Comme par hasard : qui décide quoi ?

Dessinateur-scénariste de cette BD, Cyril Bonin situe son histoire à partir de 1909, ce qui lui permet de jouer avec l’actualité de l’époque. Effectivement, les ballets russes mis en scène par Serge Diaghilev et avec Nijinski en vedette, se produisent au Châtelet à partir de mai. Et puis, une importante crue de la Seine affecte Paris en fin d’année. Il n’y a donc pas de hasard…

Le personnage central, Victor Minas, est un obscur gratte-papier qui passe ses journées à aligner des chiffres, installé à un bureau installé en enfilade avec une multitude d’autres, pour le compte de la Société Académique de Comptabilité, située boulevard Haussmann. C’est par hasard ( ! ) qu’il tombe un soir sur un billet égaré dans la rue, pour une représentation des ballets russes. Au théâtre du Châtelet, il est fasciné par une des danseuses, une charmante blonde que le hasard ( ! ) lui permettra de croiser à nouveau à Baden-Baden où son médecin lui a recommandé de suivre une cure pour soigner ses bronches. La belle joue à la roulette (jeu de… hasard par excellence) avec une mine désespérée qui s’accorde avec le fait qu’elle perd régulièrement.

Victor Minas, un personnage intéressant

Régulièrement confronté à des choix, Victor réfléchit à ce qu’il fait tout en n’hésitant pas à provoquer le destin, même si celui-ci joue sans cesse avec lui. Le jeu est donc régulièrement au centre du scénario, ce qui colle parfaitement avec le propos. En effet, et c’est un léger point faible, l’album affiche des caractéristiques un peu trop théoriques pour rester naturelles. Ainsi, les personnages avancent à certains moments des arguments livresques. Des éléments théoriques de statistiques ont évidemment leur place dans une telle histoire, mais à petite dose. Ici, on sent chez l’auteur, la volonté d’illustrer des connaissances à tendance mathématique. Mais, si l’on passe outre ce petit inconvénient, à la lecture on passe un bon moment. Il faut dire aussi que le dessinateur introduit un élément fantastique sous la forme d’un chat qui se comporte comme un humain, ou plutôt comme une forme mi-humaine mi-animale du Diable, pour provoquer Victor dès que l’occasion se présente, surtout lorsque celui-ci doit faire un choix. Jouer à la roulette ou bien s’abstenir. Courir après telle femme ou non, etc. Ce personnage est présenté de façon assez subtile, car Victor le voit d’abord en rêve, ensuite dans sa perception de la réalité (que la BD nous présente) et donc à des moments stratégiques, d’une manière qui laisse deviner de nombreuses influences, allant de Tintin (la conscience du capitaine Haddock dans Tintin au Tibet) au film La beauté du diable (René Clair – 1950) avec Gérard Philippe et Michel Simon.

Jeu et hasard

Le scénario illustre intelligemment tout ce qui tourne autour du jeu, avec la façon dont la plupart y entrent par… hasard ou plutôt par le jeu ( ! ) des circonstances. Pour Victor, c’est en observant celle qui le fascine et aussi pour tenter de la conquérir au vu de sa situation particulière. Ce faisant, il profite de la chance du débutant, même si ce qu’il réussit est vraiment gros. Ceci dit, le hasard continue de le narguer, car sa chance ne lui apporte pas ce qu’il souhaitait ardemment. Elle lui permet néanmoins de changer de vie et de faire la connaissance d’une autre charmante jeune femme, avec qui il pourrait faire sa vie.

La question du choix

La BD donne matière à réflexion, à propos de nos existences. Comment faisons-nous nos choix ? Quelles influences subissons-nous ? Le hasard est-il un instrument du destin ? Ici, le dessinateur assume sa position de maître des destinées de ses personnages. Par conséquent, ne peut-on pas imaginer une puissance supérieure mener le jeu dans lequel nous nous trouvons ? En d’autres termes, le libre arbitre que nous considérons exercer tout au long de nos existences n’est-il pas une illusion que nous préférons oublier pour éviter de sombrer dans la folie ?
Cyril Bonin illustre son propos de façon agréable pour faire de son album un objet qu’on prend plaisir à parcourir, même si on sent assez rapidement qu’il joue avec son personnage principal. L’album s’avère séduisant car le dessinateur déploie une intelligence certaine, aussi bien dans les péripéties de son scénario que pour l’aspect esthétique de l’album. Malgré quelques moments relativement bavards, l’ensemble n’occupe pas trop longtemps, car Cyril Bonin sait mettre en place une ambiance originale sans dialogues envahissants et en variant judicieusement les tailles et formes de ses vignettes. Les couleurs sont plutôt agréables, avec une étonnante dominante du vert, la couleur de l’espoir. Le vrai reproche selon mon ressenti, va à un manque de profondeur. Ce point faible se remarque aussi bien sur le dessin (zones à peine hachurées sur des vêtements par exemple, décors quasiment inexistants à certains moments) que pour les personnages (Victor s’avère finalement assez caricatural, sans aucune relation apparente, ni famille ni amis) ce qui est dommage pour un album d’une centaine de pages.

Comme par hasard, Cyril Bonin
Vent d’ouest : sorti le 3 mars 2021

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

« Les Dates chocs de l’Histoire » : quand tout peut encore basculer

On connaît la date et, surtout, on connaît la fin. Avec "Les Dates chocs de l’Histoire", Jean-Yves Le Naour revient aux éditions Bamboo sur ces heures aiguës où rien n’est encore joué, où le cours du monde peut infléchir. Deux premiers albums donnent le ton : "11 novembre 1918 : Au cœur de l’armistice" et "28 octobre 1962 : Au cœur de la crise de Cuba".

« Les 400 coups » : l’école, cette drôle de fabrique à souvenirs

De la conseillère d’orientation qui enterre les vocations aux cours de religion, des humiliations de cour de récréation aux connaissances prétendument "inutiles", cet ouvrage collectif publié aux éditions Fluide Glacial examine l’école sans céder aux facilités de la nostalgie. Les styles graphiques et les tonalités s’y succèdent avec liberté : autobiographie, satire, mauvais esprit, tendresse et franche bouffonnerie se fondent dans un album où chacun semble retrouver un morceau de sa propre scolarité.

« Lenny » : une famille pas comme les autres

À dix ans, Lenny possède un défaut impardonnable : au milieu d’une famille délicieusement dysfonctionnelle, il paraît à peu près normal. Relom retourne ainsi le divan du psychologue comme un gant et fait de "Lenny – On ne choisit pas sa famille !" une petite comédie familiale féroce, volontiers grivoise, où les adultes auraient sans doute davantage besoin d’une consultation que l’enfant qu’ils y expédient.