Le Dossier Maldoror : le mal des polices

Dans un polar tendu et poisseux, Fabrice de Welz signe avec Le Dossier Maldoror une œuvre ambitieuse et inégale dans ses récits, travaillée par le trauma de l’affaire Dutroux et filmant la traque obsessionnelle d’un gendarme.

Le Dossier Maldoror est d’abord un film de climat et de géographie restituant un paysage froid, trouble et peu séduisant : celui des traces traumatiques d’une affaire aux ramifications complexes survenue dans la Belgique des années 1990 (celle de Marc Dutroux) et les imbroglios des services de police et de gendarmerie, en mal d’assurer la surveillance d’un criminel récidiviste (Sergi Lopez, adipeux et veule à souhait).

Par ce réalisme social pointant, dans une dramaturgie rendue nébuleuse, l’impuissance de la gendarmerie et les maladresses entre services, Le Dossier Maldoror fait songer à la très belle série Sambre de Jean-Xavier de Lestrade.

Toutefois, Fabrice de Welz, réalisateur audacieux du radical et remarquable Allelulia, ne tient pas à s’autoborner dans cette réalité glauque du film social et noir. Prenant le parti de suivre les déchirements impulsifs de son personnage principal (le gendarme Chartier joué par Anthony Bajon) et la traque rauque — digne des bayous de True Detective — dans laquelle il plonge, le film se décale aussi, rompt avec lui-même et lorgne alors plutôt vers Le Parrain lorsqu’il entreprend de filmer les scènes familiales de mariage de Chartier avec sa future femme italienne. Dans ces plans plus fluides, amples et limpides, le Dossier Maldoror prend la tangente au sein de cette communauté d’immigrés italiens avec des accents romanesques, ce qui lui vaut sa densité mais sans doute aussi sa fragilité.

L’enquête, portée par Bajon et son acolyte Alexis Manenti (toujours juste), aurait exigé une rigueur de traitement, une sécheresse ou une étrangeté plus avérée, qui était présente dans les précédents opus de De Welz, mais semble ici atténuée ou simplement décroissante. Le chant des nerfs du héros se mue progressivement en celui des passions romantiques.

L’interprétation d’Anthony Bajon, trop sanguin, souffre de ne pas être simplement assez rêche (à la manière de Guillaume Canet dans La Prochaine fois je viserai le cœur) ou carrément plus habitée et charismatique (l’inversion de rôles avec Manenti eût été intéressante). Ici, on attend les scènes avec Laurent Lucas, habitué du cinéma du réalisateur, amenant avec lui cette présence magnétique indiscutable, mélange de froideur fascinante et de possible perversion séduisante.

Il n’en reste pas moins que ce Dossier Maldoror creuse, dans la filmographie de De Welz, une ligne forte, sinueuse et inquiétante, grave et impavide où le cinéaste ne nous laisse pas indemnes. Il rejoint le souffle abrupt et le lyrisme sauvage des Chants de Maldoror (titre du roman du Comte de Lautréamont), avec ses questionnements sur la nature du Mal, l’énergie de la violence, la laideur et la monstruosité nervurées au cœur de l’homme.

Bande-annonce : Le Dossier Maldoror

Fiche technique : Le Dossier Maldoror

Réalisateur : Fabrice de Welz
Scénario : Fabrice de Welz, avec la collaboration de Romain Protat
Avec : Anthony Bajon, Alexis Manenti, Sergi Lopez, Laurent Lucas
Photographie : David Williamson
Montage : Anne-Laure Guégan
Musique : Vincent Cahay
Décors : Emmanuel de Meulemeester
Costumes : Elise Ancion
Production : Eve Commenge, Vincent Tavier
Société de production : Frakas Productions, Les Films Velvet
Pays de production : Belgique, France
Langue originale : Français
Genre : Polar, Drame psychologique
Durée : 1h50

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.