Dans Mémoires d’un escargot, en salles depuis le 15 janvier, l’australien Adam Elliot s’impose à nouveau dans l’animation en volume avec virtuosité. D’une grande beauté artisanale et porté par de formidables protagonistes, Memoir of a Snail (titre original) ravive la mémoire de Mary et Max, son premier film devenu une œuvre culte du stop motion. Après huit ans de développement, son deuxième long-métrage impressionne autant par sa minutie plastique que par son esthétique soignée et sa mise en scène. Entretien avec un prodige de l’animation.

Synopsis : À la mort de son père, la vie heureuse et marginale de Grace Pudel, collectionneuse d’escargots et passionnée de lecture, vole en éclats. Arrachée à son frère jumeau Gilbert, elle atterrit dans une famille d’accueil à l’autre bout de l’Australie.
Commençons par Mary et Max, un film unique qui a laissé une (très) forte empreinte chez de nombreux adolescents – moi y compris –, qui l’ont sans doute découvert trop tôt. Déjà en 2009, une telle audace narrative et artistique était rare, comme en témoigne sa place dans un grand nombre de classements à travers le monde. Vos œuvres se distinguent par leur capacité à représenter, avec une brutalité poétique, la condition humaine dans toute sa véracité. En 2024, l’animation traverse une crise sans précédent, dominée par des productions de plus en plus standardisées. Quel est votre secret pour préserver une telle singularité dans vos films ?
Honnêtement, je l’ignore ! Je prête peu attention à ce qui se joue dans l’industrie, étant constamment absorbé par l’écriture ou la réalisation. Je regrette de ne pas avoir plus de temps à consacrer à ce milieu qui me soutient depuis toujours. À vrai dire, je ne me suis jamais perçu comme audacieux ou différent ; je m’en remets avant tout à mon instinct. Peut-être que mes films se démarquent parce qu’ils puisent dans la vie de ma famille, de mes amis et, bien-sûr, dans mes propres expériences chaotiques pour donner du sens à ma vie. Au final, je me sens très chanceux de bénéficier du soutien du gouvernement australien (même si mes budgets sont toujours insuffisants).
Mary et Max fascinait par son jeu de contrastes entre la banlieue australienne et l’immensité solitaire de New-York. Avec Mémoires d’un escargot, avez-vous cherché à créer une odyssée à travers l’Australie ?
Absolument. Mon but était de présenter trois parties très différentes de l’Australie (qui est un vaste territoire disparate). Melbourne est dépeinte de manière sombre et bohème, Canberra est fade et « beige », tandis que Perth, avec ses tons brun foncé, dégage presque une atmosphère satanique. L’Australie des années 70 était obsédée par les teintes ternes – marron, crème, tan – que l’on retrouvait sur toutes les maisons. J’ai voulu illustrer à la fois l’amplitude du continent et le sentiment d’isolement que ces espaces vides peuvent engendrer.
Vous avez souvent parlé de votre processus créatif – collectant des idées, des images et des thèmes pour structurer votre travail. Ce qui frappe dans Mémoires d’un escargot, c’est la précision apportée au cadrage et au découpage des scènes. Comment avez-vous abordé la construction du langage visuel du film et la composition des plans ?
J’adore le minimalisme. Et même si ce film met en scène une accumulatrice compulsive, je tenais à y insuffler une certaine rigueur visuelle, une impression de chaos maîtrisé. Chaque décor ne contient que l’essentiel, je déteste l’encombrement superflu (un défaut assez courant dans l’animation). J’aime aussi les palettes de couleurs restreintes : pour Mémoires d’un escargot, nous n’avons utilisé que 15 teintes. Enfin, je travaille en étroite collaboration avec mon directeur de la photographie, Gerald Thompson, un véritable virtuose dans l’art de la lumière, des mouvements de caméra et de la composition. Nous sommes tous deux très exigeants et méticuleux.
Parlons de l’utilisation du mouvement dans l’animation en volume. Contrairement à de nombreux studios et réalisateurs, qui conservent un style uniforme tout au long de leurs productions, vous adoptez différentes techniques. Pouvez-vous expliquer ce choix et la manière dont il sert votre narration ?
Avec nos budgets restreints, nous devons constamment faire preuve d’ingéniosité pour rendre les mouvements des personnages crédibles, de la manière la plus économique et pratique possible. Par exemple, mes films montrent peu les personnages en train de marcher, car cette animation est particulièrement complexe, chronophage et coûteuse. Nous avons donc adopté une technique inspirée des marionnettes : les personnages bougent de haut en bas et sont rarement montrés en dessous de la taille – certains n’ont même pas de jambes ! De plus, nous limitons la synchronisation labiale, d’où l’omniprésence de la voix off dans ma narration.
Dans Mémoires d’un escargot, vous explorez les failles du système de protection de l’enfance et des orphelinats en Australie, notamment à travers le slogan ironique « Greyhound: bringing people together », qui annonce la séparation de vos personnages. Qu’est-ce qui vous a inspiré pour aborder ce thème poignant dans votre film ?
J’avais un cousin qui est passé par le système de placement familial dans les années 80. Il s’en est sorti, mais cette forme d’accueil était clairement mal gérée et souvent bien trop rigide. Heureusement, elle s’est nettement améliorée ces dernières années.
Mémoires d’un escargot explore aussi la vie en banlieue, notamment dans les quartiers défavorisés australiens. Vous dépeignez avec justesse la complexité de ces êtres brisés par leurs addictions, allant du fétichisme, à l’alcoolisme jusqu’aux jeux d’argent. Pourtant, votre film évite de sombrer dans le misérabilisme, grâce à une douce ironie et un humour atypique. Comment avez-vous réussi à construire cet équilibre ?
Trouver cet équilibre est crucial. Je passe beaucoup de temps à réécrire mes scènes pour m’assurer que cette balance soit respectée. J’ai remarqué que l’humour fonctionne particulièrement lorsqu’il suit une scène sombre ou intense : il permet de relâcher la tension, de créer une sorte de contrepoids. Sur Mémoires d’un escargot, j’ai écrit pas moins de seize versions du scénario en cherchant toujours à engager le spectateur. À la fin, mon objectif est d’offrir, même dans la dureté, une lueur d’espoir. Je veux refléter la vie dans sa complexité : ses moments de joie et de douleur, ses hauts et ses bas. Il est important pour moi que mes personnages soient authentiques et vraisemblables, pour que chacun puisse s’y retrouver, peu importe d’où il vient. Selon moi, les thèmes universels et les archétypes sont fondamentaux pour qu’un film conserve sa résonance au fil du temps.
Le secteur de l’animation, dont la stop motion, traverse une crise importante. Vous avez toujours adopté une approche artisanale dans votre filmographie, et relevé des défis considérables. Bien que vous vous teniez à l’écart, comment analysez-vous l’état actuel de l’industrie ?
Je ne suis pas sûr que l’animation en stop motion soit réellement en crise. Bien au contraire, elle suscite toujours l’intérêt de réalisateurs majeurs, de Guillermo del Toro (avec Pinocchio en 2022), à Tim Burton (Beetlejuice Beetlejuice en 2024), jusqu’à Wes Anderson (L’Île aux chiens en 2018). Ces grands noms ne se contentent pas d’explorer son potentiel, ils renforcent sa légitimité et ouvrent la voie à mes propres créations. Le public n’a jamais été aussi curieux et enthousiaste envers cette forme d’art ! Il suffit de comparer la réception de Mary et Max dans les années 2000 à celle de Mémoires d’un escargot aujourd’hui.
L’engouement pour la stop motion, soutenu par les réseaux sociaux et un scepticisme croissant face à l’IA, est plus fort que jamais. Les jeunes se réapproprient les supports physiques, les librairies vivent un renouveau, et même le tricot connaît un regain de popularité ! À mon sens, noyés par la surabondance des effets numériques et des technologies digitales, nous assistons à un retour bienvenu de l’artisanat. Vous savez, lorsque j’ai quitté mon école de cinéma en 1996, on m’a dit que je m’engageais dans un art mourant. Pourtant, les caméras numériques, les nouveaux logiciels et l’éclairage LED ont libéré l’animation en volume.
Oui, l’intelligence artificielle pourrait nous détruire tous, et le manque constant de prise de risques des producteurs hollywoodiens contribue à la rareté des projets originaux. Mais au fond, tout se résume à un seul élément : l’histoire. Peu importe la forme choisie, qu’elle soit en pâte à modeler ou entièrement numérique, l’important est que le film soit divertissant, substantiel, et, espérons-le, qu’il pousse le public à réfléchir sur lui-même et le monde.
Savez-vous déjà sur quoi vous aimeriez travailler après Mémoires d’un escargot ?
Mon prochain projet ? Un road movie. Je suis fatigué (et peut-être mes fans aussi) de raconter des personnages enfermés dans leur chambre en banlieue. Il est grand temps de s’évader !
Propos recueillis par Ewen Linet avec l’aide d’Aurélie Lebrun.
Bande-annonce – Mémoires d’un escargot
Fiche technique – Mémoires d’un escargot
Titre original : Memoir of a Snail
Réalisation : Adam Elliot
Scénario : Adam Elliot
Production : Liz Kearney, Adam Elliot
Musique originale : Elena Kats-Chernin
Distribution : Wild Bunch Distribution
Australie – 2024 – 94 minutes
Avec Sarah Snook, Kodi Smit-McPhee & Nick Cave (Voix originales)
Sortie le 15 janvier 2025





