Théâtre : Le Petit musée des horreurs (dites) ordinaires de Fanchon Guillevic

Maison du théâtre d’Amiens, vendredi 10 janvier à 20h30, une femme s’approche de nous et nous invite à la suivre dans un musée d’un genre nouveau, un musée qui expose des horreurs qu’on dit ordinaires mais qui ne devraient jamais l’être. Avec calme, force et détermination, et une bonne dose d’empathie et de bienveillance, Fanchon Guillevic nous guide à travers trois tableaux inspirés de faits divers autour des violences faites aux femmes, qui racontent trois féminicides. Les corps sont là, tels des tableaux qui s’animent pour dire la violence, la mort et l’effacement par une société qui ne sait plus quoi faire et où regarder. Suivez le guide et découvrez : La Danseuse, un samedi soir. La Noyée, un jeudi après-midi. L’Errante, un dimanche matin.

C’est un corps déjà mort qui glisse vers le public, doucement, mais avec toute la violence vécue et reçue. Pourtant, ce sont des corps encore vivants et bientôt conscients qui se serrent les uns contre les autres ou presque et suivent la guide de ce musée-spectacle qualifié « d’utilité publique » en préambule. La déambulation commence dans le hall d’un théâtre, ce pourrait être dans la rue, dans une maison, qu’importe, il faut juste ouvrir les yeux, et accepter de voir la réalité en face. La chute du corps mort d’une femme est le premier tableau de cette œuvre visuelle et sonore. On y trouve toujours un homme aux platines. Cet homme représente aussi l’auteur de violences, présenté, non sans ironie noire, comme un artiste, références à l’appui, dont l’œuvre mortifère s’éveille sous nos yeux avant de lentement disparaître, mourir.

Le deuxième tableau nous mène, hasard du lieu ou beauté cruelle de la mise en scène, dans une cave voûtée. La guide, qui est aussi la metteuse en scène de la pièce, nous invite d’un simple « on y va ? » à la suivre encore. Dans une lumière bleu-vert, nous voilà de nouveau face à la violence, là encore représentée par un corps qui lentement échappe au monde des vivants. L’image est d’une grande puissance quand le spectateur pénètre dans la cave et aperçoit cette femme figée, telle une gisante pourtant encore debout, presque une statue à vénérer. A ses pieds pourtant nulle offrande mais une mort prochaine, là encore de la violence d’un homme. Fanchon Guillevic propose des images fortes, conçues comme des tableaux et avec sa voix en direct ou enregistrée raconte la violence banalisée.  Racontée et présentée ainsi, ces histoires prennent toute sa force, leur horreur est palpable, réelle.

Après un troisième tableau qui pourrait se dérouler dans le décor d’un appartement bourgeois, où un corps sans âge et presque nu déambule et se tord au rythme des sévices physiques et moraux subis, la guide nous mène vers un SAS. Un lieu sécurisé et bienveillant, qui est à la fois dans et hors du spectacle) où des voix s’élèvent alors que la guide s’efface pour laisser le temps à chacun de se remettre – si tant est que cela soit possible – ou de coucher des mots dans un livre noir. On peut raconter en détails la création théâtrale et les tableaux-performances car tant qu’ils n’ont pas été vécus dans ce petit comité de spectateurs (une quinzaine), il est difficile de raconter l’émotion ressentie. Rien ne devrait être ordinaire dans ce qui est montré, raconté, mis en sons, pourtant cela fait forcément écho à une histoire vécue par soi ou un(e) proche, une histoire entendue de vive voix ou dans un espace médiatique. C’est le mal qui semble se banaliser et pourtant, non, car Fanchon Guillevic nous invite à se demander collectivement et intimement : « que fait-on ? ».

Éveiller les consciences n’est pas une mince affaire, montrer les corps sans un recours au spectaculaire, à la violence explicite ou au glauque, est d’une intelligence rare. Ce petit musée devrait réellement exister, devenir grand, en tout cas s’exposer partout comme s’étalent déjà sur nos murs les mots des colleuses, comme une preuve de sororité, ou plutôt d’humanité, et de volonté de combattre un système qui accepte, banalise et permet ces violences, et de ne jamais oublier cette phrase d’Adèle Haenel qui résonne quand le public est dans le SAS : « les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. »

Quelques mots pour prolonger ce Petit musée des horreurs (dites) ordinaires

Les journaux parlent de moi
L’actualité fait de moi un fait divers
Mon corps est devenu immense
Il prend toute la place
Ils déplacent mon corps
Elles pleurent en pensant à moi
Ma mère raconte mon enfance
Ma fille dénonce mon absence
Mes trop rares amis culpabilisent
Qui n’a rien vu, qui n’a pas voulu voir ?
Je n’ai pas su dire, pas les mots
Je suis une statistique affichée
sur les murs de la ville
Je ne suis pas une femme forte
Je ne suis pas une combattante
Je ne deviendrai jamais une vieille femme
Je suis un corps mort qui ne cesse pas de mourir
Un coup, deux coups, trois coups, je suis une chute
Je suis une femme domestique et bien élevée
Je suis une bonne élève qui écoute son maître
Je suis un nom qu’on scande pour faire sororité
Je suis une victime de féminicide
Je ne veux pas être l’élégance et la féminité
Je suis sa femme ou bien sa chose
En société, je suis souriante et joyeuse
En aparté, je suis silence et sourire
En appartement, je suis soumise et fragile
Je suis aussi une mère et une fille
J’ai été une enfant aimée, choyée
Je suis une ancienne amoureuse
Je ne suis plus rien
Je suis une femme
Je suis un être humain
J’ai existé
Je voulais vivre
Où suis-je désormais ?
Que ferez-vous ensuite ?

Le Petit musée des horreurs (dites) ordinaires : Teaser

Le Petit musée des horreurs (dites) ordinaires : Fiche technique

Création théâtrale, déambulation et tableaux performatifs, programmés en partenariat avec Le Tas de Sable – Ches Panses Vertes, Centre Nationale de la Marionnette.

Écriture, scénographie, mise en scène : Fanchon Guillevic
Interprétation : Marie Belingheri, Timothée Drelon, Leïla Charene, Vincent Lengaine, Amandine Testu, Romain Simon et Fanchon Guillevic
Création sonore : Timothée Drelon, Vincent Lengaine et Romain Simon
Création costumes et maquillage : Marie-Marie Blondiot
Création des dépliants sérigraphiés : Laure Bignon
Durée : 45 minutes
Création : 2023

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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