Au travers du rayon, de la fiction à la réalité ou inversement

Avec Au travers du rayon la dessinatrice Aude Bertrand montre les liens qui rapprochent la BD du cinéma, mais pas de la façon qu’on pourrait attendre. En effet, elle raconte à sa manière l’histoire de Jeanne qui étudie le cinéma dans un but bien précis.

C’est l’été (août) et la ville est à peu près déserte. Jeanne, étudiante autodidacte décontractée occupe la loge de concierge d’un immeuble pour régler les affaires courantes. Situation banale, sauf qu’elle s’intéresse de près au cinéma, au point de chercher la littérature qui l’aborde de façon théorique. Elle découvre ainsi le terme de métalepse qui signale l’interaction entre deux univers narratifs. Elle lit aussi des considérations telles que « Un film n’est pas fait pour une promenade des yeux, mais pour y pénétrer, y être absorbé tout entier » et « … ainsi que la persona de l’acteur qui vient infuser le personnage. Ce phénomène crée alors une passerelle dans la diégèse du film. » Elle a également l’occasion de voir Le dernier rayon (Romain Fricaud – 2014) court métrage inspiré par Le rayon vert (Eric Rohmer – 1986) film inspiré du roman éponyme de Jules Verne qui brode sur un phénomène optique situé à la limite entre la réalité et les croyances populaires. Jeanne en arrive à la conclusion que la vision de ce rayon vert permettrait de lire dans ses propres sentiments et dans ceux des autres. Surtout, elle se met en tête qu’il doit être possible d’interpénétrer une autre réalité que la sienne, à savoir celle d’un film. D’autre part, après discussion, le caissier du cinéma lui conseille de s’intéresser au film Fragment d’un soir qui lui fait exactement l’effet qu’elle cherche. Il faut préciser qu’elle entretient une relation particulière avec un homme qu’elle retrouve régulièrement, alors qu’il s’assoit toujours à la même place sur un banc. Le dialogue est alors quelque peu surréaliste, ce qu’on a observé dès les deux premières planches de l’album.

Lecture d’image et références

Nous avons donc affaire à une BD qui sort de l’ordinaire, ce qui apparaît dès l’illustration de couverture qui réussit astucieusement à faire sentir ce que Jeanne cherche à faire. Ainsi le titre apparaît-il en blanc sur fond rose clair et il faut vraiment faire un effort pour le trouver. Jeanne elle-même est représentée en couleurs avec son ombre juste derrière elle, portée sur un mur où on projette l’image de l’homme assis sur son banc. Sur le T-shirt de Jeanne, une large rayure horizontale fait le prolongement du banc, de façon à créer un doute : cette bande est-elle partie prenante du vêtement ou bien une sorte d’interférence entre le T-shirt et le banc ? On observe le même jeu entre les ombres et les couleurs sur le visage de Jeanne. De plus, celle-ci tient un livre en main et tout porte à croire que c’est celui qui évoque les notions théoriques qui l’intéressent, à moins que ce soit Le rayon vert de Jules Verne ou bien encore le scénario de Fragment d’un soir. Toujours est-il que si Jeanne parvenait à intégrer la réalité d’un film, cela pourrait ressembler à ce que cette illustration nous montre. Et là, bien évidemment on pense au film La Rose pourpre du Caire (Woody Allen – 1985) qui va tout à fait dans le sens imaginé par Aude Bertrand. Le film n’étant pas cité, on note que Le rayon vert d’Eric Rohmer ne l’est pas non plus : il faut une vague ébauche de l’affiche pour l’identifier. D’autre part, le film Fragment d’un soir est lui une pure vue de l’esprit. Aude Bertrand nous promène donc entre réalité et fiction dans un album imaginatif qui donnera à réfléchir autant aux cinéphiles qu’aux bédéphiles.

Petits regrets

L’album affiche quand même quelques limites. Ainsi le graphisme peut décevoir, car la dessinatrice se contente de personnages aux traits peu fouillés, ce qui d’ailleurs colle à leurs caractères à peine ébauchés. Et c’est encore plus vrai avec les décors pour lesquels Aude Bertrand se limite à ce qui l’intéresse pour son intrigue. On note également que les personnages sont essentiellement représentés de manière statique. Enfin, le choix des couleurs pourra décevoir par son manque de nuances.

Pour conclure

Aude Bertrand a donc des idées bluffantes qu’elle parvient à mettre en images de manière très personnelle. Et elle se montre surtout à l’aise pour mettre tout cela en scène en variant intelligemment la présentation de chaque planche selon les effets qu’elle recherche. Pour un album découvert par simple curiosité parmi les nouveautés, je reste partagé dans ce que la dessinatrice propose, entre un aspect intellectuel stimulant et un aspect purement BD dont certains points auraient à mon avis mérité d’être davantage travaillés.

Au travers du rayon, Aude Bertrand
Éditions 2024 : sorti le 6 septembre 2024
Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.