Durée : 229 minutes (version européenne), 139 minutes (version américaine initiale)
Langue originale : Anglais
Genre : Drame, film de gangster

Synopsis : En 1968, David « Noodles » Aaronson revient dans son quartier du Lower East Side à New York, où il se remémore sa jeunesse durant les années 1920 et son ascension dans le milieu du crime organisé aux côtés de ses amis Max, Patsy, et Cockeye. À travers des souvenirs mêlant ambition, trahison, et regrets, il retrace les liens complexes entre amitié et pouvoir dans un contexte historique tumultueux.

Nom : le roman de Constance Debré adapté au théâtre 

Hugues Jourdain adapte le roman de Constance Debré, Nom, publié en 2022 chez Flammarion. Victoria Quesnel (vue dans Léviathan de Lorraine de Sagazan à Avignon en 2024) y interprète l’autrice dans un décor d’une simplicité salvatrice : un plateau nu , un corps, une chaise, un micro et une paire de Nike. La force du texte dit n’en est que renforcée, le plateau s’embrase et les mots résonnent dans le silence pour mieux venir tout détruire et construire, autrement. Nom est une transformation, une épure, qui se débarrasse du futile et interroge nos rapports amoureux, familiaux surtout, notre lien au monde et au superflu.

Le personnage du roman autobiographique de Nom a de quoi être clivant car, haut et fort, il piétine des concepts et un mode de vie perçus et vécus comme souverains. Jusqu’à quel point Constance (née Debré, mais de son nom elle s’affranchit aussi) décide-telle, dans un geste politique écrit comme un programme,  de se construire hors de ses héritages patrimoniaux, familiaux, culturels ? Se (re)construire en rejetant l’ordre social et les artifices qui font les liens humains ? Jusqu’à vouloir abolir l’enfance ? Affirmer qu’elle aurait écrit le même texte, quels qu’aient été ses parents et ladite enfance ? Qu’elle ne changerait pas un mot ? Oui : « J’ai un programme politique. Je suis pour la suppression de l’héritage, de l’obligation alimentaire entre ascendants et descendants, je suis pour la suppression de l’autorité parentale, je suis pour l’abolition du mariage, je suis pour que les enfants soient éloignés de leurs parents au plus jeune âge, je suis pour l’abolition de la filiation, je suis pour l’abolition du nom de famille, je suis contre la tutelle, la minorité, je suis contre le patrimoine, je suis contre le domicile, la nationalité, je suis pour la suppression de l’état civil, je suis pour la suppression de la famille, je suis pour la suppression de l’enfance aussi si on peut ».

Son père meurt, et Constance devenu personnage (un avocat qui ne va plus beaucoup au palais) décrit les moments passés auprès de lui, de manière clinique, pratique, jusqu’à rêver de mettre le feu à la maison, même s’il n’est pas encore tout à fait mort, d’embraser son corps. Constance n’a rien à dire à son père et inversement, pourtant elle est là et elle accompagne sa mort. L’histoire de ce personnage (bourgeois en plein dépouillement) est une histoire de colère, et la mise en scène d’Hugues Jourdain donne toute sa place à cette colère : mouvements vifs, ruptures de ton, silences, course effrénée… Il fait de ce seul en scène un véritable marathon de mots et de corps pour sa comédienne, Victoria Quesnel. Elle y est tour à tour drôle, exaspérée, énergique, abattue mais surtout dépouillée, et parfois sa colère explose, notamment contre tout ce qui la constituait jusqu’alors, même la littérature. La mort du père entraîne avec elle la mort de l’auteur, du parent, de l’amour filial comme illusion. Constance, ou plutôt son alter ego littéraire  qui s’exprime volontiers au masculin dans le texte, veut désormais aimer beaucoup et bien, sans se contraindre, comme elle l’a fait pendant vingt ans en vivant avec Laurent, le père de son fils. La mise en scène d’Hugues Jourdain est toute entière tendue vers une quête de vérité : « montrer la vérité d’un être et de ses pensées », même si cet être dit « ce n’est pas ce que je pense, c’est la vérité, j’en suis sûre », c’est « essayer de voir vraiment la vérité de quelqu’un qui essaie de trouver la vérité sur l’amour ».

Nom est le récit (qu’il faut accepter d’appréhender dans toute sa complexité) d’un courage qui ne dit jamais son nom, et se transforme en rage. Celle de tout renverser, de tout abandonner. Pourtant, même si elle a tatoué « plutôt crever » sur sa peau, Constance est un élan de vie, elle va, chaque jour, à la piscine, sculpte ce corps qu’elle veut garder beau, quand celui du père se délite. Son choix est radical, mais assumé, c’est ce qui en fait la beauté. Nom est un geste, celui de mettre le feu, littéralement dans la pièce, à la société, quitte à être seul(e), surtout prêt(e) à aimer autrement, pleinement, intensément. Les récits de ses amours, désormais plus souvent au féminin, n’en sont pas moins bouleversants de vérité dans la rencontre et les corps à corps. Constance est dans Nom un personnage, et devient une sorte de nouvel héros qui serait au-delà du bien et du mal, en train de nous proposer une performance de l’abandon d’une vie tracée, pour une radicalité non dénuée de beauté. C’est d’ailleurs sur le mot « beau » que se termine la mise en scène d’Hugues Jourdain, tout un programme. Le risque d’être complètement clivant est pris à chaque instant sur le plateau où Victoria Quesnel se montre fébrile, au bord du texte. On aurait voulu qu’il se déploie encore plus longtemps, pour en saisir tous les enjeux, l’appréhender comme il se doit. C’est un projet qui mérite d’être dit, d’être performé comme il a été pensé et comme il est vécu par l’autrice elle-même.

Si tout n’est ici que violence, colère et dénuement total, c’est pour mieux se dépasser, forcer le spectateur à (re)penser son confort, ses liens et sa résistance/existence au monde. Dans le texte comme dans la mise en scène d’Hugues Jourdain, le personnage se livre, nous invite dans son univers désenchanté et nous l’y suivons, nul besoin d’être toujours convaincu par ce qui y est dit, tant le geste est déjà en soi un véritable programme artistique : « se battre contre les impensés (…) pour moi ce ne sont que des autorisations à penser par moi même (…) à inventer »

Nom : Infos pratiques et extrait

La pièce d’Hugues Jourdain dure 1h15, créée par la compagnie Je t’embrasse bien à la Maison du théâtre d’Amiens en janvier 2024. Elle était de nouveau jouée dans ce même lieu fin janvier 2025. Le roman de Constance Debré est paru aux éditions Flammarion en février 2022 et comporte 192 pages.

Jouer avec le feu : « Il est des hommes qui se perdront toujours »

Vincent Lindon face à la fracture familiale et sociale. Adapté du roman Ce qu’il faut de nuit, Jouer avec le feu dévoile un drame familial intense où les sœurs Coulin sondent les fractures émotionnelles et sociales. Entre un père veuf incarné par Vincent Lindon et ses fils pris dans un engrenage de tensions et de dérives, le film propose une réflexion sombre et puissante sur le devenir des hommes.

Dans un drame désespéré et vibrant, Vincent Lindon incarne un père veuf perdu face à la dérive extrémiste d’un de ses fils.

Un principe de nervosité couve dans tout le film des sœurs Coulin, à l’image du jeu de l’acteur Benjamin Bonvoisin (fauve et instinctif), toujours à deux doigts d’exploser mais qui reste contenu. Jouer avec le feu brille par cette énergie autant qu’il promet encore davantage de flammes et de nuit. Adapté du roman de Laurent Petitmangin « Ce qu’il faut de nuit », le film installe un climat mélangeant tristesse et tendresse, menace, amour et incompréhension entre un père cheminot (Lindon) et ses deux fils qu’il élève seul et auxquels il tente de donner toute l’affection possible.

Cette tension et nervosité infiltrent la mise en scène à bas bruit, comme sans cesse censurée ou bridée. C’est dommage car le film y puiserait une vigueur explosive, un feu vital, une dimension plus organique qu’il recherche par certaines scènes trop brèves de rave party, de foot ou d’endoctrinement fasciste où le fils aîné (Félix, dit Fus) se laisse happer.

Hormis cette viscéralité présente donc (surtout par le jeu de Benjamin Bonvoisin/Fus) et quelques occurrences qui prennent ici valeur de geste trop formel, Jouer avec le feu se tient dans une ligne médiane (celle des « Lindon movies ») traitant de la paternité et ses difficultés, de la filiation et du lien familial ici réduit à trois hommes (un père et ses fils). L’ensemble est mené avec justesse et bizarrement une certaine mollesse, effet déceptif du principe de nervosité et de rage contenues contre les destins sociaux suffoqués. Contre l’annonce du titre, le film ne se risque pas assez dans son sujet. On ne comprend pas vraiment pourquoi Fus est entraîné dans sa dérive néo-fasciste qui par ailleurs n’est pas traitée mais plutôt laissée en hors-champ.

La beauté du récit tient alors à supprimer du champ de l’image presque toute idée de la femme ; la mère de cette fratrie étant morte. Il faut envisager le devenir des hommes. Seuls. Et donc leur saccage, abnégation et perte. Ici Delphine et Muriel Coulin intriguent, travaillant cette matière de l’image avec les visages gémellaires de Stefan Crépon et Bonvoisin entouré de leur patriarche, identique à lui-même (magistral sans trop rien faire), Vincent Lindon. Le film réside tout entier dans ce corps à trois têtes : leurs liens, leur complicité et leurs silences.

Jouer avec le feu tout en affirmant une noirceur digne et n’ayant pas peur du tragique manque d’une radicalité narrative ou d’une sécheresse plus incisive dans le montage.

Puis vient l’inattendu de toute une troisième partie tragique, belle et intimiste, recueillant toute la colère du fils aîné et la désolation du père, sortant de la balise des films sociaux (pour trouver néanmoins une autre convention : celle du procès) et venant réinjecter et réaimanter les émotions mises en jeu. Là, dans une déchirante plaidoirie, le personnage de Lindon agrippe les sens et nous cueille dans la confession des impitoyables fils de la destinée, s’écrasant sur son enfant. Tous les pères y sont coupables. Tous les fils damnés. Nous songeons comme épilogue au film au beau titre du livre de Rebecca Lighieri Il est des hommes qui se perdront toujours.

Retrouvez également notre interview de Delphine Coulin, co-réalisatrice de Jouer avec le feu.

Jouer avec le feu : Bande-annonce

Jouer avec le feu : Bande-annonce

Réalisé par : Delphine et Muriel Coulin
Scénario de : Delphine et Muriel Coulin (Adapté de l’ouvrage « Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin publié à la Manufacture de Livres)
Image : Frédéric Noirhomme, SBC
Montage : Béatrice Herminie et Pierre Deschamps
Son : Emmanuelle Villard, Titouan Dumesnil, Olivier Goinard, Lucien Richardson
Décors :Yves Fournier
Costumes : Julia Dunoyer
Musique originale : Pawel Mykietyn
Productrice exécutive : Aude Cathelin
Produit par : Olivier Delbosc et Marie Guillaumond
Une coproduction : Felicita, Curiosa Films, France 3 Cinéma, Umedia
Pays de production : France
Distribution France : Ad Vitam
Durée : 1h58
Genre : Drame
Date de sortie : 22 janvier 2025

Cinemania 2024 : Rencontre avec la réalisatrice Delphine Coulin pour « Jouer avec le feu »

Son nouveau film (co-réalisé avec sa sœur Muriel) a été notre coup de cœur du festival. En effet, Jouer avec le feu était certainement le film le plus puissant et nécessaire de cette trentième édition du festival de films francophones Cinemania. Il n’a obtenu aucun prix, à notre plus grand regret. On a découvert le film dans une salle pleine la veille, puis nous avons fui la séance de questions-réponses organisée avec le public pour garder notre esprit vierge lors de l’interview du lendemain. La salle a applaudi chaleureusement, et j’ai été personnellement conquis par l’excellence et la force du film, très raccord avec une certaine actualité, en plus d’être un drame familial déchirant. La rencontre a lieu à l’hôtel Humaniti, comme toutes les autres, à 9 h du matin. On a donc la chance, cette fois, d’être le premier média à interviewer la cinéaste (à l’inverse de notre rencontre avec Dubosc, par exemple, où nous étions passés derniers).

Delphine Coulin arrive légèrement en retard, encore ravie de l’accueil de son film la veille, et se livre pour une interview courte et intense d’une quinzaine de minutes sans sa sœur qui, elle, avait l’obligation d’être au festival du film d’Arras se déroulant en même temps. On plaisante d’ailleurs sur le sujet avant de débuter l’interview, et elle nous affirme avec humour que c’est l’avantage d’être sœurs ou d’être deux : pouvoir présenter un film en même temps à deux endroits à la fois ! Comme le temps qui nous est imparti est compté (car chronométré par l’attachée de presse), nous entrons directement dans le vif du sujet.

Comment vous est venue l’idée du scénario ?

Ça nous est venu en deux temps. D’abord, le premier aspect du futur film qui a mûri dans nos esprits à toutes les deux venait d’une discussion entre nous. Un jour, je lui avais dit (à Muriel Coulin, ndlr.) : « Quoi que tu fasses, je t’aimerais, je te pardonnerais, même si tu faisais un truc terrible. » Et ma sœur m’a répondu : « Ah non, ça dépend de la nature de l’acte. Tout n’est pas possible. » Nous avons donc eu cette discussion animée plusieurs fois, et moi, je lui disais que l’amour, quel qu’il soit, est inconditionnel, sinon ce n’est pas vraiment de l’amour, alors qu’elle me parlait de morale et de limites. Cela est devenu un sujet de débat. Et si nous avions été d’accord, il n’y aurait pas eu de sujet de film. Mais là, si, on sentait que ça résistait des deux côtés et que ce n’était pas si simple. L’autre chose qui nous préoccupait beaucoup, c’était la montée de l’extrême droite en France et dans de nombreux pays développés. Nous travaillions et creusions là-dessus. Et il y a un ami qui nous a fait lire le livre dont le film est une adaptation (Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin, paru en 2020, ndlr.), et là, c’était une révélation, car il y avait les deux sujets mélangés. C’était incroyable. Donc, c’est autant venu de nous que pour nous.

Le film a été présenté à Venise. Par choix ? Plutôt que Cannes, auquel on pense en premier ? Comment cette décision a-t-elle été prise ?

Déjà, c’était la première présentation lorsqu’il a été présenté là-bas. En fait, c’est intéressant, car nos deux premiers films sont allés à Cannes, et quand nous avons fait celui-là, j’avais dit à Muriel que ce serait bien de changer. Pour être honnête, ce ne sont que des hasards de calendrier qui ont fait que nous nous sommes retrouvées à la Mostra. Il n’était tout simplement pas prêt pour Cannes de toute façon. Mais Venise est magnifique ! Cannes aussi, bien sûr ! (elle rit). Mais Venise est incroyable, car la ville est magique, et je trouve que c’était important de montrer ce film en Italie aujourd’hui. Car la situation politique y est complexe en ce moment… Nous avons donc trouvé cela très courageux de la part d’Alberto Barbera, le sélectionneur, de le prendre. Nous avons été très touchés par ça. Et puis, de toute façon, les trois grands festivals de catégorie 1, si on peut dire, ce sont Cannes, Venise et Berlin. En fonction du calendrier, tous les films du monde tentent de se rendre à l’un des trois, il ne faut pas se leurrer.

Il y a celui de Toronto aussi…

Oui, c’est vrai. Mais Toronto, c’est avant tout un marché, comme on peut le voir à Cannes en parallèle. Ce qui est bien avec Venise, c’est qu’il n’y a pas de marché de films, donc on ne parle que de cinéma, pas de marketing ni de distribution ou d’achats.

Alors, comment s’est déroulé l’accueil au Lido ? D’autant plus qu’il y a eu le prix pour Vincent Lindon. Vous avez senti qu’il se passait quelque chose ?

Oui. C’était incroyable en effet. Mais hier aussi, j’ai senti cela, car je suis venu durant la séance pour écouter et voir les réactions des spectateurs. (à la projection Cinémania de la veille et première nord-américaine du film, ndlr.). On sent quand une salle réagit. À Venise, c’était la première fois que nous le montrions, donc nous étions très stressés, Muriel et moi. En plus, c’est une salle de 2 500 places, donc c’est énorme. (son téléphone sonne, elle l’éteint et s’excuse). Et en fait, nous avons très vite senti l’effet de salle, l’attention intense du public. Durant la projection, j’ai senti que le public était pris par le film. Quand le film s’est terminé et que le nom de Vincent est apparu à l’écran, il y a eu une sorte de rumeur immense dans la salle, et tout le monde s’est retourné vers nous, qui étions sur le balcon, et nous a applaudi avec force. Il y avait même des gens en larmes, c’était incroyable, et ça a duré douze minutes. Alors imaginez : douze minutes, c’est très long ! Après, nous ne savions plus quoi faire, nous nous prenions dans les bras. Stéphane Crépon (qui joue le plus jeune fils dans le film) était en pleurs également. Un moment inoubliable en somme.

Réaliser à deux entre sœurs, c’est peu commun. Je voulais donc savoir si vous étiez un peu comme les Coen, où chacun avait des tâches bien attitrées, ou si chacune de vous faisait tout selon l’envie et le besoin ?

Nous partageons tout. Nous avons des compétences différentes, mais nous mélangeons tout de manière assez spontanée. En revanche, nous préparons beaucoup en amont. En quelque sorte, nous mettons en place un monde où tous les détails sont prévus autant que possible. Ensuite, nous introduisons les personnages et les acteurs dans ce monde. Par exemple, ici, nous avons refait la maison de cette famille du sol au plafond, et une fois que c’était fini, nous les avons emmenés dans la maison, avec chacun sa chambre, et ainsi de suite.

Parfois, y a-t-il des désaccords entre vous deux ?

Non, très rarement.

Alors, petite parenthèse : vous ici, elle à Arras, c’était pile ou face ou un choix ?

(Elle rit). Alors, j’ai une amie qui vit à Montréal depuis l’année dernière, donc ça a joué.

De mon point de vue, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de choses dans le film qui s’exprimaient par des silences et des regards, sans paroles. Je pense à cette scène à La Sorbonne où le personnage de Lindon est content pour son fils, mais dans un bref regard, on sent son inquiétude pour l’autre. Ce genre de choses, pas forcément dans le roman, étaient-elles préméditées ?

Il faut savoir que dans le roman, il y a toute une partie sur la mère qui est malade, presque un tiers. Nous, nous ne voulions pas parler de cela dans le film, laisser cela en fond sans plus d’explications. (je la coupe : « Vous répondez justement à une de mes questions suivantes, c’est parfait !). Ah ben voilà ! Et justement, quand quelqu’un disparaît dans une famille, cela génère beaucoup de non-dits, de choses non verbales. Quand ça fait trop mal, on n’en parle pas explicitement. Pour nous, c’était important de créer cette absence et ce personnage en creux et de faire vivre les non-dits entre ces trois hommes qui vivent ensemble. Ils ne se disent pas tout, on sent qu’ils s’aiment beaucoup, mais ne se le disent pas et ne parlent pas des choses qui fâchent. Ou tard. Donc, en effet, on retrouve beaucoup de cela dans Jouer avec le feu. Et la phrase de son fils qui dit, en parlant de sa mère, qu’elle aurait été tellement heureuse affecte beaucoup le visage de son père.

Cette scène, a priori anodine, a beaucoup infusé pour ma part durant la projection.

Vous n’êtes pas le seul, plusieurs de nos collaborateurs nous en ont parlé après la projection. Et d’ailleurs, petite précision amusante, c’est la vraie doyenne de la Sorbonne qui joue son rôle. C’était important pour nous que cette femme soit mise en avant, car nos deux premiers films étaient très féministes. Avec un casting principalement masculin cette fois, nous voulions que les rôles secondaires de pouvoir et de savoir soient féminins et marquants. Alors que dans le livre, c’est beaucoup des hommes.

Concernant vos acteurs, je suppose que Vincent Lindon, ça a été un choix qui s’est imposé tout de suite. Comment c’est de travailler avec ce monstre du cinéma français ?

C’est une expérience intense. Nous avons écrit ce rôle pour lui. Dès que nous avons lu le livre, nous avons pensé à lui. C’était une évidence (on confirme, ndlr.). Et, pour nous deux, le père dans le film nous représente, mais aussi le public et le pays tout entier. Du coup, c’était important que ce soit quelqu’un de très connu, car on s’identifie tout de suite à lui. Presque tout le monde connaît Vincent Lindon. Et en plus, il est très crédible en caténairiste, un métier que l’on surnomme « écureuil » à la SNCF. Ce sont des gens très physiques, puisqu’ils travaillent en hauteur, et Vincent a cela, il le porte sur son visage, cette force, cet épuisement. Il en impose. Et il fallait aussi quelqu’un qui ait de la présence pour s’opposer à son fils aîné, qui soit crédible.

Concernant Benjamin Voisin. Personnellement, je l’adore, c’est probablement pour moi le jeune acteur français le plus prometteur de sa génération. Sa filmographie ressemble à un sans-faute, de Illusions perdues à En roue libre. Je l’avais découvert dans Été 85 (elle acquiesce et me répond qu’elle aussi), et depuis, il nous épate. Alors, je voulais savoir si vous l’aviez déjà en tête ou si c’était également un casting ?

Pour lui, c’était un casting, car au départ, nous voulions deux vrais frères. Pour nous, comme nous sommes sœurs, la relation entre les deux frères était très importante. Nous avons donc casté des frères connus et des moins connus, et nous ne trouvions pas. Moi, le casting, c’est une étape que j’adore, et à force de ne pas trouver, je me suis demandé si j’avais un manque d’enthousiasme ou si quelque chose n’allait pas dans ma démarche. Plus tard, le hasard a voulu que nous apprenions que Benjamin et Stéphane (le plus jeune frère) avaient été colocataires pendant quatre ans en étant plus jeunes. Ils se connaissent par cœur, comme les meilleurs amis du monde. Nous nous sommes dit que c’était presque comme des frères. Nous les avons vus en casting, et là, dès la première minute, c’était plié. Comme vous, j’avais été stupéfaite de la prestation de Benjamin dans Été 85, il a une aura, un charisme incroyable. Un véritable coup de cœur, ce qui est rare pour moi. J’étais donc déjà à moitié convaincue avant qu’il n’entre dans la pièce, et quand j’ai vu les deux… Benjamin était vraiment le Fous (le surnom du personnage de Benjamin dans le film, ndlr.) qu’il nous fallait, avec ce jeu complexe et d’une grande subtilité. Qu’il puisse être aussi attachant qu’inquiétant. Et il le fait à la perfection, car parfois on a envie de rire avec lui, et parfois il nous fait vraiment peur. C’est un véritable bonheur de travailler avec lui, car il propose constamment des idées.

Comme vous l’avez dit hier, Jouer avec le feu n’est pas un film sur l’extrême droite en France, comme ont pu l’être Un français ou Chez nous, alors que je pensais voir une œuvre qui traite du sujet. Finalement, c’est un puissant drame familial qui reste dans ce noyau-là, avec peu de seconds rôles. À un moment, avez-vous été tentée d’aller plus loin sur le sujet ?

En réalité, nous ne voulions pas traiter de l’extrême droite, mais de la peur qu’elle inspire. (Elle se corrige, ndlr.) Non, justement, nous ne voulions pas traiter de l’extrême droite, mais de la peur qu’elle inspire et de la peur de la violence qui grandit dans nos sociétés, mais sans forcément la montrer. Nous n’avons aucune scène sanglante ou vraiment démonstrative et choquante.

Je l’interromps en lui disant que lorsque je parle du film et de mon engouement, on me répond que c’est un peu un « American History X » à la française, mais pas du tout, et elle confirme.

Ah non, en effet, pas du tout ! Justement, la description de la dérive d’un garçon vers l’extrême droite, il y a celui-là, mais aussi This is England, qui est tout aussi bon. Donc, pour nous, c’était plus la peine, cela existe déjà. Ainsi que pas mal de documentaires. Là, ce qui nous semblait intéressant, c’est d’être dans le point de vue du père et de regarder ce père qui s’inquiète et qui ne sait pas forcément quoi faire face à cette montée de l’extrême droite qui captive son fils. Et ce père, il nous représente un peu tous, compte tenu du contexte actuel (l’interview a été faite avant l’investiture de Trump, ndlr.). Il y a quand même 92 % des communes qui ont placé le Rassemblement National en premier aux dernières élections, c’est gigantesque. Que peut-on faire ? Et nous avons tous eu un repas familial qui a mal tourné parce qu’un oncle tenait des propos déplacés. Et nous nous sommes tous demandé si nous devions taper du poing sur la table ou si nous laissions le dîner se terminer sans encombre. On dit toujours qu’il ne faut pas parler politique en famille. Et nous, nous pensons que c’est nécessaire, compte tenu de la situation actuelle, et c’est aussi l’un des messages du film. C’est essentiel, car nos enfants sont les citoyens de demain, et il est crucial de se mettre à la place de l’autre. Au début, le père, sa réaction est soit de faire preuve d’autorité, soit de rester muré dans le silence, et dans les deux cas, cela ne fonctionne pas. Et notre but était que le spectateur s’interroge sur ce qu’il aurait pu faire…

L’attachée de presse nous fait signe que c’est bientôt la fin.

Alors, je vais poser ma dernière question, même si j’en avais beaucoup d’autres au vu de la richesse du film. Est-ce que lors de la préparation du film, vous vous êtes demandées si Vincent ou Benjamin auraient dû s’immerger et s’informer dans un groupuscule comme celui qu’on voit dans le film ?

Non, justement, car comme je vous l’expliquais, nous ne traitons pas directement de l’extrême droite, donc ce n’était pas nécessaire. Et aussi sur ce que cela révèle de l’éducation et de notre responsabilité en tant que parents. Ce que nous transmettons en définitive. C’est plus un film sur la transmission que sur les dérives.

Elle conclut en répondant à une de mes questions restées en suspens, confirmant que le film a trouvé un distributeur au Québec avec Armand Laffont d’Axia Films, toujours aussi efficace.

Le film est actuellement en salles en France et sortira au printemps au Québec.

The Gode Girl, la good girl substantielle de 60 ans : le nouveau cliché chic Hollywoodien!

Quand le cinéma recycle les clichés : la femme de 50-60 ans entre fantasmes et contradictions »
Les films The Substance et Baby Girl bouleversent-ils vraiment les représentations des femmes ? Derrière leurs prétentions subversives, ces œuvres signées par des réalisatrices militantes mettent en lumière une réalité troublante : une nouvelle injonction sociale, celle de la sex-toy soixantenaire, remplaçant un cliché patriarcal par un autre. Analyse critique d’un cinéma qui transforme l’émancipation en instrument de désir.

Après la Good Girl, fantasme bien-pensant de la bourgeoisie, voici venue la Gode Girl de 60 ans, nouveau sex-toy pseudo-subversif d’une société en mal de Barbie à Baiser.

Le cliché de la femme de 50 ans, bonne à jeter, ménopausée et blacklistée du paysage audiovisuel et des blockbusters américains semble périmé. Semblance ou vérité ?

Deux films récents The Substance de la française Coralie Fargeat et Baby Girl de la néerlandaise Halina Reijn paraissent venir renverser l’injonction sociale du jeunisme proposant des rôles sulfureux et capiteux à deux actrices plus proches des 60 que des 20.

Toutefois, il n’est pas anodin que ce soient des réalisatrices femmes qui tentent cette subversion des normes en vigueur.

Par ailleurs, il n’est pas certain qu’elles ne soient pas en train de fabriquer un futur mode ou diktat : celui de la soixantenaire, nouveau sex-toy, remplaçant donc un cliché caduque biberonné au masculinisme par un autre plus fringant et louche parce qu’ahurissant et trouble, validé par un féminisme combattif.

Halina Reijn et Coralie Fargeat, sous couvert de filmer avec finesse et frontalité la jouissance féminine, confrontent leurs actrices (Nicole Kidman et Demi Moore) à la cruauté d’une frustration, la leur (celle de l’image déchue ou abîmée d’elles-mêmes qu’elles doivent endurer par cinématographies et médias interposés), celle d’un narcissisme en berne. Ces cinéastes ravalent les fantasmes masculins pathétiques et médiocres pour les resservir et les réassigner à un hardi cliché : la soixantenaire plus que bandante, mieux gaulée que la jeune, plus que vive. L’apparition sur le marché des objets sexuels donc d’une typologie : la Gode Girl.

La girl-miché, nichée au sein de la ville-cirque, la dildo par influence de l’anglais, faisant office de dépotoir pour les miches à fantasmes sado-maso les plus ringards.

Dans ces deux films, notons que les réalisatrices font passer à leurs actrices une scène fétiche, sorte de bizutage dru et cru du réel de la fifty-sixty Gode Girl : la scène du miroir. Il faut voir Demi Moore ne cesser de scruter son apparence en décomposition/recomposition à travers la glace face de son loft, il faut voir Nicole Kidman traquer sous l’étrangeté de la chirurgie esthétique les (absences) de rides dans le miroir de sa chambre. Ces scènes sont des lèvres. Des scènes au bord d’un jouir ou d’un mourir. Quelque chose s’y passe de profondément débilitant, morbide. Perturbant. Annonce stupéfiante que le cliché selon lequel la femme de 50, voire de 60, est bonne à la décharge n’a pas fini sa licence.

Il se voit juste voilé, recouvert d’un leurre. La femme de 50/60 est bonne à la décharge sexuelle. Ça oui. Bon Dieu. Good Girl. Gode Girl. Bonne à mourir. Yes. La vérité reste aliénée à l’image dans la glace. Féroce, glaçante, meurtrière.

La femme de 50/60 aujourd’hui n’a plus son âge. Elle est en deçà. Adossée au ça freudien. Au-delà. Surmoi de toutes les fillettes. Elle se reconnaît viralement, sous les linceuls de la jeune fille. La femme de 50/60 aujourd’hui est la jeune fille, symbolique de tous les journaux féminins et la jeune fille phallique d’époques qui ne peuvent plus – après Me Too – sacrifier leurs filles de 15 ans.

La sixty-fifty doit être celle qui a tout dépassé, tout cramé de ses échecs-succès familiaux ou professionnels, plus rien à prouver, une chamane du désir. Entre deux mondes. Celui de la perte de ses splendeurs passées et celui, vain, du face-à-face avec l’au-delà du principe de plaisir. Alerte et prête. À la table rase. À la renaissance. À la meilleure version d’elle-même ou à la domination sado-maso.

Devant sa glace, elle fait sa glass-skin. Elle s’essaye au vide. À la toise du rien. Fixe sa mort. Ainsi donc le cinéma va à nouveau la faire servir, sévir et s’avilir.

On reprend les mythes pourtant abolis, questionnés et grinçants de Sharon Stone non avertie de la caméra filmant son sexe dans Basic Instinct, de Maria Schneider non avertie de la scène de simulation de viol dans Le Dernier Tango, on ressaisit tous ces vils instincts de domination, séduction-réduction et prédation, effets d’un patriarcat hégémonique, on prétend les recycler et les battre en brèche, accomplir des actes féministes à travers des films d’affirmation d’une féminité détruisant les oppressions et l’on répète en vérité le mécanisme d’asservissement des femmes au bénéfice d’une soi-disant émancipation chic et subversive.

Si nous dessillons un instant notre regard, par-delà toute perspective moralisatrice, que voyons-nous qui sidère dans The Substance et Baby Girl ? Deux actrices qui respectivement, Moore et Kidman, s’infligent (sous prétexte qu’elles sont filmées par des femmes affranchies, militantes de la cause féministe) des actes de soumission sado-masochiste. L’une pour rajeunir et viser la jeunesse éternelle, l’autre pour enfin vivre un orgasme et jouir pour de vrai. Dans les deux cas, elles réinstrumentalisent leurs jouissances à l’aune du désir de la masse mâle et du peuple mal. Elles se mettent à nu pour être mises à mort. Cruellement. C’est sans faux-semblants dans The Substance. C’est sous-tendu et maquillé par un happy-end pour Baby Girl. Mise à mort de la femme bafrée, blâmée, bafouée. Baisée.

Bref, sous le feutre/alibi d’aller investiguer la jouissance féminine, deux actrices et pas des moindres acceptent avec brio et vertige de jeu ce qu’un siècle de féminisme a essayé de supprimer : la réification de la femme, son instrumentalisation et rabaissement aux impératifs vulgaires du Capital-Phallus.

Le cinéma change juste de paradigme, pas de matrice. On ne peut plus assassiner impunément les jeunes filles, allons chercher leurs grands-mères. Et soumettons-les à la même agonie.

Bande-annonce : Baby Girl

 

Sur quels championnats et compétitions les parieurs togolais choisissent-ils de parier sur 1win ?

0

Fait intéressant : le match de l’équipe nationale du Togo contre le Bénin en 2022 a attiré le plus grand nombre de spectateurs au stade au cours des cinq dernières années, et les paris en ligne sur ce match ont atteint des chiffres record sur 1wins.tg et au-delà. Sur quoi d’autre les parieurs togolais parient-ils ? Découvrons-le !

tournois-foot

Tournois internationaux sur 1win

Les tournois internationaux sont toujours les premiers à attirer l’attention des parieurs sur 1win, car ils ont tout le potentiel pour des paris intéressants et un haut niveau de spectacle.

Coupe d’Afrique des Nations (CAN)

Pour les parieurs du Togo, la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) est le tournoi de football le plus important du continent. Les paris sur cette compétition sont particulièrement populaires en raison de la proximité géographique des équipes africaines et du grand intérêt porté au succès de l’équipe nationale du Togo.

Exemples de paris populaires sur la CAN :

  • Le résultat du match (victoire / match nul / défaite).
  • Le score exact du match.
  • Les statistiques des joueurs, comme le nombre de buts ou de cartons jaunes.

Coupe du monde

Bien que l’équipe nationale du Togo n’atteigne que rarement les phases finales de la Coupe du monde, l’intérêt pour ce tournoi reste inchangé. Les parieurs togolais suivent activement les performances des meilleures équipes du monde telles que le Brésil, la France ou l’Argentine.

Marchés de paris populaires :

  • Le nombre de buts lors des matchs des équipes favorites.
  • La progression de l’équipe au tour suivant du tournoi.
  • Le meilleur buteur du tournoi.

Exemple : lors de la finale de la Coupe du monde 2022 entre l’Argentine et la France, parier sur Lionel Messi comme buteur a été un pari gagnant pour la plupart des parieurs.

Tournois régionaux et nationaux sur 1 win

Pour les parieurs togolais, les tournois régionaux et nationaux sont non seulement plus proches dans l’esprit mais aussi plus prévisibles à parier en raison de la meilleure connaissance des équipes locales.

Ligue des champions de la CAF

La Ligue des champions de la Confédération africaine de football (CAF) réunit les meilleurs clubs du continent. Il s’agit non seulement d’un tournoi prestigieux, mais aussi d’une occasion pour les parieurs togolais de miser sur des équipes africaines familières.

Exemples de paris :

  • La victoire de l’équipe dans le tournoi.
  • L’issue des confrontations en deux matchs.
  • Le nombre de coups de pied de coin et de coups francs.

Fait intéressant : lors de la finale de la Ligue des champions de la CAF 2022, la plupart des parieurs ont misé sur Al Ahli, grâce à sa puissante ligne d’attaque.

Ligue nationale du Togo

Bien que le niveau du championnat national du Togo (Ligue 1 Togo) soit inférieur à celui des tournois internationaux, des équipes locales telles que l’ASKO Kara et l’AS Togo-Port attirent l’attention des parieurs.

Types de paris populaires :

  • Une victoire pour l’équipe du top 3 du tableau.
  • Score exact des matches.
  • Résultats individuels des joueurs, comme le premier but du match.

Exemple : L’ASKO Kara a remporté la plupart de ses matchs lors de la saison 2022, ce qui en fait le favori des parieurs qui misent sur ses victoires avec un handicap.

Les tournois européens chez 1win

tournois-deux

Les championnats européens restent le choix de ceux qui apprécient un niveau de jeu élevé et des pronostics stables grâce à la disponibilité des statistiques.

Première Ligue anglaise (APL)

L’APL est le grand favori des parieurs togolais en raison de la grande popularité de clubs tels que Manchester United, Chelsea et Liverpool.

Les marchés de paris les plus populaires sont les suivants

  • Le premier but du match.
  • Le résultat de la première mi-temps.
  • Le nombre total de buts dans le match.

Exemple : le match de Manchester City contre Arsenal a fait sensation, les parieurs ayant misé sur une victoire de City par deux buts d’écart.

Ligue des champions de l’UEFA

La Ligue des champions est un tournoi qui réunit la crème de la crème. Au Togo, les paris sur la phase de groupe et les barrages sont populaires.

Types de paris populaires :

  • Vainqueur de la Ligue des champions.
  • Le nombre de buts sur les deux matches.
  • Le résultat exact de la finale.

Exemple : lors de la finale de 2023 entre l’Inter et Manchester City, les parieurs ont activement misé sur Kevin De Bruyne comme auteur de la passe décisive.

Tournois spécifiques pour les amateurs

Les tournois locaux et moins connus attirent les parieurs à la recherche de cotes plus favorables ou d’événements particuliers à prédire.

Coupe du Togo

La Coupe du Togo est un tournoi idéal pour ceux qui préfèrent les événements locaux. Les parieurs peuvent y étudier les compositions des équipes et faire des pronostics en fonction de leur forme.

Marchés de paris populaires :

  • Le vainqueur du tournoi.
  • Statistiques des joueurs individuels.
  • Le nombre de penalties dans le match.

Ligue 1 française

En raison des liens historiques entre le Togo et la France, de nombreux parieurs locaux s’intéressent également à la Ligue 1.

Les paris les plus populaires :

  • Les résultats individuels des joueurs.
  • Nombre total de buts dans le match.
  • Pronostic sur le vainqueur du championnat.

Exemple : les matchs du Paris Saint-Germain avec Mbappé font souvent l’objet de paris sur le premier but du match.

FAQ

Puis-je parier sur les équipes locales du Togo ?

Oui, vous pouvez parier sur les matchs du championnat national du Togo (Ligue 1 Togo) et de la Coupe du Togo sur 1win. C’est une grande opportunité pour ceux qui suivent les équipes locales telles que l’ASKO Kara et l’AS Togo-Port.

Y a-t-il des matchs en direct sur 1win ?

Oui, le streaming en direct est disponible sur 1 win pour un certain nombre de matchs, y compris les tournois internationaux et certains tournois nationaux.

Comment puis-je trouver les matchs de la Coupe d’Afrique des Nations sur 1win ?

Les matchs de la Coupe d’Afrique des Nations sont disponibles dans la section des tournois de football. Pour vous faciliter la tâche, vous pouvez utiliser le filtre par tournoi ou par région.

Que faire si je ne trouve pas de tournoi sur 1win ?

Si le tournoi que vous recherchez n’apparaît pas dans la liste, veuillez vérifier le calendrier des matchs ou contacter notre équipe d’assistance qui pourra vous aider.

Les paris combinés sont-ils disponibles sur 1win ?

Oui, 1win vous permet de placer des paris combinés, y compris des paris express et des systèmes. Par exemple, vous pouvez combiner les victoires de plusieurs équipes ou événements de différents matchs pour augmenter les cotes.

Guest Post

Spectateurs ! : le cinéma et la vie

Desplechin nous convie à un hommage au cinéma avec ce film en mode mineur, dont on ressort avec l’impression, moins d’avoir exploré les arcanes de ce médium que d’avoir suivi, un peu à la manière de Proust, les métamorphoses successives d’un spectateur devenant cinéaste.

« Qu’est-ce que c’est, aller au cinéma ? Pourquoi y allons-nous depuis plus de 100 ans ? Je voulais célébrer les salles de cinéma, leurs magies. Aussi, j’ai suivi le chemin du jeune Paul Dédalus, comme le roman d’apprentissage d’un spectateur. Nous avons mêlé souvenirs, fiction, enquêtes… Un torrent d’images qui nous emporte. » (Arnaud Desplechin)

Généralement, quand un cinéaste se met à parler de cinéma, du cinéma en soi, et non de tel ou tel film, ou de tel ou tel cinéaste, la niaiserie et le poncif godardien ne sont jamais loin. Godard et ses épigones vérifient la phrase de Nerval : le premier qui compara la femme à une rose fut un poète, le second un imbécile. Toujours ce même ton sentencieux et vague, cette même façon de parler du cinéma comme s’il s’agissait d’une espèce de médium absolu : capable de convoquer les morts, de restituer la vie, de traverser les espaces-temps, de posséder le monde ! Fièvre romantique que cette dilection à faire de la caméra une sorte de prophète athée, dont le dieu serait la réalité même. Mais pourquoi pas ! Tout art, toute science, après tout, prétend s’ériger assez généralement en principe de tout le reste.
Et on pouvait difficilement s’attendre à autre chose avec Desplechin, cinéaste post-nouvelle vague, et romantique en diable. Et en effet, on n’est pas déçu. Enfin, si l’on considère que la déception était attendue.

Spectateurs ! est d’un genre hybride, alternant partie documentaire et partie fictionnelle : d’un côté, un mélange de photos et d’extraits de film montés sur une voix suave (poncif godardien !), et puis des images de spectateurs lambdas filmés face caméra et en studio, racontant leur expérience cinéphilique (premier film, film préféré, etc.). Cette partie documentaire est à la fois pleine de sophistication inutile et de banalité, ce qui souvent d’ailleurs marche ensemble. Tout y est pédanterie. Mais, soudain, surviennent ces petites saynètes, ces capsules de souvenirs de spectateurs, du spectateur qu’a été Desplechin, des différents spectateurs qu’il a été au cours de sa vie. Et alors, un vent frais pénètre ce film. On se dit que, de ces deux régimes d’images, presque étanches l’un à l’autre, son réalisateur n’aurait dû n’en garder qu’un, celui où il est, à l’évidence, le plus à l’aise : la partie fictionnelle. Mais peut-être devait-il en être ainsi : la partie documentaire fonctionnant comme une sorte d’écrin ou de prétexte à parler, à côté, d’autre chose que de cinéma. Au fond, ce n’est pas une histoire de cinéma que nous propose Desplechin, mais un récit d’apprentissage. Et c’est bien plus passionnant. Était-ce le projet de départ ou ce qui s’est imposé en cours de route ? Les œuvres d’art, mystérieusement, savent trouver leur forme.

Ce que nous confesse Desplechin, sans l’expliciter, sans peut-être le savoir clairement, et qui explique mieux le caractère autistique de la partie documentaire, c’est d’avoir trouvé dans le cinéma une façon d’être seul tout en se reliant aux autres. Dans ses souvenirs de spectateurs, il est toujours détaché du groupe ou pris dans une relation impossible. Un de ses profs de fac, d’ailleurs, dit à peu près ceci : le spectateur de cinéma est seul avec l’écran. Il n’est pas la partie d’un tout, comme au théâtre, il est l’individu démocratique, isolé dans la masse, recevant les mêmes images que tout le monde. Le spectateur de cinéma est fondamentalement un solitaire. Mais Desplechin a aussi trouvé avec le cinéma un moyen de se relier : de sentir un cœur, et de faire sentir le sien. C’est Shoah de Claude Lanzmann, qui lui a fait comprendre ce pouvoir des films. Et on comprend nous-même que c’est cette puissance de liaison presque surnaturel du cinéma qui lui fait l’idolâtrer. Oui, car il y a de cela : Desplechin, comme beaucoup de cinéastes de son type, de Truffaut à Amalric, a tendance à idolâtrer le cinéma. La salle obscure est leur messe, leur communion. De cet art, ils attendent une espèce de révélation. L’image en mouvement est l’incarnation du divin : la médiation absolue. On est parfois gêné de ce manque de mesure et de modestie, de cette hyperbolisation.
Mais quand Desplechin descend de son abstraction, qu’il nous raconte comment, par exemple, à la fin de la vingtaine, au bout d’une cinéphilie vorace et laborieuse, il connut une sorte d’épiphanie devant la simplicité de l’ouverture des 400 coups, on est conquis par sa propre simplicité à lui. Il semble toucher là à la quintessence de l’expérience cinéphilique, où, s’extrayant de la demi-habileté, on retrouve l’enfance perdue du regard, mais une nouvelle enfance, avertie, libre, créatrice.

Pourquoi avoir mis un « s » à « Spectateurs ! »? À moins que Desplechin ait voulu désigner ainsi la pluralité des spectateurs qu’il fut au cours de sa vie. Tout l’intérêt du film réside au final dans ce parcours personnel du réalisateur, entremêlant le cinéma et la vie : la vie dans ses composants essentiels : la famille, l’amour, la création, y compris le rapport à l’Histoire. Il fallait peut-être avaler ce poncif godardo-truffaldien : le cinéma, c’est la vie (dont le personnage de Paul Dédalus, adolescent, se moque), pour commencer à dire quelque chose d’authentique. Ainsi, grâce à Desplechin, comprenons-nous que le spectateur, loin d’être un rêveur retiré du monde, est quelqu’un qui cherche au contraire, en s’enfermant dans une salle obscure, à mieux le rejoindre.

Bande-annonce : Spectateurs!

Fiche Technique : Spectateurs !

Titre anglophone international : Filmlovers!
Réalisation et scénario : Arnaud Desplechin
Casting : Louis Birman, Dominique Païni, Clément Hervieu-Léger de la Comédie Française, Françoise Lebrun, Sandra Laugier, Olga Milshtein, Milo Machado-Graner, Sam Chemoul, Marilou Poujardieu, Salomé Rose Stein, Micha Lescot, Soshana Felman, Kent Jones, Salif Cissé, Mathieu Amalric
Musique : Grégoire Hetzel
Décors : Camille Bougon-Pigneul
Costumes : Judith de Luze
Photographie : Noé Bach
Montage : Laurence Briaud
Pays de production : France
Format : Couleurs
Durée : 98 minutes

Note des lecteurs0 Note
3

Gisèle et moi : interview de la réalisatrice Hélène Froc

Gisèle et moi était présenté au Fifam 2024, dans la catégorie « Filmer seul.e » où il a gagné le Grand Prix du moyen métrage. Hélène Froc y mêle son histoire personnelle et la rencontre avec Gisèle, d’abord une voisine, avant de devenir une amie, presque une grand-mère de substitution. En effet, soixante quatre années séparent Gisèle et Hélène. Pourtant, elles se rencontrent et se racontent, avec un naturel désarmant. Entre images d’archives et petits goûters partagés, Hélène Froc parvient à tisser un récit aussi intime, bouleversant, qu’universel. Cela peut paraître un peu « bateau » dit ainsi, mais son regard résonne avec nos propres histoires de familles, de rencontres et d’amitiés choisies. Cette histoire de sororité féminine fait écho au très bel ouvrage Un désir démesuré d’amitié (Hélène Giannecchini, Seuil, 2024). Gisèle et moi est habité par la pudeur du regard d’Hélène, la pureté fantaisiste de cette rencontre. La réalisatrice a recours à l’animation pour raconter, pour déambuler avec Gisèle, comme en rêve,  hors de son appartement. Nous avons posé quelques questions à Hélène Froc à propos de son travail, de la mise en scène de soi, du travail documentaire et de ses projets !

helene-froc-realisatrice
Hélène Froc, réalisatrice de « Gisèle et moi »

Comment as-tu réussi à dépasser tes doutes concernant ton projet de documentaire ? Plus précisément, comment fait-on d’une personne si proche un personnage-sujet d’un documentaire ?

Je dirais avoir dépassé mes doutes après avoir revisionné les rushes suite au décès de Gisèle. En nous revoyant bricoler un film ensemble, assises dans ses fauteuil à déguster nos gâteaux, je me suis dit que je devais aller jusqu’au bout de ce que l’on avait commencé. Et, les images ont changé de statut. Du jour au lendemain, elles sont passées d’images en prise de vue directe à images d’archive. J’ai voulu prendre en charge ce passage en me questionnant sur le sens intime qu’elles entretenaient avec moi. Pour ce faire, je me suis aussi interrogée sur celles qui restent de mon enfance.

Dans ma pratique documentaire je réalise que j’ai besoin d’être proche des personnes que je filme. Amener une caméra chez quelqu’un, filmer des heures durant n’est pas anodin. Le rapport de confiance entre Gisèle et moi m’a donné l’envie d’engager un film avec elle. J’étais fière de l’avoir comme amie, heureuse que l’on passe un bout de vie ensemble, c’est cela qui m’a conduite à écrire le film. J’ajouterai que les films de famille existent depuis toujours, il apparaît “normal” de filmer ses enfants, parents, grands-parents, frères et/ou sœurs. En filmant Gisèle, c’est aussi ce que j’ai voulu questionner. N’ayant plus de contact avec ma famille, il m’est apparu évident de faire un film d’amitié.

L’idée de mêler ta propre biographie à ton portrait de Gisèle était-elle naturelle dès le début du projet ?

Non pas du tout. Au départ je ne pensais pas y raconter mon histoire. En revanche, j’ai depuis le début envisagé d’entrer et de sortir du cadre car c’était une façon d’illustrer notre manière à nous de faire le film ensemble. Je pensais rester à la périphérie du récit qu’elle me contait. C’est à sa mort que j’ai repensé ma place. Perdre Gisèle, c’était regarder d’une autre façon notre histoire amicale, questionner le deuil, faire revivre nos images et celles de mon enfance.

Pour compléter, comment as tu trouvé ta place en tant que protagoniste et réalisatrice au sein de ton travail ? Quel a été ton positionnement tout au long de ce travail documentaire ?

Je dirais avoir trouvé ma place en tant que protagoniste et réalisatrice au fur et à mesure des tournages et de l’écriture du film. Il n’a pas tout de suite été évident pour moi de gérer le statut de filmeuse, amie et protagoniste. C’est en affirmant plus pleinement que je pouvais incarner les trois à la fois que j’ai laissé les choses se faire. Oser poser la caméra, la laisser tourner, entrer dans le cadre, la reprendre, la reposer.

Mon positionnement a évolué au cours du projet de film. Je pensais au départ faire un portrait uniquement sur Gisèle, puis on s’est dit que l’on voulait documenter notre amitié et à sa mort j’ai envisagé d’écrire un double portrait en entrelaçant de nos histoires personnelles.

Quelles ont été tes références pour ce travail documentaire ? Quelles sont tes influences cinématographiques et/ou artistiques plus largement ?

Mes références pour ce travail documentaire sont diverses. Il y a le film de Pierre Creton La vie après la mort, celui de Lina Soualem Leur Algérie.  Papa s’en va de Pauline Horovitz ou encore Andromedas de Clara Sanchez. En ce qui concerne les dessins j’avais en tête la bande dessinée Blast de Manu Larcenet et le film d’animation Journal de Sébastien Laudenbach.

Je regarde beaucoup de films documentaires sur à peu près tous les sujets. Je lis aussi pas mal de romans (aussi bien de fiction qu’autobiographiques). J’ai une colocataire qui adore la BD, donc grâce à elle je m’y suis mise.

Peux-tu nous parler du choix de mêler images en prises de vue réelles et animation/illustrations ?

Par les dessins j’ai voulu créer des moments de pause dans le récit. Je m’en sers pour raconter mon histoire ou parler de ma relation à Gisèle. C’était aussi une façon de mettre en image des moments que l’on n’a pas pu vivre toutes les deux (je pense à la balade dans le parc par exemple).

Les dessins par leurs couleurs, leurs traits, rappellent l’univers de l’enfance. Une enfance amputée que j’ai eu besoin de me rapproprier dans le film pour évoquer des choses et des pensées plus douces.

Peux-tu nous parler de ta formation universitaire ?

Après le lycée je suis partie vivre un an à Londres. J’y ai travaillé comme jeune fille au pair. A mon retour en France, j’ai débuté une licence en Histoire. Après ma première année j’ai changé de cursus. Je suis partie en IUT pour me former au métier d’animatrice socio-culturelle. Après mes deux années d’études et quelques petits boulots, je suis partie en voyage un an et demi. A mon retour, j’ai fait une validation d’acquis pour entrer en licence 3 d’Anthropologie et de Sociologie. C’est au cours du cursus d’Anthropologie visuelle que je découvre le cinéma documentaire. J’ai commencé un master en Cinéma à Amiens. J’ai débuté par un Master 1 en recherche cinématographique puis je suis passée en Master 2 pro.

Au cours du master, j’ai fait un stage en réalisation auprès de Raphaële Benisty et un premier court-métrage étudiant (Le bruit du vide). Je me familiarise avec la caméra, le son, le montage. A la sortie du master, je débute un atelier mené par l’ACAP (Association Cinéma Audiovisuel) avec une réalisatrice (Erika Haglund) et un producteur (Benjamin Serero). C’est au cours de cet atelier que je commence à écrire le film Gisèle et moi.

Quels sont tes projets futurs ? Est-ce que la sélection et surtout le prix au FIFAM font déjà un peu bouger tes perspectives ?

Je réalise actuellement mon prochain film documentaire. Je suis accompagnée par Emmanuelle Jacq de la société de production Mille et Une films.
La sélection et le prix au FIFAM me donnent surtout la force de continuer à faire des films !

Synopsis : Gisèle, 92 ans, vivait dans un petit appartement à Amiens où j’avais l’habitude de la retrouver plusieurs fois par mois. Malgré nos 64 ans d’écart nous pouvions parler de tout. À l’hiver de sa vie, je l’ai interrogée sur l’indépendance, l’amour, la mort et la maternité. Nos personnalités ont résonné, et avant que tout ne soit plus que souvenir, je l’ai filmée.

Réalisation et images : Hélène Froc
Montage : Suzanne Van Boxsom
Illustrations : Cyril Dikilu
Design graphique : Andeol Aubert-Moulin

Vol à haut risque : en pilotage automatique

En apparence, Vol à haut risque a tout d’une honnête série B minimaliste, sans escale et teintée d’un humour corrosif. Il s’agit pourtant d’une œuvre inaboutie et maladroite dans sa gestion du rythme et de la tension. Ce thriller perd autant d’intensité que d’altitude au fur et à mesure d’une traversée qui navigue entre un huis clos claustrophobique et psychologique, et une bisserie à popcorn décérébrée. Malheureusement, aucune de ces approches n’est pleinement satisfaisante. Le retour de Mel Gibson derrière la caméra suscite donc autant d’inquiétude que celui de Ridley Scott avec Gladiator II.

Synopsis : L’US Marshal Madelyn Harris est chargée d’escorter Winston, criminel et informateur, qui va témoigner contre un parrain de la mafia. Pendant leur voyage en avion, elle se méfie rapidement du pilote, Daryl Booth, qui ne semble pas être l’homme qu’il prétend…

Le petit détournement

Révélé comme acteur phare avec les sagas Mad Max et L’Arme Fatale, Mel Gibson a également su éveiller un certain intérêt, et avec maîtrise, pour la réalisation. Multicasquette sur le film culte Braveheart, ce dernier n’a pas pu renouer avec le succès lorsque La Passion du Christ suscita de nombreux débats quant à son illustration de la violence. Convaincu d’y parvenir malgré la réticence du public et de la presse, Apocalypto a mis tout le monde d’accord sur un savoir-faire indéniable en termes de mise en scène. La consécration vient alors avec Tu ne tueras point, doublement auréolé au montage et au mixage son lors des Oscars 2017. Neuf ans le séparent toutefois de la réalisation, une absence qui transparaît également à l’écran et pour notre plus grand regret.

Orson Welles disait, et à raison, qu’on n’éprouve jamais que deux émotions en avion : l’ennui et la peur. Les propos du cinéaste pointent du doigt, et avec justesse, tout ce qui cloche dans l’intrigue de Jared Rosenberg. Malgré la faculté qu’a Mel Gibson de nous immerger dans l’action ou de faire de nous les témoins privilégiés d’une situation d’urgence, voire épique, c’est l’effet inverse qui se produit dans Vol à haut risque.  Issue d’une black list hollywoodienne, l’idée est simple. Un agent fédéral, un témoin à protéger et un tueur à gage sont réunis dans le même espace clos jusqu’à ce que l’un des deux camps triomphe. Avec seulement trois protagonistes dans le Cessna 208B du récit, autant dire que tout suspense autour du rôle de Mark Wahlberg est vain. Même sa nouvelle dégaine de mécano-harceleur nous est dévoilée dans la bande-annonce. L’effet de surprise trahit donc toute l’exposition, suffisamment étirée pour qu’on se projette déjà sur l’heure de l’atterrissage.

Sans avoir de doute sur l’identité ou les intentions malsaines du méchant, il ne reste plus que ce personnage de l’US Marshal Madolyn Harris porté par Michelle Dockery, qui a pris du galon depuis son rôle secondaire dans Non-stop. La comédienne britannique en a fait du chemin depuis la série Downton Abbey, avant de rejoindre le projet « minimaliste », ambitieux et émotionnel de Robert Zemeckis dans Here. Et pourtant, nous la retrouvons dans un costume taillé pour le Liam Neeson-verse (Sans identité, Non-Stop, Night Run, The Passenger), celui d’une personne intègre mais dont la dernière faute professionnelle l’a dévalorisé aux yeux de ses collègues. Comme pour Carry-On, le rocambolesque Phone Game croisé avec un épisode de Die Hard, il manque de la sincérité ou peut-être même plus d’outrance pour que l’anti-héroïne puisse piloter un récit aussi décousu.

Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

Reste que Mark Wahlberg, en roue libre comme Nicolas Cage a pu l’être dans Longlegs, réussit suffisamment à nous divertir lorsque la caméra lui accorde son attention. Mais à quel prix ? Au lieu de rester en retrait comme le sparring-partner de sa collègue, sa performance exagérée anéantit toute approche émotionnelle et d’empathie à son égard. Et au milieu d’un duel insipide, peu psychologique, Winston (Topher Grace) ne fait que gesticuler et n’assure que la fonction de faire-valoir comique. Pour peu que ce témoin soit essentiel au récit et au développement des personnages, chacune de ses interventions accentue un peu plus les turbulences, si bien qu’elles supplient son public à s’investir émotionnellement. Que l’on ait tourné le film dans les véritables dimensions de l’appareil ne compense pas non plus un manque de tension évident.

Si nous savions déjà que Lionsgate opère à la fois sur les fronts de la production et de la distribution, il est navrant de constater que ce n’est pas avec cette série B nanardesque que le studio commencera à amortir son déficit au box-office 2024 (notamment avec Borderlands et The Crow). Malgré une production investie pour que le trajet à bord d’une carlingue soit le plus interactif possible, force est de constater que Vol à haut risque manque de cohérence et d’efficacité dans ses changements de ton. Le voyage, quasiment en temps réel, ne tire jamais les bénéfices de son huis clos ou de ses personnages, trop lisses pour nous tenir en haleine. Les spectateurs avertis seront aussi soulagés d’atterrir que les aviophobes, après un trajet prévisible et en pilote automatique.

Vol à haut risque – Bande-annonce

Vol à haut risque – Fiche technique

Titre original : Flight Risk
Réalisation : Mel Gibson
Scénario : Jared Rosenberg
Interprètes : Mark Wahlberg, Topher Grace, Michelle Dockery
Directeur de la photographie : Johnny Derango
Décors : David Meyer
Costumes : Kristen Kopp
Musique : Antônio Pinto
Producteurs : John Davis, John Fox, Bruce Davey, Mel Gibson
Producteurs délégués : Russell Hollander, Jon Huddle, K. Blaine Johnston, Patrick Josten, Walter Josten, Petr Jákl, Alex Lebovici, Jarrett Mahoney, Ryan Donnell Smith, Jordan Wagner, Christopher Woodrow
Production : Davis Entertainment, Icon Productions, Hammerstone Studios
Pays de production : États-Unis
Distribution internationale : Lionsgate
Distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h31
Genre : Thriller, Action
Date de sortie : 22 janvier 2025

Vol à haut risque : en pilotage automatique
Note des lecteurs0 Note
1.5