La Chambre d’à côté : à chacun sa tragédie

Auréolé du Lion d’or à la dernière Mostra de Venise avec l’adaptation du roman éponyme de Sigrid Nunez (intitulé Quel est donc ton tourment ? dans nos librairies), Pedro Almodóvar développe un thriller existentiel en reconnaissant l’euthanasie comme une digne échappatoire dans un monde surchargé en souffrance. La Chambre d’à côté constitue alors un geste artistique transgressif et bienvenu, comme à son habitude, en faisant de nous les témoins et complices d’une tragédie humaine.

Synopsis : Ingrid et Martha, amies de longue date, ont débuté leur carrière au sein du même magazine. Lorsqu’Ingrid devient romancière à succès et Martha, reporter de guerre, leurs chemins se séparent. Mais des années plus tard, leurs routes se recroisent dans des circonstances troublantes…

Échapper à la folie de la réalité et du monde des vivants. De façon psychologique avec La piel que habito ou de manière plus cérébrale ici, Pedro Almodóvar continue d’étudier les limites de ces notions. Sans pour autant mettre en retrait le désir, élément phare de toutes ses œuvres, jusqu’à en nommer sa société de production El Deseo, le cinéaste de 75 ans a également consacré un pan de sa filmographie aux relations mère-enfant (Talons aiguilles, Tout sur ma mère, Madres paralelas). Il a donc su s’entourer de nombreuses muses, dont Chus Lampreave, Rossy de Palma, Marisa Paredes et Penélope Cruz. Il s’ouvre encore à d’autres visages bien connus du public en associant Julianne Moore et Tilda Swinton (déjà vue dans le moyen-métrage La Voix humaine, sortie en 2020), un cocktail qui gagnerait à exploser sur la scène hollywoodienne, mais qui sont appelées à interagir dans une extrême et intense retenue devant la caméra d’Almodóvar.

Quand la mort nous va si bien

Intégralement tourné dans la langue de Shakespeare, initiative déjà mise en lumière lors de la double Expérience Almodóvar (composée de La Voix humaine et de Strange Way of Life), le réalisateur ne cesse de repousser les frontières de son cinéma, dont la plupart des traumatismes sont intimement liés à l’Espagne franquiste. Il déménage ainsi à la grosse pomme, avec tout son style, reconnaissable entre mille. On ne s’y perd pas, même dans la qualité du montage, d’une fluidité exemplaire et bien aidée par la musique d’Alberto Iglesias. Mais le véritable point fort tient dans cette alchimie parfaite entre Martha et Ingrid, où leurs interprètes respectifs parviennent à nous captiver, que ce soit dans les tirades qu’elles déroulent ou dans leur capacité d’écoute à l’écran. Leurs retrouvailles sont pourtant teintées de cynisme lorsque Martha, gravement atteinte d’un cancer, propose à son amie retrouvée de la soutenir dans son suicide assisté. Une ironie lorsque l’on sait qu’Ingrid vient tout juste de sortir un roman évoquant sa peur de la mort et que Martha l’a souvent observé lors de sa carrière comme reporter de guerre.

Tout l’objet de l’intrigue réside alors dans la compréhension de chacune à accepter la fin de toute chose. Simplement être là, c’est la ligne de conduite qui séduit le cinéaste. S’ensuivent des échanges entre nostalgie et mélancolie, où les amies se retranchent dans un luxueux palace au milieu des bois, loin d’une cité new-yorkaise qui ne dort jamais. Peut-être est-ce là qu’Almodóvar semble s’être convaincu de parfaire son discours qui sonde la peur de la mort et l’amour de la vie. Il en fait un paradoxe en croisant ces termes, notamment en libérant, par petites piques, la névrose collective sur le plan écologique et la crainte des dérives politiques en ascension à travers le personnage de Damian (John Turturro), ex-objet de désir d’Ingrid et de Martha dans le passé. Chacun choisit finalement sa manière de vivre sa, voire ses tragédies. Malheureusement, quelques turbulences sont notables lors de cette analyse, trop intellectuelle, qui ne laisse pas assez de place à l’émotion.

Mourir pour revivre

Malgré un emballage esthétique qualitatif, la narration pèche dans les insertions de flashbacks, beaucoup mieux dilués dans Douleur et Gloire, où le passé alimentait davantage l’intensité émotionnelle, presque qu’autant que dans le présent. Ce film constituait déjà un « adieu » prématuré et bouleversant de l’artiste. Cette nouvelle itération avec La Chambre d’à côté le confronte à ses propres démons, revenus le hanter pour des raisons obscures, mais qui ont néanmoins la délicatesse de magnifier une profonde introspection, à défaut de nous émouvoir. De même, on sent qu’Almodóvar prend beaucoup plus de distance avec le réel dans la fameuse scène de « répétition », où Martha apparaît dans une robe blanche à travers une vitre, tel un spectre. D’un côté, on retrouve sobrement ce que la cinéaste sait faire de mieux dans sa mise en scène, de l’autre on perd cette sensation de flottement ou de radicalité qui font l’identité de son cinéma. Il conclut toutefois sur une note poétique, en citant allégrement Gens de Dublin, associé à une aura mélancolique et mortifère, car son réalisateur John Huston mourut peu après avoir terminé son film, intitulé The Dead dans sa version originale.

On en retient donc un processus de réincarnation, non pas en évoquant ce qui attend Martha après l’obscurité de la mort, mais en mettant en avant l’aspect fusionnel entre les deux amies de longue date. Accepter la mort d’une part, puis l’accompagner en offrant son corps, son écoute et sa présence comme un réceptacle qui prolongerait l’existence de Martha en Ingrid. Cette approche, très spirituelle, n’est pas une nouveauté chez le cinéaste espagnol, qui détourne de plus en plus son style et son sens de la théâtralité depuis Étreintes brisées. Ses décors, aux couleurs vives et pop, constituent autant des leviers de caractérisation des personnages que de leurs sentiments. Martha ne serait-elle pas en train de retrouver ses couleurs d’antan, à l’instar d’Ingrid qui se confond de plus en plus dans le décor ? Le film évolue sans cesse dans les détails, notamment dans l’énergie que dégage chacun des protagonistes.

Et encore une fois dans La Chambre d’à côté, Almodóvar s’en sert comme un contrepoids à la douleur, celui d’une histoire sombre et de plus en plus accentuée par la mortalité. En cela, à l’issue d’une ultime séquence enneigée, certains pourraient y voir un caprice ou un acte testamentaire prétentieux d’un artiste en fin de carrière, lorsque d’autres spectateurs plongeront naturellement dans sa relecture visuelle, intime et sensuelle des limbes au cœur d’une forêt, où l’amour et la fraternité s’additionnent pour ne laisser qu’une bulle de tendresse et de renaissance.

La Chambre d’à côté – Bande-annonce

La Chambre d’à côté – Fiche technique

Titre original : The Room Next Door
Réalisation : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar (d’après le roman Quel est donc ton tourment ? de Sigrid Nunez)
Interprètes : Tilda SWINTON, Julianne MOORE, John TURTURRO, Alessandro NIVOLA, Juan Diego BOTTO, Raul AREVALO, Victoria LUENGO, Alex Høgh ANDERSEN, Esther MCGREGOR, Alvise RIGO, Melina MATTHEWS, Sarah DEMEESTERE, Anh DUONG, Bobbi SALVÖR MENUEZ, Annika WALHSTEN
Directeur de la photographie : Edu Grau (ASC, AEC)
Montage : Teresa Font (AMAE)
Décors : Inbal Weinberg
Son : Sergio Bürmann
Supervision de l’édition sonore : Anna Harrington
Mixeur de réenregistrement : Marc Orts
Concepteur des costumes : Bina Daigeler
Maquilleuse : Morag Ross
Coiffeur : Manolo García
Casting : Eva Leira/Yolanda Serrano (Europe) et Géraldine Baron / Salomé Oggenfuss (NYC)
Musique : Alberto Iglesias
Producteurs : Agustín Almodóvar, Esther García
Producteurs associés : Bárbara Peiró, Diego Pajuelo, David Kajganich
Producteurs délégués : César Pardiñas
Production : El Deseo
Pays de production : Espagne
Distribution France : Pathé Films
Durée : 1h47
Genre : Drame
Date de sortie : 8 janvier 2025

La Chambre d’à côté : à chacun sa tragédie
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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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