Les plus belles palmes d’or: « La classe ouvrière va au paradis » d’Elio Petri

Les années 70 : le miracle du redressement économique de l’Europe, dont l’Italie est en tête de gondole, pas encore de choc pétrolier ni de Star Wars en salle. La classe ouvrière va au paradis, un titre sublime, magnétique : le film d’Elio Petri couronne un âge d’or pour le cinéaste, fleuron des plus belles années du cinéma italien.

Synopsis: Ludovico Massa, alias Lulù, est ouvrier dans une usine métallurgique : il est payé à la pièce, et travaille avec une telle rapidité qu’il est brocardé comme exemple par tous ses chefs, qui l’utilisent comme exemple pour justifier les cadences infernales. Il travaille comme un tel fanatique qu’il ne vit plus que pour cela : un accident terrible va le bouleverser et l’aider à jeter un autre regard sur sa vie. 

« Comment diable un homme peut-il se réjouir d’être réveillé à 6h30 du matin par une alarme, bondir hors de son lit, avaler sans plaisir une tartine, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se débattre dans le trafic pour trouver une place, où essentiellement il produit du fric pour quelqu’un d’autre, qui en plus lui demande d’être reconnaissant pour cette opportunité ? », Charles Bukowski.

Dès la première scène du film, cette citation du célèbre romancier américain est terriblement poignante. Lulu se lève, attaqué par son réveil, cette sale bête qui le sort du lit pour le confronter à son café, son triste appartement et ses douleurs lombaires. Difficile de ne pas le suivre dans cette épreuve matinale, qui commence par une agression sonore, un purgatoire silencieux pour ne devenir ensuite qu’énergie. Des grilles de l’usine, d’abord, on entend les discours des étudiants, qui gueulent à l’entrée et à la sortie des ouvriers, avec les syndicalistes qui cherchent à les mobiliser. Ces travailleurs ne voient pas le soleil. L’usine est un concert discordant de logorrhées couvertes par les cliquetis des machines, des gueulantes des chefs d’équipes, martelant les objectifs à respecter, une symphonie diabolique telle que Petri la souhaite pour rendre puissante l’emprise qu’elle exerce sur tous ses otages. Et il nous embarque avec eux : à l’heure où le cinéma semble parfois les craindre de plus en plus, les gros plans foisonnent. Pas de HD, le grain de la pellicule patine les visages, et les confrontations en sont d’autant plus étouffantes. Ainsi découpées, les monologues de Lulu, qui marmonne pour s’encourager, les échanges avec ses collègues, sa femme, son beau-fils, tout devient objet de lutte frontale. On voit même un syndicaliste sauter dans le quatrième mur, celui qu’il ne faut jamais toucher, de peur de rompre la distance avec le spectateur. En regard caméra, le personnage nous parle, sans nous laisser ciller.

Le miracle italien des années 60 cache une réalité que le grand cinéma italien avait pourtant laissé de côté. Le néo-réalisme avait réconcilié l’Italie avec ses racines paysannes et traditionnelles, mais pas encore avec le fer de lance du redressement d’une botte qu’on avait vue bien basse dès les films des années 40, à l’image du Voleur de bicyclette (Vittorio de Sica, 1948). Auréolé de son oscar du meilleur film étranger pour enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, réalisé l’année précédente, Elio Petri frappe les esprits comme Lulu sur ses pièces. Chacune d’entre elles porte la colère, l’aigreur de subir chaque jour un poste de l’ombre qui n’existait alors que si peu au cinéma. Lulu rentre donc par la fenêtre, incarné par la figure incontournable de Gian-Maria Volonte, le Gabin italien de son temps, qui réussit le tour de force d’être l’acteur principal de l’autre film ex-aequo cette année pour la palme d’or, avec L’Affaire Mattei (Francesco Rosi).

Du classicisme du second, il n’en est ici rien : Volonte et Petri tissent la mise en scène d’une figure quasi mythologique, née sous la statue de Stakhanov, cet ouvrier que l’URSS avait magnifié pour pousser tous les autres à gratter plus dans les mines ou frapper plus fort sur les enclumes. On peut être dérouté par cette forme de surjeu, peu naturelle et baroque, à l’image de ce que le film cherche pour troubler tous les repères réalistes de la représentation du travail. On voit dans plusieurs scènes magnifiquement chorégraphiées le discours ouvrier se construire au travail, qui se faufile entre les chocs et le bruit : on discute en se criant dessus. Cela doit paraître désagréable, pour que le spectateur soit partie prenante et engagée. Volonte était militant communiste. Dans des heures où les PC européens dépassaient 0,3 %, cela avait un sens profond qui déteignait sur la pellicule. On doit montrer comment l’esclavage moderne du travail à la chaîne dénature le travail et l’humanité qui essaie d’en vivre.

Lulu visite un de ses amis, un ancien ouvrier en asile psychiatrique. Devenu maniaco-dépressif, il raconte comment il a été odieux avec son entourage, en les faisant ranger droit les fourchettes et les couteaux à table tous les soirs. Il raconte ses bouts de phrases en boucle qui sont celles de Lulu : l’homme devient une machine. On se rappelle alors les discours matinaux des chefs d’équipes sortant déformés par les hauts-parleurs: « traitez votre machine avec respect et amour… » Au point d’en oublier sa femme ? Coiffeuse, employée, il ne la supporte plus, ne couche plus avec elle. Il est crevé, dit-il, ce qui paraît simpliste. Il est surtout ailleurs, porté par des forces contraires qui le rejoignent dans une seule vague après son accident et sa mutilation (il perd un doigt). Les syndicalistes et les étudiants n’échappent ainsi pas à la cacophonie qui tiraille la critique de la société italienne. Brute et parfois burlesque, la révolte ouvrière permet ici de dévoiler les zones de fractures qui tiraillent tout un modèle économique, qui, de nos jours, est totalement remis en cause par un plus large spectre d’idéologies que le marxisme et le communisme. Cet aspect militant a valu au film de Petri des critiques lors de l’attribution de la palme d’or 72. Il recueille pourtant aujourd’hui encore toute la contradiction de sociétés post-Seconde Guerre mondiale qui n’avaient pas réussi à dépasser les carcans productivistes des années 30. La reprise économique aidant, aucun parti ne s’est relevé pour en profiter comme précédemment, mais la dérision du film joue de cette ironie très présente, deux ans seulement avant le premier choc pétrolier qui jouera le rôle du deus ex machina.

Quand Lulu visite son ami aliéné après plus de trente ans de travail à la chaîne, ce dernier lui montre un article de journal. « Un singe savant qui veut devenir un humain ? Le pauvre. » répond-il.

La classe ouvrière va au paradis: bande-annonce

Fiche technique

Titre original : La classe operaia va in paradiso
Réalisation : Elio Petri
AvecGian Maria Volontè, Mariangela Melato, Gino Pernice
Société de production : Euro International Film
Genre : Drame
Durée : 125 minutes
ITALIE

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
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