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« Dictionnaire du sang » : vital, culturel, social

Les éditions L’Harmattan publient un généreux et interdisciplinaire Dictionnaire du sang. Jean-François Schved analyse par le menu les multiples réalités que recouvre ce liquide indispensable à la vie humaine et animale. 

Il y a, dans le flot silencieux de nos veines, un univers microscopique en perpétuel mouvement. Au cœur du sang circulent des milliards de cellules portées par un plasma limpide, riche en protéines et en nutriments. Les globules rouges y évoluent en files serrées, transportant l’oxygène vital des poumons jusqu’aux recoins les plus éloignés du corps, tandis que les globules blancs, plus rares, veillent à la moindre intrusion indésirable. Les plaquettes, quant à elles, forment d’ingénieux remparts contre l’hémorragie, scellant chaque brèche. Ensemble, ces éléments forment un alliage vivant, indispensable à la survie, qui distribue l’énergie, protège contre les infections et régule l’équilibre interne. Dans le silence de notre chair, le sang est à la fois sentinelle, messager et bâtisseur, bref un gardien discret de notre santé.

Dans ce sillage, l’ouvrage que signe Jean-François Schved, sobrement intitulé Dictionnaire du sang, apparaît comme un compagnon utile pour quiconque souhaite pénétrer plus avant l’univers passionnant de ce fluide essentiel. Là où certains auraient privilégié le lexique purement technique, l’auteur choisit d’explorer le sang à travers le prisme de plusieurs champs, mêlant subtilement les sciences médicales, l’histoire des idées, la culture populaire, la linguistique ou encore les arts. Il propose ainsi un parcours savant et sensible, où chaque entrée devient une porte d’accès à la richesse symbolique, pratique et imaginaire d’un élément pourtant si familier.

Le Dictionnaire du sang se déploie telle une cartographie des connaissances actuelles. Il nous rappelle que ce liquide indispensable à la vie est aussi un acteur discret de notre histoire culturelle : on y découvre, par exemple, comment l’alcool, intrus furtif, modifie la chimie sanguine, s’insinue dans nos veines et marque notre état de conscience, tout en soulignant les variations individuelles et ethniques liées à sa métabolisation. Ailleurs, c’est le cinéma qui retient l’attention : la façon dont la pellicule, du noir et blanc au numérique, se saisit de la couleur rouge et en fait un langage visuel, un signal dramatique ou une métaphore. 

Le parcours proposé ne s’arrête évidemment pas aux frontières de la médecine ou du septième art. Il s’étend à d’autres domaines, tels que l’opéra, la littérature, le folklore, les proverbes et dictons populaires. Jean-François Schved met ainsi en lumière des expressions courantes, des traditions longtemps transmises, des croyances ancestrales où le sang, tour à tour gage de vie, de parenté, de bravoure ou de tragédie, vient enrichir le langage même des hommes. L’étymologie se mêle aux récits mythologiques, les savoirs anciens croisent les découvertes récentes de la virologie, comme avec le virus Epstein-Barr et le lymphome de Burkitt, témoignant de la longue route de la recherche en hématologie. À travers ces allers-retours historiques, culturels, biologiques ou encore géographiques, le dictionnaire prend une dimension véritablement encyclopédique.

Ce qui impressionne surtout, c’est la cohérence de la démarche : chaque entrée dialogue avec les précédentes et semble construire, brique par brique, le récit du sang. Du rire macabre des films d’horreur aux cérémonies rituelles, des antiques saignées thérapeutiques aux prouesses de la médecine moderne, c’est toute une trame qui se dessine, faisant apparaître le sang comme un miroir singulier de nos valeurs, de nos peurs et de nos aspirations. Ici, on étudie le sang hors des vaisseaux sanguins, en expliquant les causes, les implications cliniques et les traitements disponibles contre l’hémorragie, là on s’intéresse plutôt à son rapport à la musique, notamment dans l’opéra.

En ce sens, ce Dictionnaire du sang embrasse une multiplicité de regards sans jamais perdre de vue son sujet central. On y puise des savoirs, on y rencontre aussi des idées, des sensations, des images et des symboles, qui, mis en résonance, élargissent notre compréhension de ce fluide vital. Le sang apparaît finalement comme un sujet inépuisable, dans lequel se reflètent la physiologie des corps, la complexité des sociétés humaines et la richesse de leurs créations.

Dictionnaire du sang, Jean-François Schved 
L’Harmattan, mai 2024, 266 pages

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Torso : entre tradition et transgression

Torso : quand le giallo rencontre le slasher à Pérouse. Jane, une jeune Américaine, arrive à Pérouse pour suivre des cours sur l’histoire de la peinture italienne avec le professeur Frank. Elle se lie d’amitié avec Dani, une lycéenne issue d’une famille aisée. Mais lorsque l’une de leurs camarades est retrouvée assassinée avec son ami, le quotidien bascule. Dani, persuadée d’avoir déjà vu l’écharpe du tueur, entraîne Jane dans une intrigue mêlant mystère, meurtre et hommage au cinéma d’horreur italien.

Torso est demeuré inédit en France jusqu’à une projection à la Cinémathèque en janvier 2001, puis il fut diffusé dans une édition DVD américaine, le film ayant là-bas une petite réputation de slasher européen précurseur des classiques du genre. Le titre original est aussi long que son titre international est court : I corpi presentano tracce di violenza carnale, soit « les corps présentent des traces de violence charnelle », « violenza carnale » signifiant aussi « viol » en italien.

Le film s’ouvre sur deux séquences qui semblent se répondre thématiquement, et servent à donner le ton du giallo qui va suivre. La première rappelle immédiatement la photographie de David Hemmings dans le matriciel Blow Up d’Antonioni, dont la filiation avec le genre tout entier s’est inscrite définitivement dans le Profondo Rosso d’Argento, atteignant la force d’un remake qui rebattrait les cartes d’un genre dont l’original a su poser les bases. Quoiqu’il ne s’agisse pas ici de rejouer une énième fois le rapport désorienté à l’image (Profondo Rosso, L’Oiseau au plumage de cristal, La fille qui en savait trop, Le Chat aux yeux de jade, etc.), signe d’un malaise qui frappa violemment l’Italie, alors en pleine mutation d’un pays rural et paysan à une économie moderne et industrialisée. Non, le clin d’œil à Antonioni se situe dans le fait qu’un photographe capture ici une scène érotique lesbienne dès les premières secondes. Nous voilà prévenus, le fil sera résolument classique tout en se plaçant sur la corde raide entre vulgarité et surenchère charnelle. Tout un programme qui résume l’esthétique du film.

Le genre que Martino affectionne tant est en effet à ce moment (à la fin des années 70) en fin de vie et le réalisateur ne semble pas nous proposer de le revivifier de quelque manière, mais plutôt d’appuyer sur ses traits saillants comme un baroud d’honneur en forme d’adieux satisfaits et lourds de gratitude. Érotisme, jeunes étudiantes jolies et cultivées, discussions sur l’art qui croisent les scènes les plus sanglantes, énigme façon polar sexuel : tous les marqueurs du genre sont bel et bien présents, sinon manifestes dans leur manière de sauter aux yeux de l’amateur du genre. Pourtant, la deuxième partie recèle une surprise esthétique et formelle qui trahit le vœu même de Martino, celui de ne réaliser qu’un exercice de style pour aficionados.

La deuxième séquence s’ouvre en effet sur un cours d’histoire de l’art grandiose, dans une église d’époque et sur la peinture et le style du Pérugin lui-même. Le professeur, qui ne manquera pas d’être un des suspects, tient des propos polémiques (comme le personnage de Suzy Kendall le montrera plus tard) mais suggestifs :

« Remarquez l’art du Pérugin d’origine paysanne, transfigurant les paysans en saints et madones. Voyez comment il a transformé cette tragédie par une apathie quasi lyrique. Le Pérugin n’aimait pas peindre le sang, aussi le figurait-il en gouttes de rosées tombant du ciel. Ses toiles revêtent rarement un aspect dramatique, le tout baigne dans une élégance presque surnaturelle. Ici le personnage est un hommage aux Grecs. À sa façon, vraiment à sa façon, le Pérugin s’est inspiré de Pietro della Francesca, avant de sombrer en fin de vie vers un formalisme complexe et provincial qui sans conteste sape la force et l’originalité de ses premières œuvres. »

Comment ne pas y voir la profession de foi esthétique de tout le film ? Celle qui, à son seuil, forme comme un pacte avec le spectateur. Il est alors invité à jouir de cet exercice « provincial » et « régressif » comme un plat du terroir, lourd, gras et complexe, qui nous rappelle notre enfance. C’est précisément ce à quoi s’attelle Sergio Martino qui, l’air de rien, donc, réussit à faire autre chose qu’un banal tour de fin pour un genre qui le méritait tant. Plus le genre est codifié, plus il est facile de le parodier tout comme de lui rendre hommage ; il suffit de cocher les cases, et pourtant c’est bien autre chose que réalise Torso.

Un exercice de style ?

Les deux premières scènes qui ouvrent le film, quoique très différentes dans leur style et leur esthétique, se répondent dans la mesure où la première montre ce qu’elle fait et ce qu’elle veut faire, alors que la seconde le dit tout en pointant vers l’histoire de l’art, notamment celle du Pérugin, dans la ville universitaire dont il est l’éponyme : Pérouse. Érotisme dévoilé et plutôt transgressif, un meurtre qui conduit à la couleur rouge du sang façon « gouttes de rosée » du Pérugin ; la boucle est bouclée en révélant à la fois le modus operandi de Martino et son attachement, comme un hommage au genre qu’il connaît parfaitement, l’un n’étant que le reflet de l’autre ; bref, le morceau érudit du cours du professeur s’offre comme un art poétique.

Dans un premier temps, on ne peut que reconnaître que le programme est réalisé scrupuleusement. La première partie du film, sous ses airs classiques, se révèle être un exercice de style qui coche toutes les cases du genre en les rendant évidentes, comme si Martino voulait filmer ces codes plutôt qu’une œuvre giallesque originale. Ainsi du foulard qu’est censé porter le tueur, qui devient un véritable MacGuffin, autant qu’un objet théâtral soutenant l’action dramatique, et qui, puisqu’il est rouge, s’autorise aussi à être l’arme des crimes. Le tueur est bien sûr masqué de blanc, porte un trench et un chapeau, exactement comme tant d’autres, notamment ceux de Profondo Rosso ou La femme qui en savait trop. La ritournelle entêtante et angoissante, procédé inventé par Dario Argento avec les Goblins, donne une continuité esthétique aux meurtres puisqu’elle se déclenche invariablement lorsque le tueur apparaît et pourchasse sa victime. La scène primordiale, absente sauf aux yeux du spectateur, pour qui elle est jouée, rejouée et revient comme une ritournelle, ne manque pas à l’appel : fragmentée au gré de la succession des meurtres, elle ne semble être là que pour boucler le scénario en donnant un mobile intelligible au tueur, qui relève toujours plus ou moins de la vengeance mâtinée de pulsions sexuelles. Tout se passe comme si le grand plaisir de Martino était de filmer ces marqueurs, en eux-mêmes insipides mais particulièrement savoureux lorsqu’il s’agit de les rejouer pour le plaisir de voir reparaître en mouvement une forme. La précision est telle qu’avec Torso, la pulsion scopique, le désir de voir l’invisible, le monstrueux, au cœur de tous les scénarios de giallo, ne semble plus être ce qui motive un style et un scénario mais est réinvestie par le cinéaste lui-même pour jouir du genre, comme une anti-parodie ultime.

Là où la parodie joue sur la connaissance du spectateur des codes du genre pour mieux les caricaturer en en faisant ressortir l’artificialité, Torso les empile pour le plaisir de les voir une fois de plus dans le cadre. Ainsi, par exemple, le titre même qui assume à fond son aspect kitsch I corpi presentanno tracce di violenza carnale (Les corps présentent des traces de violence charnelle) renvoie simplement au personnage du policier qui décrit platement aux étudiants la situation macabre dans laquelle ils se trouvent. C’est précisément pourquoi, là encore, la thématique du regard, véhiculée par les nombreux plans en première personne (classiques là encore), semble se retourner sur elle-même, notamment dans la deuxième partie.

Un film-passerelle

En effet, jusque-là, si l’exercice de style est jouissif certes, il n’en demeure pas moins dépourvu d’originalité. Après tout, jouer avec une forme, même pour un simple plaisir passager ou scopique, est le propre des films de genre – c’est même ce qui les caractérise. Mais comme on l’a souvent remarqué, le film offre aussi un merveilleux pont vers le genre cousin du giallo, à savoir le slasher, cousin américain promis à un succès inégalé, dépassant même finalement le giallo original, au moins en notoriété.

Jusque-là classique, le film était un whodunnit (qui a fait le coup ?) dans le plus pur esprit du genre, mais à la faveur d’une pirouette stylistique, le personnage de Suzy Kendall se casse la cheville et doit rester alitée. Pourquoi ne pas aller tous s’enfermer dans la villa de son étrange oncle, parti opportunément à Paris ? De l’énigme comme conductrice de l’intrigue, on arrive alors à un jeu du chat et de la souris entre jolies victimes et le tueur. Comme dépassé par ce qu’il invente, Martino arrive à nous surprendre encore en inversant ce qui avait une patte trop classique dans la première moitié. Ici, ce jeu de pistes sera avant tout un jeu de regard, et singulièrement celui de Suzy Kendall épiant le meurtrier découper les cadavres de ses amies, les démembrant comme des vulgaires poupées de brocante. Martino ne filme pas vraiment un mouvement – celui inarrêtable et inexorable du tueur vers la victime, d’autant plus vulnérable que s’échapper ne fait que retarder l’inévitable – mais ici un regard impossible, celui du meurtrier et de la victime. Là où le mal cinématographique du tueur de slasher consiste en un mouvement qui ne veut pas s’arrêter, il s’agit ici, comme un reste du giallo, d’un nouveau genre n’ayant pas encore tout à fait accompli sa métamorphose, qui paye le prix de ses trouvailles par une dette au genre passé. Cela se voit bien dans le malaise cette fois-ci grand-guignolesque que suscitent quelque peu les scènes de démembrement. On y voit un tueur qui n’a plus rien de menaçant tant il s’affaire maladroitement à découper, comme on manipulerait un jouet tout neuf, le tout sous l’œil effrayé de Suzy Kendall (filmée en gros plans à de nombreuses reprises bien sûr). Une fois de plus, il s’agit d’empiler et de voir ce qu’il en ressort à la caméra : la cheville cassée de Suzy rappelle évidemment le plâtre de James Stewart dans Fenêtre sur cour, dont on sait qu’il renferme le dispositif du film. Une jambe empêchée, c’est un mouvement contrarié pour le héros, qui ne peut donc plus agir pour résoudre la situation et conclure le film. Ce mouvement qui n’arrive pas est donc générateur de malaise, de suspense, voire ici, dans le cas de Torso, d’effroi et d’horreur.

Et en effet, quelques années plus tard, l’idée d’un home invasion assorti d’un tueur invincible fera florès puisqu’il ne s’agira plus, avec Vendredi 13 (ou le bien meilleur Halloween), d’un jeu de regards, mais d’un jeu de jambes – peu importe que la victime et le tueur se voient ou même se regardent, dans la mesure où l’un ne doit pas rejoindre l’autre. Leur proximité dans le cadre fait des étincelles, comme en témoignent les scènes presque parodiques de danse et de combat dans les Scream de Craven lorsque Ghostface s’approche de Cindy. Le mouvement du slasher ne peut être qu’une poursuite, ce que Torso n’assume pas complètement encore, comblant ce déficit de mouvement par un jeu de regards. Or, le slasher est le genre emblématique de ce qui ne veut pas finir, de ce qui veut toujours rejouer encore et encore son mouvement dans une sarabande infinie, comme le montrent les innombrables suites, remakes, reboots et autres qui n’en finissent pas de donner un point final à ce qu’il faut désormais appeler des « franchises ». Au-delà du sacrifice à la marchandisation esthétique présent dans tout genre cinématographique, le fait de ne pas s’arrêter d’être un mouvement inexorable est la cristallisation cinématographique du genre, sa codification. Martino ne va pas jusque-là, mais offre un promontoire pour la naissance de ce nouveau type de films d’horreur, dont il est donc l’artisan indirect.

Bande-annonce : Torso

Fiche technique : Torso

  • Réalisation : Sergio Martino
  • Scénario : Ernesto Gastaldi, Sergio Martino
  • Distribution : Suzy Kendall, Tina Aumont, Luc Merenda, John Richardson
  • Production : Carlo Ponti, Antonio Levesi Cervi
  • Musique : Guido et Maurizio De Angelis
  • Photographie : Giancarlo Ferrando
  • Montage : Eugenio Alabiso
  • Décors : Giantito Burchiellaro
  • Pays d’origine : Italie
  • Format : Couleur – 1,66:1 – Son mono – 35 mm
  • Genre : Giallo, Slasher
  • Durée : 89 minutes
  • Date de sortie : 4 janvier 1973 (Italie)
  • Interdiction : Film interdit aux moins de 16 ans en France

Maja, une épopée finlandaise : une scandinave au XIXe

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Réalisé par Tiina Lymi, actrice finlandaise et metteuse en scène de théâtre, Maja, une épopée finlandaise est son premier long-métrage visible en France, après en avoir écrit et dirigé cinq autres. Il s’agit d’une grosse production où elle adapte librement une saga familiale écrite par Anni Blomqvist dans les années 60 et très réputée en Finlande.

Comme le titre l’indique, l’histoire est centrée sur le personnage de Maja qu’on suit depuis son adolescence jusqu’à sa vieillesse (à peine effleurée). À noter d’emblée qu’Amanda Jansson interprète Maja (prononcer « Maya ») de bout en bout et de façon particulièrement convaincante, avec un minimum d’artifices, aussi bien comme adolescente que comme femme gagnant en maturité. La difficulté du film était de filmer sur la vingtaine d’années que dure la narration les quatre enfants du personnage. Cela crée donc un léger déséquilibre et fait en sorte que les enfants de Maja et Janne n’occupent pas toujours la place qu’ils pourraient et devraient occuper, sachant qu’ils comptent énormément pour leurs parents. De ce côté, l’équilibre du film tient au fait que Linus Troedsson, qui interprète Janne, celui que Maja épouse, tient lui aussi son rôle de bout en bout.

Autre point délicat pour un spectateur français, le film ne donne aucune indication temporelle, même si on voit bien à la manière dont vit la famille de Maja au début que nous ne sommes pas à l’époque actuelle. En fait l’intrigue se situe au XIXe, ce qui justifie la façon dont les relations entre hommes et femmes sont présentées. Ceci dit, le film étant dû à une Finlandaise, on sent que dans son esprit, certains points relèvent de l’évidence, alors que le spectateur français qui ne connaît pas particulièrement l’Histoire finlandaise se pose des questions. Ainsi, des soldats de la Marine royale anglaise débarquent à un moment sur l’île de Stormskär (à égale distance de la Finlande et de la Suède, dans la mer Baltique) où vivent Janne, Maja et leurs quatre enfants. Janne ne pense alors qu’à prendre la fuite, sans que l’explication ne soit apparente. Et puis, que viennent faire des soldats anglais à cet endroit ? Peut-être participent-ils à la guerre de Crimée (1853-1856). Ceci dit, l’épisode est intéressant, car Maja se retrouve alors seule adulte pour défendre le peu qu’elle possède face à des soldats peu scrupuleux et ayant l’avantage du nombre. Elle montre une telle détermination qu’elle parvient à se faire entendre. C’est d’ailleurs assez saisissant ensuite de la voir soigner délicatement celui qui vient de se faire fouetter violemment pour avoir tenté de la spolier, et qui se voit puni pour rébellion contre l’autorité. Elle y gagne finalement son respect. Autre point, amusant, à force d’interventions marquées au coin du bon sens elle finit par se muer en directrice des opérations, seule femme face à cette troupe de soldats avec qui les échanges oraux s’avèrent très limités puisqu’ils ne parlent pas la même langue.

Le film ne peut masquer qu’il est l’adaptation d’une œuvre littéraire conséquente (cinq romans), en particulier au début. La réalisatrice-scénariste a dû évidemment faire des choix. Tous les éléments du roman ne se retrouvent pas dans le film et elle en intègre d’autres selon ses intentions. Le début lui permet d’utiliser de nombreux éléments importants : le milieu paysan dont Maja est originaire, ses nombreuses croyances superstitieuses, son caractère volontaire et travailleur mais également emporté, etc. Ainsi, Maja est très marquée par l’élément eau, notamment la Mère des flots qu’elle interroge plusieurs fois avec conviction. Ce qui ne l’empêche pas de se tromper (ou de passer outre). D’ailleurs le film entretient le doute : Maja a-t-elle un certain pouvoir de voyance ou bien surtout une croyance en certains signes du fait de son éducation ? En ce qui le concerne, Janne s’avère bien plus pragmatique, ce qu’on observe depuis le début. Il a choisi Maja et accompagne son père pour une demande en mariage officielle en bonne et due forme. Maja n’a pas son mot à dire (elle en attendait un autre), c’est son père qui accepte. Cela vaut au spectateur quelques scènes marquantes jusqu’à la nuit de noces.

On observe qu’entre Maja et Janne, une complicité s’établit rapidement avant que l’amour ne s’épanouisse. Une des raisons principales est que Janne décide d’emmener Maja s’établir sur un îlot loin de tout, pour officier comme pêcheur. C’est d’ailleurs assez particulier de les voir vivre sans côtoyer personne d’autre. Ainsi, le film ne mentionne jamais la moindre relation, même épistolière, avec les familles (celle de Maja débarquant comme par hasard, juste après le départ des Anglais). Quant aux enfants, ils ne vont pas plus à l’école que jadis leur mère. D’ailleurs, Janne accouche Maja sans jamais envisager la moindre aide, et donc en négligeant tous les risques qu’elle court.

Le film nous montre l’amour qui s’établit entre Maja et Janne, la confiance que Janne insuffle à sa femme, la force qu’il lui accorde en lui disant qu’ils ne doivent avoir peur de rien. La durée du film (2h44) permet de montrer comment cet amour se construit, notamment au fil des épreuves. L’île sur laquelle vit la famille s’avère d’un environnement très sauvage mais d’une réelle beauté, bien mise en valeur par la photographie de Rauno Ronkainen qui privilégie intelligemment la lumière naturelle. Entre Maja et Janne, on sent s’établir la confiance, mais aussi l’amour et le désir, la tendresse, le besoin de se retrouver et de former un tout indestructible. Pourtant, tout ne sera pas rose et les malheurs ne les épargneront pas, apportant beaucoup d’émotions dans le film qui se révèle progressivement dans toutes ses dimensions ; à la manière dont Maja se révèle elle-même dans les épreuves. En ce sens, ce portrait de femme éveille d’intéressants échos aux préoccupations féminines d’aujourd’hui. On pense en particulier à deux scènes quasi jumelles et situées à des années d’intervalle, où deux prêts successifs sont réclamés auprès du même homme.

Le film dégage donc au final une vraie puissance, grâce à ses personnages, aux situations qu’ils affrontent, mais aussi au fait qu’ils sont constamment en lien avec la nature dans toute sa rudesse. La musique de Lauri Porra est un peut-être un brin envahissante par moments, comme si la réalisatrice ressentait le besoin de cet appui, alors qu’elle ne fait qu’accentuer des situations déjà fortes naturellement. Un film logiquement diffusé dans de nombreux festivals.

Bande-annonce – Maja, une épopée finlandaise

Fiche technique – Maja, une épopée finlandaise

Réalisatrice-scénariste : Tiina Lyma
Sortie française : 1er janvier 2025
Production : Solar Films
Durée : 2h44
Directeur de la photographie : Rauno Ronkainen
Musique : Lauri Porra
Décors : Otso Linnalaakso
Montage : Joona Louhivuori
Distribution : Amanda Jansson, Linus Troedsson, Desmond Eastwood, Tony Doyle, Sarra Lisa

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3.5

Bird : La sincerité au service de l’émotion

Bird : Après un détour par le documentaire Andrea Arnold revient à la fiction en évoquant des thématiques qui lui sont chères avec un angle de vue renouvelé et poétique.

Synopsis : À 12 ans, Bailey vit avec son frère Hunter et son père Bug, qui les élève seul dans un squat au nord du Kent. Bug n’a pas beaucoup de temps à leur consacrer et Bailey, qui approche de la puberté, cherche de l’attention et de l’aventure ailleurs.

La belle et les bêtes

Bird, Wasp, Cow, Fish Tank…. Andrea Arnold aime la nature, et les bêtes. Née dans le Kent, entre la campagne et la capitale pas si lointaine, la cinéaste connaît, comme elle aime à le rappeler, aussi bien les champs et les bois que les crayères et les autoroutes. De fait, c’est dans une parfaite synthèse du béton et de la nature qu’elle débute son film avec sa jeune héroïne, Bailey (épatante  Nykiya Adams), une jeune fille taciturne et solitaire, qui aime filmer les oiseaux avec son téléphone portable. Elle aime d’ailleurs filmer la vie avec son téléphone portable, un véritable filtre entre elle et le monde. Surgit alors dans un bruit de macadam froissé  Bug, le torse nu, le tatouage florissant, son père interprété par un excellent Barry Keoghan, cabotin mais pas trop 30 ans au moment du tournage. Un père très jeune donc,  un homme fougueux qui la remmène chez eux en zigzagant sur sa trottinette électrique. On traverse une cité plutôt charmante, pour atterrir dans un squat autrement plus délabré, maculé de graffiti, que Bailey et Bug partagent avec Hunter, son demi-frère tout aussi atypique.

Bug annonce son mariage avec Kayleigh, une jeune femme rencontrée trois mois plus tôt, ce qui explique son euphorie. Fauché comme toujours, il présente son idée à Bailey, une idée farfelue et illégale à la Bug, pour financer la fête. Bailey s’insurge contre les deux, le mariage et l’idée farfelue, et de rage et de frustration, quitte le « domicile »  pour finir à la belle étoile. C’est là qu’elle rencontre au petit matin Bird, une véritable apparition, un homme étrange, interprété par Franz Rogowski. Bird, comme les oiseaux qu’elle aime tant, un homme fantasmatique habillé d’un faux kilt et qui dort nu et débout sur le toit d’un immeuble. Bird, comme sans doute l’oiseau qu’elle veut être. Il n’en faut pas plus pour attirer Bailey.

Bird est un film initiatique, et la jeune fille de 12 ans, découvre beaucoup par elle-même, sans aucun adulte référent pour la guider, bien au contraire, entre une mère à peine adulte qui s’est affublée d’un petit copain extrêmement abusif, et un père toxico et irresponsable entouré d’amis à l’avenant. Elle découvre la vie par surprise, par accident et par nécessité. Mais la présence de son nouvel ami Bird apporte un grain d’évasion lui permettant de s’extirper des problèmes de son monde compliqué, nourri d’une pauvreté que la violence ne tarde jamais à côtoyer. Bird lui-même est aussi un être égaré, à la recherche de ses racines ; ainsi, Bird et Bailey donnent l’un à l’autre mais aussi reçoivent l’un de l’autre et s’il y a une magie dans ce film, c’est surtout celle-là :  la magie d’une grande bienveillance et d’une belle amitié qui éclosent au milieu du chaos. La magie de l’amour aussi qui fraie son chemin et qui arrache un sourire au visage grave de Bailey pendant la choré de Cotton Eye Joe au mariage de son père.

Andrea Arnold n’a jamais été aussi jeune qu’à 63 ans. Filmé comme d’habitude avec une caméra à l’épaule, le film déborde d’une énergie paradoxalement très positive, malgré l’étiquette de réalisme social qui lui colle à la peau. On retrouve la même vibe que dans son excellent court-métrage Wasp, la pauvreté crasse d’une population jeune (focalisée dans ses films sur les très jeunes mères célibataires de familles nombreuses) allant pourtant de pair avec  une féroce joie de vivre. Bird baigne dans  une bande-son actuelle et 100% british, allant du rock au rap, emportée notamment par les Fontaines DC ou  l’ambient de Burial, mais qui ne dédaigne pas un classique des Coldplay ou un morceau de Blur déclamé par Bug à sa jeune et improbable épousée. C’est notamment cette étonnante symbiose avec la réalité de la jeunesse qui rend Bird aussi attachant.

Reparti bredouille de Cannes quand les précédents ont presque tous remporté le prix du Jury, Bird est pourtant une belle ode à la liberté. La symbolique de l’oiseau est forte bien qu’un peu facile, et apporte de la fraîcheur et de l’espoir dans une société britannique (mais pas que) désespérante et qui n’est pas toujours très tendre avec ses laissés-pour-compte. Même si son film semble moins percutant que Fish tank ou Les Hauts de Hurlevent, la cinéaste continue de réaliser des films d’une grande sincérité et d’une grande liberté, pour notre plus grand bonheur.

Bird – Bande-annonce

Bird – Fiche technique

Réalisatrice : Andrea Arnold
Scenario : Andrea Arnold
Interprétation : Nykiya Adams (Bailey) Franz Rogowski (Bird), Barry Keoghan (Bug) Jason Buda (Hunter), Jasmine Jobson (Peyton), Frankie Box (Kayleigh), James Nelson-Joyce (Skate),  Jason Williamson (Fred),  Sarah Beth Harber (La mère deDionne) , Rhys Yates (Beck), Joanne Matthews (Debs) , Kirsty J. Curtis (la mère de Moon), Calum Speed (Leon)
Photographie : Robbie Ryan
Montage : Joe Bini
Musique : Burial
Producteurs : Lee Groombridge, Juliette Howell, Tessa Ross Coproducteur : Olivier Père
Maisons de production : House production Co-production : Ad Vitam Production, Arte France Cinema
Distribution : Ad Vitam Distribution
Durée : 119 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 1er janvier 2025
Royaume-Uni·Etats-Unis·France·Allemagne – 2024

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4

Céline : Une enquête en trompe-l’œil

L’Américain Peter Heller est un romancier de haut vol. Non seulement, il se montre régulièrement captivant, mais il s’avère un excellent raconteur d’histoire (story-teller comme disent les anglo-saxons). En plus, il se montre capable d’aborder avec maîtrise les sujets les plus divers, tout en nous faisant profiter de détails marquants, comme certains paysages, grâce à un style remarquable.

Ici, nous avons droit à un roman en forme d’enquête. Une jeune femme nommée Gabriela vient voir Céline pour lui parler de sa vie où elle a malheureusement perdu sa mère puis son père, alors qu’elle-même est maman d’un petit garçon de huit ans. Sa mère, Amana, était une indienne d’origine, venue d’Amérique du sud. Une femme à la beauté fascinante, mais d’un caractère réservé, presque timide. Gabriela en garde quelques photos qui appuient son propos : Amana était du genre apparition marquante. Les photos sont évidemment du père de la jeune fille, Paul Lamont, photographe freelance parcourant le monde à la recherche de sites sortant de l’ordinaire et de rencontres inattendues. Bref, il était tombé amoureux fou de cette femme aux yeux d’un vert comme l’eau d’un lac, cette femme à la sagesse extraordinaire qu’il admirait comme une déesse. Et cette femme lui avait donné une enfant qu’il adorait d’autant plus qu’elle était l’image de sa mère en modèle réduit. Autant dire que le père était lui aussi particulièrement séduisant, d’un charisme qui ne laissait pas les femmes insensibles. Bref, cette famille heureuse profitait de la vie. Lors d’un moment de détente sur une plage, le drame se présenta sous la forme d’une série de vagues traitresses qui les emportèrent en un instant. Le père réussit à sauver sa fille mais pas la mère. Bien entendu, il en resta inconsolable, au point de négliger sa fille qui était pourtant ce qu’il lui restait de plus cher. Mais elle lui rappelait tellement la mère et il se sentait tellement seul. Il se soûlait au point de parfois oublier de récupérer sa fille à l’école en fin de journée. Il devint donc une proie facile pour une croqueuse d’hommes rencontrées dans un bar. Il l’épousa, ce qui n’arrangea pas les affaires de ce qui lui restait de famille. Il continuait cependant, à l’occasion, d’exercer son métier et d’aller à droite à gauche. C’est ainsi qu’un beau jour, il disparut dans un coin paumé à la limite du parc de Yellow Stone. D’après les témoins, il aurait été victime d’un gros ours qui trainait dans le coin depuis un moment. Il avait justement rendez-vous le lendemain matin avec quelques hommes pour organiser une expédition dans le but de photographier cet ours. Le seul souci, c’est qu’il ne restait rien de tangible pour certifier sa mort. Heureusement, les personnes recevant Gabriela accourue sur place, décidèrent qu’il serait cruel de laisser cette jeune fille sans ressources et ils signèrent l’acte de décès qui lui permit d’hériter. Mais évidemment l’histoire ne s’arrête pas là, car si Gabriela vient voir Céline, c’est parce qu’il lui reste un doute sur les circonstances de la disparition de son père. Céline a fréquenté la même Université que Gabriela, c’est ainsi que la jeune fille est tombée sur un article évoquant son activité de détective. Elle demande donc à Céline de faire la lumière sur cette histoire vieille d’une vingtaine d’années.

L’enquête

Autant dire que cette partie n’occupe qu’une part relativement faible des plus de 400 pages du roman. Le titre le sous-entend (titre original Celine donc sans l’accent), et le roman est bien plus un portrait de Céline Watkins que celui d’une enquête qui apporte néanmoins de belles péripéties et d’étonnantes révélations. Le premier constat, c’est que ce roman est dédié à Caroline Watkins Heller, présentée comme Artiste, Guerrière Spirituelle, Détective Privée, qui n’est autre que la mère de l’auteur. On imagine sans peine que Peter Heller fait ici un portrait arrangé en forme d’hommage à sa mère, la mettant en scène dans une histoire dont lui seul sait ce qu’elle doit à la réalité. On imagine très bien également que Peter Heller a entendu tout un tas d’histoires de la bouche de sa mère, ce qui explique qu’il n’ait pas besoin de se torturer la cervelle pour trouver des sujets intéressants à coucher sur le papier. Sans compter toutes les intrigues secondaires qui nourrissent ce roman. Le roman est donc également une enquête sur le personnage de Céline, celle-ci étant une femme proche de la retraite, mais dont la vie s’avère d’une grande richesse. De plus, elle est dotée d’un fort caractère et elle est mariée à un homme avec qui elle forme un couple qui ne passe pas inaperçu. Peter Heller a donc de nombreux ingrédients pour élaborer un roman qui surprend par sa richesse thématique, ses péripéties qui viennent aussi bien de l’enquête que mènent Céline et son mari que de leur vie de famille et des intrigues secondaires qui s’avèrent elles-aussi passionnantes. Les passions de Céline sont nombreuses et sa façon de mener l’enquête assez savoureuse. Enfin, il y a le style de Peter Heller qui fait merveille, avec sa façon de surprendre régulièrement et ses descriptions qui nous mettent vraiment dans l’ambiance et donnent envie de faire du tourisme dans la région où il envoie ses enquêteurs.

Céline, Peter Heller
Actes sud : Paru le 6 février 2019 (France)

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4

Comme par hasard : qui décide quoi ?

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Dessinateur-scénariste de cette BD, Cyril Bonin situe son histoire à partir de 1909, ce qui lui permet de jouer avec l’actualité de l’époque. Effectivement, les ballets russes mis en scène par Serge Diaghilev et avec Nijinski en vedette, se produisent au Châtelet à partir de mai. Et puis, une importante crue de la Seine affecte Paris en fin d’année. Il n’y a donc pas de hasard…

Le personnage central, Victor Minas, est un obscur gratte-papier qui passe ses journées à aligner des chiffres, installé à un bureau installé en enfilade avec une multitude d’autres, pour le compte de la Société Académique de Comptabilité, située boulevard Haussmann. C’est par hasard ( ! ) qu’il tombe un soir sur un billet égaré dans la rue, pour une représentation des ballets russes. Au théâtre du Châtelet, il est fasciné par une des danseuses, une charmante blonde que le hasard ( ! ) lui permettra de croiser à nouveau à Baden-Baden où son médecin lui a recommandé de suivre une cure pour soigner ses bronches. La belle joue à la roulette (jeu de… hasard par excellence) avec une mine désespérée qui s’accorde avec le fait qu’elle perd régulièrement.

Victor Minas, un personnage intéressant

Régulièrement confronté à des choix, Victor réfléchit à ce qu’il fait tout en n’hésitant pas à provoquer le destin, même si celui-ci joue sans cesse avec lui. Le jeu est donc régulièrement au centre du scénario, ce qui colle parfaitement avec le propos. En effet, et c’est un léger point faible, l’album affiche des caractéristiques un peu trop théoriques pour rester naturelles. Ainsi, les personnages avancent à certains moments des arguments livresques. Des éléments théoriques de statistiques ont évidemment leur place dans une telle histoire, mais à petite dose. Ici, on sent chez l’auteur, la volonté d’illustrer des connaissances à tendance mathématique. Mais, si l’on passe outre ce petit inconvénient, à la lecture on passe un bon moment. Il faut dire aussi que le dessinateur introduit un élément fantastique sous la forme d’un chat qui se comporte comme un humain, ou plutôt comme une forme mi-humaine mi-animale du Diable, pour provoquer Victor dès que l’occasion se présente, surtout lorsque celui-ci doit faire un choix. Jouer à la roulette ou bien s’abstenir. Courir après telle femme ou non, etc. Ce personnage est présenté de façon assez subtile, car Victor le voit d’abord en rêve, ensuite dans sa perception de la réalité (que la BD nous présente) et donc à des moments stratégiques, d’une manière qui laisse deviner de nombreuses influences, allant de Tintin (la conscience du capitaine Haddock dans Tintin au Tibet) au film La beauté du diable (René Clair – 1950) avec Gérard Philippe et Michel Simon.

Jeu et hasard

Le scénario illustre intelligemment tout ce qui tourne autour du jeu, avec la façon dont la plupart y entrent par… hasard ou plutôt par le jeu ( ! ) des circonstances. Pour Victor, c’est en observant celle qui le fascine et aussi pour tenter de la conquérir au vu de sa situation particulière. Ce faisant, il profite de la chance du débutant, même si ce qu’il réussit est vraiment gros. Ceci dit, le hasard continue de le narguer, car sa chance ne lui apporte pas ce qu’il souhaitait ardemment. Elle lui permet néanmoins de changer de vie et de faire la connaissance d’une autre charmante jeune femme, avec qui il pourrait faire sa vie.

La question du choix

La BD donne matière à réflexion, à propos de nos existences. Comment faisons-nous nos choix ? Quelles influences subissons-nous ? Le hasard est-il un instrument du destin ? Ici, le dessinateur assume sa position de maître des destinées de ses personnages. Par conséquent, ne peut-on pas imaginer une puissance supérieure mener le jeu dans lequel nous nous trouvons ? En d’autres termes, le libre arbitre que nous considérons exercer tout au long de nos existences n’est-il pas une illusion que nous préférons oublier pour éviter de sombrer dans la folie ?
Cyril Bonin illustre son propos de façon agréable pour faire de son album un objet qu’on prend plaisir à parcourir, même si on sent assez rapidement qu’il joue avec son personnage principal. L’album s’avère séduisant car le dessinateur déploie une intelligence certaine, aussi bien dans les péripéties de son scénario que pour l’aspect esthétique de l’album. Malgré quelques moments relativement bavards, l’ensemble n’occupe pas trop longtemps, car Cyril Bonin sait mettre en place une ambiance originale sans dialogues envahissants et en variant judicieusement les tailles et formes de ses vignettes. Les couleurs sont plutôt agréables, avec une étonnante dominante du vert, la couleur de l’espoir. Le vrai reproche selon mon ressenti, va à un manque de profondeur. Ce point faible se remarque aussi bien sur le dessin (zones à peine hachurées sur des vêtements par exemple, décors quasiment inexistants à certains moments) que pour les personnages (Victor s’avère finalement assez caricatural, sans aucune relation apparente, ni famille ni amis) ce qui est dommage pour un album d’une centaine de pages.

Comme par hasard, Cyril Bonin
Vent d’ouest : sorti le 3 mars 2021

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3.5

Le combat d’Henry Fleming à la guerre de Sécession

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Adapté du roman The Red badge of courage qui a fait la réputation de l’Américain Stephen Crane (1895), cette BD décrit le parcours aussi bien physique que mental d’un jeune soldat nordiste pendant la guerre de Sécession (1861-1865) et plus particulièrement lors de la bataille de Chancellorsville (mai 1863).

N’ayant pas lu l’œuvre de Stephen Crane, il ne sera pas question ici d’évaluer le degré de fidélité de son adaptation par le Français Steve Cuzor. Peu importe, car la BD (le format rappelle une BD franco-belge, juste un peu épaisse : 148 pages) et le découpage en chapitres pourrait très bien devoir à l’œuvre originale. A noter que la BD comporte un texte de deux pages en fin d’album, qui situe l’œuvre dans son contexte historique, évoque aussi les intentions de Stephen Crane, ainsi que sa vie (mort à 29 ans) et sa carrière littéraire dont cet unique roman qui passera à la postérité comme étant, d’après Paul Auster lui-même, un jalon irremplaçable dans la littérature américaine, en ce sens que Stephen Crane ne cherchait pas à mettre en scène un héros, mais un jeune homme parmi tant d’autres, participant à une guerre dont il ne perçoit que ce qui se passe autour de lui tout en risquant d’y laisser sa vie à chaque instant.

Travail esthétique

Ce qui frappe dans cette BD, c’est avant tout son aspect graphique. Le dessin s’avère d’une grande qualité, avec un noir et blanc qui souligne avec beaucoup de rigueur (dans le réalisme) les traits des visages, les paysages dans tous leurs détails, les uniformes, le bruit et la fureur des batailles, ainsi que le mouvement de manière générale. En fait, c’est un faux noir et blanc, car le fond n’est jamais blanc, mais tantôt bleu nuit, vert bouteille ou d’un jaune façon sépia ce qui rappelle beaucoup la façon dont se présentent certains films muets. Le choix est judicieux, car il nous ramène à l’époque des débuts du cinéma qui correspond plus ou moins à l’époque décrite.

Henry Fleming

Le nom précis de la bataille n’est jamais cité, mais tout commence au bord de la Rappahnnock River, dans l’État de Virginie en 1863, ce qui suffit probablement à situer l’action pour les spécialistes et les Américains. De toute façon, ce qui compte dans cette histoire est à chercher autour des sensations et impressions concernant le soldat Fleming, prénom Henry (et non Victor comme le réalisateur de Autant en emporte le vent ou Alexander comme l’inventeur de la pénicilline). C’est un anonyme emporté par le vent de l’Histoire. Tout jeune, il a la vie devant lui. Sauf qu’il se trouve embarqué dans une galère qui risque de le faucher dans la fleur de l’âge. Alors, de façon très humaine, il éprouve une peur incontrôlable qui évoluera en fonction des circonstances.

Boucherie et courage

L’impression finale après lecture est que Henry Fleming n’a pas tout compris du déroulement de la bataille à laquelle il a participé. Il faut dire qu’elle a donné lieu à un bel imbroglio que la BD rend bien. Par contre, il a l’occasion de constater que les plus courageux ne sont pas les plus hauts gradés qui s’avèrent bien meilleurs pour donner des ordres que pour donner de leur personne. En gros, sur le champ de bataille, ils restent à l’écart pour mieux diriger leurs troupes. En cas de victoire, leur attitude peut trouver une certaine justification. Mais là, Henry Fleming a l’occasion de constater que les généraux sont capables d’envoyer des régiments entiers à l’abattoir pour de simples raisons tactiques. On sent avec Fleming qu’aux yeux de ces généraux, les soldats ne sont que de simples pions qu’on peut sacrifier sans trop d’états d’âme. Autant dire que sur le terrain, il s’agit d’une véritable boucherie, parfois même jusqu’au corps à corps.

Devenir un homme

L’autre constat fort, c’est qu’en quelques heures, Henry Fleming passe du statut de gamin apeuré à celui d’homme capable d’actions d’éclat. Ceci dit, on arrive aussi à la conclusion que pour se battre en homme courageux, il faut atteindre un état d’esprit qui s’apparente à la folie. Finalement, la classe dirigeante qui, en temps de paix, emploie des ouvriers dans ses usines pour un travail à la chaine déshumanisant, motive ses troupes sur le champ de bataille d’une manière qui s’y apparente. Pour ceux qui attendent avec impatience de se battre, pas de souci, pour ceux qui appréhendent, la peur et l’ambiance générale les transforme plus ou moins rapidement en soldats qui vont à l’affrontement en perdant progressivement la conscience de ce qu’ils risquent vraiment. Il faut aussi compter ici sur la façon dont les rumeurs se propagent ainsi que sur le grand flou qui règne sur le champ de bataille. Avec la fumée produite par les armes, certains se perdent (volontairement ou non) et quand ils retrouvent leur unité ils s’exposent à des réactions du genre « Tiens, tu es là, on te croyait mort. »

Bilan

La fin amène la conclusion bien amère que toutes ces pertes n’ont pas apporté grand-chose. On ne sait évidemment pas ce que deviendra Henry Fleming, mais il a certainement désormais une toute autre perception de l’humanité. On comprend pourquoi tant d’hommes de retour de la guerre, préfèrent se taire. Voilà donc une adaptation BD qui mérite la découverte et qui rappelle si besoin en était, toutes les absurdités de la guerre.

Le Combat d’Henry Fleming, Steve Cuzor
Dupuis (Collection Aire libre) : sorti le 9 février 2024

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3.5

Cinemania 2024 : Rencontre avec Franck Dubosc pour Un ours dans le Jura

Dernière rencontre du festival de films francophones Cinemania nous concernant et c’est toujours à l’hôtel Humanity de Montréal. Et cette fois, c’est Franck Dubosc qui sera le talent interviewé à l’occasion de sa venue pour présenter Un ours dans le Jura, son nouveau film en tant que réalisateur et dans lequel il joue. Un film entre comédie noire et polar assez surprenant que nous avons adoré.

C’est un marathon pour l’inénarrable interprète de Patrick Chirac puisqu’il présente son film sur plusieurs projections suivies de questions-réponses, qu’il participe à la conférence « Regards croisées » avec le cinéaste québécois Ken Stott, qu’il enchaîne les interviews avec les journalistes tout en rencontrant des distributeurs pour vendre son film au Québec. C’est la fin de journée et le bar de l’hôtel est trop bruyant, l’attachée de presse nous propose donc d’aller dans le restaurant plus calme pour l’entretien. Et c’est un Franck Dubosc adorable, ouvert, sincère, loquace et plein d’entrain pour son film qui nous répond.

Et, comme le veut la tradition de lendemain de projection, on lui demande comment s’est déroulée la première nord-américaine d’Un ours dans le Jura, en salles cette semaine en France et vendredi prochain au Québec.

Franck Dubosc : Très bien. C’était super ! Et j’étais curieux de voir le ressenti des spectateurs d’un autre pays et j’ai pu constater qu’il y avait autant de rires qu’en France et, surtout, aux mêmes moments. Donc je suis très content.

Le Mag du Ciné : J’aurais aimé d’abord savoir d’où vous est venue cette idée d’un ours dans le Jura puisque comme c’est dit plusieurs fois dans le film, à la base il n’y en a pas. Donc cela aurait pu être une biche, un chien ou tout autre chose mais vous avez choisi cet animal ?

Je cherchais une « couille dans le potage » comme on dit, mais je ne suis pas du tout parti de l’ours. L’idée est venue en plusieurs étapes et la première d’entre elles était de faire un film dans une France rurale avec des gens de la campagne. Quitter la ville, c’était déjà ma première envie. Ensuite, j’ai voulu utiliser les codes des films que moi j’aime, notamment des films de genre ou ceux de cinéastes comme les frères Coen, mais sans les copier non plus. Je ne voulais justement surtout pas faire un film des frères Coen situé en France mais plutôt une histoire de ce type là mais à la française, complètement inscrite dans notre culture à nous.

On le coupe en lui avouant qu’on a beaucoup penser à eux et au « Fargo » des frères Cohen par bien des aspects. Il acquiesce.

Et justement, la force de leurs films c’est de mettre des personnages ordinaires dans des situations extraordinaires. Et si j’avais voulu singer leur cinéma, je serai venu tourner ici. Et si l’idée m’est venue un moment, je l’ai vite abandonnée pour les raisons que je viens de vous citer.

D’ailleurs vous êtes déjà venu tourner ici ?

Oui exactement pour Chien et chat mais je viens ici souvent et depuis longtemps. Mais dans tous les cas, je voulais la ruralité de chez nous alliée au film de genre. Je me suis dit « Qu’est-ce qui se passe chez des gens qui habitent la campagne – et notamment une campagne rude – et à qui il arrive ce genre d’aventures et qui restent en milieu presque clos et fermé. » Et j’ai souhaité situer le film durant la période de Noël pour montrer que la tradition des Fêtes est pour eux plus importante que tous ces morts. Donc c’était un peu toutes ces envies-là et un jour j’en ai parlé à Sarah Kaminski, qui n’était pas encore ma co-scénariste et qui devait écrire un autre film à l’époque. Je lui ai dit que je voulais écrire quelque chose de rural avec des truands et avec des gentils. Et j’avais juste une scène en tête : celle de l’accident du début avec les billets dans le coffre. Et on est parti de là. Et comme je voulais aussi une histoire humaine et d’amour, quel qu’il soit, j’ai pris comme personnages principaux ce couple qui ne se parle plus tout ainsi que ce gendarme avec sa fille.

On sent l’envie de changer de genre après vos deux premiers films en tant que réalisateur; d’ailleurs bravo parce qu’ils étaient très réussis. Il y a eu la comédie romantique avec Tout le monde debout qui a cartonné puis une sorte de feel-good movie avec Rumba la vie qui n’a pas trouvé son public mais qui est surtout sorti à une très mauvaise période (à la fin de l’ère Covid ndlr.). Alors que là on est clairement plus dans le polar.

Merci beaucoup ! Et je pense aussi que Rumba la vie manquait peut-être d’un axe bien défini, surtout pour le public. Et oui j’avais vraiment envie de me faire plaisir et de tenter autre chose. J’aime bien sûr le style de mes deux premiers films mais j’avais envie d’un cinéma de genre, d’un film pour lequel j’aurais envie d’être spectateur. M’asseoir dans la salle et prendre un plaisir ludique à regarder un film de genre. Et je me suis donc fait ce plaisir en me donnant aucune limite. S’il y a autant de morts dans le script, alors il y en aura autant à l’écran. Et s’il doit y avoir du sang qui sort d’une tête et bien c’est comme ça. Je ne me suis pas bloqué en tant qu’auteur et je ne me suis jamais demandé si le public allait accepter ou pas. Je me suis dit au contraire, est-ce que moi en tant que spectateur j’accepte. D’habitude je suis l’auteur pour les spectateurs et là j’ai été l’auteur pour moi en tant que spectateur.

Et il faut dire qu’une œuvre comme Un ours dans le Jura est peu courante dans le paysage cinématographique français, ce mélange de comédie et de violence. Récemment en bien plus noir et acide on a eu Les Pistolets en plastique mais ici cela reste gentil dans le bon sens du terme et grand public.

Oui c’est ça, c’était le but. Mais je n’ai pas non plus essayé de copier un genre particulier parce qu’en fait dans le film il y a un petit peu tous les genres, c’est un mélange, je me suis laissé aller. Et vous savez quand j’y pense et ça me revient maintenant, lorsque j’ai fait mon premier spectacle, je ne connaissais rien à l’humour et encore moins aux one-man-shows. Donc à l’époque, je n’avais personne à copier, pas vraiment d’inspiration et ma source d’inspiration elle tenait en une phrase : « Moi qu’est-ce qui me fait rire ? ». Et le spectacle a fonctionné et j’ai utilisé ici un peu la même méthode en tentant de ne m’inspirer que comme cela. Alors bien sûr oui, tout le monde me le dit et pense au Fargo des frères Coen.

D’ailleurs plus la série au final que le film…

Exactement. Et avant d’écrire le film, je ne l’avais d’ailleurs pas vue. Et ce qui est drôle, c’est que je pensais mettre également un encart du style « Le film est inspiré de faits réels » mais, du coup, je ne l’ai pas fait. Car j’ai fini par la regarder et j’ai dit à ma co-scénariste que comme ils l’avaient mis on ne pouvait pas le mettre. Un peu comme cette scène où le shérif vomit, qu’on retrouve dans la série, et qu’on avait écrite aussi mais quand même gardée. J’ai regardé la série comme ça et je me suis rendu compte des similitudes en effet.

De toute façon vous n’avez jamais imaginé votre film comme un hommage ou une variation sur Fargo ?

Ah non pas du tout. Et après on dit les frères Coen mais ils ne se limitent pas à Fargo. Et dans tous les cas, c’est un compliment. Mais je n’ai jamais tenté de calquer les codes, à aucun moment. Et au niveau de la tonalité, je ne peux nier que le film s’en approche et que c’est flatteur.

Avec votre co-scénariste, au moment de l’écriture, une fois le processus lancé, est-ce que vous aviez tout en tête dans les grandes lignes hormis l’accident du départ ou cela s’est fait progressivement ?

Non, non, cela s’est fait à petit pas. Ce n’était pas un scénario qu’on écrit A + B + C – D etc… Cependant, le processus s’est fait très méthodiquement. Il y avait quand même beaucoup de personnages importants contrairement à mes précédents films et il fallait que ça se recoupe correctement. Naturellement même. Mais on a écrit pour le coup assez rapidement, je connais le nombre de jours mais je ne vous le dirais pas (il rit).

D’ailleurs, est-ce que ça a été facile de trouver un financement ? Parce que vos producteurs habituels ont peut-être eu peur d’un tel projet, qui n’est pas forcément ce qu’ils attendaient de vous.

Non, pas vraiment, parce qu’ils ont aimé le script tout de suite. Je ne me souviens plus en détail mais quand j’ai raconté les grandes lignes à Gaumont, parce que ce sont encore eux qui m’ont produit, j’ai senti l’envie de me suivre directement dans ce nouveau genre. Ils me suivent depuis le début et j’ai trouvé ça vraiment bien de leur part de me soutenir encore dans quelque chose de peut-être moins évident de prime abord. Et puis aujourd’hui on est tellement désorienté dans le monde du cinéma, on se rend compte qu’il n’y a plus de recettes gagnantes, que les recettes ont même tendance à davantage se planter. Il vaut donc mieux surprendre et aller vers ce que l’on aime même si ça passe ou ça casse.

Et alors comment avez-vous choisi ce délicieux casting ?

Alors j’avais déjà les trois en tête (Benoit Poelvoorde, Laure Calamy et Joséphine de Meaux ndlr.). Tous ont dit oui, sauf Laure Calamy qui a d’abord dit non puis oui car au début le fils était plus jeune et Laure ne se sentait pas assez âgée pour avoir un enfant de cet âge. Le script était écrit comme ça mais on a donc changé. Et il faut savoir qu’elle aurait préféré au début le rôle tenu par Joséphine de Meaux, celui de la gendarme. Et en ce qui concerne Benoît, je voulais un homme d’une soixantaine d’années en fin de course avec le poids de sa carrière de gendarme sur les épaules. Et je trouve que s’il n’est pas en fin de course, il a le poids de sa carrière sur les épaules. Il a les cernes sous les yeux qu’il faut, il a le lâcher prise qu’il faut. Je lui ai donc proposé et il a dit oui tout de suite. Et je lui ai dit que cela faisait longtemps qu’on ne l’avait pas vu dans un rôle comme celui-là. Pas que ça ne soit jamais arrivé mais ça faisait un bail.

En ce qui concerne Laure, c’est parce que je l’avais vue et aimée dans plusieurs films. Je ne l’avais pas vue dans la série 10 pour cent bien que j’aie joué dedans mais je ne m’en souvenais pas. En revanche, je l’ai trouvé formidable récemment dans À plein temps. Je trouve que cette actrice a quelque chose de madame Tout-le-monde qui peut me faire rire et m’émouvoir dans la même phrase. Il y avait plein d’autres comédiennes potentielles mais je ne la connaissais pas bien et j’avais envie de prendre quelqu’un d’un autre univers que le mien, que celui de ma famille de cinéma. Et quant à Joséphine, je souhaitais une excellente actrice mais qui ne soit pas une star, pas célèbre. En gros, je ne voulais pas un quatrième gros nom sur l’affiche mais quelqu’un qui fasse plus authentique, plus proche du public, qu’on ne voit pas partout tout le temps. Tout comme Kim Higelin par exemple, je ne voulais pas un casting de comédie classique et usuel. Le seul que j’ai repris dans cette veine-là, c’est celui qui joue le rôle du curé et qui est dans tous mes films. C’est aussi pour cela que j’ai changé de directeur de casting pour prendre quelqu’un qui fait des films disons plus pointus.

Pourquoi avez-vous encore choisi de vous mettre en scène une nouvelle fois ? Parce que les producteurs vous l’ont demandé, par plaisir ou les deux peut-être ?

Non, non, c’est moi et parce que j’aime ça. Ce sont les seuls moments quand je tourne où je peux en quelque sorte me détendre. Ce sont les moments les moins fatigants en fait car je n’ai pas à regarder l’autre. Et comme j’ai écrit le film, je sais ce que je veux. C’est paradoxalement plus facile pour moi de jouer que de regarder les autres jouer et de les diriger. J’y viendrai probablement à ne plus être dans mes films car ce n’est pas de tout repos de mettre un film en scène. Et puis je vais vous dire aussi, la raison pour laquelle j’ai pris le rôle, c’est qu’en tant qu’acteur qui aime jouer, j’avais aussi envie de me servir.

Avez-vous un autre projet sur le feu actuellement en tant que réalisateur ?

Non. Enfin je ne suis pas en stand-by mais je suis en « bouillonnement ». Mais je n’en dirai pas plus.

Y-a-t-il un style de rôle vers lequel vous aimeriez aller ?

Alors là, en tant qu’acteur, j’ai des films sur le feu et des projets. Il y a d’abord une comédie, puis une « pas comédie du tout ». Et j’en ai un aussi qui sort la semaine prochaine, plus sérieux (Prodigieuses, qui sortait le 22 novembre en France, alors que l’interview a eu lieu le 15 du même mois). Je ne veux pas me limiter à des films qui ne soient pas de la comédie, je veux faire les deux. Il n’y a pas de changement de carrière de prévu. J’aime faire rire, j’aime la réaction du public et quand il rit. Et si je vais dans l’humour, je veux que ce soient des films drôles mais réalistes.

Et d’autres horizons, comme les films de genre tels que polar, SF ou même horreur ?

Non rien de tout cela mais je serai bientôt dans le numéro deux d’un très gros film français mais je n’ai pas le droit d’en dire plus.

J’avais d’ailleurs découvert une autre facette de votre talent il y a une quinzaine d’années dans Incognito.

Oui et bien voilà. Eric Lavaine écrit plus des rôles de comédie mais dans des contextes réalistes et des histoires crédibles. Et c’est vers ce genre de films comiques que je veux aller désormais en priorité dans ce domaine. Et je sais qu’ici au Québec, en tout cas ceux que l’on voit nous en France, il y a beaucoup de comédies dites sérieuses même si je me doute qu’il y doit y avoir aussi des films plus « olé olé ».

Et donc arrêter de faire des films plus light et populaires comme ceux que vous tourniez avec Fabien Onteniente (réalisateur des Camping) à qui vous êtes très fidèle, des films du style All Inclusive ?

Alors là oui. All Inclusive, je l’ai fait pour les mauvaises raisons. Onteniente voulait qu’on se retrouve mais c’était déjà à l’époque plus le genre de films que je voulais faire et ça l’est encore moins maintenant. Mais attention, pas de regrets. Je ne vais pas cracher dessus, je l’ai fait et j’assume.

En ce qui concerne le tournage dans le Jura, comment cela s’est-il déroulé avec des conditions hivernales comme celles-là ?

Pas de complications particulières. En tout cas, moins qu’on ne l’aurait pensé. Durant les repérages, quand on a été voir pour les lieux de tournage, il faisait très froid et j’ai prévenu tout le monde de prendre des affaires en conséquence. Moi j’ai pris la même valise que quand je viens au Québec mais il a fait plutôt bon. On a même eu un problème de manque de neige mais, hormis cela, tout s’est très bien passé.

Il est temps de vous poser ma dernière question. Avez-vous déjà trouvé un distributeur ici pour le film au Québec ?

Oui, oui (très content). C’est TVA Films qui l’a acheté et il prend l’affiche le 10 janvier au Québec, donc dans la foulée de sa sortie en France le 1er janvier.

On le remercie chaleureusement pour sa gentillesse et sa sincérité. Et voilà que la dernière interview du jour et du festival se termine !

Nosferatu : un hommage visuel signé Robert Eggers

Faut-il réadapter et réactualiser toutes les références de notre culture ? Le cinéma peut-il se passer de nouveaux sujets à l’heure des franchises ? Robbert Eggers, avec sa nouvelle version de l’adaptation du roman Dracula de Bram Stoker, et remake de Nosferatu de Murnau (1922) répond un jouissif oui ! Nouveau cru gothique en forme d’hommage appuyé à ses parents, le comte Orlok fait-il toujours peur ?

Un remake vampirique pour clôturer 2024

Murnau, avec son film horrifique séminal, a posé les bases d’un mythe éternel : celui d’Orlok/Dracula se dressant hors de son cercueil comme érigé par la mort elle-même. Mort-vivant par excellence, c’est le cinéma comme puissance surnaturelle qui se charge de redresser le mythe périodiquement ; ainsi Herzog en 1973 et Coppola en 1996. Conte gothique de Bram Stoker transformé en aventure expressionniste pour une modernité tourmentée, chaque époque se réapproprie le mythe pour y investir ses propres craintes tout en respectant les repères et marqueurs qui font l’identité du conte. Ainsi le Dracula de Coppola tentait-il de dépeindre la violence du désir au cœur d’un XIXe siècle ivre de sa technologie. Celui de Murnau dépeignait la brutalité d’un face-à-face entre une modernité débridée et une nature dont les secrets sont désormais réduits aux éprouvettes des scientifiques. Au fond, il s’agit toujours de mettre en scène le combat entre la modernité incompréhensible et une nature qui n’est plus un mystère, mais un réservoir à exploiter. La créature vampirique dont Dracula est l’archétype a toujours tenté d’articuler ce malaise, celui qui prend place entre un mode de vie archaïque et moribond, et d’autre part un sens de l’histoire dynamique qui va toujours vers davantage d’innovations technologiques. Quoi de plus naturel que de désirer être immortel, mais quoi de plus contre-nature que de désirer le corps d’un mort ? Robert Eggers arrive-t-il à faire un bon remake de ce malaise ? Il rend hommage à ses idoles en tout cas.

Qu’on se le dise tout de suite, Eggers livre une œuvre visuellement époustouflante et qui vaut la peine d’être vue en salles rien que pour la maestria cinématographique ambitieuse dont fait preuve son auteur. Lily-Rose Depp et Bill Skarsgård donnent une impression d’extrême justesse dans leur interprétation, accompagnés de seconds rôles qui leur donnent parfaitement la réplique comme Aaron Taylor-Johnson (en poignant père de famille) et Ralph Ineson (dont on se souvient dans The Witch), sans oublier Willem Dafoe qui campe un Van Helsing résolument classique dans son penchant pour l’occultisme. Orlok, malgré sa moustache transylvaine, est évidemment le personnage sur lequel l’intrigue se focalise, tout en magnétisant le spectateur. En cela, sa figure est réussie puisqu’il ne cesse d’apparaître comme séduisant, dans la mesure où son apparition et son apparence sont désirées. Eggers réussit à faire de notre pulsion scopique, notre envie de voir les monstres (au fin fond d’un château ou sous un lit) un avatar bienvenu du désir sexuel qui inonde le scénario. Si la mort remplit le cadre jusqu’à saturation, c’est bien le sexe qui met en mouvement les actions du vampire, et donc celles de tous les personnages qui cherchent à lui échapper. Ellen est en effet sommée de se donner à lui comme volontairement, pour ainsi dire, puisqu’elle doit le faire par elle-même au bout d’un délai maximum de trois jours, artifice qui offre au film le rythme de sa deuxième moitié.

On sait que Robert Eggers s’est illustré dans ce qu’il convient d’appeler désormais l’elevated horror (« l’horreur augmentée »), sorte de ravalement de façade pour les films de genre horrifiques qui satisfait l’ego de certains, et désespère ceux qui revendiquent une légitimité moins élitiste. À chaque fois, Eggers tente de faire surgir l’horreur d’une forme de réalisme jusqu’au-boutiste. Ainsi, le scénario de The Witch pourtant extrêmement simple (une famille retranchée au cœur de la forêt subit les assauts d’une sorcière) dérive d’une étude minutieuse des traités et des comptes rendus de procès en sorcellerie de l’époque, en plein cœur des difficultés des premiers pèlerins puritains venus faire du Nouveau Monde leur foyer. De même pour The Northman et son observation scrupuleuse de la mythologie nordique ou encore ici le dialecte roumain du comte Orlok, apparemment authentique. Mais c’est surtout dans la relève esthétique qu’on reconnaît le style d’Eggers ; là où chaque élément surnaturel est d’abord et avant tout une idée de mise en scène, qu’elle soit visuelle, sonore ou les deux. Le sabbat final de The Witch aura ravi plus d’un spectateur tandis que le noir et blanc stylisé de The Lighthouse ancre l’aspect claustrophobique d’un étrange récit de marins. Le Nosferatu de 2024 n’échappe pas à ce qui semble désormais être, il faut bien l’appeler, une recette.

La recette Eggers

Là où la conjonction d’éléments hyperréalistes, d’où surgissent mystérieusement les aspects surnaturels et horrifiques, donnait par exemple une exploration originale et comme envahissante de la question du mal chez Friedkin (qu’on pense à L’Exorciste mais aussi au réalisme magique d’un Sorcerer), on a ici de plus en plus l’impression d’être face à un objet d’artisanat étrangement mais magnifiquement orné. Un artifice si bien fabriqué que sa contemplation est indéniablement agréable mais finalement assez convenue.

Et de fait l’objet est extrêmement bien fait ; dans le cadre d’abord dont la composition est si précise qu’elle fait constamment penser à celle de beaux tableaux macabres, comme des illustrations des Histoires extraordinaires de Poe par Gustave Doré. Le sound design rehausse chacune de ces compositions de crescendo gothiques et d’explosions chorales qui rivent le spectateur à son siège, le laissant sidéré par tant d’esthétique obscure.

Mais la précision d’un style qui se veut maîtrisé de part en part, de même que les prétentions artistiques de l’elevated horror, imposent à Robert Eggers non seulement de digérer tout un folklore à l’intérieur de ses revisites, mais également une certaine histoire du cinéma dont il se veut évidemment le continuateur. Le spectateur est sidéré car son cadre et plus généralement son style sont saturés. Et une telle surstylisation, dont on a maintenant l’habitude après trois longs-métrages, peut virer à la rengaine voire au ridicule. Ainsi l’arrivée de Thomas Hutter au château du comte donne une scène onirique, tandis que la respiration d’Orlok est si profonde ou si profondément artificielle qu’elle en devient risible. L’appui des références contribue ainsi malheureusement à figer un style qui n’en avait vraiment pas besoin. Certains plans, toujours beaux, semblent néanmoins tirés – comme recopiés en fait – de l’œuvre originale de Murnau. La référence est claire, les plans d’un film expressionniste liftés à la sauce Eggers 2024 sont vraiment jolis – mais à quoi bon ?

Et pourtant, là encore l’écriture et le rythme donnent le change au sens où rien ne paraît déplacé ou en soi être une mauvaise idée. Si le thème d’un désir irrépressible et vicié jusqu’à la souillure conduit la globalité de l’histoire racontée, en accord avec les réquisits du mythe de Dracula, il ne semble être là pourtant que pour donner des images du corps de Bill Skarsgård et celui de Lily-Rose Depp (exquises à souhait). L’intrigue familiale est ainsi simple et classique, mais fonctionne surtout au niveau des images iconiques qu’elle véhicule. Les jeux des acteurs sont d’une justesse incontestable mais semblent être un élément parmi d’autres au sein d’une esthétique aussi composée. À force d’orchestrer le cadre au millimètre près, les acteurs ne semblent pas pouvoir prendre une place considérable. L’ennui avec un bijou c’est que mis à part remarquer sa beauté parfaite et harmonieuse, il y a peu à en dire.

Un conte macabre et visuel

Le tout prend donc des allures de conte macabre revendiqué avec gourmandise : à ceux qui sont venus prendre leur dose de vampirisme, ils repartiront gavés d’un cinéma de genre qui se pourlèche de son raffinement revendiqué. Mais parmi tous les genres, celui du conte est sans doute le plus codifié, et celui donc qui parvient le moins à susciter la surprise chez le spectateur. Si le macabre de Eggers a d’autres qualités, c’est celle-ci qu’on demande en priorité à une adaptation, qu’elle se justifie en suscitant au moins l’étonnement et non une impression de conformisme.

Ce qui est triste et dommage, c’est que l’on doit bien remarquer que cette esthétique au cordeau ne renferme que peu de profondeur. D’une certaine façon, le remake n’arrive pas à retranscrire en 2024 ce que le style expressionniste de 1922 se proposait de décrire. Puisqu’il s’agit avant tout d’un hommage dont la vénération se donne comme une attention complète au style, le Nosferatu de Eggers est bien davantage maniériste qu’expressionniste dans la mesure où tout arrive aux images du métrage et non aux personnages. Certes, le désir comme attraction fait avancer le rythme du scénario, mais l’attraction dont est sujet le scénario, c’est celle du passé, celle de l’objet de 1922 auquel il s’agit de rendre hommage.

Traumatisé par le film de Murnau à 9 ans, Robert Eggers l’a toujours considéré comme une expérience séminale pour l’éclosion de son amour du cinéma et de l’horreur. Mais comment s’extirper dans ces conditions du rapport idolâtre, qui est moins une représentation artistique qu’une vénération minutieuse ? Ce nouveau cru de l’horreur vampirique nous fait donc passer un bon moment, et indéniablement un moment d’esthétique cinématographique comme les amateurs en raffolent, mais tourne à vide.

Bande-annonce : Nosferatu

Fiche technique : Nosferatu

Réalisation : Robert Eggers
Scénario : Robert Eggers, d’après le scénario de Nosferatu le vampire basé sur le roman Dracula de Bram Stoker
Musique : Robin Carolan
Décors : Craig Lathrop
Costumes : Linda Muir
Photographie : Jarin Blaschke
Montage : Louise Ford
Production : Chris Columbus, Eleanor Columbus, Robert Eggers, John Graham et Jeff Robinov
Sociétés de production : 1492 Pictures, Focus Features, Stillking Films et Studio 8
Pays de production : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur — 1,85:1
Genre : drame, horrifique
Durée : 132 minutes
Dates de sortie : États-Unis : 25 décembre 2024 ; France : 25 décembre 2024

Les Feux sauvages : La Chine en mutation, le cinéaste en question

Dans Les Feux sauvages (Caught by the Tides dans sa version originale), Jia Zhangke continue son rôle de témoin des mutations de la Chine à travers les âges. Mais ici, il semble plus inquiet. Pas tant pour ses personnages, habitués à être perdus dans des espaces qu’ils ne reconnaissent plus, que pour lui-même. Le cinéaste, dans ce dernier opus, regarde non seulement les fissures d’un monde qui s’accélère, mais aussi celles qui s’ouvrent sous ses propres pieds. Il n’utilise plus seulement la société chinoise comme matériau, mais aussi et surtout ses films.

Depuis Xiao Wu (1997), Jia Zhangke a filmé la Chine comme un archéologue du présent. Chaque nouveau film ajoutait une strate, chaque strate creusait plus profondément le fossé entre les rêves individuels et les réalités collectives. Avec Les Feux sauvages, il ne s’agit plus de superposer des couches, mais de revenir aux vestiges, de les regarder en face, et de se demander ce qu’ils signifient encore. De revoir sa propre cinématographie.

Qiao Qiao (Zhao Tao) et Bin (Zhubin Li), les deux protagonistes, ne sont pas seulement des figures d’amoureux séparés par le destin. Ils incarnent ce que Jia sait faire de mieux : transformer les trajectoires humaines en cartes d’un territoire mouvant. Qiao reste, Bin part. Elle cherche, il se perd. Ensemble, ils dessinent une géographie affective où chaque décision est une faille, chaque distance un vertige.

Dans Les Feux sauvages, Jia joue avec le matériau même du temps. Il revisite ses propres archives, mélange les formats et juxtapose les époques. Le spectateur, d’abord troublé par ce montage éclaté, finit par comprendre : ce n’est pas un collage gratuit, mais une tentative d’embrasser l’impossible continuité de la mémoire. L’habitué reconnaîtra les lieux communs du réalisateur, ainsi que ses personnages récurrents.

Le passage de la ville de Datong à une mégapole ultramoderne dépeint ce mouvement incessant. Les décors s’effondrent pour être reconstruits ailleurs, comme si la Chine tout entière était prise dans une boucle perpétuelle d’amnésie et de renaissance. Et au milieu de ce courant, Qiao avance. Pas pour rattraper le temps perdu, mais pour confronter un monde qu’elle ne reconnaît plus.

Chez Jia Zhangke, il y a toujours deux mouvements à l’œuvre : celui du progrès, brutal, inéluctable, et celui des résistances, fragiles, humaines. Bin veut partir, Qiao s’accroche. La quête de Qiao ne trouve pas de résolution. Elle retrouve Bin, mais leur amour est devenu une ruine parmi tant d’autres. Ce n’est pas un constat amer, c’est une lucidité, celle d’un cinéaste qui sait que rien ne dure, ni les villes, ni les souvenirs, ni les liens.

Le dernier acte du film marque une rupture nette avec le reste du long-métrage, en opérant un glissement vers une mise en scène plus viscérale et symbolique. Qiao et Bin se retrouvent dans un monde marqué par le COVID, un contexte où les interactions humaines, déjà fragiles, se sont encore plus fragmentées. Les deux personnages sont mutiques. Le silence qui les enveloppe est lourd de tout ce qu’ils n’osent pas se dire. Qiao, blessée par l’abandon de Bin des années auparavant, porte en elle une rancune muette, un poids qu’elle refuse de partager. De son côté, Bin semble paralysé par la honte, incapable de trouver les mots pour justifier son départ ou pour réparer ce qui a été autrefois brisé.

Leur marche commune dans les rues désertées prend des allures de procession, un chemin vers une séparation inévitable. Le passé les relie, mais le présent les éloigne. Soudain, une foule de coureurs surgit, brisant leur calme. Ces silhouettes anonymes, portant des vêtements fluorescents et des bandeaux colorés, incarnent un mouvement collectif, celui d’une société qui ne s’arrête jamais. La métaphore est puissante : ce groupe de coureurs est l’incarnation du progrès, de l’adaptation, du « suivre le rythme » à tout prix.

Face à cette vague, Qiao fait un choix. Elle quitte Bin, le laissant figé sur le trottoir comme une figure du passé. Elle s’équipe d’un bandeau et de vêtements de course, se mêlant à la foule, absorbée par ce flux incessant. Elle court, non pas pour fuir, mais pour appartenir, pour prouver qu’elle peut avancer, qu’elle a embrassé les codes d’un monde en constante mutation. À l’inverse, Bin reste immobile, figé dans une époque révolue. Trop vieux, trop fatigué, il n’a plus la force ni la volonté de s’adapter à un univers qui a évolué sans lui.

Cette dynamique, si elle s’inverse brièvement dans le présent du film, s’inscrit en réalité dans une logique récurrente chez Jia Zhangke. Souvent, dans ses œuvres, les femmes, d’abord laissées sur le bas-côté, finissent par incarner le mouvement et la résilience. Ce sont elles qui, à force de patience et de douleur, se reconstruisent et avancent. Les hommes, en revanche, malgré leurs quêtes initiales de changement ou de dépassement, reviennent, immobiles, vers celles qu’ils ont quittées. Ici, Bin n’échappe pas à cette destinée : il reste figé, incapable de s’inscrire dans un futur qu’il ne comprend plus, renvoyé à son immobilité, à son rôle d’observateur d’un monde qui lui échappe.

La dernière partie du film, au-delà de la dynamique inversée entre Qiao et Bin, révèle une dimension plus intime et réflexive. Bin, tout en restant une figure d’immobilité dans l’action, devient paradoxalement un point de convergence pour les innovations technologiques et stylistiques du film. Il découvre les réseaux sociaux, interagit maladroitement avec une caméra à 360 degrés, et se retrouve, malgré lui, immergé dans une esthétique cinématographique qui semble le dépasser. Bin n’est alors plus seulement un personnage ; il devient une représentation du choc technologique et culturel qui imprègne cette dernière partie.

Dans ces moments, Bin incarne presque un alter ego de Jia Zhangke lui-même. À travers son incapacité à s’adapter pleinement à ces nouveaux outils et à ce monde hyperconnecté, Jia semble faire écho à son propre sentiment de décalage. Depuis ses débuts, le cinéaste a été une figure majeure de la documentation de l’évolution rapide de la Chine, mêlant poésie et réalisme pour capturer les mutations sociales et économiques du pays. Pourtant, dans Les Feux sauvages, il semble pour la première fois se confronter à sa propre place dans ce mouvement. Bin, en tâtonnant dans un univers technologique qui le dépasse, reflète un cinéaste qui explore des techniques nouvelles tout en se sentant lui-même un peu étranger à leur usage.

Cette dimension prend une tournure encore plus personnelle lorsqu’on se souvient que Qiao est interprétée par Zhao Tao, muse et épouse de Jia Zhangke. Ce lien réel ajoute une couche d’intimité et de vulnérabilité au récit. Lorsque Qiao rejoint la course et laisse Bin derrière, il est difficile de ne pas y voir une métaphore de Jia lui-même, observant une Chine en perpétuelle accélération et se demandant s’il est encore capable d’en capturer l’essence.

Alors que le film, par sa structure et ses thèmes, reste une œuvre magistrale et fidèle à son style, il introduit une réflexion nouvelle et plus troublante : celle d’un cinéaste face à sa propre relation avec une société qu’il documente depuis des décennies. Jia Zhangke, souvent confiant dans ses observations et dans sa capacité à rendre compte des mutations sociales, semble ici plus hésitant, plus conscient de ses propres limites. Cette introspection confère au film une dimension unique, où la réflexion sur la société chinoise se double d’un questionnement sur la place du cinéaste dans ce monde en mouvement.

Bande-annonce du film Les Feux sauvages de Jia Zangke

Fiche technique : Les Feux sauvages

Réalisation : Jia Zangke
Scénario : Jia Zangke, Wan Jiahuan
Directeur de la photographie : Yu Lik Wai, Eric Gautier
Monteur : Lin Xudong, Matthieu Laclau
Chef monteur : Yang Chao
Chef décorateur : Liu Qiang, Liu Weixin, Liang Jindong, Ye Qiusen
Ingénieur du son : Zhang Yang
Compositeur : Giong Lim
Société de production : MK2 Films, Momo Pictures, Xtream Pictures
Société de distribution :  Ad Vitam, MK2 Films
Pays de production : Chine, France
Langue originale : Chinois
Genre : Fiction
Date de sortie : 8 Janvier 2025

Les Feux sauvages : La Chine en mutation, le cinéaste en question

4.5

Bird : A grandes volées

Dans Bird, Andrea Arnold (3 fois lauréate du prix du jury du festival de Cannes) filme à hauteur d’adolescents les cellules familiales désaxées et tordues où ce sont des enfants qui élèvent d’autres enfants à travers une Angleterre glauque et délabrée.

Le cinéma d’Andrea Arnold est construit sur des sensations plus que sur des narrations. Sensations viscérales de la poisse et du marasme des vies minables d’adultes douteux et sensations végétales et minérales de la vitesse et maturité d’enfants sacrifiés, guettant un regard, une sécurité, un espoir dans le chaos de ces si peu adultes qui ni ne les élèvent ni ne s’en occupent.

Au milieu de ce cloaque aux allures de Kids de Larry Clark ou de Gummo de Harmony Korine, un père Bug (toujours incroyable Barry Keoghan) et sa fille Bailey, figures magiques et lumineuses, transcendent la noirceur.

Dans l’univers destroy bien qu’ultra-stylisé d’Andrea Arnold, la caméra épaule ainsi que la bande-son géniale nous fait ressentir le tumulte, les défaillances et le sordide destin de ces adultes immatures, cruels et déraisonnables que les enfants observent avec stupeur.

Dommage que la réalisatrice ne se contente pas de cette veine ultra-réaliste où elle excelle et cherche par un pas de côté un envol (celui du titre) vers le fantastique avec un personnage (sorte d’ange des enfants ou d’oiseau-spectre vengeur interprété par Frank Rogowski) assez inutile et boursouflé.

Arnold n’en demeure pas moins la cinéaste puissante et punk des misfits de l’Angleterre qu’elle filme avec une énergie galvanisante et un amour sans jugement. Dans les calamités de vies lamentables et sur les décombres des enfances détruites, elle va chercher avec les pulsations de ses plans le souffle et la vitalité de l’amour.

Bande-annonce : Bird

Fiche Technique : Bird

Réalisateur : Andrea Arnold
Scénariste : Andrea Arnold
Casting : Nykiya Adams : Bailey, Barry Keoghan : Bug, Franz Rogowski : Bird, James Nelson-Joyce : Skate, Jasmine Jobson : Peyton, Joanne Matthews : Debs
Photographie : Robbie Ryan
Montage : Joe Bini
Musique : Burial
Décors : Maxine Carlier
Costumes : Alex Bovaird et Gabriela Sena
Production : Lee Groombridge, Juliette Howell et Tessa Ross
Sociétés de production : BBC Film, British Film Institute, Access Entertainment, House Productions, Ad Vitam, Arte France Cinéma, FirstGen Content, Pinky Promise
Pays de production : Royaume-Uni, France, Allemagne, États-Unis
Langue originale : Anglais
Genre : Drame
Durée : 1h58
Date de sortie : 1er janvier 2025 (France)

Comment les Films Influencent les Tendances des Paris Sportifs

Les films sont depuis longtemps une forme d’art influente, façonnant l’opinion publique et le comportement tout en déclenchant des phénomènes culturels. Parmi les nombreux aspects de la société qu’ils impactent, les tendances des paris sportifs sont particulièrement touchées. 

À travers des récits, des visuels et des personnages qui plongent les spectateurs dans la culture des paris, les films introduisent les spectateurs aux détails complexes de cette pratique, brouillant souvent les frontières entre divertissement et réalité.

Le Récit Cinématographique comme Outil pour Réguler les Pratiques de Paris

Les intrigues qui mettent en avant les paris sportifs aident les spectateurs à se poser des questions essentielles, comme quel est le meilleur site de paris sportifs pour vivre ces émotions dans la réalité. Les personnages qui parient sont généralement dépeints comme des fans passionnés, des preneurs de risques ou des stratèges, créant une aura de mystère autour des pratiques de paris sportifs.

  • Des films comme Two for the Money ou Les Joueurs (Rounders) explorent la psychologie derrière les paris, montrant comment les individus abordent le risque et la récompense.
  • Les scènes de paris dans les films aident à démystifier le processus, le rendant accessible à des spectateurs qui pourraient autrement trouver cette activité intimidante.
  • Les films peuvent subtilement changer la perception des spectateurs sur les paris en les présentant comme une partie intégrante de la passion sportive, rendant le public plus ouvert à explorer les jeux d’argent eux-mêmes.

Films Iconiques et Leur Influence sur la Culture des Paris Sportifs

Les films ont considérablement influencé la manière dont les gens perçoivent et pratiquent les paris sportifs. De nombreux films mettent en avant le drame, l’excitation et la nature à enjeux élevés des paris, créant des récits captivants qui séduisent le public.

  • Casino Royale (2006) : Bien que centré sur le poker, ce film met en scène des prises de risques calculées qui résonnent avec les parieurs sportifs.
  • The Gambler (2014) explore les hauts et les bas psychologiques associés aux paris, en s’inspirant de l’expérience réelle.
  • Uncut Gems (2019) : Ce film offre un portrait imprévisible mais captivant des passionnés de paris sportifs, capturant parfaitement leur nature volatile.

Les films sur les paris génèrent souvent une curiosité accrue parmi les spectateurs qui s’identifient aux personnages et aux scénarios, suscitant un intérêt pour les stratégies et les émotions impliquées.

Comment les Films Façonnent les Tendances et Préférences des Paris

Les films ne se contentent pas de divertir ; ils influencent les tendances en attirant l’attention sur des paris ou des sports spécifiques. Lorsque les films mettent en avant des activités comme les courses de chevaux ou les paris sur le basket-ball, cela peut augmenter l’intérêt pour ces sports.

  • Courses de Chevaux : Des films comme Seabiscuit ont ravivé l’intérêt du public pour les paris sur les courses de chevaux, en mettant en lumière leur histoire et leurs traditions.
  • Basket-ball : Les documentaires et drames axés sur le basket-ball fournissent souvent des informations sur les paris spéciaux (prop bets), encourageant les spectateurs à explorer ces options.
  • Ligues Fantaisie : Les films dépeignant le travail d’équipe et la stratégie peuvent susciter un intérêt pour les paris sur les sports de fantaisie, qui reposent fortement sur des processus de pensée stratégiques.

En liant les paris à des récits engageants, les films influencent les sports sur lesquels les gens parient et leur approche lors des mises.

Effets Psychologiques des Scènes de Paris au Cinéma

Les scènes de paris dans les films illustrent les hauts et les bas émotionnels qui reflètent les expériences réelles de nombreux parieurs, évoquant des émotions universelles comme l’espoir, l’excitation et l’anxiété tout en créant une connexion instantanée avec les spectateurs.

  • Suspense et Frisson : Les films peuvent offrir aux spectateurs une expérience émotionnelle intense lorsque les paris sont en jeu, leur permettant de ressentir ce qui est en jeu aux côtés des personnages à l’écran.
  • Identification aux Personnages : Les spectateurs se reconnaissent souvent dans les parieurs présentés à l’écran, qu’ils soient preneurs de risques calculés ou joueurs impulsifs.

Les expériences de pari chargées d’émotions rendent les jeux d’argent plus accessibles et pertinents, encourageant les spectateurs à les expérimenter eux-mêmes.

Les Films comme Entrée à l’Éducation sur les Paris Responsables

Bien que les films romantisent souvent les jeux d’argent, ils peuvent aussi servir de puissants avertissements sur les risques et les dangers associés. Des films comme The Gambler mettent en avant l’importance de fixer des limites et de comprendre ses propres limites.

Les principales leçons que les spectateurs peuvent en tirer incluent :

  • Gestion des Risques : Comprendre la relation entre le risque et la récompense.
  • Contrôle Émotionnel : Reconnaître l’importance de garder son sang-froid lors des gains et des pertes.
  • Réflexion Stratégique : Reconnaître la valeur de la prise de décision éclairée plutôt que du hasard aveugle.

En présentant les hauts et les bas des paris, les films peuvent inciter les spectateurs à adopter une approche plus responsable et réfléchie.

Conclusion

Les films influencent profondément les tendances des paris sportifs, modifiant la manière dont les spectateurs comprennent, interagissent et participent à cette activité. En dépeignant les jeux d’argent à travers des récits engageants, ces œuvres normalisent leur pratique tout en soulignant leurs frissons et en inculquant des leçons sur l’engagement responsable. Comprendre leur impact devient de plus en plus essentiel pour les amateurs comme pour l’industrie.

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