capitaine-conan-film-tavernier-avis

Capitaine Conan ou la grande illusion de la paix retrouvée

En 1996, Bertrand Tavernier, cinéaste abonné aux films historiques, adapte le roman de Roger Vercel Capitaine Conan. Il en résulte le film de guerre le plus ambitieux et le plus singulier du cinéma français.

Certains films sont des événements aussi bien par leur sujet que par la manière dont il est traité. Ce fut notamment le cas de Capitaine Conan de Bertrand Tavernier, film sur la Première Guerre mondial original et ambitieux, adapté du roman d’un écrivain qui avait vécu les événements décrits, et donnait une vision très personnelle et inédite de cette terrible période.

Un pan d’histoire militaire méconnu

En 1934, paraît aux éditions Albin Michel le roman Capitaine Conan, récit de l’expérience du soldat Norbert et de son amitié avec le lieutenant puis capitaine Conan, commandant d’un corps franc réputé, sur le front des Balkans durant la Première Guerre mondiale puis, après l’armistice, leur déplacement dans des zones de combat contre les armées rouges communistes. L’auteur, Roger Vercel, s’appuie sur sa propre expérience d’ancien combattant des Balkans pour cette histoire et s’inspire de personnes réelles pour créer ses personnages fictifs. Quelques personnages mentionnés ont d’ailleurs bien existé, tel le général Henri Berthelot. Il est à noter que l’histoire ne suit pas un ordre chronologique strict, alternant avec plusieurs retours vers le passé. Le roman connut un certain succès et remporta le prix Goncourt, malgré des critiques de presse en partie défavorables. Marquante par son cadre inhabituel concernant la mémoire de la Grande Guerre et sa galerie de personnages pittoresques, servie notamment par un langage fleuri et vivant, cette œuvre était assez largement oubliée lorsque Bertrand Tavernier lança son adaptation cinématographique dans les années 1990.

On peut, au premier abord, s’en étonner, l’opinion antimilitariste du réalisateur étant connue. Il faut cependant se rappeler son intérêt pour les récits historiques divers (Que la fête commence, Le Juge et l’Assassin) ainsi que pour la Première Guerre mondiale, notamment avec La Vie et rien d’autre. Si on ajoute à cela que son œuvre s’intéresse particulièrement aux marginaux et aux déclassés de la société, il était logique que Tavernier se penche sur des personnages d’anciens combattants incapables de se réinsérer et d’oublier la guerre. Pour son film, le cinéaste s’est entouré de collaborateurs réguliers : le producteur Alain Sarde, le directeur de la photographie Alain Choquart et Philippe Torreton, déjà tous présents notamment pour L.627, drame policier désabusé en milieu urbain. Il parvint également à réunir près de dix millions d’euros actuels, le plus gros budget à l’époque pour un film français. Sorti le 16 octobre 1996, le film ne rencontra pas un grand succès public, mais fut bien accueilli par la critique et fut récompensé de deux Césars (meilleur réalisateur et meilleur acteur pour Torreton), ainsi que le prix Méliès de 1996, sans compter six autres nominations dont meilleur film et meilleur scénario.

De fait, le film fit grande impression lors de sa sortie et suscita beaucoup de débats sur la période concernée, mais aussi sur des sujets bien plus larges. Tant l’originalité de son sujet que la manière de l’aborder en font un film de guerre à part dans le cinéma français. C’est en effet un aspect très peu abordé de la Grande Guerre qui est traité ici : l’envoi du corps expéditionnaire français dans les Balkans pour soutenir les alliés serbes et roumains contre les Bulgares. Et plus méconnus encore sont les combats livrés après l’armistice par ces mêmes combattants contre les Russes, anciens alliés devenus communistes, et aux côtés des troupes bulgares. La réalisation viscérale, réaliste et prenante de Tavernier contribua également beaucoup à la réputation du film, notamment lors des scènes de combat. Mais ce sera surtout le traitement des personnages le trait marquant du récit.

Une épopée de héros brisés et de salauds impunis

Une constante thématique dans la filmographie de Bertrand Tavernier est le portrait d’individus broyés par leur environnement et l’Histoire. Un sujet qui est parfaitement illustré par Capitaine Conan. Il illustre le parcours de l’officier éponyme et de ses hommes, aussi bien au combat que dans l’après-guerre. Pour se faire, le réalisateur modifie quelque peu le roman, montrant les combats de la Grande Guerre alors que le livre démarre à l’armistice, et supprimant les scènes de flashbacks pour suivre une narration plus linéaire. Une légère trahison qui sert le propos du film, montrant le parcours d’hommes incapables de s’extraire de la guerre et de la violence, survivant entre deux conflits et sans véritable perspective d’avenir. Mais il reflète aussi l’absurdité d’un contexte les voyant inverser les rôles entre alliés et ennemis à l’occasion des ultimes combats. Une vision triste et pessimiste qui rappelle assez justement que la fin de la Première Guerre mondiale ne signifia nullement la paix en Europe, traversée de tensions et de conflits régionaux.

Mais c’est aussi une vision saisissante et ambivalente des anciens combattants que nous propose le film. Si Tavernier est un antimilitariste affirmé, et que le film ne brosse pas un portrait très élogieux de la hiérarchie militaire, il ne verse pas pour autant dans un rejet caricatural de l’armée et du soldat. Au contraire. Le film restitue de manière convaincante leurs conditions de vie, leurs exploits, ainsi que leur basculement dans la violence et le crime, en temps de paix, durant leur stationnement dans les Balkans. Des hommes capables autant d’abnégation et de bravoure extrême que des plus vils instincts. Leur situation est bien résumée par Norbert lui-même lors du procès de certains d’entre eux suite à un braquage violent : « Punir des héros ou acquitter des salauds. » C’est d’ailleurs un déchirement pour le personnage qui a partagé cette expérience d’ancien combattant et doit alors s’opposer à Conan qui, lui, n’a aucun problème à défendre ses hommes bec et ongles. C’est en fait un récit de vies brisées, comme très souvent dans les films de Tavernier, à l’instar de celui d’Erlane, jeune engagé faible jugé pour désertion que doit défendre Norbert, lequel y trouvera l’occasion de se réconcilier avec Conan. Ces hommes, de même que Conan, Norbert et de Scève qui intervient dans le procès d’Erlane, sont-ils entièrement responsables de leur sort, ou sont-ils les jouets d’une mécanique plus vaste qui se joue d’eux ? Le film ne tranche pas vraiment et laisse planer une certaine ambiguïté à ce sujet, demeurant ainsi bien plus pertinent. Plutôt qu’une charge grossière contre l’armée et la guerre, le cinéaste préfère laisser se dérouler les événements de manière froide et saisissante, en laissant s’exprimer tous les partis. Le débat est d’autant plus sensible qu’il met en cause une catégorie particulière de combattants : les membres de commando envoyés aux avant-postes pour les missions les plus dangereuses, et attaquant le plus souvent à l’arme blanche, tels des lanciers du Moyen Âge. Ce statut de tête brûlée fait d’eux, dans un certain imaginaire militaire, une sorte d’élite un peu à part dans l’armée française, ce que ne manque pas de rappeler Conan qui distingue ces « guerriers » des soldats ordinaires, précisant que ceux-là « ont fait la guerre », tandis que lui-même « l’a gagnée ».

Ce n’est cependant pas le seul constat du film. Ce dernier dresse également le portrait d’une Europe perpétuellement en guerre, jamais complètement apaisée, incapable de s’extraire de ses tourments politiques. Le contexte de l’espace balkanique en devient hautement symbolique puisque c’est bien cet espace qui produisit l’étincelle de la Première Guerre mondiale, et restera une zone géographique très instable durant l’entre-deux-guerres. Un contexte conflictuel permanent dont les populations, militaires et civils, paient le prix fort. C’est un constat qui peut évidemment s’appliquer à tout conflit, Tavernier ayant d’ailleurs en tête le destin des anciens combattants de la Guerre d’Algérie dont il fut témoin. Le propos du film s’élargit ainsi à une observation des rapports de l’être humain à la guerre, moteur principal de l’Histoire, guerre dont les hommes sont à la fois auteurs et victimes ; ainsi qu’au statut des anciens combattants qui n’arrivent jamais à sortir complètement des conflits auxquels ils ont pris part. Une vision profondément empathique et respectueuse, très pessimiste à l’image de la dernière scène du film montrant un Conan enfin revenu à la vie civile, mais désabusé, physiquement ruiné et prématurément vieilli, n’ayant guère que ses souvenirs de guerre comme repère.

Ce sont ces axes de réflexion qui font de Capitaine Conan un film riche, dense en émotions et intemporel. Il est bien sûr parfaitement servi par la réalisation prenante de Tavernier et l’interprétation de ses acteurs. Le Bihan campe un Norbert très humain et quelque peu dépassé par les événements, et Torreton trouve là son plus grand rôle en interprétant un Conan vindicatif, asocial mais aussi intègre, fier et cohérent avec lui-même. Une œuvre inclassable donc, ni patriotique ni franchement antimilitariste, à la fois film de guerre, drame social et historique, portraits d’hommes brisés et d’une époque trouble.

Capitaine Conan : Bande-annonce

Capitaine Conan : Fiche technique

Réalisation : Bertrand Tavernier
Scénario : Bertrand Tavernier et Jean Cosmos, d’après le roman Capitaine Conan de Roger Vercel
Interprètes : Philippe Torreton, Samuel Le Bihan, Bernard Le Coq, Catherine Rich, François Berléand, Claude Rich, André Falcon, Claude Brosset, Crina Muresan, Cécile Vassort
Directeur de la photographie : Alain Choquart
Montage : Luce Grunenwaldt, Laure Blancherie, Khadicha Bariha-Simsolo
Décors : Guy-Claude François
Son : Michel Desrois
Mixage : Gérard Lamps
Costumes : Jacqueline Moreau, Agnès Evein
Musique : Oswald d’Andréa
Production : Little Bear, Les Films Alain Sarde, TF1 Films Production
Pays de production : France
Durée : 130 minutes
Genre : Drame, Guerre
Date de sortie : 16 octobre 1996