Hiver à Sokcho : les âmes déracinées

Note des lecteurs0 Note
3

À la croisée des frontières nationales, Hiver à Sokcho compose une quête identitaire empreinte de poésie et d’émotions à l’état brut. Porté par un Roschdy Zem au charisme sauvage et l’interprétation à fleur de peau de Bella Kim, le drame franco-sud-coréen, premier long-métrage du réalisateur Koya Kamura, séduit par son esthétisme et son mélange des cultures. Adapté du roman éponyme d’Elisa Shua Dusapin, le film, au rythme lent et aux images oniriques, se perd dans la psyché labyrinthique des personnages égarés qu’il met en scène.

Après des études de cinéma, Koya Kamura a travaillé dans la publicité chez MTV et Disney avant de réaliser son premier court-métrage, Homesick, pré-nominé aux Césars. C’est lors du développement de son premier film que le réalisateur franco-japonais découvre le livre d’Elisa Shua Dusapin, qui fait immédiatement écho à son histoire personnelle. En traitant de binationalité et d’intégration, le roman touche en effet au propre vécu du cinéaste métisse. À ce propos, Koya Kamura a déclaré qu’en France, il a « toujours été considéré comme un chinois, et au Japon, (…) comme un sud-américain », en devenant donc un outsider. À travers ce long-métrage, il explique avoir choisi « un film à son image » en assumant ses deux origines. Présenté en avant-première au Festival international du film de Toronto et en clôture du Festival du Film Coréen à Paris 2024 (FFCP), le drame questionne notre rapport au pays natal, mais aussi au corps et à l’abandon.

Synopsis : À Sokcho, petite ville balnéaire de Corée du Sud, Soo-Ha, 23 ans, mène une vie routinière, entre ses visites à sa mère, marchande de poissons, et sa relation avec son petit ami, Jun-oh. L’arrivée d’un Français, Yan Kerrand, dans la petite pension dans laquelle Soo-Ha travaille, réveille en elle des questions sur sa propre identité et sur son père français dont elle ne sait presque rien. Tandis que l’hiver engourdit la ville, Soo-Ha et Yan Kerrand vont s’observer, se jauger, tenter de communiquer avec leurs propres moyens et tisser un lien fragile.

À la recherche d’une identité perdue

Qu’est-ce qui forge vraiment notre individualité ? Notre pays, nos parents, notre milieu social, notre métier, notre langue, notre culture ? Hiver à Sokcho pose simplement cette question ouverte et nous invite à réfléchir à qui nous sommes. En nous attachant à Soo-Ha, une jeune femme coréenne mal dans sa peau, ainsi qu’à Yan Kerrand, un écrivain français en panne d’inspiration, Koya Kamura dresse le portrait de personnages solitaires et exilés. Ce thème du déracinement, cher à Stéphane Ly-Cuong, co-scénariste d’origine vietnamienne, constitue le coeur d’un film qui cherche lui aussi à trouver sa voie entre les codes du cinéma asiatique, le traitement pictural et l’adaptation d’une oeuvre axée sur des émotions vives, complexes, souvent difficiles à traduire en images. La solution choisie, une animation brute, désordonnée et confuse, qui nous plonge symboliquement dans les méandres de la pensée de Soo-Ha, peut convaincre ou lasser mais garde le mérite d’une certaine originalité.

La relation ambigüe qui se noue progressivement entre Yan Kerrand et Soo-Ha, au prix d’observations furtives, d’incompréhensions et de blessures involontaires, leur permet à tous deux, grâce au regard de l’autre, d’évaluer leur existence actuelle et d’avancer. Hiver à Sokcho montre alors, au-delà de la barrière linguistique, la mise en place compliquée de la communication entre deux personnes de prime abord opposées, l’une taiseuse, un peu bourrue, et l’autre aussi sensible que naive. En effet, si Soo-Ha s’exprime à travers la cuisine, l’écrivain déverse ses idées sur le papier.

Sommée par son patron, directeur d’auberge, de satisfaire toutes les demandes de leur client français, la jeune femme devient le guide touristique d’un pays qui extériorise, comme un miroir, sa propre intériorité. Les tours gigantesques qui montent dans la petite ville portuaire peignent ainsi un Sokcho en cours de transformation, de renaissance à l’image des protagonistes. En témoigne encore la visite de la zone démilitarisée puis de son musée. À l’instar de la Corée, coupée en deux, l’identité de la jeune femme reste morcelée, incomplète et en voie de réunification. Sous le regard de Soo-Ha se dessinent aussi, du côté sud de la frontière, les fondements d’une société des apparences, tant physiques que familiales.

Dans l’oeil de la société coréenne 

Depuis la fin des années 2000, la « k-beauty » a envahi l’Asie et a rendu la Corée du Sud quatrième exportateur mondial de cosmétiques. Les célébrités coréennes, recourant à cette industrie en plein essor, sont devenues des icônes qui véhiculent largement, notamment dans les films, des standards de beauté liés au visage et à la morphologie. La pression coréenne qui en résulte passe alors couramment par de la chirurgie esthétique ou des troubles alimentaires. Si cet aspect demeure peu développé dans le roman d’Elisa Dusapin, Hiver à Sokcho s’empare du sujet de l’apparence par le biais de Soo-Ha, qui détonne dans le paysage coréen par son métissage, sa grande taille et ses lunettes noires. Koya Kamura a expliqué qu’il voulait montrer « comment Soo-Ha façonne son corps en fonction des injonctions à la chirurgie esthétique et de ses troubles alimentaires ». Ce souci de l’image se traduit également dans la manière sensuelle dont Soo-Ha scrute les corps, qu’il s’agisse du sien dans le mirroir, de celui de son petit-ami ou de ceux d’autres femmes.

Souvent rabrouée par son entourage à cause de la vision qu’elle renvoie, la jeune franco-coréenne tient à affirmer ses choix face à une mère qui l’encourage à se marier et à partir vivre à Séoul. Soucieuse de préserver sa fille des sacrifices qu’elle a réalisés et du sentiment d’abandon qui l’habite toujours, la mère de Soo-Ha, poissonnière déterminée, refuse de voir son enfant suivre la même voie de souffrances. Dans la lignée du cinéma asiatique, Koya Kamura s’intéresse donc aussi à la famille et ses secrets. Il cite comme source d’inspiration Maborosi de Kore-Eda, un drame qui utilise beaucoup de plans fixes. Cependant, la puissance dramatique des oeuvres asiatiques, ni leur volet plus existentiel exacerbé dans A Man, ne gagne jamais Sokcho. Trop statique et linéaire, à l’image de sa mise en scène, le film se regarde comme une carte postale sensuelle qui se contemple avec plaisir sans nous laisser d’image ou d’émotion en tête.

Hiver à Sokcho : bande-annonce

Hiver à Sokcho : fiche technique

Réalisation : Koya Kamura
Scénario : Koya Kamura, Stéphane Ly-Cuong
Directeur de la photographie : Élodie Tahtane
Montage : Antoine Flandre
Décors: Hyein Ki
Costumes : Hong Su-hee
Son : Martin Sadoux
Animation : Agnès Patron
Musique originale : Delphine Malausséna
Producteur : Fabrice Préel-Cléach
Production : Offshore
Pays de production : France, Corée du Sud
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 8 janvier 2025

Festival

Festival Lumière 2026 : Wildwood, ou le vertige de la démesure

Depuis "Coraline" en 2009, LAIKA n’a cessé de repousser les limites de l’animation en volume. Présenté au Festival Lumière 2026, "Wildwood : La Prophétie de la forêt" pousse cette ambition à son paroxysme. Si son scénario peine parfois à convaincre, sa prouesse plastique témoigne d’un savoir-faire assez exceptionnel, porté par le travail du chef opérateur Caleb Deschanel qui était présent à Lyon.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Newsletter

À ne pas manquer

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.