Rétrospective Pedro Almodóvar : Talons Aiguilles

Trancher à vif les sentiments amoureux pour en faire ressortir la souffrance et la complexité, tourner et retourner les fines protections qu’on se forge face à la tristesse de la déception. Talons Aiguilles parle de l’excès, de l’extravagance et de la dualité sexuelle: du rire aux larmes dans la même seconde, voilà son pari réussi !

Synopsis: Quand, après des années d’absence, Becky Del Paramo, célèbre chanteuse pop des années 1960, rentre à Madrid, c’est pour trouver sa fille, Rebecca, mariée à un de ses anciens amants, Manuel. Becky comprend vite que le mariage de Rebecca est un naufrage surtout quand Manuel lui propose de reprendre leur ancienne relation. Une nuit, Manuel est assassiné.

S’il était jusqu’ici réputé comme incarnant une Nouvelle Vague espagnole, Pedro Almodóvar n’avait encore jamais fait exploser le compteur des entrées, se contentant d’un peu plus de 600 000 tickets vendus pour Femmes Au Bord De La Crise De Nerfs. En 1992 tout change et le réalisateur passe enfin le cap du million en France, pour Talons Aiguilles qui restera comme un point de départ dans le cœur de nombreux fans, touchés par le virage que prit le réalisateur.

Dans Talons Aiguilles, Almodóvar ne se renie pas, il conserve ce qui fit toute sa verve en début de carrière: une exploration débridée de sentiments souvent portés sur le sexe, des portraits de marginaux extravagants et l’étude des rapports filiaux, souvent les plus intenses. Dans Talons Aiguilles il s’empare du cœur et des sentiments de chacun et les fait souffrir, il tranche à vif, triture et appuie là où cela peut faire le plus mal. Cette mère manipulatrice, tentant maladroitement de reconquérir sa fille, bouleverse lorsqu’elle chante face à un public conquis…jusqu’à ce qu’on la voit étaler ses larmes pour s’assurer que ses pleurs passent bien à l’écran. Talons Aiguilles est une tragédie grecque, un drame absolu.

Mais Almodóvar évite tout pathos et le piège de la surenchère, estimant que les sentiments les plus naturels se suffisent à eux-mêmes. La force de l’amour entre une mère et sa fille, bien que compliqué, suffit à nous fendre l’âme et nous faire pardonner le plus impardonnable des crimes. Les actrices (puisque Almodóvar aime les femmes) sont un atout essentiel pour traduire dans les larmes les drames couchés sur le scénario. Victoria Abril et Marisa Paredes tiennent la boutique pendant 113′ inoubliables. Elles pleurent, s’agressent, se serrent pour finalement se pardonner, constatant que l’amour d’une mère et d’une fille n’a pas d’égal, pour peu qu’on admette les forces et les faiblesses de chacune.

Pour ceux qui tenteraient malgré tout de résister à la force des sentiments, il reste l’extraordinaire et inoubliable reprise de Piensa en mí par Luz Cazal, sorte de requiem pour l’amour, comme un coup de grâce aux plus endurcis qui affirmeraient ne jamais pleurer devant un film. Celui-ci est grand, un chef-d’oeuvre espagnol qui ne s’encombre pas de gros moyens, d’effets spéciaux à fonds perdus ou d’effets de manche pleins d’ego. Non, Almodóvar use et abuse d’une chose simple et compliquée, qui ne se gagne qu’à la naissance et qui fait qu’il devint cinéaste: le talent.

Talons Aiguilles: Bande-annonce

Talons Aiguilles : Fiche technique

Titre original : Tacones lejanos
Réalisation: Pedro Almodóvar
Scénario: Pedro Almodóvar
Interprétation: Victoria Abril, Marisa Paredes, Miguel Bosé et Féodor Atkine
Photographie: Alfredo F. Mayo
Montage: José Salcedo
Musique: Ryuichi Sakamoto
Décors: Julián Mateos
Producteurs: Agustin Almodóvar et Ciby 2000
Durée: 113 minutes
Genre: comédie dramatique, policier
Sortie: 15 janvier 1992

Espagne – 1991

 

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Thierry Jacquet
Thierry Jacquethttps://www.lemagducine.fr/
Bressan d'origine, littéraire raté de formation, amateur de bonne chère et de bons vins, sans oublier le corps des femmes (de la mienne en fait). Le cinéma meuble mes moments perdus, et ils sont nombreux. Pas sectaire pour deux sous je mange à tous les râteliers, passant du cinéma d'auteur au blockbuster sans sourciller. En somme un homme heureux de voir et écrire sur le cinéma.

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