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Better Man : La planète du singe

On a vu la bande-annonce, les premières photos, on a cru à une blague. Robbie Williams, représenté par un singe dans son biopic ? Mais pourquoi ? Cette simple idée, suffisamment neuve et intrigante, est parvenue à créer un véritable intérêt pour le film. Dans une ère où les biopics se ressemblent tous plus ou moins, un peu de neuf ne se refuse pas. Porté par Michael Gracey, connu pour The Greatest Showman, Better Man réussit à convaincre, malgré quelques défauts.

Song of the Planet of the ape

Rentrons directement dans le sujet qui intéresse tant : pourquoi un singe ? Le film l’explique d’entrée de jeu. Si ce n’est pas un être humain que vous verrez durant la projection, c’est pour une raison simple. Robbie Williams ne se voit pas comme un être particulièrement évolué, mais plutôt comme un animal. De cette vision nait une idée géniale. Mieux encore. Qui de mieux pour incarner le chanteur que le chanteur lui-même ? Oui, à l’instar du tristement célèbre Le 15h17 pour Paris, c’est bel et bien Robbie qui prête sa voix et son talent à son personnage (Avec Jonno Davies à la motion-capture). De là et dès les premiers instants, quelque chose frappe : Better Man est un projet fait avec le cœur, généreux et énergique. Il faut dire que la personnalité de Williams, additionnée à la patte artistique de Gracey, c’est la promesse d’un beau mélange !

Puis, bon… on commence à les connaitre, maintenant, les biopics musicaux. On les connait par cœur, même. Depuis l’infâme Bohemian Rhapsody, on en mange. Si quelques-uns sortent réellement du lot, comme les merveilleux Rocketman ou Elvis, la plupart vont de sympathiques à passables. D’autres sont carrément mauvais. Coucou One Love. Better Man n’est d’ailleurs pas le seul représentant du genre qui chantera dans nos salles en Janvier. Bob Dylan sera également à l’honneur à la fin du mois avec Un Parfait Inconnu. J’ai pu le voir et… on en parlera plus tard. Avec ce film là, par cette simple idée de représenter le chanteur par un animal, on échappe déjà à cette forme de traditionalisme qui rend tous les biopics similaires ou presque. Mieux encore, on oublie assez vite que quelque chose cloche et, après quelques minutes de film seulement, c’est Robbie Williams que l’on voit à l’écran. Aidé par un visuel en CGI assez réussi, bien que loin des prouesses techniques atteintes avec les dernier opus Planet of the Apes, le singe prend vie très naturellement et nous entraine sans difficulté dans son histoire.

This is me !

Bon, c’est un singe qui occupe l’écran, très bien. Et après ? Better Man échappe-t-il au cycle connu dans ce genre d’oeuvre ? Le cycle en question : présenter un  individu devenu star mondiale, le voir dépassé par son succès et montrer de quel manière il est parvenu à s’en sortir. La réponse est non. Après, posons-nous la question : peut-on en vouloir au film si Williams a connu ce qu’a traversé une très grande partie des célébrités dépassées par leur succès ? Car, en l’état, si l’intrigue suit bel et bien un schéma narratif bien connu, difficile de réellement le lui reprocher, quand c’est le principal intéressé qui a tout supervisé.  Durant 2h15, nous suivrons le chanteur dans toutes les étapes de sa vie, de l’enfance au succès, en passant par la drogue, sans oublier les drames. Parfois très drôle, souvent juste et touchant, le film procure de belles émotions tout du long. La performance de Williams, qui réinterprète lui-même la quasi intégralité des chansons du film, y est pour beaucoup.

Tout n’est malheureusement pas parfait. Le projet n’échappe pas à quelques longueurs et problèmes de rythme. Si la mise en scène fonctionne très bien dans sa globalité, on est parfois perdu dans le temps et l’espace. Robbie étant souvent pris d’hallucination, il est parfois difficile de distinguer le réel, même pour nous spectateurs. Dans l’idée, c’est là tout l’intérêt du concept, dans les faits, on est plus perdus qu’autre chose. Heureusement, cela ne concerne qu’une ou deux séquences, qui surviennent malheureusement à des points clés de l’intrigue. On regrette aussi que certains évènements que l’on aurait adoré découvrir sont survolés ou carrément oubliés, malgré la durée du film. Le rythme ne parvient pas à trouver un réel équilibre dans sa narration et c’est franchement dommage, car l’implication émotionnelle fonctionne réellement.

The Greatest showman(key)

Mais qui dit film particulier dit réalisateur particulier. Dès les premières minutes, on reconnait instantanément le style de Michael Gracey. En deux films, le cinéaste est parvenue à imposer une patte artistique propre. Ceux qui ont vu The Greatest Showman ne seront pas dépaysés, tant les deux oeuvres se ressemblent. La photographie n’est jamais naturelle, les arrière plans font faux et les décors sont visibles à des kilomètres. Pourtant, Better Man reste beau, enfin, pour ceux qui adhèrent à ce style visuel. Certains plans sont réellement somptueux et chaque cadrage a été étalonné avec soin, pour correspondre à la volonté créative du réalisateur. A l’instar de Robbie Williams qui se voit constamment dans un autre monde, Gracey emporte les spectateurs dans un univers irréel. Fort pratique pour justifier que tout le monde se mette à danser et chanter sans justification. On citera pour exemple la magnifique reprise de Rock DJ, véritable déluge d’énergie et de good vibes filmé en plan séquence, offrant un superbe moment hors du temps. Où, on se souviendra d’un super moment d’amour avec She’s the one.

Car, oui, ca chante dans Better Man. Ca chante très bien, d’ailleurs. Chaque chanson, directement piochée dans la discographie du chanteur, trouve une vraie place dans la narration. Même les plus réfractaires aux comédies musicales pourraient s’y retrouver, tant elles s’imbriquent bien dans l’intrigue. La caméra fait souvent mouche, placée justement et aidée par un montage efficace, prenant son temps avant de faire des coupes. Certaines scènes de concerts n’hésitent pas à jouer avec le gigantisme, à travers de magnifiques plans larges bluffants d’esthetisme. Enfin, impossible de ne pas terminer par une scène d’action, résultat d’hallucinations matérialisées par les psychoses du chanteur. Je spoilerai peu, mais quand on fait de meilleures scènes d’action que certains films récents spécialisés dans le domaine… certains studios devraient se remettre en question.

Bande-annonce : Better Man

Fiche technique : Better Man

Réalisation : Michael Gracey
Scénario : Simon Gleeson, Oliver Cole, Michael Gracey
Montage : Jeff Groth, Spencer Susser, Martin Connor, Lee Smith, Patrick Correll
Image : Erik A. Wilson
Musique Originale : Batu Sener
Direction artistique : Michael Bell, Jennifer A. Davis, Tony Drew et Mark. C. Stephen
Décors : Joel Chang
Producteurs : Paul Currie, Michael Gracey, Coco Xiaolu Ma, Craig McMahon, Jules Daly
Sociétés de production : Sina Studios, Facing East Entertainment, Rocket Science, Lost Bandits, Footloose Productions
Société de distribution : Paramount Pictures
Pays de production : Australie, Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni
Durée : 2h15
Genre : Biopic Musical
Date de sortie : 22 Janvier 2025

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Entretien avec Adam Elliot, réalisateur de « Mémoires d’un escargot » : « Je veux refléter la vie dans sa complexité »

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Dans Mémoires d’un escargot, en salles depuis le 15 janvier, l’australien Adam Elliot s’impose à nouveau dans l’animation en volume avec virtuosité. D’une grande beauté artisanale et porté par de formidables protagonistes, Memoir of a Snail (titre original) ravive la mémoire de Mary et Max, son premier film devenu une œuvre culte du stop motion. Après huit ans de développement, son deuxième long-métrage impressionne autant par sa minutie plastique que par son esthétique soignée et sa mise en scène. Entretien avec un prodige de l’animation.

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Synopsis : À la mort de son père, la vie heureuse et marginale de Grace Pudel, collectionneuse d’escargots et passionnée de lecture, vole en éclats. Arrachée à son frère jumeau Gilbert, elle atterrit dans une famille d’accueil à l’autre bout de l’Australie.

Commençons par Mary et Max, un film unique qui a laissé une (très) forte empreinte chez de nombreux adolescents – moi y compris –, qui l’ont sans doute découvert trop tôt. Déjà en 2009, une telle audace narrative et artistique était rare, comme en témoigne sa place dans un grand nombre de classements à travers le monde. Vos œuvres se distinguent par leur capacité à représenter, avec une brutalité poétique, la condition humaine dans toute sa véracité. En 2024, l’animation traverse une crise sans précédent, dominée par des productions de plus en plus standardisées. Quel est votre secret pour préserver une telle singularité dans vos films ?

Honnêtement, je l’ignore ! Je prête peu attention à ce qui se joue dans l’industrie, étant constamment absorbé par l’écriture ou la réalisation. Je regrette de ne pas avoir plus de temps à consacrer à ce milieu qui me soutient depuis toujours. À vrai dire, je ne me suis jamais perçu comme audacieux ou différent ; je m’en remets avant tout à mon instinct. Peut-être que mes films se démarquent parce qu’ils puisent dans la vie de ma famille, de mes amis et, bien-sûr, dans mes propres expériences chaotiques pour donner du sens à ma vie. Au final, je me sens très chanceux de bénéficier du soutien du gouvernement australien (même si mes budgets sont toujours insuffisants).

Mary et Max fascinait par son jeu de contrastes entre la banlieue australienne et l’immensité solitaire de New-York. Avec Mémoires d’un escargot, avez-vous cherché à créer une odyssée à travers l’Australie ?

Absolument. Mon but était de présenter trois parties très différentes de l’Australie (qui est un vaste territoire disparate). Melbourne est dépeinte de manière sombre et bohème, Canberra est fade et « beige », tandis que Perth, avec ses tons brun foncé, dégage presque une atmosphère satanique. L’Australie des années 70 était obsédée par les teintes ternes – marron, crème, tan – que l’on retrouvait sur toutes les maisons. J’ai voulu illustrer à la fois l’amplitude du continent et le sentiment d’isolement que ces espaces vides peuvent engendrer.

Vous avez souvent parlé de votre processus créatif – collectant des idées, des images et des thèmes pour structurer votre travail. Ce qui frappe dans Mémoires d’un escargot, c’est la précision apportée au cadrage et au découpage des scènes. Comment avez-vous abordé la construction du langage visuel du film et la composition des plans ?

J’adore le minimalisme. Et même si ce film met en scène une accumulatrice compulsive, je tenais à y insuffler une certaine rigueur visuelle, une impression de chaos maîtrisé. Chaque décor ne contient que l’essentiel, je déteste l’encombrement superflu (un défaut assez courant dans l’animation). J’aime aussi les palettes de couleurs restreintes : pour Mémoires d’un escargot, nous n’avons utilisé que 15 teintes. Enfin, je travaille en étroite collaboration avec mon directeur de la photographie, Gerald Thompson, un véritable virtuose dans l’art de la lumière, des mouvements de caméra et de la composition. Nous sommes tous deux très exigeants et méticuleux.

Parlons de l’utilisation du mouvement dans l’animation en volume. Contrairement à de nombreux studios et réalisateurs, qui conservent un style uniforme tout au long de leurs productions, vous adoptez différentes techniques. Pouvez-vous expliquer ce choix et la manière dont il sert votre narration ?

Avec nos budgets restreints, nous devons constamment faire preuve d’ingéniosité pour rendre les mouvements des personnages crédibles, de la manière la plus économique et pratique possible. Par exemple, mes films montrent peu les personnages en train de marcher, car cette animation est particulièrement complexe, chronophage et coûteuse. Nous avons donc adopté une technique inspirée des marionnettes : les personnages bougent de haut en bas et sont rarement montrés en dessous de la taille – certains n’ont même pas de jambes ! De plus, nous limitons la synchronisation labiale, d’où l’omniprésence de la voix off dans ma narration.

Dans Mémoires d’un escargot, vous explorez les failles du système de protection de l’enfance et des orphelinats en Australie, notamment à travers le slogan ironique « Greyhound: bringing people together », qui annonce la séparation de vos personnages. Qu’est-ce qui vous a inspiré pour aborder ce thème poignant dans votre film ?

J’avais un cousin qui est passé par le système de placement familial dans les années 80. Il s’en est sorti, mais cette forme d’accueil était clairement mal gérée et souvent bien trop rigide. Heureusement, elle s’est nettement améliorée ces dernières années.

Mémoires d’un escargot explore aussi la vie en banlieue, notamment dans les quartiers défavorisés australiens. Vous dépeignez avec justesse la complexité de ces êtres brisés par leurs addictions, allant du fétichisme, à l’alcoolisme jusqu’aux jeux d’argent. Pourtant, votre film évite de sombrer dans le misérabilisme, grâce à une douce ironie et un humour atypique. Comment avez-vous réussi à construire cet équilibre ?

Trouver cet équilibre est crucial. Je passe beaucoup de temps à réécrire mes scènes pour m’assurer que cette balance soit respectée. J’ai remarqué que l’humour fonctionne particulièrement lorsqu’il suit une scène sombre ou intense : il permet de relâcher la tension, de créer une sorte de contrepoids. Sur Mémoires d’un escargot, j’ai écrit pas moins de seize versions du scénario en cherchant toujours à engager le spectateur. À la fin, mon objectif est d’offrir, même dans la dureté, une lueur d’espoir. Je veux refléter la vie dans sa complexité : ses moments de joie et de douleur, ses hauts et ses bas. Il est important pour moi que mes personnages soient authentiques et vraisemblables, pour que chacun puisse s’y retrouver, peu importe d’où il vient. Selon moi, les thèmes universels et les archétypes sont fondamentaux pour qu’un film conserve sa résonance au fil du temps.

Le secteur de l’animation, dont la stop motion, traverse une crise importante. Vous avez toujours adopté une approche artisanale dans votre filmographie, et relevé des défis considérables. Bien que vous vous teniez à l’écart, comment analysez-vous l’état actuel de l’industrie ?

Je ne suis pas sûr que l’animation en stop motion soit réellement en crise. Bien au contraire, elle suscite toujours l’intérêt de réalisateurs majeurs, de Guillermo del Toro (avec Pinocchio en 2022), à Tim Burton (Beetlejuice Beetlejuice en 2024), jusqu’à Wes Anderson (L’Île aux chiens en 2018). Ces grands noms ne se contentent pas d’explorer son potentiel, ils renforcent sa légitimité et ouvrent la voie à mes propres créations. Le public n’a jamais été aussi curieux et enthousiaste envers cette forme d’art ! Il suffit de comparer la réception de Mary et Max dans les années 2000 à celle de Mémoires d’un escargot aujourd’hui.

L’engouement pour la stop motion, soutenu par les réseaux sociaux et un scepticisme croissant face à l’IA, est plus fort que jamais. Les jeunes se réapproprient les supports physiques, les librairies vivent un renouveau, et même le tricot connaît un regain de popularité ! À mon sens, noyés par la surabondance des effets numériques et des technologies digitales, nous assistons à un retour bienvenu de l’artisanat. Vous savez, lorsque j’ai quitté mon école de cinéma en 1996, on m’a dit que je m’engageais dans un art mourant. Pourtant, les caméras numériques, les nouveaux logiciels et l’éclairage LED ont libéré l’animation en volume.

Oui, l’intelligence artificielle pourrait nous détruire tous, et le manque constant de prise de risques des producteurs hollywoodiens contribue à la rareté des projets originaux. Mais au fond, tout se résume à un seul élément : l’histoire. Peu importe la forme choisie, qu’elle soit en pâte à modeler ou entièrement numérique, l’important est que le film soit divertissant, substantiel, et, espérons-le, qu’il pousse le public à réfléchir sur lui-même et le monde.

Savez-vous déjà sur quoi vous aimeriez travailler après Mémoires d’un escargot ?

Mon prochain projet ? Un road movie. Je suis fatigué (et peut-être mes fans aussi) de raconter des personnages enfermés dans leur chambre en banlieue. Il est grand temps de s’évader !

Propos recueillis par Ewen Linet avec l’aide d’Aurélie Lebrun.

Bande-annonce – Mémoires d’un escargot

Fiche technique – Mémoires d’un escargot

Titre original : Memoir of a Snail

Réalisation : Adam Elliot
Scénario : Adam Elliot

Production : Liz Kearney, Adam Elliot

Musique originale : Elena Kats-Chernin
Distribution : Wild Bunch Distribution
Australie – 2024 – 94 minutes

Avec Sarah Snook, Kodi Smit-McPhee & Nick Cave (Voix originales)

Sortie le 15 janvier 2025

 

Shimoni : La banalité comme miroir de la tragédie humaine

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Peut-on faire de l’absence d’originalité une véritable posture artistique ? Cette interrogation s’impose avec une acuité troublante devant Shimoni, premier long-métrage d’Angela Wanjiku Wamai, réalisatrice kenyane qui semble ici vouloir déployer un minimalisme narratif au service d’une introspection psychologique.

Dès son ouverture, le film pose un postulat simple mais éloquent : Geoffrey (Justin Mirichii), ancien professeur d’anglais, sort de prison après sept années passées derrière les barreaux pour meurtre. Pourtant, l’identité de la victime reste nimbée de mystère pendant une bonne heure, laissant planer une tension diffuse. Cette absence de singularité narrative, bien qu’elle puisse sembler relever d’une approche délibérée, finit par être éclipsée par un traitement trop prévisible, qui dilue l’impact de ses intentions initiales et dessine un manque d’originalité. Geoffrey trouve refuge dans une ferme liée à une église et placée sous la tutelle d’un pasteur bienveillant mais rigide (Sam Psenjen). Rebaptisé « Geoff » par ce dernier, il est assigné à des tâches agricoles —la traite des vaches notamment— pour lesquelles il manifeste peu d’aptitudes. La symbolique est limpide : déchu de son statut social, Geoffrey se heurte à un chemin de rédemption pavé d’humilité forcée et de travail manuel, comme si son emprisonnement ne suffisait pas à solder sa dette. La mise en scène, d’une épure assumée, magnifie la répétition des gestes, traduisant une routine à la fois aliénante et cathartique. Pourtant, derrière cet ordinaire laborieux affleure une tension existentielle, révélant les profondes fêlures d’un homme hanté par ses propres démons.

Au cœur de ce combat, la question du pardon se pose avec une intensité presque mystique. Invétérément mutique, Geoffrey est sommé de se tourner vers Dieu pour obtenir une absolution que lui-même peine à s’accorder. Cette « prison mentale » où il semble enfermé constitue l’enjeu central du récit : comment pardonner après l’irréparable ? Le film excelle ici à dépeindre un malaise latent, amplifié par des silences lourds et des regards fuyants.

L’intrigue oscille entre des scènes de labeur à la ferme et les efforts timides de Geoffrey pour renouer avec la sociabilité au sein de la communauté de Shimoni, son village natal qu’il avait quitté pour Nairobi plusieurs années auparavant. La réintégration est éprouvante : Geoffrey n’y reconnaît quasiment plus personne. Presque, car une figure du passé habite encore ce lieu. Il s’agit de Weru (Daniel Njoroge), un homme que Geoffrey évite obstinément. Sa simple présence réveille en lui une colère sourde et un désir d’esquive qui parasitent son quotidien. Peu à peu, le film laisse entrevoir que Weru pourrait être lié, d’une manière ou d’une autre, au meurtre ayant conduit Geoffrey en prison.

Au bout d’une heure, le film commence alors à révéler ses secrets. Geoffrey retrouve son frère, et cette rencontre douloureuse lève le voile sur une vérité longtemps tue : Weru, figure maléfique de leur enfance, les a abusés sexuellement lorsqu’ils étaient encore des garçons. Dans le même temps, plusieurs dialogues avec le père Jacob dévoilent une autre révélation accablante : la victime du meurtre de Geoffrey n’était autre que sa propre épouse, alors enceinte de leur enfant. Cette double révélation reconfigure complètement la psyché du personnage aux yeux du spectateur. Geoffrey n’est plus seulement un homme marqué par sept années d’incarcération, mais également par un traumatisme profond et enfoui, qui vient complexifier notre regard sur ses actes.

Ainsi, le film nous place face à un dilemme moral : comment concilier l’horreur de l’uxoricide avec la reconnaissance d’un passé brisé par un viol ? Comme le disait Bourdieu, « Nous naissons déterminés et nous avons une petite chance de devenir libres. » Cette réflexion trouve une résonance poignante ici. Peut-on ignorer l’impact d’un viol subi à l’âge de sept ans sur les rapports sociaux et intimes futurs d’un individu ? Shimoni n’offre pas de réponse facile. Il ne cherche ni à absoudre ni à condamner entièrement Geoffrey. Weru, bien qu’indirectement responsable, n’est pas la cause unique de ses actes. Le film explore avec une rare acuité la complexité du déterminisme humain, interrogeant autant ses personnages que son public.

Les villageois, ignorant tout du passé tragique de Geoffrey avec Weru, connaissent néanmoins la raison de son incarcération. Cette révélation suffit à le marginaliser au sein de cette petite communauté, qui le relègue au rang de paria. En revanche, le père Jacob, ayant pris conscience des traumatismes enfouis de Geoffrey, incarne une figure de compassion et de compréhension. Ce personnage agit comme une personnification du spectateur : doté de toutes les clés, il choisit de ne pas condamner davantage Geoffrey, mais de l’accompagner sur le chemin d’une possible rédemption. Nous nous retrouvons ainsi, tout comme lui, tiraillés entre la reconnaissance d’un acte irréparable et l’empathie pour un homme brisé.

Pourquoi alors parler d’originalité ? La première heure du film s’enracine dans des codes si classiques qu’ils semblent refléter un réalisme cinématographique devenu indiscernable de la réalité elle-même, à force de se confondre avec elle. Ce réalisme, devenu presque un automatisme narratif, crée une sensation d’évidence qui, loin de surprendre, en devient un cadre rassurant. Pourtant, lorsque les trente dernières minutes se déroulent, cette approche narrative dévoile sa véritable intention : inscrire l’histoire dans une universalité tragique et silencieuse, celle des drames humains trop souvent tus ou banalisés.

Dans cette apparente simplicité, Shimoni ne prétend jamais orienter ou manipuler le spectateur avec des artifices scénaristiques ou des retournements spectaculaires. Il s’impose par une sincérité brute, en se contentant de révéler des vérités crues, souvent reléguées au silence. Là où l’on croyait suivre un récit linéaire, celui d’une rédemption comme tant d’autres, le film déploie une douleur universelle qui transcende les codes habituels du cinéma. En jouant sur une esthétique du « déjà-vu » et en ancrant son récit dans une quotidienneté dépourvue d’éclats, Shimoni ne propose aucune réponse, aucun jugement. Il se borne à mettre en lumière l’ambiguïté fondamentale des drames humains, invitant le spectateur à s’interroger sur sa propre perception de ces tragédies. Ce refus de l’originalité apparente devient alors une arme narrative subtile et d’une efficacité redoutable, révélant combien les blessures les plus ordinaires en apparence peuvent se révéler d’une profondeur universelle et bouleversante.

Bande-annonce : Shimoni

Fiche technique : Shimoni

Réalisation : Angela Wanjiku Wamai
Scénario : Angela Wanjiku Wamai
Montage : Angela Wanjiku Wamai
Image : Andrew Mungai
Musique Originale : Kato Change
Direction artistique : Irungu Kiongo
Son : Kamicha Kamau
Société de distribution : Sudu Connexion
Pays de production : Kenya
Langue originale : Kikuyu, Anglais, Swahili
Genre : Fiction
Date de sortie : 22 Janvier 2025

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3

« Congé pat’ » : réconcilier égalité et paternité

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Avec Congé pat’ (Marabulles), Tristan Champion, Stéphane Tamaillon et Jack Chadwick offrent une adaptation inspirée du récit autobiographique La Barbe et le Biberon. À travers l’histoire de Tristan, jeune papa français projeté dans une aventure inattendue de congé paternité de longue durée en Norvège, l’album aborde avec humour et émotion un sujet probablement trop peu valorisé en France : l’implication active des pères dans la parentalité.

Au départ, Tristan incarne un stéréotype bien connu : l’homme un brin carriériste pour qui le congé paternité semble synonyme de mise en parenthèses de sa carrière. Pourtant, sous l’impulsion de Louise, sa femme norvégienne, il se lance dans cette expérience un peu malgré lui. Ce qui aurait pu être une simple pause devient rapidement une véritable révélation.

Les auteurs mettent en scène, avec un regard tendre et sincère, l’évolution de Tristan, qui découvre les joies et les défis de la vie à plein temps avec un bébé. Le récit ne se contente pas de décrire des anecdotes amusantes – les langes à changer, les bobos à gérer, le regard d’autrui –, il questionne aussi les stéréotypes de genre profondément ancrés et montre comment ce modèle scandinave contribue à déconstruire l’idée selon laquelle la charge des enfants incombe principalement aux mères.

L’un des points forts de l’album est sa capacité à démontrer les bienfaits d’un système égalitaire. En Norvège, le congé parental est pensé pour impliquer les deux parents à parts égales : une organisation qui favorise un partage des tâches domestiques et parentales et une meilleure connexion entre les pères et leurs enfants. Pour Tristan, cette immersion devient un apprentissage qui va bien au-delà des soins quotidiens – il apprend à gérer les imprévus, à communiquer avec son bébé et à comprendre l’importance de la patience et de l’écoute. Les auteurs illustrent parfaitement comment cette parentalité partagée renforce le lien affectif père-enfant dès les premiers mois. Cela ouvre la voie à une relation plus équilibrée, où les hommes ne sont pas de simples « secondaires » dans l’éducation des enfants, mais de véritables figures parentales présentes et engagées.

À travers le personnage de Tristan, qui tient un blog pour défendre le modèle scandinave, Congé pat’ s’interroge sur la place du congé paternité en France. La comparaison avec la Norvège met en lumière les retards du système français, pourtant désireux de promouvoir une véritable égalité des sexes. Elle interpelle sur les bénéfices, non seulement pour les familles, mais pour toute la société. Les scènes qui décrivent les activités parent-enfant en Norvège sont ainsi particulièrement édifiantes. Les auteurs insistent sur la diversité et l’inclusion : ces activités valorisent des modèles familiaux variés et cultivent la tolérance dès le plus jeune âge.

Congé pat’ constitue un plaidoyer pour une parentalité plus égalitaire, où le père et l’enfant partagent un véritable lien affectif dès les premiers mois. En mettant en avant les bénéfices d’un congé paternité plus long, Tristan Champion et ses co-auteurs appellent à une prise de conscience collective. Aussi drôle que pertinente, cette BD soulève une question essentielle ; et si la clef d’une société plus juste et mieux ordonnée passait par l’éducation dès le plus jeune âge et un partage équitable des responsabilités familiales ?

Congé pat’, Tristan Champion, Stéphane Tamaillon et Jack Chadwick
Marabulles, janvier 2025, 128 pages

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3.5

Revenir sur « Un siècle de cinéma américain en 100 films » (1930-1960)

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Benoît Gourisse, dans un imposant ouvrage de 620 pages publié aux éditions LettMotif, nous offre une traversée passionnante de trois décennies emblématiques du septième art. Il dresse un portrait complet des chefs-d’œuvre ayant marqué l’histoire hollywoodienne, tout en analysant les bouleversements artistiques, techniques et socioculturels qui ont façonné l’industrie du cinéma. 

Benoît Gourisse nous plonge d’abord dans le système des studios qui, à partir des années 1930, impose une vision industrialisée du cinéma. Paramount, Warner Bros ou MGM façonnent une esthétique homogène et une production standardisée fondée sur la répétition des genres : westerns, films noirs, comédies romantiques ou films d’aventures. Mais derrière cette mécanique se cachent des œuvres pionnières et mythiques.

Chef-d’œuvre absolu du cinéma d’aventure, King Kong incarne un véritable mythe cinématographique forgé ex nihilo par Merian Cooper et Ernest Schoedsack. Le film n’adapte aucune œuvre préexistante, mais crée de toutes pièces un personnage tragique et fascinant. L’auteur s’intéresse à l’Empire State Building comme symbole du pouvoir humain et évoque la prouesse technique du film, notamment l’animation en stop-motion qui donne vie à la jungle préhistorique et aux dinosaures.

Le cinéaste John Ford sublime de son côté le roman de John Steinbeck Les Raisins de la colère dans un récit où la route devient le symbole de la liberté entravée. À travers la figure de Tom Joad (Henry Fonda), Benoît Gourisse montre comment le film illustre la condition des laissés-pour-compte de l’Amérique en crise, en conservant une approche humaniste et visuellement magistrale. John Ford donne à voir un peuple en marche, entre errance et quête d’un avenir incertain, dans une mise en scène qui résonne avec les grandes fresques épiques.

Certains films de cette période deviennent des miroirs de leur époque, posant un regard acéré sur les injustices sociales, les rêves inaccessibles ou les dérives du capitalisme. C’est notamment le cas avec Charlie Chaplin et Les Temps modernes. Réalisé pendant la Grande Dépression, le film propose une satire poétique du monde industriel et des aliénations qu’il engendre. Le personnage de Charlot, iconique et résilient, se lance dans la quête d’une liberté individuelle face à un système oppressif. 

Avec Assurance sur la mort (1944), on a affaire au début de l’âge d’or du film noir. Le duo Billy Wilder-Raymond Chandler livre avec ce film un modèle du genre, où la femme fatale (Barbara Stanwyck) incarne la transgression morale ultime. Benoît Gourisse analyse la sophistication des cadrages, la profondeur de champ et l’utilisation du clair-obscur, tout en rappelant les affrontements avec la censure, dérangée par cette représentation amorale d’un crime passionnel. Ce film marque par ailleurs une étape importante en instaurant une narration non linéaire basée sur des flashbacks et des voix off.

Autre grand cinéaste convoqué : Joseph L. Mankiewicz, qui met notamment en scène une brillante réflexion sur le rôle des femmes dans une Amérique prospère mais conformiste avec Chaînes conjugales. La richesse des dialogues, l’ironie mordante et la complexité des relations humaines dépeintes dans le récit contribuent à interroger la vanité matérielle et les illusions entretenues par le modèle bourgeois de l’après-guerre.

Billy Wilder est à nouveau évoqué avec Boulevard du crépuscule, qui s’attaque aux coulisses du système hollywoodien. Gloria Swanson incarne une star déchue, prisonnière de sa gloire passée. Benoît Gourisse montre comment le décor devient un personnage à part entière, avec la demeure lugubre de Norma Desmond évoquant un mausolée. Wilder dénonce l’industrie du cinéma qui broie ses figures emblématiques, tout en rendant hommage à l’époque du cinéma muet. La figure de Joe Gillis (William Holden), scénariste désabusé, incarne quant à lui l’échec des rêves de grandeur.

Les pérégrinations continuent avec John Ford, qui déconstruit le mythe du pionnier avec La Prisonnière du désert, où John Wayne incarne un vétéran hanté par son passé. Benoît Gourisse met en lumière la complexité psychologique du personnage d’Ethan Edwards, les enjeux du racisme et de la loyauté familiale. Le réalisateur offre également une réflexion sur la violence inhérente à la conquête de l’Ouest et évoque les injustices subies par les peuples nomades.

Avec 12 hommes en colère, Sidney Lumet signe quant à lui un huis clos haletant qui interroge le principe du « doute raisonnable ». On s’attarde sur la mise en scène dépouillée et sur la transformation progressive des jurés, confrontés à leurs préjugés. Le film dépasse l’intrigue judiciaire pour devenir une métaphore des conflits idéologiques de la société américaine de l’époque.

Un siècle de cinéma américain en 100 films (1930-1960) nous promène ainsi dans le vieil Hollywood, classique et indémodable. C’est une œuvre analytique et érudite qui éclaire les mutations profondes du cinéma hollywoodien à travers des chefs-d’œuvre incontournables. Benoît Gourisse parvient à restituer l’effervescence et les contradictions d’une époque où les récits mythiques se mêlaient aux critiques sociales, tout en affirmant la puissance émotionnelle et esthétique du septième art. 

Un siècle de cinéma américain en 100 films (1930-1960), Benoît Gourisse
LettMotif, janvier 2025, 620 pages

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5

Ici (Here)

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Au-delà de son concept franchement original, cette BD de l’Américain Richard McGuire, touche-à-tout qui a apporté sa contribution à des films d’animation français, tient toutes ses promesses. L’idée (voir le titre) est de faire l’histoire d’un lieu, plutôt que d’un ou plusieurs personnages. L’album montre néanmoins une belle galerie de personnages, qui défilent dans ce lieu au fil des générations, même s’il ne faut surtout pas attendre de linéarité dans la narration. Elle est éclatée et, bien souvent, les époques se chevauchent.

Pour les personnages, on en voit dès les premières planches. Mais leurs silhouettes sont assez imprécises. C’est un peu déroutant au début, mais tout compte fait cela colle parfaitement avec le propos. La présentation est d’abord simple, avec le même lieu montré à différentes époques, une planche par double-page. Puis, des personnages dans le salon d’un pavillon anonyme. Discussion banale située en 1989, qui pourrait provenir plus ou moins de n’importe quelle époque.

Un choix aux effets puissants

Tout cela pourrait s’enchainer et créer l’effet recherché. Mais l’auteur a de vraies idées de mise en scène, puisqu’il utilise ensuite et très régulièrement sa double-page pour présenter simultanément plusieurs scènes à des époques différentes, parfois sous la forme de détails. L’effet est saisissant puisque de nombreuses situations se font écho. Les personnages restent peu définis, intervenant comme des silhouettes anonymes, montrant que nous les humains sommes, d’un certain point de vue, plus ou moins interchangeables. Ce n’est pas sans rappeler les impressions du film Koyaanisqatsi (Godfrey Reggio – 1982) les effets de ralenti ou d’accéléré en moins. Ce que l’auteur réussit de manière sidérante, c’est à replacer l’être humain dans sa situation d’élément éphémère dans un milieu qui le dépasse complètement. Le voilà remis à une place, mammifère certes un peu plus évolué que d’autres, mais à la longévité somme toute relative. L’album ne fait qu’évoquer prudemment le futur, mais il amène assez logiquement à envisager l’extinction de la race humaine comme un événement aussi probable et banal que la mort d’un être humain parmi une multitude. Quelques symboles matériels de notre civilisation actuelle sont ainsi présentés comme de simples curiosités, ce qui banalise les productions (matérielles et intellectuelles) de l’homme. Tout comme chaque individu, la race humaine peut aller à l’extinction et sombrer dans l’oubli.

Creusons un peu

Beaucoup de lecteurs y verront une réflexion vertigineuse, parce que c’est difficile de se voir comme un anonyme dans la foule. Beaucoup parce que le point faible de l’album est à mon avis ici… Ne montrer que des anonymes parmi les humains est sans doute un peu facile, car tous ne finissent pas dans l’oubli, tous ne se contentent pas d’une vie simple et anonyme, à entretenir des conversations futiles ou interchangeables. Ce choix de l’auteur est évidemment destiné à aller dans le sens de ce qu’il cherche à montrer. Il se montre certes un virtuose dans l’art de la narration et dans celui de remettre l’humain face à sa petitesse générale. A mon avis, il en fait quand même un peu trop. De plus, sa manière de montrer le passé et l’avenir lointains est un peu simpliste, même si ses dessins pleines pages sont de toute beauté. En fait, c’est étonnant, car il utilise un graphisme sobre pour tous ses décors intérieurs (et des couleurs de type pastel), alors qu’il se donne beaucoup plus de liberté quant au style et aux couleurs sur ses dessins qui s’écartent des époques qu’on peut se représenter.

Quelques points particuliers

D’autre part, Richard McGuire utilise certains procédés narratifs remarquables, notamment une façon d’intégrer des scènes où l’évolution se fait page par page façon flip-book et aussi des situations qui se font écho (pose sur un canapé par exemple). Enfin, non content de mettre en scène seulement des anonymes, il ne les représente quasiment que dans des situations banales, des moments oubliables. Les moments les plus mémorables sont des souvenirs en relation avec des relations sentimentales. Cela illustre de façon assez forte la croyance populaire (illustrée par des contes) comme quoi les lieux auraient une âme, les maisons conserveraient d’une façon ou d’une autre la mémoire de ceux qui l’auraient habitée.

Pour conclure

C’est donc un album très intéressant à plus d’un titre, au format inhabituel (largeur 17,3 cm, hauteur 24,4 cm) pour 304 pages, qui se parcourt assez rapidement pour laisser une impression beaucoup plus durable que ce qu’on pourrait imaginer en sachant qu’aucun personnage n’est spécialement mis en valeur, hormis cette maison construite sur un terrain ayant vu (et qui verra) passer d’innombrables générations, sans compter les animaux. A noter que cet album (Fauve d’Or – Angoulême 2016) a bénéficié d’une adaptation cinématographique récente : titre original Here (Robert Zemeckis – 2024) avec Tom Hanks et Robin Wright.

Ici, Richard McGuire
Gallimard Jeunesse : sorti le 29 janvier 2015 (publication originale en 2014)

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4

« La Marne » : fresque humaine et mécanique

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Avec La Marne : tenir à tout prix, quatrième volet de la série Les Grandes Batailles de chars, Vincent Brugeas, Marco Bianchini et Francesco Mercoldi nous plongent au cœur de la seconde bataille de la Marne, point d’inflexion de la Première Guerre mondiale. Alors que l’Allemagne mise tout sur son offensive du printemps 1918 pour écraser les Alliés avant l’arrivée en masse des troupes américaines, la France et ses alliés opposent une résistance acharnée.

Au cœur de l’album se trouve le Renault FT-17, ultime évolution de la stratégie et de la mécanique militaires. Conçu pour remédier aux impasses de la guerre des tranchées, ce char léger, doté d’une tourelle rotative et d’une meilleure mobilité, constitue un espoir pour Jean et ses hommes. Celui qui a participé à sa conception chez Renault voit d’ailleurs dans cet engin un lien symbolique avec sa défunte épouse Marie, qui prêtera son prénom au blindé. Cette machine, à la fois cercueil d’acier et protecteur des fantassins, reflète parfaitement l’ambiguïté de la modernité guerrière, capable de sauver ou de condamner, selon le camp dans lequel on se trouve.

Le choix de la forme épistolaire accentue la profondeur narrative de l’histoire, en mettant le lecteur en prise directe avec les état d’âme des personnages. Les échanges de lettres entre Jean, Marie, Francine et Abel structurent le récit et témoignent des liens qui unissent les personnages au-delà des lignes de front. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’Abel se soucie de la santé mentale de Jean, qui n’a plus rien à perdre et qui semble jouer son va-tout sur les champs de bataille. Les amitiés sont sincères, les griefs présents, et la guerre en conditionne les effets.

Les scènes de combat, justement, sont très bien illustrées, immergeant le lecteur dans le tumulte des explosions et des tirs croisés. Les vignettes saisissent à la fois l’intensité des affrontements et les silences lourds de signification à l’intérieur du blindé. Un contraste s’instaure en effet entre l’extérieur, ravagé par la guerre, et le huis clos du char, ce qui vient souligner une tension omniprésente.

Les auteurs parviennent à éviter l’écueil du simple récit héroïque en mettant en lumière les ambiguïtés morales de la guerre. La folie des batailles se traduit par la quête désespérée de certains hommes pour donner un sens à l’absurde. Le personnage de Jean, rongé par le chagrin, cherche presque inconsciemment à se fondre dans la mort pour rejoindre Marie. Mais la camaraderie, incarnée par Martial et Abel, joue un rôle crucial pour le maintenir en vie, l’empêchant de succomber à de quelconques pulsions sacrificielles. Cette relation fraternelle est au cœur du récit et le dispute à la logique guerrière. La Marne ne sacrifie pas les hommes sur l’autel de la guerre et trouve un parfait équilibre entre eux dans son récit.

Le dossier documentaire qui clôt l’album est une véritable plus-value pour les passionnés d’histoire militaire. En retraçant l’évolution des stratégies et des technologies liées aux chars, il éclaire les choix scénaristiques et replace l’épopée des FT-17 dans la chronologie des batailles décisives de la Grande Guerre. Finalement, avec ce qu’il faut de chair humaine, le récit interroge notre rapport à la guerre et à la mémoire, tout en rendant hommage aux « poilus d’acier » qui ont contribué à changer le visage des conflits modernes.

La Marne, Vincent Brugeas et Marco Bianchini
Glénat, janvier 2024, 64 pages

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3.5

« Liberté, Vérité, Démocratie » : un essai essentiel sur les nouveaux enjeux de la parole publique

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Dans Liberté, Vérité, Démocratie (Flammarion/Climats), Arnaud Esquerre s’attaque avec une clarté redoutable à l’un des dilemmes centraux de notre époque : comment préserver la liberté d’expression tout en évitant qu’elle ne se détruise elle-même ? Alors qu’on lit et entend souvent qu’« on ne peut plus rien dire » en démocratie, l’auteur retourne la question et observe que nous n’avons jamais disposé d’autant d’espaces pour nous exprimer, quitte à ce que certains d’entre eux s’érigent en lieux d’excès et de violence. Entre réflexions théoriques (Freud, Judith Butler) et analyses contemporaines (cancel culture, modération sur les réseaux sociaux, scandales religieux), ce court essai regorge d’exemples concrets qui nous invitent à repenser la place de la vérité en politique.

Dans un style clair et précis, Arnaud Esquerre pose un constat simple : le débat public est de plus en plus intense, mais il se heurte à la défiance, aux fausses informations et aux discours haineux. Pourtant, comme le note l’auteur, cet « embouteillage » d’opinions est aussi la preuve que la liberté d’expression n’a jamais été aussi grande. Cette liberté se confronte à des phénomènes qualifiés hâtivement de « censure » ou d’« autocensure », voire de cancel culture. L’essai met en perspective la façon dont certains groupes, qu’il s’agisse de dévots offusqués par une œuvre ou de personnalités qui se disent victimes du « wokisme », tentent périodiquement d’empêcher d’autres voix de s’exprimer.

Arnaud Esquerre revient sur des cas marquants, comme la contestation de statues célébrant des figures liées à l’esclavage, les affaires de « blasphème » dans le théâtre et l’art contemporain, ou encore la classification des films par les commissions de censure. Les exemples d’Orange mécanique de Stanley Kubrick ou de La Religieuse de Jacques Rivette rappellent combien l’opinion publique évolue, modifiant au passage la nature et l’étendue des interdits. Plus largement, l’auteur dévoile l’ambivalence du fonctionnement démocratique : une liberté d’expression sans limites n’est pas tenable, car elle peut alimenter la haine ou la violence, mais sa restriction doit être mesurée, au risque de menacer l’un des piliers du débat démocratique.

La grande force de l’ouvrage réside dans cette réflexion nuancée : il ne s’agit ni de proclamer que tout est permis, ni de renforcer un arsenal répressif qui étoufferait la discussion. Au contraire, Arnaud Esquerre invite à prendre conscience de l’enjeu essentiel de la vérité en politique. Les manipulations et les mensonges mettent à mal la cohésion sociale, mais le relativisme, pour autant, n’est pas un ennemi absolu : il nourrit la recherche et le progrès des idées, à condition de ne pas renoncer à la confrontation rigoureuse des faits.

« Nous vivons dans des sociétés où il est difficile de vivre avec une grande liberté d’expression. Pour continuer à jouir d’une telle liberté et l’accroître encore, il nous faut un espace public permettant de la garantir. Le paradoxe est que le maintien de cet espace public, sa survie, tiennent à des restrictions de cette liberté, et que la plus complexe d’entre elles, qui ne peut être tracée qu’au cas par cas, de façon précaire, est celle du respect de la vérité en politique. »

En une centaine de pages, l’auteur propose ainsi une synthèse fouillée des tensions qui traversent nos sociétés. Liberté, Vérité, Démocratie est un livre bref mais percutant, qui interroge la solidité de nos droits fondamentaux face aux bouleversements actuels. Une lecture indispensable pour quiconque souhaite comprendre pourquoi, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, réaffirmer la liberté d’expression ne peut se faire sans défendre, dans le même mouvement, la vérité en démocratie.

Liberté, Vérité, Démocratie, Arnaud Esquerre
Flammarion/Climats, janvier 2025, 144 pages

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4

« L’Enfantôme » : le spectre social

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Les éditions Glénat publient L’Enfantôme, de Jim Bishop, un récit à hauteur d’adolescents évoquant les thématiques de la pression scolaire, du harcèlement et de la réalisation personnelle.

« Le boutonneux » n’est pas tout à fait le genre d’élève qu’un professeur apprécie avoir en face de lui. Effacé, peu concerné par les cours, il troquerait volontiers les salles de classe pour les rayonnages d’un magasin de jeux vidéo. C’est justement ce qui l’amène dans le bureau du conseiller d’orientation, en même temps qu’une ado punkoïde admiratrice de mangas, Mims. Là-bas, ce qu’on leur annonce fait froid dans le dos : en cas d’échec scolaire en fin d’année, ils devront subir les foudres de leurs parents. Ce n’est pas d’un courroux passager qu’on les menace, mais bien de… mort !

Désormais unis face à l’adversité, les deux personnages s’éveillent l’un à l’autre. Une amitié sincère se noue entre eux, notamment grâce à leur passion commune pour le dessin. Mais malgré leurs efforts, ils ne parviennent pas à remplir leur part du contrat et s’exposent donc à la vengeance, irrémédiable et définitive, de leurs parents. La satire est évidente, et c’est par ce biais que Jim Bishop entend dénoncer un système conformiste qui tend à étouffer les individus et à réprimer leur individualité.

Dans L’Être et le Néant, Sartre écrit : « L’enfer, c’est les autres. » Cette phrase, souvent mal comprise, ne signifie pas que l’autre est intrinsèquement mauvais, mais plutôt que son regard nous fige dans une identité qui peut nous emprisonner. De la même façon, dans L’Enfantôme, le « Boutonneux » vit sous le poids constant d’un regard extérieur qui le définit comme un raté, un « nul ». Les moqueries de ses camarades et les attentes écrasantes de ses parents construisent une image de lui-même qu’il finit par intégrer et subir au plus profond de son être. Ce « soi-aliéné » se traduit, au fil des pages, par une incapacité à se percevoir autrement que par le prisme des autres.

Preuve en est : la cape qu’il porte à l’âge adulte. Elle agit à la fois comme protection contre les jugements et affirmation d’un refus d’être exposé aux normes imposées. Cette cape incarne un paradoxe sartrien : pour fuir le regard, on se cache, mais ce geste même est un aveu de l’importance que ce regard continue de posséder. Le personnage porte ainsi en lui une tension permanente, autour de laquelle Jim Bishop construit son récit. Mais pas seulement. 

Car L’Enfantôme fait du conseiller d’orientation, bientôt devenu principal, l’incarnation de la déshumanisation d’un système scolaire fondé sur la performance et la conformité. À travers sa menace radicale de mort envers les élèves en échec, Jim Bishop métaphorise la pression institutionnelle et parentale exercée sur les jeunes pour qu’ils répondent aux standards normatifs. Cette caricature extrême met en lumière la violence symbolique que subissent des adolescents encore en quête d’identité dans un cadre qui privilégie le rendement au détriment de l’épanouissement personnel.

L’Enfantôme apparaît ainsi comme un récit moderne s’inscrivant dans une trilogie thématique consacrée à l’enfance, comprenant déjà Lettres perdues et Mon ami Pierrot. Il évoque, par le biais du fantastique, et parfois de l’horrifique, les difficultés d’intégration, les carcans du système éducatif et la quête de soi. Pas des plus accessibles, malgré la clarté de son propos, il n’en demeure pas moins pertinent et réussi.  

L’Enfantôme, Jim Bishop
Glénat, janvier 2025, 224 pages

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3.5

« La Veuve » : une femme dans l’immensité des Rocheuses

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Dans La Veuve, Glen Chapron adapte avec maestria le roman de Gil Adamson et plonge le lecteur au cœur d’une cavale haletante et poignante. Entre paysages grandioses et périls incessants, le destin de Mary Boulton, jeune veuve meurtrière fuyant ses bourreaux dans les montagnes canadiennes, s’érige en une ode à la survie et à l’émancipation féminine. 

Aussitôt l’ouverture, le lecteur est confronté à l’urgence de la fuite. La jeune Mary, transie de froid, arpente les Rocheuses vaille que vaille, pour échapper aux frères de son défunt mari, bien décidés à venger la mort de ce dernier. Le décor est rapidement planté : une nature indomptable, vaste et hostile, théâtre d’une traque motivée par la vengeance et la survie. Mary est un personnage féminin fort : elle lutte à travers les vallées glaciales et les forêts denses, et pas seulement contre ceux qui la pourchassent, puisqu’elle doit composer avec la douleur et le poids d’un deuil inconsolable.

Au cours de cette traversée éprouvante, Mary croise des personnages hauts en couleur, qui jalonnent son parcours et jouent un rôle décisif dans sa reconstruction. Certaines relations vont être marquées par une complicité rare, d’autres vont laisser entrevoir l’espoir d’une vie plus douce, même si les moments de répit demeurent éphémère. Mary, quant à elle, supporte autant de fragilité que de détermination ; elle semble partagée entre un désir de lien et une solitude presque nécessaire.

Le choix du noir et blanc magnifie l’intensité dramatique de l’histoire. Par un jeu de contrastes savamment maîtrisé, il donne vie aux immensités glacées et aux sombres recoins des forêts. Les lavis subtils et les encrages appuyés insufflent une réelle poésie à l’ensemble. Dans des détails fugaces, l’auteur et dessinateur restitue la peur, le soulagement ou la détermination. Il donne corps, avec talent, à une sorte de western féministe où l’héroïne bat en brèche les règles tacites d’une société patriarcale qui pardonne tout aux hommes : la violence, l’indifférence, la trahison…

Comme pour mieux affirmer sa filiation au genre, La Veuve fait de la vengeance le moteur de son récit. Il y a d’ailleurs un peu du True Grit des frères Coen dans l’album, notamment à travers les similitudes entre Mary et Mattie. Les codes sont cependant renversés : ici, l’héroïne n’est autre qu’une femme en quête de sa propre voie, refusant de se laisser enfermer dans des rôles imposés. Cela apparaît de plus en plus clairement à mesure que les révélations, très progressives, adviennent.

Avec cette adaptation du roman de Gil Adamson, Glen Chapron signe une œuvre entre ombre et lumière, désespoir et renaissance. La Veuve mêle la beauté des grands espaces et la violence des passions humaines. Le cheminement de Mary Boulton résonne dans ce contexte comme une ode à la résilience et à la capacité de chacun de réécrire sa propre histoire.

La Veuve, Glen Chapron 
Glénat, janvier 2025, 176 pages

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4

« La Mécanique » : vertigineuse noirceur

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Dans un univers dystopique parfois suffocant, La Mécanique présente une humanité en déroute. Premier volet d’une série signée Kevan Stevens et Jef, « En moi le chaos » plonge le lecteur dans une mégalopole glaçante, où la technocratie et la criminalité se disputent le contrôle des lieux, tandis qu’une drogue musicale dévastatrice nommée « Blast » se répand dans les rues comme une traînée de poudre. 

Dans une mégapole futuriste aux allures de fin du monde, le Mayor, implacable, se pose en gouverneur tyrannique. Cloîtré dans un penthouse qui surplombe la misère humaine, il observe depuis son balcon un camp de réfugiés entassés aux portes de la ville, soumis à une répression féroce. Dès les premières pages, la typologie des personnages fait son œuvre : d’un côté la puissance, de l’autre la détresse ; la première a la seconde au bout de son fusil.

L’imagerie dystopique déployée par Kevan Stevens et Jef convoque bon nombre de références, dont Blade Runner et Akira. On a aussi droit à une cité verticale aux accès limités, avec des niveaux renvoyant au pedigree de ceux qui les fréquentent, ce qui peut rappeler L’Incal de Moebius. C’est dans ce cadre que s’épanouit un récit choral, complexe, parfois obscur, habité par des personnages dont les quêtes personnelles s’entrelacent dans une sorte de ballet tragique. Le Mayor incarne la décadence et la folie d’un pouvoir absolu, obsédé par la violence. À l’opposé, sa fille Safir exprime un besoin évident de liberté et de rébellion face à l’autorité paternelle. Son lien protecteur avec son frère handicapé l’humanise encore davantage.

L’idée d’une drogue musicale comme le « Blast » enrichit la réflexion sur la dictature culturelle et la privation de liberté. Interdire la musique physique, symbole de l’expression individuelle, revient à éradiquer toute forme de mémoire et de subversion. Cette dystopie musicale fait écho à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, où les autodafés de livres signaient l’éradication de la pensée critique. Dans La Mécanique, le « Blast » devient le dernier refuge des âmes en quête de transcendance dans une société gangrenée par la surveillance. Le trait nerveux de Jef lui donne corps avec des décors oppressants et beaucoup de détails immersifs, qui renforcent l’ambiance claustrophobe d’une cité où l’humanité est écrasée sous le poids du béton et du métal.

La Mécanique conserve des zones d’ombre mais interroge déjà des problématiques contemporaines comme les crises migratoires, amplifiées par le dérèglement climatique, ou les inégalités économiques, auxquelles renvoient l’opulence des élites et la détresse des exclus. Ce premier tome passe aussi par un musicien dissident, migrant opérant clandestinement lors de soirées érotiques. Foisonnant, sombre, « En moi le chaos » trouvera sans mal sa place dans le paysage de la science-fiction contre-utopique. 

La Mécanique, Kevan Stevens et Jef 
Soleil, janvier 2025, 84 pages

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3.5

Wolf Man : la nuit des chasseurs

Les films de monstres continuent d’envahir les salles à coups de crocs. Ce fut récemment le cas avec The Substance ou le dernier remake de Nosferatu, quand ils ne sont pas relégués à la VOD comme La Bête enfouie. Wolf Man s’inscrit donc dans cette continuité. Cette nouvelle adaptation, stimulée par des idées visuelles et sensorielles intéressantes, ne parvient pourtant pas à concilier ses envies de frissons et de tragédie familiale.

Synopsis : Et si quelqu’un que vous aimiez devenait autre chose ?

Maillon indispensable aux succès de James Wan avec Saw, Dead Silence et Insidious, puisqu’il en a été le scénariste, Leigh Whannell s’est rapidement affirmé comme un technicien accompli derrière la caméra. En apprenant beaucoup de Wan, il se familiarise avec la réalisation sur le troisième chapitre d’Insidious, avant de confirmer son savoir-faire avec Upgrade, un vigilante movie plus audacieux et spectaculaire que ne peut être un épisode trop lissé de John Wick. Il y utilise le langage de la science-fiction pour mieux caractériser son personnage principal, mutilé et profondément traumatisé. Il n’est donc pas étonnant qu’on le courtise ensuite afin de restaurer l’honneur des monstres popularisés par Universal, sous la tutelle de Blumhouse.

Le réalisateur australien propose alors son reboot d’Invisible Man, porté par Elisabeth Moss, où il réinterprétait les capacités de l’homme invisible pour en faire une étude psychologique à travers l’emprise masculine et toxique dans un couple. Le résultat a convaincu et a confirmé une volonté de prendre de la distance avec des modèles franchisés, comme lorsque Universal Pictures souhaita relancer le cycle des monstres avec Dracula Untold en 2014, puis La Momie trois ans plus tard, dans l’objectif d’aboutir à une itération de La Ligue des gentlemen extraordinaires, ou simplement des Avengers. Aujourd’hui, le défi reste dans la même veine : réintroduire un monstre bien connu des mythologies et autres folklores, en laissant une tragédie familiale et intime guider le spectateur à travers un bain de sang inévitable.

Animal Kingdom

La bête du Gévaudan, Le Chien des Baskerville, Hurlements, Cujo ou autres sagas populaires (Harry Potter, Twilight, Underworld)… Il existe suffisamment de variantes de canidés qui ont désormais leur place dans les récits de fiction, plus ou moins dans une tonalité fantastique. Celle du loup-garou est la plus populaire, car il est bien connu qu’aux soirs de pleine lune, la malédiction des lycanthropes s’active, décuplant et libérant ainsi toute la bestialité des hôtes. C’est en tout cas ce qui préoccupe Whannell dans la représentation de sa créature, ou plutôt du père de famille qui se métamorphose et qui perd peu à peu toute son humanité. Comment protéger sa famille du danger de l’extérieur comme de l’intérieur dans ces conditions ? Personne n’avait prévu que des vacances dans la maison d’enfance de Blake (Christoplher Abbott) tournerait aussi mal. Une créature rode autour de leur refuge, tandis qu’une nouvelle menace se profite de l’intérieur. Le père voit rapidement son apparence et ses aptitudes changer…

Le moment le plus attendu reste la transformation physique de l’hôte, prouesse maintes fois imitée mais qui égale rarement celle du Loup-garou de Londres. Whannell n’est pas dupe sur ce point et contourne cette attente en laissant lentement Blake perdre pied sur son identité et son humanité. De fait, cela rend sa chute beaucoup plus tragique, car tout l’enjeu de son arc réside dans son endurance et dans son amour pour sa famille. En adoptant son point de vue, la photographie de Stefan Duscio nous immerge dans les nouveaux sens de Blake, de sa nyctalopie à son instinct de chasseur. Quant à Whannell, il se saisit de cette faculté pour mettre le doigt sur l’incompréhension verbale entre le père et son épouse, afin d’accentuer les failles de leur couple. Sans non plus dépendre de cette démarche innovante, les comédiens ont beaucoup à exprimer par le non-dit. Malheureusement, le drame familial se fait rapidement écraser par la dimension survivaliste du film, dans tout ce qu’elle a de plus cru à nous offrir. L’économie des effets spéciaux par des effets pratiques et un décor rural néo-zélandais nous convainc, malgré des défauts d’écriture et de rythme. Ce qui est fatal dans un huis clos de cette envergure, car la plongée dans l’angoisse ne mise que sur l’attente et le hors-champ, à tel point que la chute horrifique n’est pas à la hauteur de ces avant-goûts psychologiques. Ce qui peut paraître bancales dans cette histoire était pourtant l’un des points fort de Invisible Man.

Au clair d’une demi-lune

Pour compenser le tout, le récit hérite ensuite d’une narration miroir sur la relation père-fils en introduction et mère-fille en conclusion. Cependant, l’observation s’arrête là car le film reste avare en dialogues, ce qui ne peut que limiter les évolutions de personnages lorsque toute l’intrigue se déroule pendant son seul acte nocturne. Charlotte (Julia Garner) et Ginger (Matilda Firth) partagent assez peu de choses pour que les démonstrations d’instincts protecteurs de la mère en deviennent artificielles. Certaines réactions nous donneraient presque à y voir de la bisserie de luxe, mais rien d’aussi accablant que le divertissement décérébré et anachronique du Loups-garous sur Netflix, fort heureusement. La famille et l’amour ont toujours été de précieux carburants pour générer de l’empathie pour les personnages. Comme pour le Wolfman porté par Benicio del Toro et Anthony Hopkins, ce film reste maladroit avec ces notions. En revanche, celui de 1941 possède une puissance émotionnelle encore intacte aujourd’hui, contribuant ainsi à son succès public et critique. Il est malheureusement regrettable que cette ultime version de Wolf Man assure un divertissement correct, sans prise de risques. Ou plutôt sans exploiter ses brillantes idées jusqu’au bout.

Tandis que The Bride, relecture La Fiancée de Frankenstein écrite et réalisée par Maggie Gyllenhaal, devrait arriver en salles l’automne prochain, Whannell nous convainc que de nouvelles approches contemporaines sont possibles pour les monstres emblématiques d’Universal, soit en préservant un climax anxiogène autour d’un drame familial comme ici avec Wolf Man, ou en détournant les shots d’adrénaline et les giclées de sang comme dans l’amusante Abigail (remake de La Fille de Dracula). Qu’importe la voie à suivre pour peu qu’elle reste cohérente et assumée, car il ne nous reste qu’une amère saveur de déception dans ce petit film aux grandes ambitions.

Wolf Man – Bande-annonce

Wolf Man – Fiche technique

Réalisation : Leigh Whannell
Scénario : Leigh Whannell, Corbett Tuck, Lauren Schuker Blum et Rebecca Angelo, d’après le scénario du film Le Loup-garou écrit par Curt Siodmak
Interprètes : Christopher Abbott, Julia Garner, Matilda Firth, Sam Jaeger, Benedict Hardie, Ben Prendergast, Zac Chandler, Beatriz Romilly, Milo Cawthorne
Photographie : Stefan Duscio
Décors : Ruby Mathers
Costumes : Sarah Voon
Montage : Andy Canny
Musique : Benjamin Wallfisch
Producteur : Jason Blum
Producteurs délégués : Ken Kao, Beatriz Sequeira, Melanie Turner, Leigh Whannell
Production : Blumhouse Productions, Motel Movies
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h43
Genre : Épouvante-horreur, Fantastique, Thriller
Date de sortie : 15 janvier 2025

Wolf Man : la nuit des chasseurs
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2.5