Revenir sur « Un siècle de cinéma américain en 100 films » (1930-1960)

Benoît Gourisse, dans un imposant ouvrage de 620 pages publié aux éditions LettMotif, nous offre une traversée passionnante de trois décennies emblématiques du septième art. Il dresse un portrait complet des chefs-d’œuvre ayant marqué l’histoire hollywoodienne, tout en analysant les bouleversements artistiques, techniques et socioculturels qui ont façonné l’industrie du cinéma. 

Benoît Gourisse nous plonge d’abord dans le système des studios qui, à partir des années 1930, impose une vision industrialisée du cinéma. Paramount, Warner Bros ou MGM façonnent une esthétique homogène et une production standardisée fondée sur la répétition des genres : westerns, films noirs, comédies romantiques ou films d’aventures. Mais derrière cette mécanique se cachent des œuvres pionnières et mythiques.

Chef-d’œuvre absolu du cinéma d’aventure, King Kong incarne un véritable mythe cinématographique forgé ex nihilo par Merian Cooper et Ernest Schoedsack. Le film n’adapte aucune œuvre préexistante, mais crée de toutes pièces un personnage tragique et fascinant. L’auteur s’intéresse à l’Empire State Building comme symbole du pouvoir humain et évoque la prouesse technique du film, notamment l’animation en stop-motion qui donne vie à la jungle préhistorique et aux dinosaures.

Le cinéaste John Ford sublime de son côté le roman de John Steinbeck Les Raisins de la colère dans un récit où la route devient le symbole de la liberté entravée. À travers la figure de Tom Joad (Henry Fonda), Benoît Gourisse montre comment le film illustre la condition des laissés-pour-compte de l’Amérique en crise, en conservant une approche humaniste et visuellement magistrale. John Ford donne à voir un peuple en marche, entre errance et quête d’un avenir incertain, dans une mise en scène qui résonne avec les grandes fresques épiques.

Certains films de cette période deviennent des miroirs de leur époque, posant un regard acéré sur les injustices sociales, les rêves inaccessibles ou les dérives du capitalisme. C’est notamment le cas avec Charlie Chaplin et Les Temps modernes. Réalisé pendant la Grande Dépression, le film propose une satire poétique du monde industriel et des aliénations qu’il engendre. Le personnage de Charlot, iconique et résilient, se lance dans la quête d’une liberté individuelle face à un système oppressif. 

Avec Assurance sur la mort (1944), on a affaire au début de l’âge d’or du film noir. Le duo Billy Wilder-Raymond Chandler livre avec ce film un modèle du genre, où la femme fatale (Barbara Stanwyck) incarne la transgression morale ultime. Benoît Gourisse analyse la sophistication des cadrages, la profondeur de champ et l’utilisation du clair-obscur, tout en rappelant les affrontements avec la censure, dérangée par cette représentation amorale d’un crime passionnel. Ce film marque par ailleurs une étape importante en instaurant une narration non linéaire basée sur des flashbacks et des voix off.

Autre grand cinéaste convoqué : Joseph L. Mankiewicz, qui met notamment en scène une brillante réflexion sur le rôle des femmes dans une Amérique prospère mais conformiste avec Chaînes conjugales. La richesse des dialogues, l’ironie mordante et la complexité des relations humaines dépeintes dans le récit contribuent à interroger la vanité matérielle et les illusions entretenues par le modèle bourgeois de l’après-guerre.

Billy Wilder est à nouveau évoqué avec Boulevard du crépuscule, qui s’attaque aux coulisses du système hollywoodien. Gloria Swanson incarne une star déchue, prisonnière de sa gloire passée. Benoît Gourisse montre comment le décor devient un personnage à part entière, avec la demeure lugubre de Norma Desmond évoquant un mausolée. Wilder dénonce l’industrie du cinéma qui broie ses figures emblématiques, tout en rendant hommage à l’époque du cinéma muet. La figure de Joe Gillis (William Holden), scénariste désabusé, incarne quant à lui l’échec des rêves de grandeur.

Les pérégrinations continuent avec John Ford, qui déconstruit le mythe du pionnier avec La Prisonnière du désert, où John Wayne incarne un vétéran hanté par son passé. Benoît Gourisse met en lumière la complexité psychologique du personnage d’Ethan Edwards, les enjeux du racisme et de la loyauté familiale. Le réalisateur offre également une réflexion sur la violence inhérente à la conquête de l’Ouest et évoque les injustices subies par les peuples nomades.

Avec 12 hommes en colère, Sidney Lumet signe quant à lui un huis clos haletant qui interroge le principe du « doute raisonnable ». On s’attarde sur la mise en scène dépouillée et sur la transformation progressive des jurés, confrontés à leurs préjugés. Le film dépasse l’intrigue judiciaire pour devenir une métaphore des conflits idéologiques de la société américaine de l’époque.

Un siècle de cinéma américain en 100 films (1930-1960) nous promène ainsi dans le vieil Hollywood, classique et indémodable. C’est une œuvre analytique et érudite qui éclaire les mutations profondes du cinéma hollywoodien à travers des chefs-d’œuvre incontournables. Benoît Gourisse parvient à restituer l’effervescence et les contradictions d’une époque où les récits mythiques se mêlaient aux critiques sociales, tout en affirmant la puissance émotionnelle et esthétique du septième art. 

Un siècle de cinéma américain en 100 films (1930-1960), Benoît Gourisse
LettMotif, janvier 2025, 620 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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