Accueil Blog Page 87

Théâtre : Le Petit musée des horreurs (dites) ordinaires de Fanchon Guillevic

Maison du théâtre d’Amiens, vendredi 10 janvier à 20h30, une femme s’approche de nous et nous invite à la suivre dans un musée d’un genre nouveau, un musée qui expose des horreurs qu’on dit ordinaires mais qui ne devraient jamais l’être. Avec calme, force et détermination, et une bonne dose d’empathie et de bienveillance, Fanchon Guillevic nous guide à travers trois tableaux inspirés de faits divers autour des violences faites aux femmes, qui racontent trois féminicides. Les corps sont là, tels des tableaux qui s’animent pour dire la violence, la mort et l’effacement par une société qui ne sait plus quoi faire et où regarder. Suivez le guide et découvrez : La Danseuse, un samedi soir. La Noyée, un jeudi après-midi. L’Errante, un dimanche matin.

C’est un corps déjà mort qui glisse vers le public, doucement, mais avec toute la violence vécue et reçue. Pourtant, ce sont des corps encore vivants et bientôt conscients qui se serrent les uns contre les autres ou presque et suivent la guide de ce musée-spectacle qualifié « d’utilité publique » en préambule. La déambulation commence dans le hall d’un théâtre, ce pourrait être dans la rue, dans une maison, qu’importe, il faut juste ouvrir les yeux, et accepter de voir la réalité en face. La chute du corps mort d’une femme est le premier tableau de cette œuvre visuelle et sonore. On y trouve toujours un homme aux platines. Cet homme représente aussi l’auteur de violences, présenté, non sans ironie noire, comme un artiste, références à l’appui, dont l’œuvre mortifère s’éveille sous nos yeux avant de lentement disparaître, mourir.

Le deuxième tableau nous mène, hasard du lieu ou beauté cruelle de la mise en scène, dans une cave voûtée. La guide, qui est aussi la metteuse en scène de la pièce, nous invite d’un simple « on y va ? » à la suivre encore. Dans une lumière bleu-vert, nous voilà de nouveau face à la violence, là encore représentée par un corps qui lentement échappe au monde des vivants. L’image est d’une grande puissance quand le spectateur pénètre dans la cave et aperçoit cette femme figée, telle une gisante pourtant encore debout, presque une statue à vénérer. A ses pieds pourtant nulle offrande mais une mort prochaine, là encore de la violence d’un homme. Fanchon Guillevic propose des images fortes, conçues comme des tableaux et avec sa voix en direct ou enregistrée raconte la violence banalisée.  Racontée et présentée ainsi, ces histoires prennent toute sa force, leur horreur est palpable, réelle.

Après un troisième tableau qui pourrait se dérouler dans le décor d’un appartement bourgeois, où un corps sans âge et presque nu déambule et se tord au rythme des sévices physiques et moraux subis, la guide nous mène vers un SAS. Un lieu sécurisé et bienveillant, qui est à la fois dans et hors du spectacle) où des voix s’élèvent alors que la guide s’efface pour laisser le temps à chacun de se remettre – si tant est que cela soit possible – ou de coucher des mots dans un livre noir. On peut raconter en détails la création théâtrale et les tableaux-performances car tant qu’ils n’ont pas été vécus dans ce petit comité de spectateurs (une quinzaine), il est difficile de raconter l’émotion ressentie. Rien ne devrait être ordinaire dans ce qui est montré, raconté, mis en sons, pourtant cela fait forcément écho à une histoire vécue par soi ou un(e) proche, une histoire entendue de vive voix ou dans un espace médiatique. C’est le mal qui semble se banaliser et pourtant, non, car Fanchon Guillevic nous invite à se demander collectivement et intimement : « que fait-on ? ».

Éveiller les consciences n’est pas une mince affaire, montrer les corps sans un recours au spectaculaire, à la violence explicite ou au glauque, est d’une intelligence rare. Ce petit musée devrait réellement exister, devenir grand, en tout cas s’exposer partout comme s’étalent déjà sur nos murs les mots des colleuses, comme une preuve de sororité, ou plutôt d’humanité, et de volonté de combattre un système qui accepte, banalise et permet ces violences, et de ne jamais oublier cette phrase d’Adèle Haenel qui résonne quand le public est dans le SAS : « les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. »

Quelques mots pour prolonger ce Petit musée des horreurs (dites) ordinaires

Les journaux parlent de moi
L’actualité fait de moi un fait divers
Mon corps est devenu immense
Il prend toute la place
Ils déplacent mon corps
Elles pleurent en pensant à moi
Ma mère raconte mon enfance
Ma fille dénonce mon absence
Mes trop rares amis culpabilisent
Qui n’a rien vu, qui n’a pas voulu voir ?
Je n’ai pas su dire, pas les mots
Je suis une statistique affichée
sur les murs de la ville
Je ne suis pas une femme forte
Je ne suis pas une combattante
Je ne deviendrai jamais une vieille femme
Je suis un corps mort qui ne cesse pas de mourir
Un coup, deux coups, trois coups, je suis une chute
Je suis une femme domestique et bien élevée
Je suis une bonne élève qui écoute son maître
Je suis un nom qu’on scande pour faire sororité
Je suis une victime de féminicide
Je ne veux pas être l’élégance et la féminité
Je suis sa femme ou bien sa chose
En société, je suis souriante et joyeuse
En aparté, je suis silence et sourire
En appartement, je suis soumise et fragile
Je suis aussi une mère et une fille
J’ai été une enfant aimée, choyée
Je suis une ancienne amoureuse
Je ne suis plus rien
Je suis une femme
Je suis un être humain
J’ai existé
Je voulais vivre
Où suis-je désormais ?
Que ferez-vous ensuite ?

Le Petit musée des horreurs (dites) ordinaires : Teaser

Le Petit musée des horreurs (dites) ordinaires : Fiche technique

Création théâtrale, déambulation et tableaux performatifs, programmés en partenariat avec Le Tas de Sable – Ches Panses Vertes, Centre Nationale de la Marionnette.

Écriture, scénographie, mise en scène : Fanchon Guillevic
Interprétation : Marie Belingheri, Timothée Drelon, Leïla Charene, Vincent Lengaine, Amandine Testu, Romain Simon et Fanchon Guillevic
Création sonore : Timothée Drelon, Vincent Lengaine et Romain Simon
Création costumes et maquillage : Marie-Marie Blondiot
Création des dépliants sérigraphiés : Laure Bignon
Durée : 45 minutes
Création : 2023

Le hasard merveilleux : les jeux de l’exil et du hasard

Dans une mise en scène alerte, gaie et généreuse signée Laurent Natrella, Le Hasard Merveilleux — écrit par Jean-Christophe Dollé (L’oreille absolue) et interprété par Brigitte Guedj — offre un objet théâtral envoûtant, entre rêve et réalité, réminiscences et imaginations, souvenir et présent.

Avec une immense délicatesse, et une volupté joyeuse de jeu, Brigitte Guedj incarne cette héroïne et héraut de la paix, Sylvie, entraîneuse de l’équipe de handball d’Aubervilliers. Elle transporte le spectateur dans cette Algérie native, ou fantasmatique, agissant à rebours des petits cynismes et des médiocres haines, portant en elle les accents d’humanité et les ailes de la réconciliation. C’est « ce rêve de réconciliation » entre les religions, entre les hommes et les femmes, entre les cultures et les déchirures, au plus profond de l’intime d’un être et d’une histoire, que raconte ce spectacle. Les spectateurs, transformés en assemblée de rêveurs, aux portes de la paix perpétuelle.

Sur scène, la comédienne, avec une sobriété de détails et d’artifices, fait de sa voix changeante le réceptacle d’une tribu de spectres et de leurs souvenirs, une chambre d’écho de tous les personnages qu’elle se remémore. Elle explore toutes les palettes et couleurs, oscillant entre l’évocation et l’incarnation.

Écrit pour Brigitte Guedj, Le Hasard Merveilleux réinvente, dans le creuset subtil de sa mémoire, et la joie savoureuse de ses métamorphoses vocales, les espérances et sensations, tonalités et émotions de cette femme exilée, sensible et bouleversante. « Quoi de mieux qu’un rêve, pour semer en nous cet espoir de réconciliation entre les peuples ? »

 

 

La ligne de vie : raccourcie, celle de Corto ?

0

Dans une période située en 1927-1928, Corto Maltese se trouve au Mexique, en pleine révolte des cristeros. Une rapide recherche nous apprend que les historiens désignent par Guerre des Cristeros un soulèvement de chrétiens persécutés allant du 3 août 1926 au 21 juin 1929.

Corto achève de retaper un navire qu’il baptise La Niña de Gibraltar en hommage à sa mère, quand Bouche Dorée vient le trouver. Elle se prétend disposée à lui rembourser la dette qu’elle a contractée auprès de lui, s’il réussit à récupérer la collection d’objets d’art en jade d’un archéologue nommé Edward Herbert Thompson qui pille depuis des années la cité maya de Chichen Itza. Mais comme lui répond justement Corto, il n’est pas un voleur. Finalement, celui-ci devra juste se faire passer pour le représentant d’un musée européen afin de gagner la confiance de Thompson et lui acheter sa collection. La conversation dévie ensuite et Bouche Dorée annonce à Corto « Pour une raison que j’ignore, ta ligne de vie est en train de s’écourter » ce à quoi il répond par une boutade qui incite Bouche Dorée à ajouter « Écoute, Corto, je ne plaisante pas ! La mort te guette et elle parle espagnol. » Cela n’inquiète pas Corto outre mesure. Toujours est-il qu’il joue le jeu pour trouver ce Thompson et parvient, malgré un anonymat qui tourne court, à le convaincre de lui céder sa collection de jade. Voilà un début d’album (24 premières planches, sur un total de 78) particulièrement séduisant.

Corto Maltese par Pellejero et Diaz Canales

La suite nous vaut quelques péripéties bien dans le style des aventures de Corto Maltese, aussi bien pour le dessin de Rubén Pellejero que pour le scénario de Juan Diaz Canales. Cependant, il faut bien dire que cette série comme d’autres (dernier exemple en date : Blake et Mortimer) dont le ou les auteurs historiques ont disparu, par souci éditorial (faire vivre la série, comme on dit), se poursuit par de nouveaux auteurs respectant une sorte de cahier des charges. Autant dire qu’avec cet épisode, Pellejero et Diaz Canales appliquent ce principe de belle façon, en respectant le caractère de Corto, en lui faisant côtoyer des personnages déjà familiers de la série avec d’autres issus de la réalité et en le plaçant dans une région agitée politiquement (notre marin adore soutenir les mouvements révolutionnaires) et dont le passé remonte si loin qu’il est assorti de vestiges architecturaux et artistiques. Si les auteurs n’affichent pas une culture du niveau de celle d’Hugo Pratt, ils suivent son exemple de manière convaincante, pour un album agréable aussi bien pour les yeux que pour l’intellect (avec un soupçon d’ésotérisme et d’onirisme). La différence se sent au niveau des textes qui racontent le Mexique et ses particularités historiques, car l’album se lit assez rapidement et non sans plaisir il faut le reconnaître. Mais, il faut bien se faire à l’idée que si Pellejero et Diaz Canales imaginent de nouvelles aventures de Corto Maltese, ce qu’ils proposent est bien leur Corto Maltese, celui dont ils se sont fait une image d’après leurs lectures. D’ailleurs, pourrait-on faire du Corto Maltese en 2024 comme Pratt le concevait dans les années 1960-1980 ? Finalement, ses albums appartiennent à la période de leur conception. Quant à Pellejero, il aime les ambiances aux couleurs vives (à noter que l’épisode est également commercialisé dans une version en noir et blanc, sous un format légèrement supérieur). C’est une des différences fondamentales qui sautent ici aux yeux, puisque Pratt concevait d’abord ses albums en noir et blanc et ne passait à la couleur qu’avec une technique d’aquarelliste. Alors, même si l’éditeur assume son choix de poursuivre la numérotation des albums à la suite de ceux de Pratt, je considère que ceux signés Pellejero et Diaz Canales pourraient correspondre à une nouvelle série, comme certains éditeurs le font sur des publications de périodiques. D’ailleurs, cela correspondrait à cette façon de considérer ceux signés Bastien Vivès et Martin Quenehen plutôt comme des hors-série, parce que le style de dessin s’écarte trop de la manière Pratt.

L’esprit Corto Maltese

Revenons maintenant sur la ligne de vie de Corto qui fait le titre de l’album et dont Bouche Dorée annonce qu’elle se raccourcit. On pouvait en attendre une façon de nous préparer à la mort de Corto. Après tout, ses aventures l’ont conduit à bien des endroits et à différentes époques, pour un « vécu » bien rempli. Bien entendu, il n’en est rien. Et on peut même refermer l’album en se demandant ce qu’il faut penser de la réflexion de Bouche Borée : vision ou bluff ? Elle pouvait tout simplement chercher à titiller Corto pour l’inciter à bouger, agir selon son plan à elle. A mon avis, ce qui décide Corto à accepter sa proposition, au-delà de la récupération de la collection de jade de Thompson, consiste à en faire un trésor de guerre, pour soutenir l’action des cristeros. Soit quelque chose qui correspond bien à la mentalité générale de Corto l’aventurier. Enfin, que serait Corto Maltese sans son faire-valoir qu’est Raspoutine ? Il apparaît ici dans un rôle astucieux puisqu’il se rapproche de ce qu’était le personnage historique. Par contre, il apparaît bien gentil et inoffensif dans cet épisode.

La ligne de vie : Corto Maltese 17 – Rubén Pellejero (dessin et couleurs) ; Juan Diaz Canales (scénario) ; Traduit de l’espagnol par Hélène Dauniol-Remaud
Casterman : sorti le 30 octobre 2024

Au travers du rayon, de la fiction à la réalité ou inversement

0

Avec Au travers du rayon la dessinatrice Aude Bertrand montre les liens qui rapprochent la BD du cinéma, mais pas de la façon qu’on pourrait attendre. En effet, elle raconte à sa manière l’histoire de Jeanne qui étudie le cinéma dans un but bien précis.

C’est l’été (août) et la ville est à peu près déserte. Jeanne, étudiante autodidacte décontractée occupe la loge de concierge d’un immeuble pour régler les affaires courantes. Situation banale, sauf qu’elle s’intéresse de près au cinéma, au point de chercher la littérature qui l’aborde de façon théorique. Elle découvre ainsi le terme de métalepse qui signale l’interaction entre deux univers narratifs. Elle lit aussi des considérations telles que « Un film n’est pas fait pour une promenade des yeux, mais pour y pénétrer, y être absorbé tout entier » et « … ainsi que la persona de l’acteur qui vient infuser le personnage. Ce phénomène crée alors une passerelle dans la diégèse du film. » Elle a également l’occasion de voir Le dernier rayon (Romain Fricaud – 2014) court métrage inspiré par Le rayon vert (Eric Rohmer – 1986) film inspiré du roman éponyme de Jules Verne qui brode sur un phénomène optique situé à la limite entre la réalité et les croyances populaires. Jeanne en arrive à la conclusion que la vision de ce rayon vert permettrait de lire dans ses propres sentiments et dans ceux des autres. Surtout, elle se met en tête qu’il doit être possible d’interpénétrer une autre réalité que la sienne, à savoir celle d’un film. D’autre part, après discussion, le caissier du cinéma lui conseille de s’intéresser au film Fragment d’un soir qui lui fait exactement l’effet qu’elle cherche. Il faut préciser qu’elle entretient une relation particulière avec un homme qu’elle retrouve régulièrement, alors qu’il s’assoit toujours à la même place sur un banc. Le dialogue est alors quelque peu surréaliste, ce qu’on a observé dès les deux premières planches de l’album.

Lecture d’image et références

Nous avons donc affaire à une BD qui sort de l’ordinaire, ce qui apparaît dès l’illustration de couverture qui réussit astucieusement à faire sentir ce que Jeanne cherche à faire. Ainsi le titre apparaît-il en blanc sur fond rose clair et il faut vraiment faire un effort pour le trouver. Jeanne elle-même est représentée en couleurs avec son ombre juste derrière elle, portée sur un mur où on projette l’image de l’homme assis sur son banc. Sur le T-shirt de Jeanne, une large rayure horizontale fait le prolongement du banc, de façon à créer un doute : cette bande est-elle partie prenante du vêtement ou bien une sorte d’interférence entre le T-shirt et le banc ? On observe le même jeu entre les ombres et les couleurs sur le visage de Jeanne. De plus, celle-ci tient un livre en main et tout porte à croire que c’est celui qui évoque les notions théoriques qui l’intéressent, à moins que ce soit Le rayon vert de Jules Verne ou bien encore le scénario de Fragment d’un soir. Toujours est-il que si Jeanne parvenait à intégrer la réalité d’un film, cela pourrait ressembler à ce que cette illustration nous montre. Et là, bien évidemment on pense au film La Rose pourpre du Caire (Woody Allen – 1985) qui va tout à fait dans le sens imaginé par Aude Bertrand. Le film n’étant pas cité, on note que Le rayon vert d’Eric Rohmer ne l’est pas non plus : il faut une vague ébauche de l’affiche pour l’identifier. D’autre part, le film Fragment d’un soir est lui une pure vue de l’esprit. Aude Bertrand nous promène donc entre réalité et fiction dans un album imaginatif qui donnera à réfléchir autant aux cinéphiles qu’aux bédéphiles.

Petits regrets

L’album affiche quand même quelques limites. Ainsi le graphisme peut décevoir, car la dessinatrice se contente de personnages aux traits peu fouillés, ce qui d’ailleurs colle à leurs caractères à peine ébauchés. Et c’est encore plus vrai avec les décors pour lesquels Aude Bertrand se limite à ce qui l’intéresse pour son intrigue. On note également que les personnages sont essentiellement représentés de manière statique. Enfin, le choix des couleurs pourra décevoir par son manque de nuances.

Pour conclure

Aude Bertrand a donc des idées bluffantes qu’elle parvient à mettre en images de manière très personnelle. Et elle se montre surtout à l’aise pour mettre tout cela en scène en variant intelligemment la présentation de chaque planche selon les effets qu’elle recherche. Pour un album découvert par simple curiosité parmi les nouveautés, je reste partagé dans ce que la dessinatrice propose, entre un aspect intellectuel stimulant et un aspect purement BD dont certains points auraient à mon avis mérité d’être davantage travaillés.

Au travers du rayon, Aude Bertrand
Éditions 2024 : sorti le 6 septembre 2024
Note des lecteurs0 Note
3

Capitaine Conan ou la grande illusion de la paix retrouvée

En 1996, Bertrand Tavernier, cinéaste abonné aux films historiques, adapte le roman de Roger Vercel Capitaine Conan. Il en résulte le film de guerre le plus ambitieux et le plus singulier du cinéma français.

Certains films sont des événements aussi bien par leur sujet que par la manière dont il est traité. Ce fut notamment le cas de Capitaine Conan de Bertrand Tavernier, film sur la Première Guerre mondial original et ambitieux, adapté du roman d’un écrivain qui avait vécu les événements décrits, et donnait une vision très personnelle et inédite de cette terrible période.

Un pan d’histoire militaire méconnu

En 1934, paraît aux éditions Albin Michel le roman Capitaine Conan, récit de l’expérience du soldat Norbert et de son amitié avec le lieutenant puis capitaine Conan, commandant d’un corps franc réputé, sur le front des Balkans durant la Première Guerre mondiale puis, après l’armistice, leur déplacement dans des zones de combat contre les armées rouges communistes. L’auteur, Roger Vercel, s’appuie sur sa propre expérience d’ancien combattant des Balkans pour cette histoire et s’inspire de personnes réelles pour créer ses personnages fictifs. Quelques personnages mentionnés ont d’ailleurs bien existé, tel le général Henri Berthelot. Il est à noter que l’histoire ne suit pas un ordre chronologique strict, alternant avec plusieurs retours vers le passé. Le roman connut un certain succès et remporta le prix Goncourt, malgré des critiques de presse en partie défavorables. Marquante par son cadre inhabituel concernant la mémoire de la Grande Guerre et sa galerie de personnages pittoresques, servie notamment par un langage fleuri et vivant, cette œuvre était assez largement oubliée lorsque Bertrand Tavernier lança son adaptation cinématographique dans les années 1990.

On peut, au premier abord, s’en étonner, l’opinion antimilitariste du réalisateur étant connue. Il faut cependant se rappeler son intérêt pour les récits historiques divers (Que la fête commence, Le Juge et l’Assassin) ainsi que pour la Première Guerre mondiale, notamment avec La Vie et rien d’autre. Si on ajoute à cela que son œuvre s’intéresse particulièrement aux marginaux et aux déclassés de la société, il était logique que Tavernier se penche sur des personnages d’anciens combattants incapables de se réinsérer et d’oublier la guerre. Pour son film, le cinéaste s’est entouré de collaborateurs réguliers : le producteur Alain Sarde, le directeur de la photographie Alain Choquart et Philippe Torreton, déjà tous présents notamment pour L.627, drame policier désabusé en milieu urbain. Il parvint également à réunir près de dix millions d’euros actuels, le plus gros budget à l’époque pour un film français. Sorti le 16 octobre 1996, le film ne rencontra pas un grand succès public, mais fut bien accueilli par la critique et fut récompensé de deux Césars (meilleur réalisateur et meilleur acteur pour Torreton), ainsi que le prix Méliès de 1996, sans compter six autres nominations dont meilleur film et meilleur scénario.

De fait, le film fit grande impression lors de sa sortie et suscita beaucoup de débats sur la période concernée, mais aussi sur des sujets bien plus larges. Tant l’originalité de son sujet que la manière de l’aborder en font un film de guerre à part dans le cinéma français. C’est en effet un aspect très peu abordé de la Grande Guerre qui est traité ici : l’envoi du corps expéditionnaire français dans les Balkans pour soutenir les alliés serbes et roumains contre les Bulgares. Et plus méconnus encore sont les combats livrés après l’armistice par ces mêmes combattants contre les Russes, anciens alliés devenus communistes, et aux côtés des troupes bulgares. La réalisation viscérale, réaliste et prenante de Tavernier contribua également beaucoup à la réputation du film, notamment lors des scènes de combat. Mais ce sera surtout le traitement des personnages le trait marquant du récit.

Une épopée de héros brisés et de salauds impunis

Une constante thématique dans la filmographie de Bertrand Tavernier est le portrait d’individus broyés par leur environnement et l’Histoire. Un sujet qui est parfaitement illustré par Capitaine Conan. Il illustre le parcours de l’officier éponyme et de ses hommes, aussi bien au combat que dans l’après-guerre. Pour se faire, le réalisateur modifie quelque peu le roman, montrant les combats de la Grande Guerre alors que le livre démarre à l’armistice, et supprimant les scènes de flashbacks pour suivre une narration plus linéaire. Une légère trahison qui sert le propos du film, montrant le parcours d’hommes incapables de s’extraire de la guerre et de la violence, survivant entre deux conflits et sans véritable perspective d’avenir. Mais il reflète aussi l’absurdité d’un contexte les voyant inverser les rôles entre alliés et ennemis à l’occasion des ultimes combats. Une vision triste et pessimiste qui rappelle assez justement que la fin de la Première Guerre mondiale ne signifia nullement la paix en Europe, traversée de tensions et de conflits régionaux.

Mais c’est aussi une vision saisissante et ambivalente des anciens combattants que nous propose le film. Si Tavernier est un antimilitariste affirmé, et que le film ne brosse pas un portrait très élogieux de la hiérarchie militaire, il ne verse pas pour autant dans un rejet caricatural de l’armée et du soldat. Au contraire. Le film restitue de manière convaincante leurs conditions de vie, leurs exploits, ainsi que leur basculement dans la violence et le crime, en temps de paix, durant leur stationnement dans les Balkans. Des hommes capables autant d’abnégation et de bravoure extrême que des plus vils instincts. Leur situation est bien résumée par Norbert lui-même lors du procès de certains d’entre eux suite à un braquage violent : « Punir des héros ou acquitter des salauds. » C’est d’ailleurs un déchirement pour le personnage qui a partagé cette expérience d’ancien combattant et doit alors s’opposer à Conan qui, lui, n’a aucun problème à défendre ses hommes bec et ongles. C’est en fait un récit de vies brisées, comme très souvent dans les films de Tavernier, à l’instar de celui d’Erlane, jeune engagé faible jugé pour désertion que doit défendre Norbert, lequel y trouvera l’occasion de se réconcilier avec Conan. Ces hommes, de même que Conan, Norbert et de Scève qui intervient dans le procès d’Erlane, sont-ils entièrement responsables de leur sort, ou sont-ils les jouets d’une mécanique plus vaste qui se joue d’eux ? Le film ne tranche pas vraiment et laisse planer une certaine ambiguïté à ce sujet, demeurant ainsi bien plus pertinent. Plutôt qu’une charge grossière contre l’armée et la guerre, le cinéaste préfère laisser se dérouler les événements de manière froide et saisissante, en laissant s’exprimer tous les partis. Le débat est d’autant plus sensible qu’il met en cause une catégorie particulière de combattants : les membres de commando envoyés aux avant-postes pour les missions les plus dangereuses, et attaquant le plus souvent à l’arme blanche, tels des lanciers du Moyen Âge. Ce statut de tête brûlée fait d’eux, dans un certain imaginaire militaire, une sorte d’élite un peu à part dans l’armée française, ce que ne manque pas de rappeler Conan qui distingue ces « guerriers » des soldats ordinaires, précisant que ceux-là « ont fait la guerre », tandis que lui-même « l’a gagnée ».

Ce n’est cependant pas le seul constat du film. Ce dernier dresse également le portrait d’une Europe perpétuellement en guerre, jamais complètement apaisée, incapable de s’extraire de ses tourments politiques. Le contexte de l’espace balkanique en devient hautement symbolique puisque c’est bien cet espace qui produisit l’étincelle de la Première Guerre mondiale, et restera une zone géographique très instable durant l’entre-deux-guerres. Un contexte conflictuel permanent dont les populations, militaires et civils, paient le prix fort. C’est un constat qui peut évidemment s’appliquer à tout conflit, Tavernier ayant d’ailleurs en tête le destin des anciens combattants de la Guerre d’Algérie dont il fut témoin. Le propos du film s’élargit ainsi à une observation des rapports de l’être humain à la guerre, moteur principal de l’Histoire, guerre dont les hommes sont à la fois auteurs et victimes ; ainsi qu’au statut des anciens combattants qui n’arrivent jamais à sortir complètement des conflits auxquels ils ont pris part. Une vision profondément empathique et respectueuse, très pessimiste à l’image de la dernière scène du film montrant un Conan enfin revenu à la vie civile, mais désabusé, physiquement ruiné et prématurément vieilli, n’ayant guère que ses souvenirs de guerre comme repère.

Ce sont ces axes de réflexion qui font de Capitaine Conan un film riche, dense en émotions et intemporel. Il est bien sûr parfaitement servi par la réalisation prenante de Tavernier et l’interprétation de ses acteurs. Le Bihan campe un Norbert très humain et quelque peu dépassé par les événements, et Torreton trouve là son plus grand rôle en interprétant un Conan vindicatif, asocial mais aussi intègre, fier et cohérent avec lui-même. Une œuvre inclassable donc, ni patriotique ni franchement antimilitariste, à la fois film de guerre, drame social et historique, portraits d’hommes brisés et d’une époque trouble.

Capitaine Conan : Bande-annonce

Capitaine Conan : Fiche technique

Réalisation : Bertrand Tavernier
Scénario : Bertrand Tavernier et Jean Cosmos, d’après le roman Capitaine Conan de Roger Vercel
Interprètes : Philippe Torreton, Samuel Le Bihan, Bernard Le Coq, Catherine Rich, François Berléand, Claude Rich, André Falcon, Claude Brosset, Crina Muresan, Cécile Vassort
Directeur de la photographie : Alain Choquart
Montage : Luce Grunenwaldt, Laure Blancherie, Khadicha Bariha-Simsolo
Décors : Guy-Claude François
Son : Michel Desrois
Mixage : Gérard Lamps
Costumes : Jacqueline Moreau, Agnès Evein
Musique : Oswald d’Andréa
Production : Little Bear, Les Films Alain Sarde, TF1 Films Production
Pays de production : France
Durée : 130 minutes
Genre : Drame, Guerre
Date de sortie : 16 octobre 1996

La Chambre d’à côté : à chacun sa tragédie

Auréolé du Lion d’or à la dernière Mostra de Venise avec l’adaptation du roman éponyme de Sigrid Nunez (intitulé Quel est donc ton tourment ? dans nos librairies), Pedro Almodóvar développe un thriller existentiel en reconnaissant l’euthanasie comme une digne échappatoire dans un monde surchargé en souffrance. La Chambre d’à côté constitue alors un geste artistique transgressif et bienvenu, comme à son habitude, en faisant de nous les témoins et complices d’une tragédie humaine.

Synopsis : Ingrid et Martha, amies de longue date, ont débuté leur carrière au sein du même magazine. Lorsqu’Ingrid devient romancière à succès et Martha, reporter de guerre, leurs chemins se séparent. Mais des années plus tard, leurs routes se recroisent dans des circonstances troublantes…

Échapper à la folie de la réalité et du monde des vivants. De façon psychologique avec La piel que habito ou de manière plus cérébrale ici, Pedro Almodóvar continue d’étudier les limites de ces notions. Sans pour autant mettre en retrait le désir, élément phare de toutes ses œuvres, jusqu’à en nommer sa société de production El Deseo, le cinéaste de 75 ans a également consacré un pan de sa filmographie aux relations mère-enfant (Talons aiguilles, Tout sur ma mère, Madres paralelas). Il a donc su s’entourer de nombreuses muses, dont Chus Lampreave, Rossy de Palma, Marisa Paredes et Penélope Cruz. Il s’ouvre encore à d’autres visages bien connus du public en associant Julianne Moore et Tilda Swinton (déjà vue dans le moyen-métrage La Voix humaine, sortie en 2020), un cocktail qui gagnerait à exploser sur la scène hollywoodienne, mais qui sont appelées à interagir dans une extrême et intense retenue devant la caméra d’Almodóvar.

Quand la mort nous va si bien

Intégralement tourné dans la langue de Shakespeare, initiative déjà mise en lumière lors de la double Expérience Almodóvar (composée de La Voix humaine et de Strange Way of Life), le réalisateur ne cesse de repousser les frontières de son cinéma, dont la plupart des traumatismes sont intimement liés à l’Espagne franquiste. Il déménage ainsi à la grosse pomme, avec tout son style, reconnaissable entre mille. On ne s’y perd pas, même dans la qualité du montage, d’une fluidité exemplaire et bien aidée par la musique d’Alberto Iglesias. Mais le véritable point fort tient dans cette alchimie parfaite entre Martha et Ingrid, où leurs interprètes respectifs parviennent à nous captiver, que ce soit dans les tirades qu’elles déroulent ou dans leur capacité d’écoute à l’écran. Leurs retrouvailles sont pourtant teintées de cynisme lorsque Martha, gravement atteinte d’un cancer, propose à son amie retrouvée de la soutenir dans son suicide assisté. Une ironie lorsque l’on sait qu’Ingrid vient tout juste de sortir un roman évoquant sa peur de la mort et que Martha l’a souvent observé lors de sa carrière comme reporter de guerre.

Tout l’objet de l’intrigue réside alors dans la compréhension de chacune à accepter la fin de toute chose. Simplement être là, c’est la ligne de conduite qui séduit le cinéaste. S’ensuivent des échanges entre nostalgie et mélancolie, où les amies se retranchent dans un luxueux palace au milieu des bois, loin d’une cité new-yorkaise qui ne dort jamais. Peut-être est-ce là qu’Almodóvar semble s’être convaincu de parfaire son discours qui sonde la peur de la mort et l’amour de la vie. Il en fait un paradoxe en croisant ces termes, notamment en libérant, par petites piques, la névrose collective sur le plan écologique et la crainte des dérives politiques en ascension à travers le personnage de Damian (John Turturro), ex-objet de désir d’Ingrid et de Martha dans le passé. Chacun choisit finalement sa manière de vivre sa, voire ses tragédies. Malheureusement, quelques turbulences sont notables lors de cette analyse, trop intellectuelle, qui ne laisse pas assez de place à l’émotion.

Mourir pour revivre

Malgré un emballage esthétique qualitatif, la narration pèche dans les insertions de flashbacks, beaucoup mieux dilués dans Douleur et Gloire, où le passé alimentait davantage l’intensité émotionnelle, presque qu’autant que dans le présent. Ce film constituait déjà un « adieu » prématuré et bouleversant de l’artiste. Cette nouvelle itération avec La Chambre d’à côté le confronte à ses propres démons, revenus le hanter pour des raisons obscures, mais qui ont néanmoins la délicatesse de magnifier une profonde introspection, à défaut de nous émouvoir. De même, on sent qu’Almodóvar prend beaucoup plus de distance avec le réel dans la fameuse scène de « répétition », où Martha apparaît dans une robe blanche à travers une vitre, tel un spectre. D’un côté, on retrouve sobrement ce que la cinéaste sait faire de mieux dans sa mise en scène, de l’autre on perd cette sensation de flottement ou de radicalité qui font l’identité de son cinéma. Il conclut toutefois sur une note poétique, en citant allégrement Gens de Dublin, associé à une aura mélancolique et mortifère, car son réalisateur John Huston mourut peu après avoir terminé son film, intitulé The Dead dans sa version originale.

On en retient donc un processus de réincarnation, non pas en évoquant ce qui attend Martha après l’obscurité de la mort, mais en mettant en avant l’aspect fusionnel entre les deux amies de longue date. Accepter la mort d’une part, puis l’accompagner en offrant son corps, son écoute et sa présence comme un réceptacle qui prolongerait l’existence de Martha en Ingrid. Cette approche, très spirituelle, n’est pas une nouveauté chez le cinéaste espagnol, qui détourne de plus en plus son style et son sens de la théâtralité depuis Étreintes brisées. Ses décors, aux couleurs vives et pop, constituent autant des leviers de caractérisation des personnages que de leurs sentiments. Martha ne serait-elle pas en train de retrouver ses couleurs d’antan, à l’instar d’Ingrid qui se confond de plus en plus dans le décor ? Le film évolue sans cesse dans les détails, notamment dans l’énergie que dégage chacun des protagonistes.

Et encore une fois dans La Chambre d’à côté, Almodóvar s’en sert comme un contrepoids à la douleur, celui d’une histoire sombre et de plus en plus accentuée par la mortalité. En cela, à l’issue d’une ultime séquence enneigée, certains pourraient y voir un caprice ou un acte testamentaire prétentieux d’un artiste en fin de carrière, lorsque d’autres spectateurs plongeront naturellement dans sa relecture visuelle, intime et sensuelle des limbes au cœur d’une forêt, où l’amour et la fraternité s’additionnent pour ne laisser qu’une bulle de tendresse et de renaissance.

La Chambre d’à côté – Bande-annonce

La Chambre d’à côté – Fiche technique

Titre original : The Room Next Door
Réalisation : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar (d’après le roman Quel est donc ton tourment ? de Sigrid Nunez)
Interprètes : Tilda SWINTON, Julianne MOORE, John TURTURRO, Alessandro NIVOLA, Juan Diego BOTTO, Raul AREVALO, Victoria LUENGO, Alex Høgh ANDERSEN, Esther MCGREGOR, Alvise RIGO, Melina MATTHEWS, Sarah DEMEESTERE, Anh DUONG, Bobbi SALVÖR MENUEZ, Annika WALHSTEN
Directeur de la photographie : Edu Grau (ASC, AEC)
Montage : Teresa Font (AMAE)
Décors : Inbal Weinberg
Son : Sergio Bürmann
Supervision de l’édition sonore : Anna Harrington
Mixeur de réenregistrement : Marc Orts
Concepteur des costumes : Bina Daigeler
Maquilleuse : Morag Ross
Coiffeur : Manolo García
Casting : Eva Leira/Yolanda Serrano (Europe) et Géraldine Baron / Salomé Oggenfuss (NYC)
Musique : Alberto Iglesias
Producteurs : Agustín Almodóvar, Esther García
Producteurs associés : Bárbara Peiró, Diego Pajuelo, David Kajganich
Producteurs délégués : César Pardiñas
Production : El Deseo
Pays de production : Espagne
Distribution France : Pathé Films
Durée : 1h47
Genre : Drame
Date de sortie : 8 janvier 2025

La Chambre d’à côté : à chacun sa tragédie
Note des lecteurs0 Note

3

Babygirl : 50 nuances de Nicole

C’est peu dire que ce long-métrage est un morceau de cinéma très étonnant et précieux. Une œuvre qui semble à la fois déterrer le genre du suspense érotique cher aux années 90 tout en le rendant très contemporain, juste et orienté vers un point de vue enfin féminin. Babygirl aurait pu être plus scabreux, sulfureux, mais il aurait aussi pu être plus niais ou accoucher d’un pétard mouillé à la 50 nuances de Grey. Il n’en sera rien et c’est probablement parce qu’il n’y avait rien de mieux qu’une femme pour réaliser une œuvre sur le désir féminin et les fantasmes inavoués de la gent féminine. Pour son troisième film, la néerlandaise Haline Reijn passe donc à la vitesse supérieure et nous gâte avec un long-métrage très bien écrit, réalisé avec soin et porté par des interprètes au sommet de leur art avec, bien sûr, une Nicole Kidman qui ajoute une nouvelle prestation hors du commun à une filmographie qui en contient déjà beaucoup !

Synopsis : Romy, PDG d’une grande entreprise, a tout pour être heureuse : un mari aimant, deux filles épanouies et une carrière réussie. Mais un jour, elle rencontre un jeune stagiaire dans la société qu’elle dirige à New York. Elle entame avec lui une liaison torride, quitte à tout risquer pour réaliser ses fantasmes les plus enfouis…

Ahhh Nicole Kidman… On pourra reprocher à l’ex-madame Tom Cruise de tourner peut-être un peu trop pour le côté artistique et d’avoir abusé de la chirurgie esthétique pour le côté plus superficiel et people, mais force est de constater qu’elle nous a maintes fois prouvé l’étendue de son talent. Avec Babygirl elle nous indique qu’elle est loin d’avoir fini de nous épater. Si le film est aussi réussi c’est aussi en grande partie grâce à sa performance. On la sait capable de beaucoup de choses mais on ne s’attendait pas à la voir dans une œuvre qui explore le désir féminin de la sorte, ni qu’elle se mette à nu comme cela dans tous les sens du terme. Les fantasmes et désirs de son personnage peuvent paraître politiquement incorrects, ce qui rend sa prestation d’autant plus mémorable et osée. Bref, elle incarne cette femme d’affaires de pouvoir soumise à ses pulsions bis par un jeune homme qui pourrait être son fils avec une grâce et une absence de pudeur remarquable. Et elle porte ainsi une bonne partie du film sur ses épaules.

Mais elle n’est pas la seule à exceller dans ce drame érotique qui ne verse jamais dans le sexe facile, chaque séquence charnelle ayant vraiment une raison d’être et déterminant ainsi la psychologie des deux personnages. Dans ce duel inattendu, Harris Dickinson montre encore une fois qu’il fait partie des acteurs les plus prometteurs de sa génération depuis qu’on l’a découvert dans Les Bums de la plage après, entre autres, la Palme d’or Sans filtre ou l’excellente mini-série Un meurtre au bout du monde. Mélange de charme juvénile et de masculinité décomplexée, il a la carrure nécessaire pour faire attirer un personnage comme celui de Kidman dans ses filets. Il irradie de sensualité et de charisme rendant leur relation et leur complicité évidente et crédible. Antonio Banderas et Sophie Wilde en seconds rôles satellites, mais nécessaires, ne déméritent pas même s’ils n’ont chacun qu’une seule scène forte pour faire éclater leur talent.

Après deux films moins convaincants et remarqués dont le sympathique mais imparfait Bodies Bodies Bodies (inédit en salles en France), Halina Reijn passe clairement à la vitesse supérieure avec Babygirl. À la fois plus ambitieux, chic et singulier, son troisième long-métrage frappe fort car il ausculte la sexualité féminine contemporaine de manière frontale, osée et juste. D’ailleurs, un tel film dans les mains d’un homme n’aurait peut-être pas eu la même saveur. On sent la cinéaste en confiance avec son sujet, qu’elle transmet à son actrice principale. Elle décrit bien la libido féminine à travers le personnage de Romy, quand bien même celle-ci possède des fantasmes peu communs et inavoués. Mais ils peuvent être le catalyseur de tant d’autres pour de nombreuses femmes… Une séquence et un revirement un peu sibyllin sur la question, évoquant une maladie mentale ou de l’addiction viennent cependant faire un pas de côté inutile au script.

En outre, la relation entre les deux personnages est superbement écrite. On y croit et on marche alors qu’avec un tel sujet, le film marchait sur des œufs. Tout sonne juste, réaliste et crédible. On aime les premières approches, on apprécie le côté maladroit de leurs premiers ébats et le léger malaise qui s’en suit tout comme la passion qui va se développer. Évidente, compulsive, incandescente et surtout addictive. Chacun pour des raisons différentes. Mais Babygirl a le mérite également de montrer les conséquences de cet adultère singulier sur la vie de famille et la vie professionnelle de Romy, aspirant ainsi toutes les facettes d’un tel écart pour une femme en vue comme elle. Tout comme il insère intelligemment la chirurgie faite par l’actrice et qui fait tant jaser dans le script toutes comme les nouvelles avancées dans l’automatisation des moyens de livraison puisque Romy est PDG d’une telle entreprise (fictive).

On prend donc plaisir à suivre cette romance entre soumission et domination même si elle est encore une fois inscrite dans le sempiternel contexte new-yorkais, de Manhattan même, avec des protagonistes très huppés. À ce niveau, de mettre une telle histoire dans un milieu plus accessible aurait peut-être rendu le film encore plus prégnant pour le public, voire plus jouissif car palpable. On aurait peut-être d’ailleurs aussi apprécié que le scénario aille plus loin parfois, même si à ce jeu c’est parfois risquer de tomber dans le voyeurisme et les excès. À part cela, ce long-métrage peu commun mais délicieux et captivant, en plus d’être mis en scène avec soin et volupté, nous conquiert dans ses moments dramatiques comme dans ses moments libérateurs (la magnifique séquence dans le club techno), voire coquins. Et quand les acteurs sont au diapason et donnent le meilleur d’eux-mêmes alors on signe. Babygirl est un film avec une sensibilité féminine forte sans tomber dans les excès du féminisme qui rayonne grâce à l’écriture et la mise en scène de sa réalisatrice ainsi que le talent de son actrice principale.

Bande-annonce – Babygirl

Fiche technique – Babygirl

Réalisateur : Halina Reijn.
Scénaristes : Halina Reijn.
Production : A24.
Distribution : SND.
Interprétation : Nicole Kidman, Harris Dickinson, Antonio Banderas, Sophie Wilde, …
Genre : Drame – Érotisme.
Date de sortie : 15 janvier 2025.
Durée : 1h53.
Pays : États-Unis.

Note des lecteurs1 Note

3.5

Le Dossier Maldoror : le mal des polices

Dans un polar tendu et poisseux, Fabrice de Welz signe avec Le Dossier Maldoror une œuvre ambitieuse et inégale dans ses récits, travaillée par le trauma de l’affaire Dutroux et filmant la traque obsessionnelle d’un gendarme.

Le Dossier Maldoror est d’abord un film de climat et de géographie restituant un paysage froid, trouble et peu séduisant : celui des traces traumatiques d’une affaire aux ramifications complexes survenue dans la Belgique des années 1990 (celle de Marc Dutroux) et les imbroglios des services de police et de gendarmerie, en mal d’assurer la surveillance d’un criminel récidiviste (Sergi Lopez, adipeux et veule à souhait).

Par ce réalisme social pointant, dans une dramaturgie rendue nébuleuse, l’impuissance de la gendarmerie et les maladresses entre services, Le Dossier Maldoror fait songer à la très belle série Sambre de Jean-Xavier de Lestrade.

Toutefois, Fabrice de Welz, réalisateur audacieux du radical et remarquable Allelulia, ne tient pas à s’autoborner dans cette réalité glauque du film social et noir. Prenant le parti de suivre les déchirements impulsifs de son personnage principal (le gendarme Chartier joué par Anthony Bajon) et la traque rauque — digne des bayous de True Detective — dans laquelle il plonge, le film se décale aussi, rompt avec lui-même et lorgne alors plutôt vers Le Parrain lorsqu’il entreprend de filmer les scènes familiales de mariage de Chartier avec sa future femme italienne. Dans ces plans plus fluides, amples et limpides, le Dossier Maldoror prend la tangente au sein de cette communauté d’immigrés italiens avec des accents romanesques, ce qui lui vaut sa densité mais sans doute aussi sa fragilité.

L’enquête, portée par Bajon et son acolyte Alexis Manenti (toujours juste), aurait exigé une rigueur de traitement, une sécheresse ou une étrangeté plus avérée, qui était présente dans les précédents opus de De Welz, mais semble ici atténuée ou simplement décroissante. Le chant des nerfs du héros se mue progressivement en celui des passions romantiques.

L’interprétation d’Anthony Bajon, trop sanguin, souffre de ne pas être simplement assez rêche (à la manière de Guillaume Canet dans La Prochaine fois je viserai le cœur) ou carrément plus habitée et charismatique (l’inversion de rôles avec Manenti eût été intéressante). Ici, on attend les scènes avec Laurent Lucas, habitué du cinéma du réalisateur, amenant avec lui cette présence magnétique indiscutable, mélange de froideur fascinante et de possible perversion séduisante.

Il n’en reste pas moins que ce Dossier Maldoror creuse, dans la filmographie de De Welz, une ligne forte, sinueuse et inquiétante, grave et impavide où le cinéaste ne nous laisse pas indemnes. Il rejoint le souffle abrupt et le lyrisme sauvage des Chants de Maldoror (titre du roman du Comte de Lautréamont), avec ses questionnements sur la nature du Mal, l’énergie de la violence, la laideur et la monstruosité nervurées au cœur de l’homme.

Bande-annonce : Le Dossier Maldoror

Fiche technique : Le Dossier Maldoror

Réalisateur : Fabrice de Welz
Scénario : Fabrice de Welz, avec la collaboration de Romain Protat
Avec : Anthony Bajon, Alexis Manenti, Sergi Lopez, Laurent Lucas
Photographie : David Williamson
Montage : Anne-Laure Guégan
Musique : Vincent Cahay
Décors : Emmanuel de Meulemeester
Costumes : Elise Ancion
Production : Eve Commenge, Vincent Tavier
Société de production : Frakas Productions, Les Films Velvet
Pays de production : Belgique, France
Langue originale : Français
Genre : Polar, Drame psychologique
Durée : 1h50

Hiver à Sokcho : les âmes déracinées

Note des lecteurs0 Note

3

À la croisée des frontières nationales, Hiver à Sokcho compose une quête identitaire empreinte de poésie et d’émotions à l’état brut. Porté par un Roschdy Zem au charisme sauvage et l’interprétation à fleur de peau de Bella Kim, le drame franco-sud-coréen, premier long-métrage du réalisateur Koya Kamura, séduit par son esthétisme et son mélange des cultures. Adapté du roman éponyme d’Elisa Shua Dusapin, le film, au rythme lent et aux images oniriques, se perd dans la psyché labyrinthique des personnages égarés qu’il met en scène.

Après des études de cinéma, Koya Kamura a travaillé dans la publicité chez MTV et Disney avant de réaliser son premier court-métrage, Homesick, pré-nominé aux Césars. C’est lors du développement de son premier film que le réalisateur franco-japonais découvre le livre d’Elisa Shua Dusapin, qui fait immédiatement écho à son histoire personnelle. En traitant de binationalité et d’intégration, le roman touche en effet au propre vécu du cinéaste métisse. À ce propos, Koya Kamura a déclaré qu’en France, il a « toujours été considéré comme un chinois, et au Japon, (…) comme un sud-américain », en devenant donc un outsider. À travers ce long-métrage, il explique avoir choisi « un film à son image » en assumant ses deux origines. Présenté en avant-première au Festival international du film de Toronto et en clôture du Festival du Film Coréen à Paris 2024 (FFCP), le drame questionne notre rapport au pays natal, mais aussi au corps et à l’abandon.

Synopsis : À Sokcho, petite ville balnéaire de Corée du Sud, Soo-Ha, 23 ans, mène une vie routinière, entre ses visites à sa mère, marchande de poissons, et sa relation avec son petit ami, Jun-oh. L’arrivée d’un Français, Yan Kerrand, dans la petite pension dans laquelle Soo-Ha travaille, réveille en elle des questions sur sa propre identité et sur son père français dont elle ne sait presque rien. Tandis que l’hiver engourdit la ville, Soo-Ha et Yan Kerrand vont s’observer, se jauger, tenter de communiquer avec leurs propres moyens et tisser un lien fragile.

À la recherche d’une identité perdue

Qu’est-ce qui forge vraiment notre individualité ? Notre pays, nos parents, notre milieu social, notre métier, notre langue, notre culture ? Hiver à Sokcho pose simplement cette question ouverte et nous invite à réfléchir à qui nous sommes. En nous attachant à Soo-Ha, une jeune femme coréenne mal dans sa peau, ainsi qu’à Yan Kerrand, un écrivain français en panne d’inspiration, Koya Kamura dresse le portrait de personnages solitaires et exilés. Ce thème du déracinement, cher à Stéphane Ly-Cuong, co-scénariste d’origine vietnamienne, constitue le coeur d’un film qui cherche lui aussi à trouver sa voie entre les codes du cinéma asiatique, le traitement pictural et l’adaptation d’une oeuvre axée sur des émotions vives, complexes, souvent difficiles à traduire en images. La solution choisie, une animation brute, désordonnée et confuse, qui nous plonge symboliquement dans les méandres de la pensée de Soo-Ha, peut convaincre ou lasser mais garde le mérite d’une certaine originalité.

La relation ambigüe qui se noue progressivement entre Yan Kerrand et Soo-Ha, au prix d’observations furtives, d’incompréhensions et de blessures involontaires, leur permet à tous deux, grâce au regard de l’autre, d’évaluer leur existence actuelle et d’avancer. Hiver à Sokcho montre alors, au-delà de la barrière linguistique, la mise en place compliquée de la communication entre deux personnes de prime abord opposées, l’une taiseuse, un peu bourrue, et l’autre aussi sensible que naive. En effet, si Soo-Ha s’exprime à travers la cuisine, l’écrivain déverse ses idées sur le papier.

Sommée par son patron, directeur d’auberge, de satisfaire toutes les demandes de leur client français, la jeune femme devient le guide touristique d’un pays qui extériorise, comme un miroir, sa propre intériorité. Les tours gigantesques qui montent dans la petite ville portuaire peignent ainsi un Sokcho en cours de transformation, de renaissance à l’image des protagonistes. En témoigne encore la visite de la zone démilitarisée puis de son musée. À l’instar de la Corée, coupée en deux, l’identité de la jeune femme reste morcelée, incomplète et en voie de réunification. Sous le regard de Soo-Ha se dessinent aussi, du côté sud de la frontière, les fondements d’une société des apparences, tant physiques que familiales.

Dans l’oeil de la société coréenne 

Depuis la fin des années 2000, la « k-beauty » a envahi l’Asie et a rendu la Corée du Sud quatrième exportateur mondial de cosmétiques. Les célébrités coréennes, recourant à cette industrie en plein essor, sont devenues des icônes qui véhiculent largement, notamment dans les films, des standards de beauté liés au visage et à la morphologie. La pression coréenne qui en résulte passe alors couramment par de la chirurgie esthétique ou des troubles alimentaires. Si cet aspect demeure peu développé dans le roman d’Elisa Dusapin, Hiver à Sokcho s’empare du sujet de l’apparence par le biais de Soo-Ha, qui détonne dans le paysage coréen par son métissage, sa grande taille et ses lunettes noires. Koya Kamura a expliqué qu’il voulait montrer « comment Soo-Ha façonne son corps en fonction des injonctions à la chirurgie esthétique et de ses troubles alimentaires ». Ce souci de l’image se traduit également dans la manière sensuelle dont Soo-Ha scrute les corps, qu’il s’agisse du sien dans le mirroir, de celui de son petit-ami ou de ceux d’autres femmes.

Souvent rabrouée par son entourage à cause de la vision qu’elle renvoie, la jeune franco-coréenne tient à affirmer ses choix face à une mère qui l’encourage à se marier et à partir vivre à Séoul. Soucieuse de préserver sa fille des sacrifices qu’elle a réalisés et du sentiment d’abandon qui l’habite toujours, la mère de Soo-Ha, poissonnière déterminée, refuse de voir son enfant suivre la même voie de souffrances. Dans la lignée du cinéma asiatique, Koya Kamura s’intéresse donc aussi à la famille et ses secrets. Il cite comme source d’inspiration Maborosi de Kore-Eda, un drame qui utilise beaucoup de plans fixes. Cependant, la puissance dramatique des oeuvres asiatiques, ni leur volet plus existentiel exacerbé dans A Man, ne gagne jamais Sokcho. Trop statique et linéaire, à l’image de sa mise en scène, le film se regarde comme une carte postale sensuelle qui se contemple avec plaisir sans nous laisser d’image ou d’émotion en tête.

Hiver à Sokcho : bande-annonce

Hiver à Sokcho : fiche technique

Réalisation : Koya Kamura
Scénario : Koya Kamura, Stéphane Ly-Cuong
Directeur de la photographie : Élodie Tahtane
Montage : Antoine Flandre
Décors: Hyein Ki
Costumes : Hong Su-hee
Son : Martin Sadoux
Animation : Agnès Patron
Musique originale : Delphine Malausséna
Producteur : Fabrice Préel-Cléach
Production : Offshore
Pays de production : France, Corée du Sud
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 8 janvier 2025

« À la poursuite de Jack Gilet » : satire historique

0

Le roman graphique À la poursuite de Jack Gilet, de David Ratte, voit le jour aux éditions Bamboo. Il offre une plongée aussi comique que cruelle à une époque où les tribunaux jugeaient… des animaux. Sur fond de satire historique, l’œuvre explore les absurdités d’un système judiciaire grotesque tout en développant des personnages singuliers.

« Écoute, Erold, un mulet normal sait qu’il finira dans une assiette un jour ou l’autre. C’est son destin. Il le sait et il l’accepte. Par contre, un mulet délinquant qui commet un méfait comme celui-là se doit d’être jugé, condamné et exécuté – pas abattu comme de la viande, mais puni comme un criminel. C’est une question de principe. »

Dans l’Amérique du début du XXᵉ siècle, les animaux accusés de « crimes » subissent des procès dignes des plus grands drames judiciaires. Jack Gilet, bourreau assermenté pour les exécutions animales, est un homme très occupé, non sans empathie, mais raillé par ses contemporains. David Ratte le dépeint comme une figure atypique, tiraillée entre son métier, qui lui vaut moqueries et ostracisme, et une humanité qui affleure souvent.

À la poursuite de Jack Gilet s’appuie sur des références historiques telles que le procès d’une truie ayant dévoré un enfant à Falaise, en France, en 1386, ou l’exécution de l’éléphante Mary en 1916 dans le Tennessee, dénonçant avec une douce ironie les failles d’un système où la justice se confond volontiers avec le spectacle. L’humour noir transparaît souvent dans l’album, par exemple lorsque Jack, en panne de voiture, se voit suggérer de voyager à cheval. Il répond laconiquement : « Les animaux ne m’aiment pas beaucoup. »

Outre Jack, David Ratte met en scène une galerie de personnages burlesques et profondément humains. Winifred, propriétaire d’une chèvre exécutée, est mue par le ressentiment : elle rêve de tuer Jack pour venger son animal. Cependant, leur relation évolue vers un rapprochement ambigu. Tom, un jeune prétendant au métier de bourreau « pour humains », apporte une légèreté comique, avec des remarques fusantes : il admire naïvement le « style français » de la guillotine et estime que la mise à mort attire… les femmes. On le verra aussi déclarer : « Avant, on pouvait se faire la main sur les Indiens, mais maintenant, c’est interdit. Heureusement, y a encore les nègres. »

Justement, la rencontre avec un vieil Indien persuadé que son heure est venue ajoute encore une touche surréaliste au récit. Cet homme aurait rencontré Sigmund Freud par le passé et lui aurait inculqué quelques principes qui ont guidé ses travaux. David Ratte entremêle ces faits et personnages et en tirent des situations souvent décalées. Ainsi, Jack, conscient de l’absurdité consistant à laisser des animaux sauvages en liberté, propose des solutions logiques (comme les enfermer pour éviter les drames), mais ses remarques le condamnent plus qu’autre chose.

Cette Amérique est à l’évidence malade. L’Union Chrétienne des femmes pour la tempérance s’oppose à la consommation d’alcool, qui mènerait à la misère, à la maladie, à la violence, à l’immoralité et à la prostitution. On lit ailleurs, sur la voiture : « C’est la volonté du Seigneur. Crois-tu que notre Sauveur ignore que les automobiles attirent les femmes de mauvaise vie et les danseuses de cabaret ? Crois-moi, l’odeur du pétrole livre les enfants du bon Dieu à la folie et à la dépravation ! » Et la mère de Jack, enfin, de dénier à son fils la force de caractère qui animait son père… lui-même bourreau.

À la poursuite de Jack Gilet brille par ses dialogues ciselés. La satire va bien au-delà des procès animaliers. Elle touche à la moralité, l’hypocrisie sociale, les sentiments humains… David Ratte nous offre une fresque drôle et cruelle, où l’absurde sert de miroir à nos travers. Les lecteurs riront souvent, grimaceront parfois et repartiront avec une meilleure compréhension des absurdités d’hier et d’aujourd’hui.

À la poursuite de Jack Gilet, David Ratte
Bamboo, janvier 2025, 128 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Les Fesses à Bardot » : quand BB embrase Trougnac

0

Dans Les Fesses à Bardot, Philippe Pelaez et Gaël Séjourné nous transportent à l’orée des années 1960, dans un coin de campagne où l’arrivée d’un inconnu fait surgir bien des espoirs… et tous les fantasmes. Entre le parfum du scandale, l’ombre de la censure catholique et l’attrait du grand écran, ce roman graphique publié aux éditions Bamboo montre avec humour comment une simple photo de Brigitte Bardot peut secouer les mœurs d’un village pourtant tranquille.

Avec Les Fesses à Bardot, Philippe Pelaez au scénario et Gaël Séjourné au dessin signent un récit à la fois drôle et passionnant, campé dans la France d’après-guerre, quand le cinéma commençait tout juste à supplanter les messes et les parties de cartes comme divertissement populaire. Trougnac, paisible bourgade apparemment perdue « au bout du monde », n’a jamais reçu la moindre célébrité. La surprise est donc totale quand Conrad Knapp, un inconnu en quête d’un décor pour le prochain film réunissant Brigitte Bardot et Jean Gabin, déboule au Café des Sports, brandissant fièrement une photo censurée de la célèbre actrice. Bien que seulement 20 % des habitants disposent d’un téléviseur, tout le monde connaît Bardot : icône de la beauté, objet de culte pour certains, incarnation de la décadence pour d’autres. Cette dichotomie alimente les commérages, décuple les fantasmes et aiguise soudain l’intérêt du village pour le grand écran.

Conrad, affable et mystérieux, ne tarde pas à être pris en main par le maire, bien décidé à « vendre » son village comme un cadre idyllique pour le prochain tournage. Repas à l’œil, hébergement aux frais de la princesse, cadeaux de tous les commerçants : c’est une véritable opération séduction qui s’organise pour convaincre le repéreur de décors. Dans l’enthousiasme général, on remarque à peine la réprobation de l’Eglise et d’une poignée de conservatrices. Certes, le curé voue au cinéma non-puritain une haine ardente. Selon lui, cette nouvelle « usine à rêves » ne serait que mensonge, tentation, perversion de la jeunesse. Mais l’attrait l’emporte ici clairement sur la méfiance et sa position reste minoritaire à Trougnac, comme en témoignent ces nombreuses scènes où Conrad Knapp est attendu, accueilli ou célébré comme le messie.

Au gré des rebondissements, Philippe Pelaez dresse une galerie de personnages truculents. Le maire, conscient que le village se meurt, voit dans le cinéma un remède économique imparable. Le duc local manœuvre pour soutirer à Conrad la promesse d’un tournage, quitte à sortir une valise pleine de billets. Le café où se réunissent les badauds devient le théâtre d’échanges pimentés, où la morale catholique est battue en brèche par la silhouette de Bardot. Épousant une ambiance de comédie sociale, le trait de Gaël Séjourné oscille entre légèreté et nostalgie : les expressions de joie, de crainte ou d’envie se lisent sur des visages finement croqués, tandis que l’atmosphère rétro, soutenue par des décors très authentiques, évoque un certain âge, révolu et pourtant familier.

La BD recèle également un propos plus profond sur la censure de l’époque. Les curés, galvanisés par la Centrale catholique du cinéma, interviennent pour infléchir les scénarios, à l’image du Code Hays aux États-Unis. Accusant le cinéma de corrompre l’âme des fidèles, l’Église exerce une influence capable de mettre à mal certains projets. À Trougnac, cette tension entre la tradition religieuse et la modernité cinématographique se cristallise dans une rivalité fraternelle : d’un côté, l’ecclésiastique campe sur ses valeurs ; de l’autre, son frère, le duc, croit fermement en l’avenir du septième art, symbole d’ouverture populaire et de rêve universel. Raison pour laquelle il a préféré investir dans l’ouverture d’un cinéma que dans la restauration d’une vieille paroisse.

(Le prochain paragraphe comprend des spoilers)

Bien sûr, tous ces efforts et ces débats reposent sur un mensonge que les auteurs révèlent dans la dernière partie de l’album. Conrad n’est qu’un imposteur, un acteur raté, déçu de ses castings parisiens, qui se fait passer pour l’émissaire d’une superproduction française afin de jouir d’une vie facile – et de conquérir une jeune femme, Julie, qui a plus d’un tour dans son sac. Cette ironie, filée d’un bout à l’autre de l’album, fonctionne parfaitement : voir tout un village, du maire à la plus humble paysanne, se plier en quatre pour satisfaire un escroc, rappelle combien l’illusion peut se substituer à la réalité quand l’espoir et la fascination entrent en jeu. Les Fesses de Bardot narre alors un mirage collectif autour duquel gravite tout un village.

On prend énormément de plaisir avec ce voyage dans le temps, au milieu de personnages hauts en couleur, échaudés par la perspective de voir BB – et accessoirement Gabin – fouler le sol de leur petite ville. Car derrière les espoirs et le scandale annoncé, c’est bien le portrait d’une France rurale sur le point de basculer dans la modernité qui se dessine, rappelant à chacun combien l’illusion peut parfois donner la plus belle part de la réalité.

Les Fesses à Bardot, Philippe Pelaez et Gaël Séjourné
Bamboo, janvier 2025, 160 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Le Crétin qui a gagné la guerre froide » : le cow-boy qui bluffa le monde

0

Dans Le Crétin qui a gagné la guerre froide, Jean-Yves Le Naour et Cédrick Le Bihan signent une bande dessinée piquante où l’on redécouvre, sous un angle satirique, la présidence de Ronald Reagan. Entre comédie débridée et relecture éclairée de la fin de la guerre froide, cet album de 64 pages, paru chez Bamboo, brosse le portrait d’un chef d’État atypique qui, malgré ses lacunes, a imposé son style à l’Histoire.

Est-il authentiquement ignorant ou sait-il dissimuler son jeu ? Cette question, Jean-Yves Le Naour et Cédrick Le Bihan la plantent au cœur de leur récit, invitant le lecteur à plonger dans les coulisses d’une Amérique dirigée par l’ancienne star de westerns, Ronald Reagan. Dès son élection en 1980, le 40e président des États-Unis impose une méthode pour le moins singulière. À peine installé à la Maison-Blanche, il la déserte déjà pour s’accorder grasses matinées et week-ends prolongés dans son ranch californien, laissant ses conseillers se coltiner les dossiers ardus. Dans cet album teinté d’ironie, Ronald Reagan apparaît ainsi avant tout comme un virtuose de la communication, qui préfère mémoriser de savoureuses blagues – collectées et apprises par cœur – plutôt que d’étudier les rapports officiels.

Avec malice, les auteurs mettent en lumière un homme politique fainéant, trop peu cultivé, mais doté d’un charisme public inégalé. Sa spontanéité surprend jusqu’à Mikhaïl Gorbatchev, qui s’échine à ne plus négocier qu’avec ses conseillers. Pourtant, la posture grotesque de l’Américain profite à l’Occident : en lançant un coûteux « programme spatial » (et en forçant l’URSS à le suivre), Ronald Reagan accélère la banqueroute de son rival soviétique. Aussi trublion qu’efficace, ce « crétin » triomphe de la guerre froide et peut se targuer d’avoir rétabli la paix. Les planches de la BD regorgent de scènes cocasses où la désinvolture de Reagan se révèle : on le voit sabrer sans scrupule dans les programmes sociaux – pas grave, cela touche avant tout les Afro-Américains – ou encore balayer la tempête du scandale de l’Irangate d’un haussement d’épaules, ou presque.

La force du Crétin qui a gagné la guerre froide tient finalement autant à sa reconstitution historique qu’à son humour grinçant. Les dialogues, généreux, s’enchaînent sur un rythme enlevé, ponctué de répliques qui font mouche. Le duo d’auteurs convoque également un certain Donald Trump, alors magnat de l’immobilier, pressé de voir un businessman accéder un jour à la Maison-Blanche. À travers ce clin d’œil appuyé, l’album tisse des liens avec l’époque actuelle et montre que, parfois, l’Histoire semble se répéter sous diverses formes. Ronald Reagan n’est-il pas, en effet, une sorte de Donald Trump sous une forme édulcorée ?

Loin d’un pamphlet rageur, la bande dessinée offre un regard distancié et critique sur un personnage historique plus complexe qu’il n’y paraît. De la posture comique au triomphe inattendu, elle dépeint avec brio un Reagan aussi manipulateur que fanfaron, dont la légèreté a pourtant façonné une partie du XXe siècle. Le lecteur ne peut en ressortir qu’à la fois amusé et intrigué, se demandant si ce cow-boy de la politique n’était pas, en fin de compte, plus futé qu’il ne le laissait paraître. Ce que Jean-Yves Le Naour et Cédrick Le Bihan ne tranchent qu’à moitié, puisqu’au final, un vieil homme diminué, fainéant inconditionnel, a réussi là où tant d’autres auraient lamentablement échoué.

Le Crétin qui a gagné la guerre froide, Jean-Yves Le Naour et Cédrick Le Bihan
Bamboo, janvier 2025, 64 pages

Note des lecteurs0 Note

4