A man : un Japon en mal d’identité

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A  l’occasion des saisons Hanabi 2023, nous avons découvert en avant-première A man de Kei Ishikawa. Présenté à la Mostra de Venise 2022, le film a rencontré un franc succès au Japon et devient la première œuvre du réalisateur à s’exporter à l’international. Miroir d’une société confrontée à son identité et à ses valeurs, A man explore, sous la forme d’un thriller d’investigation, l’acceptation de nos origines et la transmission entre générations.

Kei Ishikawa inscrit son film dans une société japonaise troublée, dont les idéaux passés traditionnels se heurtent aux enjeux actuels, notamment l’immigration. Dans ce contexte, il n’est pas toujours facile de trouver sa voie, sa place, d’autant plus lorsque pèse sur les nouvelles générations le poids d’un héritage familial, d’un nom, dont il est impossible de se séparer. A Man se présente ainsi comme une quête d’identité, celle d’un disparu mais encore plus celle des vivants qui le recherchent et se cherchent à travers cette enquête labyrinthique. 

L’Homme mystère : vivre sous le masque

Rie, une jeune femme effacée, élève seule son fils Yuto. Lorsqu’elle rencontre dans sa librairie le mystérieux Daisuke, bûcheron discret et taciturne, son bonheur renaît. Après quelques années de vie conjugale paisible, Daisuke trouve la mort dans un tragique accident. C’est alors que l’existence de Rie bascule. Non seulement elle perd un mari pour la deuxième fois, mais surtout, elle apprend avec stupéfaction que Daisuke n’est pas celui qu’il prétendait être. Avec qui a-t-elle réellement partagé sa vie ? Où s’est réfugié le véritable Daisuke, recherché par ses parents ? Afin de faire le deuil d’un époux anonyme, appelé « monsieur x », Rie engage son avocat, Kido, pour découvrir la vérité. 

A man brosse alors une société des apparences, où chacun évolue caché comme dans un bal masqué. Un monde où il est complexe de paraître à nu, dans un cadre professionnel aussi bien que familial. La première image du film, présentant la silhouette d’un homme de dos, face à un miroir qui ne révèle pas son visage, pose d’emblée le cadre de cette difficulté à se montrer, et même à se regarder soi-même tel que l’on est.

A ce titre, monsieur X constitue un mystère dès son arrivée et encore bien davantage après sa mort. Qui se cachait derrière les traits de cet homme en apparence timide, gentil et attentionné ? Les autres personnages se préservent également de la démonstration de leur identité, de leurs émotions. Rie essuie ses larmes dans la librairie et tourne le dos à Daisuke pour ne pas paraître triste. Quant à l’avocat Kido, sous son air impénétrable et invulnérable, il tente de dissimuler ses origines coréennes et un certain malaise. 

La quête d’identité : trouver une seconde vie

Vivre masqué n’est ni épanouissant ni satisfaisant. Dans A man, les protagonistes vont donc plus loin en recherchant une seconde vie plus à même de les rendre heureux dans une société peu complaisante. Le mari de Rie, le faux Daisuke, s’est montré prêt à tout pour changer d’identité. Que pouvait justifier un tel désir de tout quitter, de tout recommencer ? Kido et Rie envisagent évidemment un passé criminel. En outre, l’avocat reconsidère également sa propre existence, depuis qu’un détenu a découvert spontanément ses origines coréennes et lui a affirmé qu’il ne comprenait vraiment rien.

Mais pour modifier son identité, encore faut-il en posséder une. Ainsi, le jeune fils de Rie, Yuto, vit très mal ses changements successifs de patronyme et l’impossibilité de conserver le faux nom de son beau-père Daisuke. En quête de repères, il s’accroche au nom de famille comme seule source de son identité, en demandant à sa mère « qui suis-je maintenant ? »

Surtout, A Man révèle combien il est complexe aujourd’hui de s’intégrer à une société, axée sur la tradition, le passé, et sévère envers les individus exclus. Une société pro-japonaise qui cherche à exclure les étrangers et qui applique la peine de mort à des criminels dépourvus de toute possibilité de s’amender. Qu’il s’agisse des étrangers pointés du doigt, des condamnés à mort, ou des citoyens marqués par un passé dont ils ne peuvent se détacher, face à l’absence de deuxième chance, il ne reste qu’une solution : une seconde vie avec un nouveau nom. Lorsque les origines, le mode de vie ou les choix des parents figent à jamais l’image sociale des individus, ceux-ci vivent une existence qui ne leur appartient plus. Changer d’identité, c’est donc se libérer en s’affranchissant du passé. 

Le poids des origines : s’émanciper du passé

Les protagonistes de A man cherchent tous à fuir leurs origines ou leurs héritages qui constituent de véritables carcans les empêchant de vivre leurs propres vies. Le faux Daisuke manifeste ainsi une peur bleue des miroirs, au point qu’il est incapable de se regarder, de s’accepter. En changeant de nom, c’est alors sa propre image qu’il essaie de détruire. Le véritable Daisuke cherche quant à lui à couper les ponts avec son père, dont il ne veut reprendre ni le travail ni le mode de vie. Akira Kudo dissimule ses origines coréennes, qui le poursuivent toujours malgré son changement de nationalité. Enfin, Rie a trouvé une seconde existence auprès d’un inconnu, ce qui lui a permis de retrouver une identité avant de la perdre à nouveau, face au mystère de ce monsieur X. Elle ne pourra donc faire son deuil, recouvrer son identité sans connaître la vraie nature de l’homme qu’elle a aimé. 

A travers cet affranchissement du passé, A man aborde la transmission entre les générations. Le point de vue adopté, à travers l’allégorie du bûcheron, est plutôt radical. A l’image des arbres qui sont plantés, puis abattus cinquante ans plus tard, le fils doit trancher ce que le père a semé. Dans l’ordre des choses, il convient de tuer l’œuvre de ses parents. L’héritage n’est donc, dans cette perspective, qu’un mur à détruire sans remords à coups de hache.

Grâce à son intrigue solide, son contexte social et sa mise en scène mélangeant habilement jeux d’ombre et de reflets, A man nous plonge dans une enquête palpitante tout en nous interrogeant, comme si le film devenait notre propre miroir, sur notre identité. Le caractère imprévisible de l’existence qu’il donne à voir n’est pas sans rappeler un autre film japonais, Love Life du réalisateur Koji Fukada. 

A man – Bande-annonce

A man – Fiche technique

Synopsis : Rie découvre que son mari disparu n’est pas celui qu’il prétendait être. Elle engage un avocat pour connaître la véritable identité de celui qu’elle aimait.

Réalisation : Kei Ishikawa
Scénario : Kosuke Mukai, d’après l’oeuvre de Keiichiro Hirano
Acteurs : Satoshi Tsumabuki, Sakura Ando, Masataka Kubota, Taiga Nakano, Yoko Maki…
Société de distribution : The Match Factory, Art House
Durée : 2h01
Genre : Thriller
Date de sortie : 7 février 2024

Festival

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Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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